« Dis-moi, le jeune, ton verre n'avance pas des masses. Tu n'aimerais pas l'alcool, par hasard ? »
Rayer m'a lancé ça sans prévenir, juste au moment où je venais d'engloutir plusieurs plats et de reprendre mon souffle.
Il disait ça en regardant la chope d'ale encore pleine devant moi.
À table, l'ale, c'était pour quatre : Rayer, Nesca, Kiki et moi.
Aina, forcément, n'en buvait pas ; Stella, qui n'aime pas ça, et Rolf, à qui sa règle interdit l'alcool, s'en tenaient à l'eau.
« Ah, non, j'aime plutôt bien boire. C'est juste que cette ale, comment dire… »
Comme je cherchais mes mots,
« …………C'est mauvais ? »
Nesca a balancé ça de but en blanc.
À côté d'elle, Kiki riait dans sa barbe.
J'ai levé les deux mains en signe de reddition.
« Exactement. Pour être honnête, cet alcool-là n'est pas pour moi. C'est peut-être juste que je n'ai pas l'habitude. »
Quand on est né et qu'on a grandi au Japon, et qu'on connaît le goût de la bière, désolé, mais c'est bien trop grossier pour passer.
Le degré d'alcool est plus élevé que dans une bière japonaise, et ça sent une herbe mystérieuse.
Et par-dessus tout, c'est tiède. À température ambiante.
Justement parce que je sais ce que vaut une bière glacée, je n'arrivais pas à la finir.
« Ah ouais ? Bah, moi non plus j'ai jamais trouvé ça bon. »
« Hein ? Ah bon ? »
« Évidemment. »
Sur ce, Rayer a avalé une grande gorgée d'ale.
« Sauf que dans un bled au bout du continent comme ici, la seule chose qu'on puisse boire, c'est de l'ale, non ? Alors… on fait avec, quoi. »
« C'est ça, c'est ça, miaou. Si on était dans une cité marchande, on pourrait boire du vin ou du cidre, mais bon. »
Kiki a renchéri, avant de descendre elle aussi une gorgée.
Apparemment, elle est parfaitement habituée à ce goût.
« Vous manquez tous les deux de gratitude pour l'ale que vous buvez. C'est parce que les Apôtres de la Lune d'argent ont installé une antenne dans cette ville que nous pouvons en boire à un prix comparable à celui du centre. Ne l'oubliez pas. »
« Ouais ouais, on sait. »
« Moi aussi je sais ça, miaou. »
Les deux ont haussé les épaules.
« Hmm, mais tant qu'à faire, j'aurais bien voulu du vin, miaou. »
« Tiens, ça veut dire que vous aimez le vin, Kiki ? »
« Miaou ? Non, pas spécialement ? »
La réponse était si inattendue que j'ai failli piquer du nez.
« …Alors pourquoi du vin ? »
« Parce que ça sent le raisin, c'est déjà mieux que l'ale, voilà tout, miaou. De toute façon, le vin qu'on peut se payer, nous, il est juste acide et pas bon. »
« Ah, vraiment ? »
« Hé, “vraiment”, tu dis ? Attends, le jeune, tu vas pas me faire croire qu'à ton âge tu n'as jamais bu de vin ? Ou alors c'est que môssieur le marchand prospère n'a jamais goûté que les grands vins que boivent les nobles ? »
« Ce n'est pas ça du tout. C'est juste que dans mon pays, il y a de très bons vins même à petit prix. »
« … »
À ces mots, il n'y a pas eu que l'Éclair bleu : Stella aussi a suspendu son repas.
Ils me regardent avec des yeux un peu effrayants, là.
Un peu intimidé, j'ai quand même continué mon explication.
« En gros, il y a trois types : le vin rouge, le vin blanc et le rosé, qui est de couleur rose… ah, d'ailleurs, il paraît qu'en ce moment le vin orange est à la mode. Bref, ces quatre types se déclinent en une foule de crus, avec des goûts très variés. Ça va du doux au sec, il y en a des légers, faciles à boire, et d'autres puissants, profonds. Les prix aussi vont du tout au tout : il y a des vins qu'un enfant peut s'offrir avec son argent de poche, et d'autres qui coûtent plus cher qu'une maison avec jardin. Les vrais passionnés changent de vin selon le plat du jour, à ce qu'on dit. Enfin bon, moi je n'aime pas tant que ça le vin, je n'en bois pas beaucoup. Ce que je préfère boire, c'est le saké… »
Et alors que j'allais embrayer sur le saké, je me suis rendu compte de quelque chose.
L'atmosphère de la taverne avait changé sans que je le voie venir.
« …………Euh ? »
Plus une seule table ne discutait : tout le monde, dans la salle, tendait l'oreille à ce que je racontais.
Le comble, c'est que même le cuisinier, depuis la cuisine, avait le visage tourné vers nous. Vers moi, plutôt.
« ……… »
Silence total dans la taverne.
Les aventuriers assis là-bas attendaient mes paroles en silence, et de la table d'à côté, les jeunes aventuriers trépignaient d'un air de dire : « Alors, la suite ? »
Le pompon, c'était le vieux nain qui aurait dû se trouver à la table du fond.
Sans que je m'en aperçoive, il s'était déplacé à la table voisine et me fixait, bras croisés.
Ah. On vient de croiser le regard.
« …Mon garçon, ne t'occupe pas de moi. Continue, plutôt. Parle-nous de l'alcool de ton pays. »
« O-oui ! »
Un vieux briscard. Transpercé par ce regard aiguisé de vétéran, je me suis redressé malgré moi.
« Alors… dans mon pays, il y a toutes sortes d'alcools… »
C'est ainsi que j'ai passé une bonne heure à parler des alcools qu'on trouve au Japon.