Le jour est enfin arrivé.
« Grand frère Shirô ! »
Aina a déboulé dans la boutique, hors d'haleine.
Elle soufflait bruyamment, et le visage qu'elle levait vers moi était on ne peut plus sérieux.
J'ai tout de suite compris ce qu'elle allait dire.
« Grand frère Shirô, l'inspecteur, il est arrivé ! »
« Enfin. Il aura pris son temps. »
Cinq jours s'étaient écoulés depuis la date prévue.
Karen ayant attendu tout ce temps à l'entrée de la ville, son visage avait pris le soleil, et c'en était pitoyable.
« Aina, tu sais où il est en ce moment ? »
« Oui ! Aina, elle a vu la maire entrer à la mairie avec l'inspecteur, tout à l'heure ! »
« D'accord. Dans ce cas, il ne viendra pas ici tout de suite. »
D'après ce que Karen m'avait expliqué, elle ferait d'abord visiter la ville aux inspecteurs, puis exposerait les espèces et les mœurs des monstres de la forêt, les herbes médicinales et les minerais qu'on peut y récolter.
Ensuite, tour du marché, et dans la foulée, passage à ma boutique pour montrer les allumettes et tous les autres articles.
Et pour finir, la question de l'antenne serait posée.
Karen jouait le tout pour le tout.
Que la guilde ait mauvaise réputation était inquiétant, mais je lui devais beaucoup. J'espérais lui rendre un peu de tout ça aujourd'hui.
« Bien. Au travail. »
« Oui ! Aina aussi, elle va tout donner ! »
***
« Shirô, désolée de t'avoir fait attendre. »
Deux heures plus tard, Karen est entrée dans la boutique.
Si elle portait une tenue plus décolletée que d'habitude, était-ce la coutume locale, ou bien les nécessités de la réception ?
Outre Karen, il y avait dans la boutique quelques clients aventuriers.
Si Rayer se trouvait là mine de rien, c'était sûrement par souci pour moi.
« Sans plus attendre : puis-je faire entrer l'inspecteur ? »
« Bien sûr. J'ai tout préparé pour qu'il puisse venir à n'importe quel moment. »
« Merci. Voilà… il semble être d'un caractère un peu difficile. Je suis désolée de te demander cela, mais s'il te dit des choses désagréables, prends sur toi. »
Karen s'était inclinée d'un coup.
Je ne l'avais pas encore vu, mais rien qu'à cet échange, on devinait à quel point le personnage allait être pénible.
« Entendu. Rassurez-vous, je suis habitué aux propos injustes. »
Dans la boîte toxique où je travaillais avant, les insultes volaient comme une chose normale.
J'en ai encaissé un nombre incalculable : j'ai l'habitude.
« Cela m'aide. Bien, je vais le chercher. »
Karen est sortie un instant et est revenue accompagnée d'un homme d'âge mûr et bien enveloppé.
Le gros monsieur a promené sur la boutique un regard renfrogné, avant de le laisser s'installer sur le décolleté de Karen.
« Messire Gabus, voici la fierté commerçante de notre ville. »
Karen lui a présenté ma boutique.
L'homme, qu'elle appelait Gabus, s'est tourné vers moi.
« Enchanté. Je suis Shirô, le patron. »
Comme je me présentais avec une petite inclinaison…
« Et Aina, elle est employée. »
…Aina s'est présentée en m'imitant.
Une vraie vendeuse, désormais.
« … »
Malgré nos présentations, l'homme corpulent — messire Gabus — est resté muet.
Enfin… ce n'est pas de l'indifférence, ça ?
Si, c'est de l'indifférence.
« …La maire m'avait parlé d'une boutique aux articles extraordinaires et j'en attendais beaucoup, mais… pff. Quelle boutique sale. Faites-vous seulement le ménage ? »
À ces mots, j'ai senti Aina, ministre en chef du ménage, encaisser le coup.
Un coup d'œil de côté : les larmes commençaient à monter.
Tiens bon. Tiens bon, Shirô. Une lame posée sur le cœur : c'est comme ça qu'on endure.
« N-nous balayons et nous passons le chiffon tous les jours, pourtant. »
« Avec ce résultat ? Décidément, ceux qui vivent aux frontières ne savent même pas nettoyer. Ou alors c'est la frontière elle-même qui sent la poussière. Moi qui vis dans la capitale, je ne comprends pas qu'on puisse commercer dans un endroit aussi sale. »
Là-dessus, Gabus a haussé les épaules d'un air excédé.
Karen, prise de court, s'est empressée d'intervenir.
« Toutes mes excuses, messire Gabus. Ninorich est entourée de champs et de forêt, la poussière de terre s'invite forcément à l'intérieur. »
Puis elle a pris une boîte d'allumettes sur l'étagère et la lui a tendue.
« Messire Gabus, voici les fameuses “allumettes” dont je vous parlais. Extrêmement efficaces pour faire du feu, et on ne peut les acheter que dans cette boutique. Shirô, tu permets ? »
À sa question, je lui ai répondu d'un geste : « je vous en prie ».
« Tiens. Voilà donc la fameuse… Bon, essayons-en une. »
Gabus a sorti une allumette d'un geste sûr et l'a allumée.
« …Je vois. La boutique est sale, mais les articles semblent de qualité. Je comprends que la maire mette en avant cet établissement. »
« Vous en convenez donc, messire Gabus. Cette boutique sera très utile aux aventuriers de votre guilde. Je m'en porte garante sur mon titre de maire. »
« Hmpf. La garantie de la maire d'un trou de frontière, vous savez… »
« … »
« Cela dit, ces “allumettes” pourraient bien servir aux aventuriers de notre guilde. Dans ce cas… hmm. Oui, soit. En tant que dépositaire des pleins pouvoirs du grand maître de la guilde, j'accepte d'installer dans cette ville une antenne de la guilde des aventuriers, les Pillards du Labyrinthe. »
Effet des allumettes, sans doute : j'avais l'impression que la négociation allait se conclure sur-le-champ, dans ma propre boutique.
En entendant Gabus, Karen a d'abord été stupéfaite.
Puis la joie a envahi son visage.
« C-c'est vrai, messire Gabus ? Vous accepteriez vraiment d'installer une antenne à Ninorich ? »
« Oui. Tout à fait. »
« Alors tout de suite… »
« Cependant ! …Cependant, j'y mets quelques conditions. »
« Des conditions ? De quel ordre ? »
Gabus a affiché un sourire visqueux et satisfait, et a ouvert la bouche comme s'il n'attendait que cela.
« Rien de compliqué, voyons. D'abord, la seule guilde des aventuriers installée dans cette ville sera la nôtre, les Pillards du Labyrinthe. Cela dit, à part nous, je doute qu'une guilde soit assez excentrique pour vouloir ouvrir ici. »
Et il a continué.
« Ensuite, exonération d'impôts. C'est bien naturel, puisqu'une antenne aux frontières a peu de chances d'être rentable. Par ailleurs, les frais de construction de l'antenne seront à la charge de la ville. Et pour finir… »
Gabus a plissé les yeux et m'a regardé.
Puis il a lâché ceci :
« Je prendrai aussi le droit de vente prioritaire sur ces “allumettes”. »