La capitale du royaume de Luchebait, Jisan, était une ville bien plus développée qu'il n'y paraissait. En particulier, le palais royal s'imposait comme un édifice d'une somptuosité à couper le souffle, visible dès l'instant où l'on franchissait les portes de la capitale. Rien que lui rayonnait.
Pourquoi émettait-il tant de lumière ? Tout simplement parce que le bâtiment utilisait massivement des garmachionhons. De plus, le plafond du palais présentait ce qu'on appelle une voûte en dôme, conçue pour réfléchir la lumière solaire sous tous les angles lorsque le soleil brillait. On m'avait expliqué par la suite qu'à sa construction, les mouvements du soleil avaient été calculés avec une précision extrême afin de garantir cette visibilité lumineuse depuis n'importe quelle direction. Certes, le roi qui imagine un tel dispositif mérite son titre, mais les ingénieurs qui ont réussi à le concrétiser ne sont pas en reste non plus. Enfin, je ne veux en aucun cas les tourner en dérision. Au contraire, c'est un hommage. Cela démontre simplement une maîtrise technique exceptionnelle.
Lorsqu'ils arrivèrent, notre groupe découvrit avec surprise que le roi de Luchebait était venu personnellement à notre rencontre. Je m'étais imaginé un homme grand et athlétique, mais celui qui seprésenta devant nous était petit et au visage doux. Il avait l'apparence d'un fragile gentilhomme de théâtre Kabuki, prêt à chanceler et à tomber dès qu'on le pousserait légèrement.
« Maître Kyore, ça fait un moment. »
La reine Sulfate fut la première à prendre la parole en voyant le souverain. Elle avança prestement vers nous pour s'incliner devant lui. Pour une raison inconnue, le Daijō-Ō Rybon se tenait discrètement derrière elle, nous reléguant aussitôt au second plan. Le roi de Luchebait, connu sous le nom de Kyore, hocha lentement de la tête avec un sourire apaisant.
« C'est une grande joie de vous voir en aussi bonne santé, tante maternelle. »
« Et vous me rassurez aussi en ayant l'air en pleine forme. »
« Nous vous souhaitons la bienvenue aujourd'hui et vous accueillons chaleureusement. »
Après cet échange rituel de politesses, la reine nous présenta. Le roi acquiesça avec une bienveillance naturelle.
« Je suis Rukata, ministre. Je vous prie de bien vouloir me connaître. Quant à celui-ci, il s'appelle Deraha et dirige le département chargé des minéraux, dont les garmachionhons. »
« C'est un honneur de faire votre connaissance. Je suis Deraha. Je prendrai la charge de vous servir de guide dans notre pays. Cette responsabilité excède mes forces et m'ôte toute assurance. Vous accueillir après un tel voyage représente pour moi un bonheur bien trop grand pour être mérité. »
Sur ces mots, Deraha s'accroupit sur un genou devant nous, les mains jointes. Pendant que je trouvais ses salutations excessivement outrancières, je reportai mon regard sur Mei et Shidi, qui se tenaient à mes côtés. Elles hochèrent toutes deux légèrement de la tête. Leur attitude m'indiqua clairement que, selon elles, cet homme possédait un savoir-faire technique considérable.
On nous annonça que les installations dédiées aux garmachionhons à céder nous seraient montrées demain. Mon moral en prit immédiatement un coup. Bon, j'avais anticipé la chose, mais franchement, j'aurais préféré rentrer au manoir aujourd'hui même. Néanmoins, en ma qualité d'envoyé spécial du royaume d'Agartha, nous avions beau jeu de critiquer l'accueil reçu. Surtout que nous étions escortés par la reine Sulfate et le Daijō-Ō Rybon, deux individus vraiment compliqués. Ils avaient dû comprendre à quel point leur caractère pouvait être pénible et faisaient donc preuve d'une attention minutieuse pour ne surtout pas les irriter.
Eh bien, au regard de cela, on peut dire que les emmener avec nous n'était pas une erreur.
Pour l'instant, le roi nous invita à nous reposer jusqu'à la soirée du banquet d'accueil, puis partit d'un pas ferme, quittant les lieux rapidement. Les ministres le suivirent peu après. Aussitôt, un homme âgé fit son apparition, s'inclina profondément en déclarant qu'il prendrait soin de nos besoins. Quelques femmes d'une beauté remarquable le suivaient discrètement.
L'homme, qui se prénomma Kita'e, se mit en route en nous annonçant qu'il nous conduirait vers les appartements intérieurs. Son maintien était raffiné, rappelant exactement celui d'un directeur de grand hôtel. En règle générale, je pense que l'attitude de celui qui est chargé d'accueillir des invités illustre directement la politique étrangère du pays. S'il se montre hautain, c'est que la nation traite les autres avec arrogance ; s'il néglige ses hôtes, elle manque de sérieux. À titre d'information, à Agartha, c'est Minshi, la nourrice de Shidi, qui occupe ce poste. Ancienne femme de chambre en chef du duché de Niza, elle dirige actuellement la résidence officielle d'Agartha.
Non seulement sa posture était irréprochable, mais son art oratoire savait instantanément mettre les convives à l'aise. C'était un don inné. On aurait pu laisser filtrer par distraction les secrets mêmes de l'État tant son talent était redoutable. Son sourire avenant et ses histoires ciselées pour plaire étaient tout simplement magistraux. Ce qui signifiait qu'en matière diplomatique, Agartha... Non, mieux valait ne pas y penser davantage.
À l'image d'un acteur, Kita'e nous expliqua brièvement le fonctionnement du palais tout en vérifiant parfois notre suivi. C'était lui qui nous avait alertés dès le début sur la conception reflétant la lumière solaire dans toutes les directions. Selon ses explications, le bâtiment était taillé dans du marbre et tous les éléments décoratifs étaient constitués de garmachionhons.
« Nous avons préparé trois chambres pour ce soir. Je vous prie de choisir celles qui vous conviennent le mieux. »
« Hein ? Trois ? », murmurai-je intérieurement. À y regarder de près, le nombre semblait insuffisant par rapport à notre effectif. Autrement dit ? Si les aînés occupaient des chambres séparées, devrais-je dormir dans la même pièce que mes épouses ? Serions-nous forcés de partager un seul lit à trois ?
Perdus dans ces pensées, je sentis Shidi me pousser violemment le dos. Son expression était glaciale. Un regard qui disait clairement : « Arrête tes idées obscènes. » Enfin, je n'allais pas jusque-là, mais bon...
L'édifice se dressait au bout du long couloir. Il s'agissait apparemment d'une aile distincte, dotée d'une porte face à face ainsi que de chaque côté. Kita'e se retourna vers nous et répéta : « Choisissez librement celle qui vous plaît. » Mais son regard visait manifestement la reine Sulfate.
Sans la moindre hésitation, elle désigna celle du centre et s'y engouffra avec empressement. Deux femmes la suivirent à l'intérieur.
« Ces femmes là... »
Le Daijō-Ō parla d'une voix de baryton imposante. Kita'e répondit avec un sourire bienveillant :
« Il s'agit de demoiselles de compagnie chargées de veiller à vos besoins. N'hésitez surtout pas à formuler vos souhaits auprès d'elles. »
L'aura du Daijō-Ō changea subtilement. Une pointe d'agacement semblait l'habiter.
« Quant à moi, je n'ai besoin que du guidage vers ma chambre. »
« C'est bien compris. »
Kita'e s'inclina respectueusement. C'est une pratique courante : les servantes de ce genre d'établissement sont rigoureusement entraînées pour satisfaire sans faille les désirs des visiteurs. Si on le leur demandait, elles accepteraient même de partager le lit. Évidemment, rien de tout cela à Agartha. Enfin, pas officiellement... Bien que Sairyūsu ait déjà laissé entendre ses intentions, nous refusions catégoriquement ce type de propositions. Minshi excelle d'ailleurs à dissimuler délicatement ces avances. Il n'y a pas non plus de tels arrangements à Hīdata. Ou plutôt, l'atmosphère y est telle qu'il serait impossible de suggérer quoique ce soit. C'est la même chose à Fradime ou à Sandanji. Les puissances réputées dégagent naturellement un climat qui décourage toute requête vulgaire. Quoiqu'il arrive, nul ne chargerait d'un imbécile pareil d'une mission diplomatique.
« Si quoi que ce soit vous manque, il vous suffit de frapper dans vos mains et nous accourrons immédiatement. »
Kita'e termina sa révérence. Puis, il tourna la tête vers nous.
« Ah, très bien. Nous occuperons alors la chambre à gauche. »
« Entendu. »
« Comme vous, nous n'avons aucun besoin de femmes de chambre. »
« C'est bien noté. »
Nous entrâmes dans la chambre située à gauche. Le Daijō-Ō affichait un air suggestif, comme s'il comptait nous rejoindre, mais nous choisîmes délibérément de l'ignorer.
La vue de l'intérieur nous stupéfia. Dès l'entrée se trouvait un salon, disposé autour duquel trois chambres s'ouvraient. Des lavabos et des salles de bain y étaient intégrés. Les lits étaient particulièrement spacieux. À peine eus-je eu le temps de souffler, soulagé de pouvoir éviter le fameux partage tripartite, que j'aperçus Mei arborant un visage rougissant.
Qu'est-ce qui t'arrive, Mei ?