J'arborais une expression profondément dubitative. Je le savais pertinemment moi-même. Le roi idiot affichait un air légèrement perplexe avant d'ouvrir la bouche.
« Non, j'ai bien dit que c'était ma faute, mais pas que tout est de ma faute. »
*Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?* me dis-je intérieurement.
« Enfin, j'ai fauché l'herbe qui pousse autour du bassin de rétention, mais j'en ai un peu trop coupé, disons. »
« Excusez-moi, mais pourriez-vous m'expliquer de manière un peu plus compréhensible… »
« Non, mais je te dis qu'en coupant l'herbe appelée "fran-sō", j'ai provoqué l'apparition du "haōro". »
« ……Hein, est-ce qu'il ne suffirait pas de replanter du fran-sō ? »
« T'es bête, toi. Si c'était possible, je l'aurais fait depuis longtemps. C'est parce que je ne peux pas que je te le demande. »
……Non, mais ça m'énerve sérieusement. J'ai failli lui mettre un coup de poing. Ah, non, mauvais. Enfin, dans ce cas précis, peut-être que je pourrais me le permettre.
Sentant peut-être mon intention, le roi Maintia toussota « Oho » et se redressa net.
« Le fran-sō sert de matière première pour le papier. Et pas n'importe lequel : on peut en faire du papier de très haute qualité. »
« ……Je vois. Une matière première pour du papier haut de gamme. Si je comprends bien, la demande a augmenté, vous avez boosté la production, l'herbe a disparu et le bassin a subi des dégâts environnementaux ? »
« À peu près. »
« Quoi ? C'est pas ça ? »
« Pour dire les choses clairement, c'est parce que je l'ai utilisé pour peindre mes tableaux. »
« Hein ? »
En l'écoutant, il s'avéra que le fran-sō permettait bien de fabriquer un excellent papier, mais qu'il en fallait une quantité considérable. À l'origine, le papier issu de cette herbe était réputé pour sa qualité et se négociait à prix d'or. C'était d'ailleurs le Daijō-ō Reborn qui avait découvert cette propriété.
Toutefois, le Daijō-ō avait percé à jour le rôle de cette herbe dans la préservation de l'écosystème du bassin. Il avait donc imposé des restrictions strictes sur sa coupe, mais son fils idiot, voulant du papier pour ses peintures, avait assoupli ces restrictions. « Assoupli » est un euphémisme : il les avait purement et simplement ignorées. Il avait fauché l'herbe à tout-va, et la situation était devenue critique à Fradime. C'est exactement ce qu'on appelle « en rester bouche bée ».
Le fran-sō met du temps à pousser. Même si on replantait des graines maintenant, ce ne serait pas prêt l'an prochain, et tout le monde à Fradime se tient la tête, apparemment.
« Si mon père apprend ça, il y aura une grande purge dans le pays. La vie de beaucoup de gens, y compris la mienne, est en jeu. S'il te plaît. »
……*Mais qu'est-ce qu'il raconte ?* La réplique me vint au bord des lèvres. C'est littéralement de l'auto-sabordage. Il a fauché une herbe aquatique qu'il ne fallait pas toucher juste pour avoir du beau papier à dessin, et voilà le résultat. Et cet idiot vient nous demander à nous, Agartha, de nettoyer son bazar, sans la moindre gêne. Par quel circuit de pensée peut-on en arriver là ? J'étais sidéré au point d'en perdre la parole.
Cela dit, la « grande purge » n'est pas une menace irréaliste. Ce vieux pourrait très bien le faire. Il irait jusqu'à déshériter ce fils idiot et remonter lui-même sur le trône. Si ça arrivait, la charge de Mei diminuerait, ce qui serait une bonne chose, mais Fradime risquerait de sombrer dans le chaos. Inversement, ça pourrait aussi devenir une sacrée source d'ennuis.
« ……Avec cette tête, tu penses : "C'est votre problème, débrouillez-vous de votre côté", hein ? T'es bête. Si on pouvait régler ça chez nous, ce serait fait depuis longtemps. C'est parce qu'on n'y arrive pas qu'on vient te voir. »
*Mais arrêtez-moi ça, bon sang.* Je me levai d'un bond, bien décidé à quitter la pièce. Pourquoi devrais-je me faire sermonner par ce type ? À cet instant, le roi Maintia adopta une expression grave.
« Attends. »
« Quoii ? »
« Je ne dis pas que ce sera gratis. Je paierai comme il faut. »
« Une récompense, dis-tu ? »
« Ouais. Je t'offrirai mes tableaux. »
« Des tableaux ? J'en fais quoi, de ça ? »
« Regarde un peu. »
Il sortit une feuille pliée de sa poche. Un petit format, genre A4. Il me la tendit avec un air plein d'assurance.
Subjugué par son aplomb, je la pris à contrecœur. En la dépliant, je restai coi : s'y trouvait le nu intégral d'une femme, d'un réalisme photographique. J'en restai sans voix.
« Heu, non… c'est… »
« Qu'en penses-tu ? Ce n'est qu'un exemple. Si tu acceptes ma requête, j t'en offrirai des dizaines d'autres. Si tu as une préférence pour tel ou tel type de femme, dis-le-moi, je l'adapterai. Pose, décor, situation… tout ce que tu veux. »
……En gros, je peux me faire faire des images érotiques sur mesure. Ce qui veut dire que je pourrais obtenir telle ou telle scène, telle ou telle situation ?
Je réfléchis un moment, puis finis par laisser échapper :
« Heu, non, oublions ça. »
« Quoi ? Te voilà bien sage. N'importe quoi va, hein ? Tu sais que je suis doué en dessin, non ? Ah, je vois. Tes épouses. Tu te retiens par égard pour elles. Dans ce cas, pas de problème. Faisons comme ça : la face avant sera un paysage quelconque, et au dos, je mettrai le nu. C'est bon, je les encadrerai pour l'envoi. Je ferai en sorte qu'on puisse voir le verso aussi. »
« Non… C'est impossible. Ouais, impossible. Ouais, c'est bon, laisse tomber. »
« ……Toujours aussi raide, toi. »
……Non, je ne suis pas raide. Évidemment que j'ai de l'intérêt pour ce genre de choses. Disons plutôt que j'ai souvent regardé ce genre de trucs dans ma vie d'avant, et j'aimerais bien revoir Kaori-chan, mais je suis certain que je ne parviendrais pas à transmettre son allure, sa silhouette, son visage à cet idiot. Ouais, aucune confiance. Impossible.
Mais contre toute attente, l'idiot interpréta mon refus à sa manière, visiblement déçu. Il remit le dessin dans sa poche et en sortit une nouvelle liasse de feuilles du même format, qu'il me tendit. Pour un corps si fin, il arrive à fourrer pas mal de choses dans ses poches, me dis-je en la prenant.
« …… ! »
J'en eus le souffle coupé. C'était une carte du royaume de Fradime. Divisée en huit feuilles, qui formaient l'ensemble une fois assemblées, d'une précision digne d'une photo aérienne. J'en restai bouche bée.
« C-c'est… c'est remarquable… Comment avez-vous fait pour la dessiner ? »
« Tu sais qu'on a des dragonniers, chez nous ? Je vole sur le dos des dragons, et j'ai aussi monté en ballon pour voir d'en haut. »
Il rit brièvement, puis retrouva son sérieux et me fixa droit dans les yeux.
« Inutile de le dire, mais fournir la carte du pays à un étranger, c'est ni plus ni moins lui confier la vie de la nation. Je m'apprête à te transmettre, à toi et à Agartha, un secret d'État de premier ordre. Je pense que tu en mesures la valeur. »
« Si c'est ça, dites-le plus vite ! Les images érotiques, on s'en fiche ! »
« Si le nu avait suffi, j'aurais préféré, ceci dit. »
« ……Bon, d'accord. Je consulterai ma femme, Mei. »
« Ouais, fais vite. Mon père va finir par l'apprendre, c'est qu'une question de temps. Si c'est bouclé demain ou après-demain, ça m'arrangerait bien. »
« Impossible. Absolument impossible. »
« Agartha a toujours rendu l'impossible possible, non ? Cette fois encore, compte sur ton habituel tour de force. »
« Un tour de force… sur du papier, hein. »
« Ouais, quoi ? »
Les yeux du roi Maintia brillaient de malice. Sentant que prolonger la conversation m'entraînerait dans des ennuis, je quittai la pièce prestement.