Les préparatifs s'étaient achevés en un clin d'œil. L'armée du royaume de Hororad, bien entraînée, avait dressé ses camps sur une colline légèrement surélevée, à quelque distance de l'ancien point d'eau.
Les soldats étaient tous sceptiques. Serait-il vraiment possible de briser ce socle rocheux sous leurs pieds ?
Mais cette inquiétude se dissipa. Vers le moment où le soleil couchant teignait la forêt d'un rouge profond, un rapport signala une large fissure traversant ce socle. Le commandant Rapt ordonna aussitôt de verser le liquide dans la faille, puis donna l'ordre d'en produire davantage.
Les soldats s'agitèrent. Peut-être parviendraient-ils à fracturer le roc avant l'aube. Si c'était le cas, il ne resterait qu'à y jeter les aconits qui poussent sauvage sur la montagne. Ceux qui participaient à la campagne ne pensaient pas au-delà. Une fois le poison déversé, la plupart des habitants d'Elio mourraient. Lamaron n'aurait d'autre choix que de se rendre ou d'abandonner la ville.
Beaucoup imaginaient l'après-bataille. La foule en liesse, les troupes en triomphe... Entrer dans le palais royal sous des regards envieux. Ceux qui avaient pris part à cette opération recevraient des récompenses spéciales. Décorations, soldes... Ils rentreraient chez eux avec tout cela. Les visages ravis de leurs femmes ou de leurs amantes semblaient déjà là. Leur bonheur futur était comme assuré.
On sentait distinctement le moral de l'armée monter. Les unités étaient enveloppées d'une sorte d'exaltation étrange.
Un nouveau rapport fit état d'une fracturation accrue du socle, vers le milieu de la nuit. Personne ne dormait. Tous étaient surexcités. Avant même que le commandant Rapt ne donne l'ordre, les soldats se ruèrent sur place les uns devant les autres et y déversèrent le liquide. Ce liquide était fortement alcalin ; ceux qui le touchèrent par mégarde se retrouvèrent les mains en lambeaux, mais, au vu de ce qui les attendait, cela leur parut dérisoire.
Au matin, quand l'entourage s'éclaircit, le commandant Rapt ordonna à toute l'armée de lever le camp, puis, une fois l'opération terminée, de se mettre en rang.
« Probablement, mais la faille d'hier doit être maintenant fort profonde. Si nos cinq mille hommes s'y engagent, le sol risque de s'effondrer sous nos pas. C'est pourquoi la reconnaissance sur place sera confiée à la seule cinquième section. J'en prendrai le commandement. Les autres resteront ici en attente. Ah, oui. La sixième section ira cueillir de l'aconite. Vous devez savoir à quoi ça ressemble, mais en cas de doute, demandez aux alentours. Inutile de le dire, mais ne le mangez surtout pas. Ne le léchez même pas. Vous y laisseriez la vie. Ceux qui ne me croient pas peuvent essayer. »
Des rires s'élevèrent parmi les soldats. Tous affichaient des visages pleins d'attente. C'était en partie dû aux grandes capacités de ce Rapt qui les commandait sous leurs yeux.
Rapt se mit aussitôt en route avec quelques dizaines d'hommes. Sur place, une large crevasse courait, d'une profondeur considérable. Il saisit une pierre aux alentours et la lança négligemment dans la faille. Tendant l'oreille, on entendit un *don* sourd venir de la fissure. C'était le bruit de la pierre heurtant l'eau. Il en lança une seconde, plus grosse que la première. Peu après, un son parvint distinctement aux oreilles de tous les présents.
« Le socle est percé. »
Rapt murmura, sans s'adresser à personne. Ce fut comme un signal : tous poussèrent un cri de joie.
***
« Ça a marché ! »
À la nouvelle apportée au galop par un messager de Rapt, Triyaros se leva d'un bond. À cet instant, il eut la certitude de la victoire. Il rédigea immédiatement une missive, l'attacha à une flèche et la fit tirer vers la ville d'Elio. Le message ordonnait de se rendre ou d'évacuer la ville avant que le poison jeté à la source n'extermine la population.
Juste à ce moment, une rumeur monta de l'armée de Hororad. On apercevait cinq navires, grands et petits, se diriger vers Elio. C'était bien sûr le corps principal de l'empire de Lamaron. Les soldats furent un instant tendus, mais reprirent vite leur calme. À ce stade, l'armée de Lamaron ne pouvait éviter la défaite. Tout le monde pensait qu'il ne restait plus qu'à prendre possession de la ville d'Elio. Mais dans cette ville, la situation était tout autre que ce qu'ils imaginaient.
« Nous vous attendions. »
Le commandant en chef Almond fut accueilli par Brito, qui s'inclina respectueusement devant lui. Almond ne dit mot, se contentant de lui rendre son salut d'un regard. Brito présenta sans tarder la flèche porte-message que les troupes de Hororad venaient de tirer.
« Du poison, hein. »
Almond ne changea pas d'expression, se contentant de marmonner cela. Il porta ensuite son grand regard sur le commandant Brito. Celui-ci s'inclina net et répondit :
« Par précaution, il est interdit aux civils d'utiliser l'eau tant qu'il n'y a pas d'autorisation. Pour l'eau potable, nous avons des réserves, donc aucun problème. »
« C'est bon. Quel type de poison ? »
« De l'aconite, sans doute. Vous le savez sans doute, mais c'est la même tactique qu'il y a dix ans. »
« D'ailleurs, la source de la Lumière où le poison aurait été jeté... n'utilise-t-on plus son eau depuis longtemps ? »
« C'est exact, nous ne l'utilisons plus... »
« Mais ? »
« On s'en sert pour évacuer les eaux usées. »
« Donc ça se déverse dans la mer. »
« Exactement. »
« Je vois. »
Almond ne laissa paraître aucune émotion, mais à Brito, ce commandant en chef parut abattu. Au vu de la manière dont il avait écouté les rapports de bataille ces derniers jours, son découragement sautait aux yeux.
« L'armée de Hororad n'a pas progressé d'un iota en dix ans. »
Almond poussa un gros soupir.
S'il y a dix ans on a failli vous empoisonner, il est normal de prendre des contre-mesures. À la base, Almond était sidéré par la légèreté de l'armée de Hororad, qui croyait qu'on utilisait encore une source susceptible d'être empoisonnée.
Brito et les autres officiers d'état-major attendirent en silence la suite. Ils pensaient que le commandant en chef s'était donné la peine de traverser la mer jusqu'à Elio pour une bonne raison. S'il s'agissait seulement de chasser Hororad, envoyer des renforts aurait suffi. La venue du commandant en chef de Lamaron signifiait selon eux qu'il voulait empêcher à jamais Hororad de convoiter Elio. Pourtant, il n'avait amené que cinq mille hommes. Devant les remparts, environ vingt mille ennemis fourmillaient. Allait-il disperser cette grande armée et lui infliger un coup encore plus dur ? Ils n'arrivaient pas à l'imaginer, mais l'homme d'un certain âge assis devant eux dégageait une confiance inexplicable.
« Ma venue n'était pas nécessaire. »
Almond rompit soudain le silence. Les officiers se tendirent.
« Avec une armée de Hororad dans cet état, Brito, toi seul suffirais à prendre la capitale. »
Brito avala le « vous plaisantez » qui lui venait aux lèvres. Cela voulait dire que le commandant en chef était venu avec l'intention de faire tomber la capitale de Hororad. Il savait que par le passé, Lamaron avait poussé jusqu'aux portes de la capitale. Il pensait que le commandant en chef avancerait jusqu'aux alentours et prendrait des mesures pour dissuader le royaume de recommencer, mais les desseins d'Almond allaient bien au-delà.
Ils reportèrent tous leurs yeux sur le commandant en chef, attendant la suite. Mais lui ferma les yeux et, lentement, leva le visage vers le ciel...