L'armée d'Agartha, forte de cinq mille hommes, quitta le village et se mit en marche droit vers la capitale. Le roi Burei donna immédiatement l'ordre aux soldats de passer en position de combat, et la tension dans la capitale monta d'un cran.
Déjà toutes les portes étaient fermées, et les remparts fourmillaient de soldats. On ne croyait pas qu'ils oseraient attaquer la capitale dans cet état, mais l'ennemi, c'était Agartha. Impossible de savoir ce qu'ils préparaient. Ils pouvaient même disposer d'une nouvelle arme secrète. Mettre en place une défense totale s'imposait.
Les habitants de la capitale avaient interdiction de sortir, et la ville présentait l'aspect d'un lieu désert. C'était un tout autre spectacle que celui de la veille, où la foule allait et venait.
Le roi Burei, accompagné de ses officiers d'état-major, se dirigea vers la porte sud par où approchait l'armée d'Agartha. Il avait quitté le château plein d'entrain, décidé à commander depuis la première ligne et à galvaniser ses troupes, mais face à l'incroyable transformation de la ville, il retint involontairement sa monture. Une fois arrivé à la porte sud, il y grimpa sans attendre. De là, on distinguait des points noirs, comme des grains de haricot, qui se dirigeaient vers eux. Inutile de dire que c'était l'armée d'Agartha.
Burei et ses officiers observaient les mouvements de l'armée d'Agartha par les interstices de la porte, comme s'ils se cachaient. L'ennemi avançait avec une assurance majestueuse. Cavaliers et fantassins alignés en quatre rangs parfaits, comme pour une revue, avançaient en synchronisant l'allure de leurs chevaux et la pointe de leurs lances. C'était à s'y méprendre un défilé militaire.
À la tête de cette armée chevauchait Matcal, sans casque, ses cheveux bruns flottant au vent, d'une aisance souveraine. Burei fixa cette silhouette du regard et ne la quitta plus. Mais Matcal ne sembla pas remarquer ce regard et continua d'avancer calmement.
Juste au moment où ils allaient atteindre la porte sud, Matcal tourna brusquement la bride vers Arure. Les troupes qui la suivaient l'imitèrent et se mirent à marcher vers Arure. C'en avait presque l'air d'une demonstration de force d'Agartha.
Leurs armures d'un noir de jais et le cliquetis du fer qui se frottait rappelaient à ceux qui les avaient affrontés l'amère défaite de la dernière fois. Parmi les officiers, nombreux étaient ceux qui avaient croisé le fer avec eux. Au combat, les soldats d'Agartha s'étaient révélés bien plus forts qu'on ne l'imaginait, surtout les fantassins : même à plusieurs, les fantassins de Deusroda ne parvenaient parfois pas à abattre un seul ennemi. Les fantassins de Deusroda étaient des conscrits, pour la plupart issus de la paysannerie. Lors de la bataille précédente, si les effectifs étaient au complet, l'entraînement des fantassins était loin d'être suffisant ; ces recrues, pour ainsi dire, avaient vu des hommes en armure noire abattre plusieurs soldats rien qu'avec une lance, et la peur qu'ils en avaient ressentie n'avait rien d'étonnant.
Mais cette fois, c'était différent. Les nouveaux conscrits avaient reçu un entraînement approfondi. Ils ne commettraient pas la honte de fuir devant l'ennemi comme la fois précédente. Tous les officiers en étaient intimement convaincus.
De son côté, le roi Burei considérait qu'il s'agissait d'une demonstration de force de l'ennemi. Deux objectifs : raviver le souvenir de la précédente bataille chez les soldats de Deusroda, et les provoquer.
Une armée qui change de cap sous les yeux de la capitale sans livrer bataille, c'est impensable en temps normal. Si l'ennemi disposait de plusieurs fois nos effectifs, on pourrait encore comprendre. Mais la situation est inversée. Sur un ordre de Burei, si l'armée de Deusroda lançait une offensive totale, les hommes d'Agartha seraient immédiatement encerclés et décapités. Où était la nécessité de prendre un tel risque ? C'est ce que pensait Burei. À cet instant, une voix perçante vint briser sa réflexion.
« Père ! Que faites-vous ! L'ennemi est en infériorité numérique ! Il suffit d'attaquer avec toutes nos forces ! Et vous, que faites-vous ! »
C'était Nisha qui parlait. Elle posait tour à tour son regard sur son père Burei et sur les officiers qui l'entouraient. Le visage empourpré.
…… L'ancien moi aurait agi de la sorte.
Burei le songea en lui-même. Certes, à première vue, il semblait qu'en lançant toutes nos forces à l'assaut, nous pouvions les submerger et les anéantir. Mais en y regardant de plus près, il y a une forêt près de leur position. Probablement comptent-ils, dès que les portes s'ouvriront, s'y réfugier au plus vite. Dans ce cas, il nous faudrait du temps pour les en déloger. Ils nous attireraient habilement dans la forêt, puis profiteraient de l'ouverture pour fondre sur la capitale par la porte sud grande ouverte.
« Rusé. »
« Hein ? »
La parole lui avait échappé. Nisha afficha une mine surprise.
« Non, ce n'est pas de toi que je parlais, Nisha. Rusé, c'est l'armée d'Agartha. Ils veulent nous appâter pour attaquer la capitale pendant que nous serons occupés. »
« Alors, faites éliminer ceux qui pénètreront dans la capitale par les soldats qui s'y trouvent. »
« Cela ferait des dégâts dans la capitale. Il se pourrait même que les habitants en subissent. »
……
« Nisha. Cette bataille, nous avons l'avantage. Agartha doit être vaincu avec les pertes les plus légères possible pour notre armée. C'est pour cela que nous avons préparé plusieurs plans, non ? »
« C'est exactement ce que dit Votre Majesté. »
Le plus jeune des officiers, Deaizer, mit un genou à terre. Il avait été nommé à ce poste après la bataille précédente.
« Grâce au revirement de l'armée d'Agartha vers Arure, nous pouvons exécuter le plan qui minimisera nos pertes. Je comprends fort bien vos sentiments, Princesse, mais c'est ici qu'il faut savoir patienter. »
Entendant l'appellation de « Princesse » après si longtemps, Nisha bafouilla pour cacher sa joie. Deaizer, ayant observé sa réaction, reporta son regard sur Burei.
« Votre Majesté, pour faire avancer les choses selon le plan, il me semble qu'il faut d'abord envoyer davantage d'éclaireurs pour surveiller les mouvements de l'armée d'Agartha. »
Sur ces mots, Burei hocha vigoureusement la tête.
« Deaizer a raison. Dorénavant, ne laissez échapper aucun geste de l'armée d'Agartha. Nous les écraserons et les anéantirons d'une seule poussée. Celui qui capturera Matcal, à la tête de cette armée, obtiendra la récompense de son choix. »
Les officiers répondirent d'une seule voix, à pleine gorge.
***
Après avoir traversé la forêt, l'armée d'Agartha modifia sa formation en trois échelons. L'ennemi divisait ses troupes en cinq corps : la avant-garde restait sous le commandement de Matcal, mais derrière, deux corps étaient disposés en deux lignes.
« Libre d'avancer ou de reculer, en somme. »
Entendant la disposition d'Agartha, Burei ne put s'empêcher de murmurer. Le plan initial consistait à attendre que l'armée d'Agartha débouche sur la plaine pour l'encercler grâce à la supériorité numérique et l'anéantir. Mais l'ennemi forme ses rangs tout en se dirigeant vers Arure. C'est l'équivalent d'une retraite organisée. Il nous faut donc, nous aussi, adopter une formation adéquate sous peine de lourdes pertes. Si les effectifs de notre armée principale sont réduits de moitié avant l'arrivée des renforts alliés, ce sera une honte dont nous ne pourrons pas nous relever.
Deux options s'offraient alors : sortir du château en ordre de bataille, ou laisser l'armée d'Agartha entrer dans Arure. Le plan d'origine était d'assiéger Arure par le nombre et d'attendre l'épuisement des vivres pour obtenir la reddition. Pourtant, le cœur de Burei hésitait. Lui aussi était un homme de guerre. Il voulait parcourir le champ de bataille avec éclat et trancher la tête de l'ennemi. Il sentait bien son propre visage s'empourprer d'excitation.
« Père ! N'est-ce pas le moment ! Marchons à l'attaque ! »
C'était Nisha qui haussait la voix. Son visage, lui aussi, était empourpré…