« …Madame la maire, qu'avez-vous dit à l'instant ? »
« J'ai dit : considérons que la question de l'antenne n'a jamais été posée. »
Karen l'a répété d'un ton ferme, en fusillant Gabus du regard.
Nous nous connaissions depuis peu, mais je ne lui avais jamais vu un visage aussi dur.
À ces mots, Gabus a plissé les yeux.
« Tiens donc. Et qui donc est venu jusqu'à la capitale supplier qu'on veuille bien installer une antenne ? »
« C'est-à-dire… »
« Cette ville s'est fait éconduire par toutes les guildes des aventuriers, et les seuls à lui avoir tendu la main, ce sont nous, les Pillards du Labyrinthe. En avez-vous seulement conscience ? »
Gabus a écarté les bras et haussé la voix pour que tout le monde l'entende.
« Pourquoi tant de guildes refusent-elles d'ouvrir ici ? C'est simple. Parce que cela n'en vaut pas la peine. La distance avec les grandes villes. Le coût du transport des hommes et du matériel. Le maintien d'une liaison avec la capitale. Prenez n'importe lequel de ces points, ce n'est pas rentable. Pas dans un tel trou. »
Gabus affichait un sourire méprisant.
Le visage même de quelqu'un qui se moque ouvertement des habitants de cette ville.
Là, je l'avoue, ça m'a agacé.
« Un instant, monsieur Gabus. On m'a dit que la forêt abritait des monstres rares, des herbes médicinales et des minerais. Rien que cela ne justifie-t-il pas d'y ouvrir une antenne ? »
C'est Rayer et les siens qui me l'avaient appris.
Ils disaient même trouver étrange qu'il n'y ait pas de guilde des aventuriers à Ninorich.
« Hmm. Il est vrai que la grande forêt qui s'étend à l'est de la ville contiendrait des monstres et des matériaux rares. »
« N'est-ce pas ? Et puis, beaucoup d'aventuriers viennent en ville. Ces aventuriers présents ici sont la preuve même que cette ville a de la valeur. Alors, à l'inverse, n'est-ce pas plutôt l'absence de guilde qui est anormale ? »
« Beaucoup… dites-vous ? Hé hé hé… Pff… Hmpf, ha ha ha ha ! Quelle ignorance… Pff, ne me faites pas rire. Voilà bien ce que c'est, de ne rien savoir. »
Ma remarque a déclenché chez Gabus un franc éclat de rire.
« Je vais éclairer votre ignorance. Écoutez bien. Cette ville compte tout au plus quarante ou cinquante aventuriers. Et rien que des faibles, incapables de percer dans la capitale. Des minables qui ne gagnent rien dans la capitale ni dans les grandes villes, et qui viennent gratter leur maigre pitance aux frontières, là où la concurrence est rare. »
Gabus a promené sur les aventuriers présents un regard apitoyé.
Si Rayer, poings serrés, ne les a pas levés, était-ce par égard pour ma boutique ? Ou pour attendre l'ouverture et frapper une seule fois ?
« Et malgré cela, allez savoir pourquoi, votre maire s'est mis en tête que sa ville avait de la valeur pour les aventuriers. Une ville de frontière ! Grotesque. Pitoyable. Risible. »
« … »
Sous les ricanements de Gabus, Karen a baissé le visage, les épaules tremblantes.
Ayant obtenu son effet, Gabus a reniflé et est revenu à moi.
« Vous saisissez, patron ? Nous n'avons ni raison, ni intérêt, ni motif d'ouvrir une antenne dans cette ville. Ce-pen-dant, »
Il a marqué la pause et s'est de nouveau avancé sur moi.
Deuxième assaut rapproché.
« …si vous nous cédez le droit de vente sur ces “allumettes” que vous vendez — que vous fabriquez, disons-le —, alors nous voudrons bien ouvrir une antenne ici. »
« Messire Gabus, je vous ai dit que cette question était refusé— »
« Taisez-vous, madame la maire. Je parle en ce moment avec le patron. Avec monsieur l'alchimiste. »
« … »
Karen s'est tue, et s'est tournée vers moi.
Son regard avait quelque chose à dire.
« Alors, que décidez-vous, monsieur l'alchimiste ? L'avenir de cette ville dépend de votre jugement. »
Me voilà définitivement alchimiste.
« …Laissez-moi réfléchir un peu, ce n'est pas envisageable, je suppose ? »
« Évidemment. Je n'ai pas de temps à perdre. Vous allez me donner votre réponse ici et maintenant. »
« … »
Bon. Remettons les choses à plat.
J'ai réfléchi.
Dans l'ordre chronologique, la question de l'antenne s'était forcément posée avant que je commence à commercer à Ninorich.
Et la condition « pas d'autre guilde des aventuriers en ville » vise précisément à s'accaparer seuls les profits de la forêt.
Autrement dit, allumettes ou pas, il y a bel et bien un intérêt à installer une guilde des aventuriers à Ninorich.
« …Hmm. »
En tenant compte de ce que je venais d'entrevoir du personnage, j'ai poussé mon raisonnement d'un cran.
Écraser son interlocuteur, imposer des exigences déraisonnables.
Rien de nouveau : le portrait craché du chef cupide de mon ancienne boîte toxique.
Dans ce cas, je pouvais deviner quel homme était Gabus et comment il raisonnait.
Au départ, il comptait imposer ses conditions absurdes à une ville de frontière, y installer son antenne et monopoliser les profits.
Et voilà que, sur ces entrefaites, l'information est arrivée : cet objet que je possède, l'allumette.
Je le dis moi-même, mais dans ce monde, l'allumette a une valeur commerciale élevée. Très élevée.
Les ventes le prouvent.
Alors, cupide comme il est, Gabus s'est dit ceci :
utilisons l'antenne comme appât pour monopoliser aussi les droits sur les allumettes.
S'il m'a fait espionner, il est logique qu'il sache aussi que Karen et moi sommes proches, et que je m'entends bien avec les habitants.
C'est justement parce qu'il le sait qu'il a pris l'avenir de la ville en otage pour accaparer les allumettes.
Quelle cupidité, franchement.
Dans ce cas, ma réponse était toute trouvée.
« Alors, que faites-vous ? Continuer à vendre péniblement vos allumettes dans une ville sans avenir, ou bien nous accorder à nous, les Pillards du Labyrinthe, le droit de vente prioritaire, et choisir une fortune à vie et le développement de la ville où vivent vos proches ? J'attends votre réponse. Enfin, si vous êtes doté d'un cerveau ordinaire, la question ne se pose même pas. »
Sur ces mots, Gabus a attendu ma réponse.
Je l'ai regardé droit dans les yeux, un immense sourire aux lèvres.
Gabus, par contagion, a souri en coin lui aussi.
Et j'ai dit :
« Je refuse, bien entendu. »
Gabus a écarquillé les yeux et fait une tête de « Hein ? ».
Un spectacle assez réjouissant.
« …Vous parlez sérieusement ? »
« Tout à fait sérieusement. Parce que si j'accepte vos exigences, il n'y a plus aucun intérêt à installer une guilde des aventuriers dans cette ville. »
« Shirô… »
Karen, surprise, a eu l'air soulagée malgré tout.
« Aucun intérêt ? Une ville qui, au départ, ne mérite même pas qu'on y installe une guilde se permet de grands mots. Nous, les Pillards du Labyrinthe, sans intérêt, rien que ça ? »
« Ah ? Je vous retourne la question : quel était l'intérêt, au juste ? »
J'ai pris un air candide et j'ai enchaîné :
« Si vous voulez bien m'expliquer où était l'intérêt, je suis preneur. »
« À ce point idiot… Écoutez bien. Une fois l'antenne ouverte, les aventuriers affiliés aux Pillards du Labyrinthe viendront dans cette ville et… »
« Et en quoi est-ce différent d'aujourd'hui ? »
« …Pff. Les Pillards du Labyrinthe sont l'une des principales guildes du royaume. Nos aventuriers n'ont rien à voir avec les faiblards relégués dans cette ville. Une qualité différente, cela veut dire une bourse différente. L'argent qu'ils dépenseront ici ne sera pas du même ordre. »
« Ah bon ? Mais je croyais que ceux qui viennent aux frontières sont des aventuriers minables ? »
« Ouais ! Je l'ai entendu de mes oreilles. “Des faibles”, qu'il a dit. »
Rayer a embrayé sur ma remarque.
Les autres aventuriers hochaient la tête en chœur.
« …………De toute façon, c'est bizarre. Si la ville n'est pas rentable, pourquoi vouloir y ouvrir une antenne selon les conditions ? »
Nesca a lancé cette question de pur bon sens.
Attaqué d'une direction imprévue, Gabus s'est troublé.
« C-c'est par pure bienveillance de notre part… »
« …………Mensonge. Tu veux juste les allumettes de Shirô. »
« Les infâmes Pillards du Labyrinthe et la “bienveillance” ? Ha ! Les âneries, on les débite en dormant, mon vieux. »
« Tss, taisez-vous, bande d'aventuriers minables ! »
« Qu'est-ce que tu as dit, toi ?! »
Rayer a fait craquer ses poings d'un air menaçant.
Il était à deux doigts de lancer le bras.
Je me suis précipité pour l'arrêter.
« Une seconde, Rayer ! »
« Le jeune… »
« La violence, ça ne se fait pas. La violence. »
« Ouais, mais… »
« Et puis j'ai donné ma réponse. De toute façon, cette discussion n'avait aucun sens depuis le début. N'est-ce pas, monsieur Gabus ? »
Cette fois, c'est moi qui me suis avancé sur Gabus.
Troisième assaut rapproché de la journée.
« Même si je vous accordais le droit de vente prioritaire, il y avait aussi… voyons… l'exonération d'impôts et la prise en charge des frais de construction, c'est bien ça ? Or, tout cela pesé, la décision finale revient à la maire, à Karen. Parce que pouvoir dégager ces sommes dépend des finances de la ville. Et puisque Karen a refusé, il n'y a plus rien à discuter. »
Comme je le disais avec un grand sourire, Gabus a enfin pris l'air de celui qui a commis une bourde.
Obnubilé par les droits sur les allumettes, il en avait négligé ses arrières.
« …Si la ville ne peut pas dégager ces sommes, nous avions l'intention de les lui prêter. »
« Et de pratiquer des taux usuraires, c'est ça ? »
« U-usuraires, quel vilain mot. Un taux d'intérêt approprié… »
« Nous n'avons que faire de votre prêt. »
Karen l'a dit d'un ton ferme.
Ce à quoi Gabus a répondu par un claquement de langue.
Un claquement de langue, oui, oui.
Envoyer un pareil négociateur… les Pillards du Labyrinthe manquent cruellement de personnel.
Ou alors c'est qu'il avait toujours réussi, jusqu'ici, à imposer ses exigences en profitant des faiblesses des autres.
Quoi qu'il en soit :
« La conclusion est claire. Monsieur Gabus, la sortie est par là. »
Comme je désignais la porte, Aina l'a ouverte d'un geste vif.
Elle ne disait rien, mais ses joues gonflées prouvaient qu'elle était en colère.
« A-attendez. Et si nous passions plutôt un contrat entre vous personnellement et les Pillards du Labyrinthe ? Nous vous rachetons tout au prix que vous fixerez ! »
« Désolé. Je compte continuer à faire mon petit commerce. Ici même, à Ninorich — la ville qui a un avenir, elle. »
Comme je le disais en me donnant un peu de style…
« Shirô… »
« Grand frère Shirô… »
« Le jeune… toi alors… »
« …………Bien parlé, Shirô. »
…les réactions ont été excellentes.
« Si vous le souhaitez, la puissance de notre guilde peut vous ouvrir une boutique dans la capitale. Et si vous avez besoin de matériaux, nos aventuriers vous les rassembleront. Même à ces conditions, vous refusez de contracter ? »
« Vous savez, je suis mauvais négociateur, alors pour l'instant je ne traite qu'avec des gens en qui j'ai confiance. Désolé, mais je n'ai pas confiance en vous. Si c'est bien compris, veuillez partir. J'ai des clients qui m'attendent. »
« Allez, tu gênes le commerce du jeune. Retourne dans ta capitale. »
Rayer a attrapé Gabus par la peau du cou et…
« A-atten— »
« Et hop. »
…l'a balancé dehors.
Puis il a claqué la porte.
Gabus a tambouriné un moment contre le battant, puis, découragé, s'est tu.
« Shirô, je suis désolée. »
Karen s'est inclinée devant moi.
J'ai agité les mains.
« N'y pensez plus. C'est plutôt vous qui en avez bavé. Il ne vous a rien fait de déplacé, au moins ? »
« …Il m'a un peu touché la poitrine. »
« Aina, apporte-moi un objet dur et pointu. De quoi l'achever. »
« Le jeune, je te donne un coup de main. »
« Grand frère Shirô, celui-là, ça va ? »
Aina a rapporté un couteau de cuisine de l'étagère.
L'un des articles préférés de ces dames.
« Ma petite, le mien aussi, s'il te plaît. »
« Oui ! »
« …………Vous deux, arrêtez vos bêtises. Les imbéciles, on les laisse tranquilles. »
« Ouiii. »
Ce petit numéro achevé, la porte d'entrée s'est ouverte à l'improviste.
Gabus qui revenait ? me suis-je dit en me retournant, sur mes gardes — mais c'était l'aventurière déjà vue quelques jours plus tôt.
« Excusez-moi. On m'a dit que la maire se trouvait ici. »
L'aventurière balayait la boutique du regard.
Elle ne semblait pas savoir qui était la maire.
« La maire, c'est moi… et vous êtes ? »
L'aventurière s'est redressée et a salué.
« Je suis Neï Miraju. Je viens en émissaire de la guilde des aventuriers les Apôtres de la Lune d'argent. »
En entendant ce nom, Rayer a sifflé.
Puis, comme pour me le glisser à l'oreille :
« C'est la plus grande guilde du pays. »
…m'a-t-il appris.
« Je suis Karen Schwajo, la maire de Ninorich. Qu'est-ce qui amène l'émissaire des Apôtres de la Lune d'argent dans ma ville ? »
« Ne soyez pas sur vos gardes. La chose est simple. Je viens vous demander d'accepter l'installation d'une antenne des Apôtres de la Lune d'argent dans cette ville. »
Après un silence…
« Queuuuuoi ?! »
…tout le monde dans la pièce a été stupéfait.