Les différents matériaux tirés d'un grizzly meurtrier abattu se négocient, paraît-il, à prix d'or.
« Messire Rayer, tirez de votre côté pour décoller la peau. »
« Ouais. »
« Dame Kiki, occupez-vous des crocs ; dame Nesca, recueillez le sang dans l'outre. »
« Reçu, miaou ! »
« …………D'accord. »
Bref : l'ours était en plein dépeçage.
Sur les instructions de Rolf, les trois autres lui arrachaient ses matériaux.
Ce qui offrait à mes yeux un spectacle passablement gore.
« Bien. La fourrure est décollée. Aux griffes, maintenant. »
« Dis, dis, Rayer. »
« Hm, qu'est-ce qu'il y a, Kiki ? »
« On fait quoi de ses roubignoles, miaou ? »
Voilà ce qui venait de sortir de la bouche d'une fille de cet âge.
Mais personne, dans l'Éclair bleu, n'a semblé s'en émouvoir.
« On les ramène, évidemment. Pas vrai, Rolf ? »
« Tout à fait. Les testicules de grizzly meurtrier entrent dans la composition de certains remèdes, ils ont de la valeur. Prélevez-les, naturellement. »
« D'accooord. »
Kiki a manié sa dague avec dextérité et, d'un coup net, a tranché les bijoux de famille de l'ours.
En voyant ça, quelque chose s'est contracté du côté de mon entrejambe.
L'ours a été démonté pièce par pièce, jusqu'à ce qu'il n'en reste que la viande et les os.
« Bon. On s'arrête là, je crois ? De toute façon, on ne pourra pas porter plus. »
Les trois autres ont approuvé Rayer d'un hochement de tête.
Tout le monde avait le sac gonflé à craquer de matériaux d'ours.
« Allez. On rentre à Ninorich. »
…a dit Rayer.
« Ah ? Rayer, et l'herbe médicinale que vous cherchiez ? »
« On vient de mettre la main sur des matériaux de grizzly meurtrier, ça vaut bien plus cher que de l'herbe. Ce serait du gâchis de ne pas les vendre avant qu'ils pourrissent. »
« Je vois. »
À Ninorich, aucun marchand n'achète les matériaux de monstres.
Rayer et son équipe comptaient donc les faire congeler par la magie de glace de Nesca, et profiter du délai pour les transporter jusqu'à une grande ville.
« Ce n'est pas simple non plus, de vendre ses matériaux. »
« S'il y avait une guilde des aventuriers, elle nous les rachèterait sur place. Bah, on a l'habitude. En pays de frontière, c'est courant. »
Rayer a ri, comme si de rien n'était.
Si une guilde des aventuriers ouvrait à Ninorich, la vie de Rayer et des siens serait tellement plus facile.
Il fallait vraiment que cette antenne s'installe ici, coûte que coûte.
Mais pour l'instant…
« Rayer. »
« Qu'est-ce qu'il y a, le jeune ? »
« Les matériaux du grizzly meurtrier, je vous les transporte ? »
Ils avaient risqué leur vie pour me faire fuir : c'était l'occasion de leur rendre la pareille.
« Toi ? Pff… Ha ha ha ! Voilà que tu deviens drôle, d'un coup. Mais merci. L'intention me touche, seulement… tu n'aurais pas les bras un peu fins ? »
« En fait, il y a une chose que je vous ai cachée. Regardez bien. »
Là-dessus, je me suis retourné, je me suis approché de la viande d'ours qui restait par terre, et…
« Hop. Stockage spatial. »
…j'ai fait disparaître d'un geste les cinq cents kilos de viande qui traînaient encore.
Les quatre de l'Éclair bleu en sont restés bouche bée.
« …Shirô, tu avais la compétence de Stockage spatial, miaou ? »
« Oui, je l'ai. Simplement, comme c'est une compétence rare, je préférais la garder secrète. Désolé de vous l'avoir caché. »
« Ne vous excusez pas, messire Shirô. C'était au contraire un jugement avisé, pour un marchand. Posséder le Stockage spatial attire parfois des malheurs dont on se passerait. »
« …………Rolf a raison. »
« C'est ça, le jeune. Toi, tu nous as sauvé la vie. Alors… »
Rayer s'est avancé jusqu'à moi et s'est incliné profondément.
« Laisse-moi te remercier en tant que chef de l'Éclair bleu. Merci d'avoir sauvé la vie de mes compagnons. Vraiment, merci. Tu es celui à qui nous devons la vie. »
« Messire Shirô, ma gratitude également. »
« Moi aussi ! Merci, Shirô ! »
« …………Merci. Je n'oublierai pas ce que je te dois. »
Tous les quatre se sont inclinés, et j'ai complètement perdu mes moyens.
« Att— d'ac— d'accord ! D'accord, mais relevez la tête, s'il vous plaît ! »
« Ah, bon. »
Rayer s'est redressé d'un coup.
Il ne perd pas de temps à changer d'humeur, en bon aventurier.
« Alors, le jeune, ça t'ennuie si je te confie les matériaux du grizzly meurtrier ? »
« Bien sûr que non. »
« Ah là là, quelle chance que tu aies le Stockage spatial. »
J'ai récupéré les matériaux de chacun et j'ai tout rangé d'un bloc.
« Bon, on rentre à Ninorich ? »
Les quatre ont répondu à mes mots par un « Ouais ! » unanime.
Et c'est ainsi que mon stage d'aventurier, avec son imprévu de taille, a pris fin.