Le temps de finir le repas, le soleil s'était couché et deux lunes s'étaient levées à sa place.
« Ah, je suis calé. Jamais je n'aurais cru manger à ma faim en pleine mission. »
« Moi aussi, miaou. »
« …………Le chocolat. …Les douceurs sucrées. …Je retiens. »
« Ce doit être un présent des dieux. »
Les rations avaient toutes fait un carton.
Mes quatre goûteurs m'avaient promis de me dire plus tard lesquelles conviendraient le mieux aux aventuriers.
Comptez sur nous ! avait lancé Kiki en se frappant la poitrine, mais elle bavait tellement que ça m'inquiétait un peu, quand même.
Une fois le repas terminé, il ne restait qu'à dormir.
Nous n'étions pas en voyage d'agrément : personne n'a fait la fête, tout le monde s'est couché.
« Rolf, Kiki et moi assurerons le tour de garde. Shirô et Nesca, vous pouvez dormir. »
Consigne de Rayer.
Le guet, m'a-t-il expliqué, sert à surveiller les monstres : un rôle capital.
Il ne convenait ni à un amateur comme moi, ni à Nesca, toujours un peu dans la lune.
« Je prends le premier tour. Ensuite Rolf, puis Kiki. »
« Entendu. »
« Oui. D'accord. »
Les quatre ont sorti des couvertures de leurs affaires et s'y sont enroulés.
Kiki et Nesca se sont allongées à même le sol, Rayer et Rolf se sont adossés à un arbre.
« Hm ? Le jeune, tu peux dormir aussi, tu sais. »
Il avait beau le dire, il n'était que vingt heures.
J'avais beau être fatigué, moi qui me couche d'ordinaire après minuit, je n'allais pas trouver le sommeil comme ça.
« Haha, je n'ai pas l'habitude de dormir à cette heure-ci… »
« Ah oui ? Pouvoir veiller tard tous les soirs, c'est bien la preuve que tu as de l'argent, marchand. »
« Hein ? Pourquoi veiller tard voudrait dire qu'on a de l'argent ? »
« Réfléchis : rester debout jusqu'à minuit, ça veut dire brûler des bougies ou une lampe, non ? Les bougies comme l'huile de lampe, c'est précieux. À part dans une taverne, en user sans compter, il n'y a que les nobles et les grands marchands. »
« Ah, je vois. »
L'explication de Rayer m'a fait claquer des doigts.
Quand on vit au Japon, où tout est raccordé, on l'oublie facilement : ici, s'éclairer coûte de l'argent.
Voilà pourquoi Aina se lève si tôt.
Rien que pour cette prise de conscience, accompagner des aventuriers valait le coup.
« Si tu n'arrives pas à dormir, on discute encore un peu ? »
« Ça m'intéresse beaucoup, mais je ne vais pas vous gêner dans votre garde ? »
« Un type qui se laisse distraire au point de baisser la garde ne peut pas être aventurier. Et moi, ça fait onze ans que je le suis. Tu comprends ce que ça veut dire ? »
Rayer a souri en coin.
Je lui ai renvoyé le même sourire.
« Que vous êtes un vétéran. »
« Exactement. »
D'après lui, monter la garde seul est ennuyeux : autant avoir quelqu'un à qui parler.
Quand je me suis inquiété de réveiller les trois autres, il m'a répondu que quelqu'un d'assez délicat pour ne pas dormir à cause d'une conversation n'était pas fait pour être aventurier non plus.
Ce n'est pas si simple, de durer comme aventurier.
J'ai donc discuté avec Rayer jusqu'à ce que le sommeil vienne.
« Tiens donc. Les aventuriers n'utilisent pas de sacs de couchage ? »
« Non. Un sac de couchage, c'est chaud, mais en cas de coup dur, tu ne peux pas bouger. La plupart des aventuriers dorment enroulés dans une cape ou une couverture. Regarde mes compagnons. »
« C'est vrai. Mais une simple couverture, ça ne suffit pas à vous tenir chaud ? Il fait encore doux aujourd'hui, mais… »
« Bah, oui. Là ça va, mais en hiver, si tu ne fais pas de feu pour te réchauffer, tu meurs de froid. Et si tu multiplies les couvertures, tu multiplies le poids. »
Rayer a secoué la tête, l'air de dire que c'était bien embêtant.
Et puis…
« Ahh, avec quelqu'un qui possède la compétence de Stockage spatial, on n'aurait plus jamais de souci de bagages. »
…les mots « Stockage spatial » sont sortis de sa bouche, sans crier gare.
C'était l'occasion d'en apprendre plus sur ma propre compétence.
Pas question de la laisser passer.
J'ai donc glissé la question l'air de rien.
« La compétence de Stockage spatial… vous dites ? »
« Oui. Un marchand comme toi doit connaître, non ? La fameuse compétence qu'on dit réservée à une personne sur dix mille, ou sur cent mille. »
« J-j'en ai entendu parler, oui. »
« Ça doit être quelque chose. Avec une compétence pareille, tu ne meurs jamais de faim de toute ta vie. Il paraît même que dans les donjons de l'ancien empire magique dort un “grimoire de la compétence de Stockage spatial”. »
« E-et s'il était découvert, il vaudrait combien, à votre avis ? »
« Ha ha ha ! Et c'est le marchand qui pose la question ! Le grimoire de Stockage spatial, tu te rends compte ? Ça dépend de la capacité de rangement, mais même pour la contenance d'un seul chariot, ça vaudrait le manoir d'un noble. »
Sérieusement ?!
J'avais une compétence pareille entre les mains ?
J'avais visiblement eu raison de garder secret le fait que je possédais le Stockage spatial.
Bravo, moi.
Et il faudrait que je teste un de ces jours la quantité que je peux y ranger.
En discutant avec Rayer, j'ai appris quantité de choses sur ce monde.
Les deux lunes étaient déjà au zénith, et la fatigue de la journée m'apportait enfin un sommeil bienvenu.
« Merci de m'avoir raconté tout ça. Je commence enfin à avoir sommeil, je vais me coucher. »
« Vas-y. Je te réveille au matin, en attendant… »
C'est là que Rayer s'est redressé et a porté la main à son épée.
« Rayer ? »
« Chut ! Le jeune, ne fais pas de bruit. »
Rayer n'était plus le même.
On aurait dit qu'il se méfiait de quelque chose… ne me dites pas !
« Merde. Ça approche. Kiki, Rolf, réveillez-vous ! Le jeune, désolé, réveille Nesca. Elle a un réveil difficile. »
« Compris. »
J'ai secoué Nesca.
« …………du chocolat… c'est bon… »
« Nesca ! Arrêtez de rêver de chocolat et réveillez-vous. On dirait qu'il y a urgence. »
« …………Hm ? Shirô ? »
« Oui, c'est Shirô. Vite, debout ! »
« Le jeune a raison, Nesca. Réveille-toi vite et tiens-toi prête à lancer un sort. »
« …D'accord. »
Nesca s'est redressée d'un bloc.
Les deux autres, Kiki et Rolf, étaient déjà debout, armes en main.
« Kiki, tu sens quelque chose ? »
À la question de Rayer…
« …Snif, snif. Rien à faire, miaou. Ça vient sous le vent, je ne sens aucune odeur, miaou. »
…Kiki a reniflé l'air et secoué la tête.
« Un monstre plutôt malin, semble-t-il. »
Rolf venait de resserrer sa poigne sur sa masse quand…
Soudain, un bruissement de branches et de feuilles écartées est monté du fourré derrière nous.
Je me suis retourné par réflexe.
Au bout de mon regard se tenait un ours, immense.
« Bordel. Il fallait que ce soit un grizzly meurtrier. »
En voyant l'ours, les quatre membres de l'Éclair bleu ont pris un air grave.