Le Grand Roi cligna des yeux, un air hébété, puis croisa lentement les bras en levant les yeux au ciel. Quoi ? Qu'est-ce qui lui prend ?
Ses lèvres bougeaient légèrement. Il marmonnait tout bas : « Yōshi, yōshi. » Il a l'air de ruminer ma blague tout à l'heure. Non, c'est un peu gênant, là. Il n'aurait pas compris le sens, par hasard ? Ce serait encore plus humiliant, cela dit.
Sûrement que Mei, elle, m'aurait gratifié d'un petit « ufufu » avec son sourire tout mignon. En y pensant, je réalise à quel point elle m'a sauvé, moi. Oui, me marier avec Mei, c'était vraiment la meilleure décision. Si je sors d'ici vivant, je lui dirai merci. Pas « si » je m'en sors, bordel ! Je reviendrai auprès de Mei et des autres !
« On rentre ! »
« Hein ? »
« Ah, non, euh, comment dire… »
Ça m'a échappé. Le Grand Roi affiche une mine surprise. Il a l'air vexé qu'on ait coupé son fil de pensée. Visiblement, il n'apprécie pas.
« Certes, le papier de notre pays est de bonne facture. Meiriasu-dono a une belle apparence. En effet, la prononciation est la même : "yōshi", mais le sens diffère. Ce que vous appeliez un lien, c'était donc ça ? »
… Pas la peine de me le redemander, c'est embarrassant. Je détourne involontairement le regard.
« B-bein, c'est ça, oui. V-vous devez vous demander pourquoi un truc pareil, mais ce jeu de mots, ma femme Mei adore ça…. Pour elle, pour lui faire plaisir, enfin, pour vouloir lui faire plaisir, juste pour ça, je réfléchis à ce genre de choses au quotidien. Et ça m'a échappé, sans crier gare. Enfin, veuillez m'excuser. »
J'ai bombé le torse en disant ça, mais est-ce vraiment quelque chose dont on peut être fier ? Un vieux qui balance un jeu de mots pourri et qui fait la tronche satisfaite en mode « c'est pas drôle ? », c'est quand même pathétique. Non, j'ai vraiment l'impression que c'est exactement ça….
« Mmh. Meiriasu-dono, hein. Effectivement, son choix des mots touche toujours juste. Moi, je me dis depuis longtemps qu'un seul mot, une seule expression qui porte plusieurs sens, ça prouve une haute intelligence. »
… Oh, il a l'air convaincu. Bon, je vais juste hocher la tête pour l'instant.
« Mais ça, et le reste, c'est deux paires de manches. »
« Premièrement, je souhaiterais que Votre Majesté le Grand Roi fasse surseoir à l'exécution de votre fils et de vos serviteurs. C'est le vœu le plus cher de mon épouse, Meiriasu. Du moins, jusqu'à ce que ses recherches aboutissent à un certain résultat. Ce qu'elle s'apprête à entreprendre, c'est quelque chose qui peut sauver les gens du monde entier. Si cela réussit, que le roi Maintia, qui lui a offert cette opportunité, se fasse exécuter, ce serait inacceptable. À mon avis, cela porterait atteinte à la dignité de votre royaume, Fradime. Surtout, votre petit-fils, le prince héritier Onsaru, est le fiancé de ma fille Piatrice. Si cela arrivait, leurs noces en subiraient aussi les contrecoups. Je vous prie donc d'attendre les résultats de la recherche. C'est mon souhait. »
Je me demandais moi-même ce que je racontais en parlant. Mais le Grand Roi, qui avait le visage crispé par à-coups, a fini par marmonner « compris ». Il a poussé un gros soupir, a dit « Transmettez mes salutations à Meiriasu-dono », a ouvert la porte juste à côté et est sorti de la pièce.
« … C'est bon, ça a marché ? »
Je dis ça en m'affalant sur un genou sur place.
Un moment plus tard, en sortant de la pièce, je tombe sur Patterson, tenu en joue par des soldats avec leurs lances. Vu l'état de ses vêtements, il n'a pas fui la pièce de son plein gré, on l'a trainé de force. Ça me soulage un peu. Je me disais que c'était un bon bougre, et c'est bien le cas. Il a les yeux pleins de larmes.
J'ordonne aux soldats de le relâcher, en leur expliquant que j'ai demandé au Grand Roi de renoncer à l'exécution et qu'il a accepté. À Patterson, je dis de me prévenir illico si quelque chose arrive, et il s'effondre en pleurant sur place.
On m'a fait perdre un temps fou, et quand je suis enfin rentré au manoir, c'était déjà le soir. Le repas a commencé sitôt rentré, impossible de demander à Mei et Shidī l'avancement de la recherche. Elles non plus n'ont pas abordé le sujet à table, et je me suis mis à flipper. Si je demande « Et la recherche, ça donne quoi ? » et qu'on me répond « Ah non, rien du tout, c'est le néant total », je n'aurai plus aucune crédibilité. Dans ce cas, il faudrait que je convainque Mei d'apaiser le vieux. À ce moment-là… j'emmènerai Riko avec moi. À deux, Riko et Mei, elles devraient pouvoir le raisonner. Mais si elles me sortent « Pourquoi est-ce qu'on doit assumer le mensonge que *tu* as pondu ? C'est de ta faute, », là je suis cuit.
En y pensant, j'en ai même oublié le goût du repas. Cela dit, c'était bon, hein.
Au fait, c'est soir de Mei aujourd'hui. Quel timing parfait, je me dis en prenant mon bain, puis j'attends dans la chambre. Peu après, Mei entre.
« Hey… Mei-chan. »
« Oui ? »
« Si tu veux bien me dire… cette recherche, elle en est où ? »
« Quelle recherche ? De quoi parlez-vous ? »
« Celle sur le Haōro. »
« Ah. Là, on est en phase de préparation. Je calibre le planning avec Shidī-chan. »
« Les résultats, c'est pour quand, à peu près ? »
« Je n'ai pas fixé de date précise, mais… »
« Désolé, mais tu pourrais pas accélérer un peu ? »
« Oui… Mais ça dépend aussi de Shidī-chan, donc je ne peux pas décider toute seule…. Attendez un peu. »
Mei dit ça, descend du lit et sort de la chambre.
Je pensais qu'elle allait chez Shidī pour caler le planning, mais elle revient avec Shidī dans la chambre. Shidī me voit sur le lit et affiche une grimace ouvertement dégoûtée.
« Shi-, Shidī-chan. »
Mei l'appelle en glissant à mes côtés. Le visage de Shidī se fige encore plus. Mei lui fait signe de la main.
« Ch-chotto… Tu comptes faire quoi ? Moi… ce genre de truc, non merci. »
… Qu'est-ce qu'elle imagine, elle ? Elle me prend pour quel genre de mec ? Si c'est ça, c'est un peu triste, et honteux.
« Non non. Ce n'est pas ce que Shidī imagine. Je veux juste qu'on se concerte un peu. »
« Se concerter… Y'a pas besoin de le faire *ici*, non ? »
« Ma foi », marmonné-je en moi-même. Le lit de cette chambre est large. Trois personnes peuvent y dormir large. Mais il n'y a que le lit. Il y a bien une armoire, mais c'est surtout mes fringues. À côté, y a juste une petite table. Du coup, Shidī n'a le choix qu'entre rester debout ou s'asseoir sur le lit. Et visiblement, l'idée de s'asseoir sur le lit lui répugne au plus haut point.
« Non, pour la recherche sur le Haōro, j'ai une demande. Si possible, je voudrais qu'on la lance au plus vite et qu'on obtienne les résultats rapidement. »
« Hein ? Quoi ? »
Shidī affiche une mine dubitative, puis finit par s'approcher de nous….