« Ce bœuf, impossible de le rapporter tel quel. »
Face à l'énorme bovin de trois mètres, je marmonne.
« Mais il faut bien rapporter une preuve à maître Falco qu'on l'a abattu... Comment faire ? »
Je voudrais au moins emporter les parties qu'on peut découper.
« Pas la peine. »
Elil sort le sac accroché à sa ceinture et me le tend.
« Fais circuler ton mana dans ce sac, et prononce "Apt". »
J'obéis, je fais circuler mon mana et dis "Apt". L'instant d'après, le géant bovin devant moi disparaît.
« Hein ? Hein ? Qu'est-ce qui se passe ? »
« C'est une "Bourse infinie". Un des trésors transmis dans la famille Basaam. Elle peut stocker n'importe quoi à l'infini selon le mana de l'utilisateur. Moi j'ai peu de mana, mais celui de Linos est inépuisable, donc on peut y fourrer à peu près n'importe quoi. »
Je vérifie mon statut : mon MP a baissé d'une trentaine.
« Pour le sortir, imagine le bœuf qui sort du sac, et il apparaîtra. Garde ce sac jusqu'au retour au manoir. Si tu le laisses tomber ou le perds... tu sais ce qui t'attend, hein ? »
Je hoche la tête vigoureusement. Fait peur, mademoiselle Elil.
On sort de la forêt, on remonte à cheval pour le chemin du retour. Cette fois, pas de galop effréné comme à l'aller, on rentre tranquillement au manoir.
À l'aller, j'avais juste à m'accrocher à la taille d'Elil pour ne pas tomber ; au retour, j'ai bien plus de marge. En me cramponnant à sa taille, je me rends compte qu'elle a une peau étonnamment belle. Elle a l'air d'avoir dix ans, mais dedans c'est une trentenaire. Une lubricité sourde me monte.
« T'es vraiment dégoûtant, toi. »
Bwah ! Elle me lit dans les pensées !?
« Avoir acquis autant de compétences à dix ans, c'est hors norme même pour un humain. »
D'après Elil, posséder une compétence de niveau 4 à dix ans est tout bonnement impossible.
Normalement, apprendre une compétence de zéro demande cinq ans d'entraînement sérieux. Puis encore cinq ans pour atteindre le niveau 2. Pour aller plus haut, il faut encore dix ans. Pour le niveau 4, vingt ans ; pour le niveau 5, trente ans. En tout, environ soixante-dix ans d'entraînement depuis zéro pour atteindre le niveau 5.
Rarement, certains naissent avec une compétence. C'est ce qu'on appelle "avoir du talent", et leur progression est plus rapide. Elil, elle, est née avec "Escrime niveau 1".
Même elle, malgré une pause dans son entraînement, a mis une vingtaine d'années pour atteindre le niveau 4. Surtout, depuis qu'elle a commencé sous la tutelle du Saint de l'épée, sa progression a été fulgurante : du niveau 2 au 4 en huit ans.
Vu comme ça, Elil elle-même est hors norme. Mais elle dit : « Quand on frôle la mort, les compétences montent plus vite. » On imagine aisément la dureté de son entraînement sous le Saint de l'épée.
Moi aussi, ceci dit, je m'entraîne à en mourir chaque jour. Brûlé par le feu, pris dans des explosions, soufflé, taillé en pièces au sabre vrai. Fractures à n'en plus compter. C'est miraculeux que je sois encore en vie.
« Moi aussi, j'ai frôlé la mort maintes fois. C'est peut-être pour ça que mes compétences montent vite. »
« Ah bon ? Comme Falco te soignait dès que tu tombais, je pensais que tu ne risquais pas ta vie. »
Si, si. Blessures mortelles. J'ai perdu connaissance à chaque fois, quand même.
Je lui explique patiemment, en mâchant mes mots, l'étendue de mes blessures et de mes guérisons successives. Elil finit par acquiescer.
On arrive au manoir en début d'après-midi. Maître Falco, informé de notre retour, sort du manoir un grand sourire aux lèvres. Derrière lui apparaît madame Elsa.
« Ohoh ! Déjà de retour ? Vous avez bien chassé du monstre, j'espère ? Si vous me dites "un seul gobelin", je ne vous pardonnerai pas ! »
« Linos. Merci pour vos peines. Pas de blessure, j'espère ? »
« Oui, maître. Nous sommes rentrés sans blessure grave. Maître, j'ai bien chassé le monstre. »
« C'est pas mademoiselle qui t'a aidé, hein ? Bon, montre-moi ça ! »
« Falco, pas ici, mieux vaut le jardin. »
« C'est vrai. On ne peut pas sortir un cadavre de monstre devant le manoir. Allons au jardin ! »
Et là, dans le jardin, je sors le bovin géant.
« C-c'est un Cursed Charolais !? »
« Oui. Moi-même, je n'ai fait que lui arrêter ses mouvements, et Linos l'a terrassé tout seul. »
« Tu as arrêté les mouvements d'un Cursed Charolais ? Et Linos l'a tué seul ? »
Le maître reste coi. J'apprendrai plus tard que la règle face à un Cursed Charolais, c'est « fuyez de toutes vos forces ». Sa subjugation mobilise l'armée royale ; s'il attaque en groupe une ville sans murailles solides, elle est piétinée en un clin d'œil. Pire, une mauvaise réponse peut emporter l'armée elle-même et mener le pays à la ruine.
« Vous êtes tous les deux des monstres, pardon, d'une force prodigieuse. »
« La monstre, c'est Linos. Moi, je n'ai pas pu faire grand-chose. Il me manque encore de l'entraînement. »
« Quoi qu'il en soit, vous êtes bien rentrés tous les deux. Merci pour vos peines. Mais qu'allons-nous faire d'un si gros monstre ? »
« Tante, la viande de Cursed Charolais est un délice. Mangeons-la tous ensemble ! »
Elil sort une idée folle. Sa lame n'a pas pu entamer la peau ultra-résistante de la bête, impossible de la dépecer.
Pourtant, ce n'était qu'une crainte vaine. La peau est fine autour de l'anus du Cursed Charolais ; on l'écorche à partir de là et la bête est dépecée en un rien de temps.
Signalons au passage l'habileté de métier de Warasa, gouvernante et cheffe cuisinière, et de ses servantes. Et notons que la viande de Cursed Charolais est, à mes yeux qui ai connu mon existence antérieure, la plus délicieuse qui soit. Viande, abats, tout était d'une qualité exceptionnelle.