C’était un rêve…
Considie la murmura intérieurement. Le regard perdu sur le paysage familier de sa chambre, elle prit une profonde inspiration.
C’était un rêve qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Bien qu’elle en ait vu une infinité par le passé, tous comportaient toujours du mouvement. Mais celui d’aujourd’hui était différent : il n’y avait aucun mouvement, comme une image fixe.
« … En d’autres termes, ce genre de futur se déroulerait bientôt ? »
En jetant un coup d’œil sur le côté, elle aperçut sa chère fille Pia qui émettait de doux ronflements. Se disant qu’il ne fallait surtout pas la réveiller, Considie couvrit sa fille d’une couverture, puis s’y glissa elle-même. Il restait encore un peu de temps avant l’aube et elle tenta de s’endormir pour un dernier somme, mais l’écho de son rêve la hantait et lui empêchait de trouver le sommeil.
La scène qu’elle avait vue la représentait embrassée par son mari depuis l’arrière. Ce n’était pas une étreinte douce, plutôt quelque chose qui semblait empreint de violence. Pour être précis, il la saisissait brusquement contre son dos.
Elle lui avait toujours demandé d’être doux avec elle. Bien sûr, il ne s’était jamais montré brutal et avait toujours fait preuve de tendresse. Il levait rare la voix, demeurant constamment calme et serein. C’était précisément cette atmosphère sereine qu’admirait Considie. Lui voir adopter un tel comportement violent était tout simplement impensable.
Un souvenir du passé affleura alors. Il y avait eu une fois où elle l’avait contredit sans écouter ses conseils. À ce moment-là, il lui avait arraché ses vêtements de force. L’image revint clairement à sa mémoire. Toutefois, la faute lui appartenait entièrement. Par la suite, il s’était montré plus doux que d’habitude, donc si l’on fait le bilan, les sentiments positifs l’emportaient.
« … Autrement dit, cela signifiait qu’elle commettrait quelque chose qui l’agacerait ? »
Elle avait peut-être quelques craintes, mais elle était certaine qu’il ne s’en serait jamais douté. Il lui avait formellement interdit de le dire à qui que ce soit : absolument, totalement, radicalement jamais. S’il l’apprenait, il la tuerait sur-le-champ. Il était impossible que cela fuite. Cependant, fût-ce une chance sur mille qu’elle se fasse découvrir, elle croyait qu’il ne se mettrait pas en colère. Oui, elle en était persuadée.
« … Il tomberait amoureux de moi à nouveau ? »
Une telle idée traversa soudain son esprit. Si ça se trouvait, il n’avait plus pu contenir son désir face à sa gentillesse et l’avait prise dans ses bras par surprise. Dans ce cas, c’était tout à fait logique.
Elle se rappelait porter des vêtements de ville dans le rêve. Cela voulait dire qu’ils n’étaient pas dans la chambre, mais ailleurs. Là-bas, ils seraient seuls. Il aurait appelé son nom tout en la saisissant violemment par derrière, avec une force légèrement excessive. Puis il l’aurait soulevée dans ses bras et emmenée directement à la chambre…
« Ça arrive très souvent, normalement. »
Elle sortit le commentaire à voix haute. Bon, ce n’était pas si mal. Très bien, alors. Non, en fait, elle en était sûre.
Honnêtement, elle éprouvait une certaine confiance en elle concernant son côté mignon. Toutes les autres épouses étaient belles, mais elle estimait ne leur céder en rien à cet égard.
Ses débuts après le mariage lui revinrent à l’esprit. Jusqu’alors, au duché de Niza, elle avait été choyée comme une princesse et élevée sous toutes sortes de soins ; même si elle ne le montrait pas, elle considérait avoir une beauté convenable pour une princesse. Mais en arrivant dans cette demeure, elle avait été sidérée. Les autres épouses possédaient une beauté bien supérieure à la sienne.
Ricollet, son épouse principale, dégageait une noblesse qui faisait oublier les autres. Mei-chan possédait une maternité écrasante, Soleil une séduction redoutable, et Matcal un éclat irrésistible. Sa confiance en elle fut totalement pulvérisée. Pendant un certain temps, elle se tourmenta en se demandant comment survivre parmi ces femmes.
C’est alors que Mei-chan la sauva. Tout simplement parce qu’elle lui avait déclaré : « Considie-chan est la plus adorable de toutes. » Son cœur devint alors soudainement léger. Elle regagna confiance en elle.
« … Maman, j’ai faim. »
Sans s’en rendre compte, sa fille Pia s’était réveillée. Quand Considie regarda autour d’elle, l’extérieur était déjà éclairé.
***
Depuis lors, elle surveillait désormais tout risque d’attaque venant par-derrière de la part de son mari. Pourtant, plusieurs jours passèrent sans qu’elle ne ressente quoi que ce soit. Un jour, après avoir terminé son travail à l’atelier des nains, Considie regagna sa chambre pour changer de vêtement.
Elle était un peu en retard. Idea et Pia l’attendaient dans une autre pièce. Elles devaient impérativement rentrer au manoir de la capitale impériale au plus vite. Toutes deux avaient sûrement très faim.
En pensant à tout cela, elle se dirigea vers son armoire, mais son regard tomba sur le bureau placé à proximité. Le coffre à outils qu’elle avait demandé à Linshock d’apporter y avait été posé négligemment.
C’était un coffre assez gros et lourd. Une mauvaise intuition la saisit soudain. Avec appréhension, elle déplaça l’objet et découvrit deux bracelets aux formes écrasées. Considie resta bouche bée.
Elle les avait confectionnés en secret pour offrir à son mari pour son anniversaire. Profitant de l’occasion, elle en avait réalisé une version miniature pour sa fille dont l’anniversaire approchait. Il s’agissait de bracelets composés d’orichalque travaillé en sphères parfaites et homogènes, reliées entre elles. Nécessiter un niveau technique déjà très élevé, et aller jusqu’à réduire la taille pour les enfants relevait de l’exploit, représentant le summum de son savoir-faire. En bref, une création conçue avec tout son amour et son âme avait fini lamentablement écrasée. Un grand trou se fit alors dans le cœur de Considie.
« Ma grande princesse ! La princesse et le prince vous attendent ! Dépêchez-vous ! »
La voix provenait de l’autre côté de la porte. C’était Linshock.
« Linshock ! »
Elle s’exclama sans réfléchir. Sur ce, la porte s’ouvrit sans aucune frappe préalable.
« Quoi encore ? »
« Ceci… »
Elle lui fit signe des yeux. L’homme âgé entra en affichant une mine contrariée.
« C’est quoi ça ? Ah, c’est de l’orichalque ? Quelle vilaine forme. »
« C’est toi qui as posé ton coffre à outils par-dessus, alors il a changé de forme ! »
« Mais que racontes-tu ? C’est ta faute de laisser ce genre d’objets ici… Tu disais que c’était précieux ? Encore plus raison de ne pas les poser là, d’ailleurs. Minshi-sama répétait-il pas depuis toujours que les objets utilisés doivent être rangés proprement ? Mais enfin, c’est quoi cette horreur ? Pas de goût du tout. Au lieu de perdre ton temps à fabriquer des trucs pareils, tu pourrais bosser davantage… Guff ! »
Sans qu’elle s’en rende compte, son bras droit s’était lancé. Le corps de Linshock vola en l’air et alla s’écraser contre le mur.
« Qu’est-ce que tu fais… »
Toute pitié avait disparu des yeux de Considie. À cette vue, Linshock eut immédiatement l’intuition qu’il allait mourir.
Il voulut fuir, mais son corps refusa de bouger. Considie, le visage impassible, leva la jambe droite et abattit son pied sans ménagement sur le vieux nain qui se trouvait devant elle.
« Attends… Attendez… Merde… Euh… Grande Pri… Gh ! P-Pardon, je suis désolé ! Oh Grande Princesse… »
« Qui a parlé de Grande Princesse… Hmpf ! »
« La-Princesse, Princesse ! Pardon ! Je vais compenser les dégâts ! »
« C’est pas comme si tu étais capable d’en faire toi-même. »
« On n'est pas là pour discuter ça… Guhh ! Attends ! Merde ! »
Honnêtement, Considie pensait même qu’elle pouvait parfaitement l’éliminer. À cet instant, son corps s’alourdit soudainement. Bien qu’elle se demande ce qui lui prenait, elle continua de donner des coups de pied.
« Considie, arrête. Si tu continues ainsi, il va mourir. »
Une voix retentit dans son dos. Une voix familière. En se tournant brusquement, elle aperçut la silhouette de son mari qui la serrait fort contre lui.
« Que s’est-il passé ? Comme tu rentrais tard, je suis venu te chercher et je te trouve dans cet état… Que s’est-il réellement passé ? »
« Ah, c’était donc ça, mon rêve », murmura-t-elle intérieurement. Elle ne savait pas pourquoi, mais un rire lui monta aux lèvres. En même temps, des larmes commencèrent à couler.
Sanglotant à pleine gorge, Considie enfouit son visage dans la poitrine de son mari…