J’ai marché près de trente minutes supplémentaires avant d’atteindre enfin le site visé. On ne sentait personne. Seule une grande cavité se découpait devant nous.
Mei et Sidée pénétrèrent sans hésiter dans cette cavité. Peu après, une lumière filtrea depuis l’intérieur. Sidée avait probablement activé un sort lumineux.
Déhara les suivit de près. Nous autres emboîtâmes le pas derrière lui.
Le plafond était plus haut qu’il n’y paraissait. On m’avait dit qu’il faisait cinq mètres environ, mais il s’enfonçait bien au-delà de ma propre taille. Pendant que je me faisais ce genre de réflexions de néophyte, en songeant que c’était peut-être trop compliqué pour servir de laboratoire, le roi Daijō-ō ramassa un caillou qui roulait sur le sol, le lança avec un petit geste détendu et le fracassa contre la voûte. Un tintement métallique résonna dans toute la profondeur.
« Environ trois mètres de creusement, quoi. Je vois, vous aviez donc initialement prévu que des chariots puissent y circuler. »
Murmura le roi Daijō-ō dans le vide. Délaha hocha lentement la tête.
« Au début de l’excavation, nous supputions pouvoir y faire passer nombre de cargaisons. Mais la dureté du gaïruchionhon était telle que les travaux ont peu à peu peiné à avancer. En définitive, nous sommes arrivés à court de solutions au seul point où un individu pourrait y passer. »
À ces mots du roi Daijō-ō, Délaha acquiesça sans expression.
De notre côté, Mei et Sidée débattaient calmement en tâtonnant le long des parois. Comme à leur habitude, elles enchaînaient les termes techniques, dont je n’accrochais strictement rien. Le roi Daijō-ō et Délaha semblaient comprendre, et tous deux posèrent leur regard sur mes épouses. D’ailleurs, la reine de Sulfate… elle ramassait aussi bizarrement des pierres tombées au sol. Bon… je vais laisser tomber là-dessus.
Leur discussion s’interrompit. Je remarquai alors que Sidée sortait de son corsage une fine tige métallique. Rien que ça, on l’aurait prise pour un artisan acharné. Sans réfléchir, je murmurai intérieurement : « Ouh là, c’est comme Hide-chan ! »
Elle planta la pointe contre la paroi. Après plusieurs répétitions identiques, un bloc de pierre finit par se détacher. Si même une fille aussi menue parvenait à briser la paroi, je sussurrai un instant que le gaïruchionhon devait avoir ses faiblesses cachées. En réalité, Sidée possède une force herculéenne. À première vue, elle passe pour une collégienne, mais sa puissance musculaire dépasse la mienne. Je n’ai jamais fait de tirage aux cordes ni de bras de fer, mais si j’essayais, il y aurait fort à parier qu’elle remporterait la victoire.
Comment diable cette petite silhouette et ces bras fins pouvaient-ils dissimuler une telle force ? Me vint alors en mémoire nos premiers mois de mariage, lorsque ce contraste m’avait tant déconcerté. Dans notre maison trône une énorme marmite sur mesure adaptée au plat mijoté sucré-salé ; il faut compter sur trois femmes pour la soulever tant soit peu. Périis et Féris la brandissent sans effort, mais Sidée parvient à l’empocher seule à bras tendu. La première fois que je l’avais vue l’hisser d’une main, j’en fus presque aveuglé par le doute.
Tandis que je me laissais aller à ces souvenirs, Délaha et le roi Daijō-ō écarquèlent les yeux, stupéfaits. Eh oui, c’est normal que ça surprenne ainsi. La reine de Sulfate… continuait toujours à collectionner les cailloux. Je vais la laisser tranquille pour l’instant.
Comme si nous étions des meubles, nos deux interlocuteurs sortirent je ne sais d’où une sorte de loupe pour examiner des éclats de pierre. Devinant que la conversation risquait de s’étirer, je m’approchai à mon tour du mur et posai ma main dessus.
J’activai la compétence Expertise. Combinée à mes aptitudes liées à la terre, elle fit affleurer dans mon esprit toutes les données concernant cet amoncellement rocailleux.
… C’était dur. Du roc solide, point barre. Pour être honnête, cette formation géologique s’enracinait également sous nos pieds ; la partie souterraine dépassait même celle visible. Seulement cinq mètres émergeaient de terre, tandis que près de dix mètres enfouis pesaient sous la surface. Bizarrement monumental.
J’entamai un rapide calcul mental sur la logistique du rapatriement. Bien sûr, je devrais poser une barrière de Transfert, mais il faudrait aussi réfléchir attentivement à l’emplacement de destination. Il s’agissait littéralement de déplacer une montagne entière. Impossible de la larguer à la légère au coin d’une route. Une erreur de positionnement et nous bloquerions les axes de circulation à travers tout Agartha. Dans ce cas précis, Riko n’allait pas manquer de m’enguirlander vertement.
Au départ, on m’avait annoncé une hauteur de cinq mètres et quinze mètres de largeur, sans préciser la profondeur. Cette falaise possédait malheureusement une épaisseur non négligeable. Il convenait de vérifier quelle envergure exacte nous réclamait le futur protocole expérimental, mais clairement, nous n’avions nul besoin d’un bloc titanesque pareil. Ce qui signifiait que je devrais probablement détruire la montagne grâce à mes propres sorts, puis rapatrier seulement les morceaux utiles. Sauf que manipuler les décombres s’annonçait lourd et fastidieux. Inversement, téléporter la masse intégrale reviendrait à se retrouver coincé avec une montagne entière dans un espace restreint, ce qui serait tout aussi problématique. Quelle option retenir ? Creuser un gigantesque puits et ouvrir la porte juste dedans ? Cela impliquerait que je draine ma mana jusqu’à l’épuisement absolu chaque jour pendant un temps indéterminé. Des journées entières passées à consommer des potions réparatrices par poignées… Là, vraiment, il faudrait m’épargner ça.
Peut-être valait-il mieux transporter la montagne intacte pour la pulvériser immédiatement ensuite par magie. Néanmoins, si mes sorts restaient inefficaces face à sa structure… Cela signifierait peut-être devoir effectuer des tests préliminaires ailleurs.
Absorbé par ces réflexions, je m’aperçus que Mei et Sidée avaient conclu leurs analyses. À nouveau, les quatre de nous tournions en rond en discutant calmement.
Pour résumer, ils demanda simlement un délai de réflexion. Mei expliqua qu’ils souhaiteraient eux-mêmes réaliser des prélèvements pour déterminer précisément la teneur en gaïruchionhon. Délaha hocha la tête, jugeant la demande parfaitement légitime, puis sourit en ajoutant qu’ils mettraient gracieusement à disposition toutes les données complémentaires dont nous aurions besoin.
Ensuite, nous regagnâmes à pied durant une demi-heure supplémentaire les points de rassemblement où nos chars nous attendaient. Fatiguée par les efforts, la reine de Sulfate s’était endormie et, faute de mieux, je dus la porter jusque-là. Installée doucement sur mon dos, elle respirait déjà paisiblement.
Nous prîmes aussitôt la route du retour sans même prendre le temps de déjeuner. Les secousses de la carriole étaient si violentes qu’on aurait juré voir la structure craquer. Dès le premier kilomètre, Sidée s’était calée sur mes genoux et s’y accrochait désespérément.
Dès que le véhicule sortit du col et rentra en plaine, les tremblements cessèrent enfin. Comme impatientée par cette accalmie, Mei prit la parole :
« Concernant la formation rocheuse, la densité en gaïruchionhon est considérable. Toutefois… »
« Toutefois quoi ? »
« L’excavation atteint déjà très proche de la voûte ; il sera donc compliqué de l’utiliser tel quel pour nos essais. »
« Nous risquerions de provoquer un effondrement prématuré du plafond. »
Sidée intervint en agrippant mes vêtements. Puisque la chaussée s’était stabilisée, je pensais pourtant qu’elle pouvait prendre place correctement, mais elle persistait obstinément à rester blottie sur mes cuisses.
« Oui, justement ce point. Je l’ai moi-même vérifié. Si effectivement il reste moins de deux mètres sous la voûte, près de dix mètres de roc massif persistent en profondeur. Si par miracle nous pouvions retourner le bloc entier, il résisterait peut-être aux chocs de l’expérimentation destructive. »
Les pupilles de Mei s’emplirent de larmes de joie. Magnifique réaction, exactement ce que je souhaitais voir.
« Attends un peu. »
reprit Sidée.
« Tu comptes comment le rapatrier, au juste ? À moins qu’on ne réfléchisse sérieusement à son stockage, ça va être catastrophique. »
« Ah ben écoutez, j’y ai pensé aussi. Je ne sais pas dans quelle mesure vous maîtrisez les volumes, mais la falaise possède une profondeur importante. Si je devais activer le transfert, je serais obligé d’y glisser toute la masse, ce qui nécessiterait un local extrêmement vaste et haut. »
« Mmh… Nous n’avions pas anticipé ce détail… »
« C’est pourquoi j’envisageais de détruire la structure par la magie à un moment donné, pour ne récupérer que les fragments nécessaires… sauf que cela présentait aussi ses propres contraintes pratiques. »
« Même si on l’enterrait sous terre, l’espace nécessaire en hauteur et en largeur rendrait la tâche complexe… »
Mei arbora une mine perplexe. La flamme triomphante qui animait son visage n’avait laissé aucune trace.
« Tiens, il y a peut-être une issue. »
m’exclamai-je soudain. Sidée, qui se cramponnait encore à moi, leva brusquement la tête…