— Qui es-tu ? C'est Touji ! Tu mens ! s'exclamèrent-ils.
Après des échanges qui les avaient lassés au plus haut point, les chevaliers du royaume de Craps semblaient enfin s'être calmés.
Parmi eux, quelques visages étaient connus de Touji pour les avoir croisés au Donjon de Fil ou au Donjon d'Armement. La capitaine Touji décida de les interroger.
« Ah, vous êtes venues à la place de Hitō, blessée... Touji connaissait-elle la capitaine Press ? »
La capitaine Press dirigeait les chevaliers explorateurs du royaume de Craps.
« La capitaine Press, il y a une dizaine d'années, on a fait un petit échange de drops au Donjon d'Armement... mais nos relations se sont arrêtées là.
Si on la croise plus loin, elle va encore faire une crise de surprise ? Quel enfer. »
« Ce serait bizarre qu'elle ne soit pas surprise...
Enfin, les femmes du royaume de Sepans sont toutes devenues des beautés grâce aux effets des sources chaudes...
Comme leur base était déjà bonne, elles sont bien plus ravissantes que nous. »
En entendant ces mots, les chevaliers de Craps levèrent les yeux au ciel en chœur, se grattèrent la tête, grincèrent des dents et affichèrent des mines de gens qui endurent une torture.
« Arrête Touji, ce que tu viens de dire revient à parler d'un festin délicieux à des gens qui meurent de faim. C'est de la torture ! »
« Désolée. Mais vous, de toute façon, vous allez bientôt être réquisitionnées par le royaume de Sepans, non ? »
« Pourquoi ? »
« La reine et la princesse nous ont regardées avec un intérêt passionné pendant l'audience.
Ne croyez-vous pas qu'on va bientôt vous confier la mission d'escorter des personnalités jusqu'au fond du Donjon Mange-sans-souci, en transportant l'eau chaude ? »
Les yeux des chevaliers de l'ordre de Craps brillèrent.
Cela signifiait qu'elles pourraient quitter légitimement ce donjon qui sent le fer pour aller travailler dans un paradis rempli de belles femmes et de bons repas !?
« Nous pourrions escorter la princesse nous-mêmes jusqu'à la baignoire du Donjon thermal.
Dans ce cas, payez-nous l'équivalent de plusieurs années de drops du Donjon de Fer. »
« Inutile ! » « Nous protégerons la princesse, c'est juré ! » « La garde de notre famille royale n'a pas besoin de l'aide de chevaliers étrangers ! »
Elles disaient toutes des choses courageuses et belles, mais leurs yeux ne disaient qu'une chose : ne nous piquez pas ce poste de rêve.
« Soit. Mais dans ce cas, les frais de transport de l'eau depuis le Donjon thermal seront facturés rubis sur l'ongle. Ce donjon est interdit aux hommes.
Si le royaume de Craps possède assez de chevalières capables de pomper l'eau jusqu'au 17e étage, c'est une autre histoire. »
« Il n'y en a pas ! » « Ne sous-estimez pas le manque de femmes dans notre armée ! » « En vous regardant, seuls les hommes qui vont dans les deux sens ont gardé la raison ! »
La capitaine Touji fit une tête ahurie.
Quelques-unes, douées d'un self-control parfait, retenaient calmement leurs camarades qui perdaient la tête — elle l'admira en son for intérieur.
Mais il y en a sûrement quelques-unes qui s'intéressent aux hommes et n'ont aucun intérêt pour les femmes...
« Bo... bon. Nous allons faire un tour au 25e étage nous aussi. »
« C'est prudent ? »
« Aucune idée, c'est une première... mais je pense que nos capacités physiques suffisent. »
« Si c'est une première fois, laissez tout le matériel lourd ici et prenez le couloir gauche au fond.
C'est un cul-de-sac, personne ne va là-bas, mais il n'est pas exempt de monstres.
C'est parfait pour tester la difficulté du 25e. Si personne n'est revenu dans quelques heures, on viendra récupérer les corps. »
Le chevalier parla sur un ton rodé.
Il avait sans doute déjà « récupéré » maints novices qui avaient tenté le 25e pour la première fois.
« Ha ha, c'est d'une prévenance extrême, merci ! On y va ! »
Comme convenu, elles déposèrent vivres et drops ramassés.
Elles laissèrent les chargées de transport et s'enfoncèrent plus avant.
À partir de cet étage, se battre en portant des charges était probablement une erreur.
Après vingt minutes de couloir unique, elles débouchèrent dans une salle légèrement plus vaste où se tenait un monstre.
Une vache géante, couverte d'une carapace épineuse dure comme celle d'une langouste.
La capitaine Touji ordonna aux tanks de reculer et s'avança seule.
La tactique consistant à harceler avec une longue lance et à bloquer la charge avec un boucler ne lui parut pas efficace contre ce bovidé entièrement gainé d'une armure naturelle.
« Selon les archives du Musée, c'est un "Taurus Carapace". Si vous essayez d'esquiver sa charge comme un torero, il change instantanément de direction pour vous écraser. Attention. »
Encaisser : impossible. Esquiver : impossible.
Une telle bête fonça droit sur la capitaine Touji.
Celle-ci, calant son mouvement sur la charge, balaya le visage de la vache avec son marteau en minerai arc-en-ciel et, sans résister au contrecoup, sauta sur le côté pour éviter l'impact.
La vache, le crâne défoncé, n'eut pas le loisir de rectifier sa trajectoire vers Touji.
Frapper et esquiver en même temps : aucun problème.
Tel fut le jugement de la capitaine.
Tandis que la vache chancela, le visage en sang, les arrières lui lancèrent des projectiles en minerai arc-en-ciel sur le flanc.
De larges fissures zébrèrent le corps de la bête, mais elle ne s'arrêta pas pour autant.
« Costaud, sérieusement ? »
L'instant où l'attention de la vache se porta vers les lanceuses de pierres, Touji lui brisa le fin antérieur d'un coup de marteau.
Privée d'appui, la bête hurla, s'effondra. Touji brisa sans pitié ses trois pattes restantes d'une série de coups.
La vache, réduite à ramper, immobile, gisait à ses pieds. La capitaine la toisa.
« Vous autres, essayez de l'achever avec des armes normales. »
Une soldate brandit une grande épée à deux mains.
Visant la gorge, là où la carapace n'était pas fendue, elle porta un coup de toute sa force.
*Pakyâââân !*
L'épée, elle, se brisa net.
« B... bon, vu que les jets de minerai arc-en-ciel n'avaient fait que des fissures, on s'en doutait un peu. »
Touji inspecta son propre marteau après avoir matraqué cette chose dure.
C'était une sensation infime, perceptible seulement par une professionnelle, mais le manche s'était légèrement tordu rien qu'avec ce combat.
« Une vingtaine, peut-être... Après une vingtaine de monstres de ce calibre, le manche de ce marteau sera plié inutilisable.
Hitō avait raison. Pour faire le 25e, ce sont les armes qui ne suivent pas. »
Au bout d'une dizaine de secondes de réflexion, les membres de la 1re unité laissèrent échapper un long soupir en haussant les épaules.
Ce résultat signifiait : « Nous avons le niveau pour le 25e, mais l'équipement ne tient pas, donc exploration impossible. »
Elles le savaient par ouï-dire, mais le vivre pour de bon restait décevant.
« Capitaine Hitō, pourquoi nous avoir prêté une seule arme en minerai arc-en-ciel ? Avec cinq lames, on aurait pu tenir un moment au 25e ! »
« C'est parce qu'elle ne veut pas qu'on use ses armes à fond la caisse. » « Si vous voulez tourner, ramassez votre minerai et forgez-les vous-mêmes. » « Prêter une seule lame, c'est déjà de la mansuétude. »
« Les armées de Craps avec leurs armes en minerai arc-en-ciel en illimité, et celle de Marponware avec l'Épée rouge en illimité, c'est de la triche ! »
« Tant pis. Après avoir achevé cette vache, on redescend au 24e pour farmer. »
Une soldate glissa une épée fine dans la brèche du crâne fendu et gratta le cerveau pendant de longues secondes, mais la bête ne mourut pas.
Avec une telle vitalité, l'idée de planter des armes ordinaires dans les failles de la carapace brisée relevait de la théorie de salon.
Au bout d'une vingtaine de secondes de grattage intensif, la vache finit par disparaître.
À sa place apparut une sorte de boîte métallique énigmatique.
« Qu'est-ce que c'est ? » « Aucune idée. » « Moi non plus. »
Cet objet n'était autre que la valise en duralumin que le Maître du Donjon thermal avait remise un jour, sans cérémonie, au noyau du Donjon de Fer.
Une valise à roulettes d'aéroport, de cent cinquante litres, capable d'avaler les affaires d'une famille avec enfants pour une semaine, renforcée par le noyau du Donjon de Fer pour ne pas rompre même si on la bourrait d'acier pur.
« Elle a des roulettes. On doit pouvoir la tracter en tenant ça... ah, la poignée s'allonge ! » « C'est quoi ce truc ? » « Ah, c'est pratique, ça bouge tout seul. »
« On retourne à l'entrée pour demander aux types de Craps. »
Tirant cette valise moderne derrière elles, les chevalières en armure lourde firent demi-tour.
Le Maître du Donjon thermal, s'il voyait ce tableau, se demanderait : « Mais qu'est-ce que ce spectacle absurde... »
« Yo, Touji. Vivantes au retour, impressionnant. »
Un chevalier connu, resté à l'entrée, leur fit signe, rassuré.
« Oui, grâce à vous. Au fait, vous sauriez ce que c'est ? »
« Hmm ? C'est quoi, ça ? Nous non plus on ne connaît pas. »
Les soldats de Craps s'approchèrent, curieux, et se mirent à examiner la valise.
« Un coffre en fer ? Léger... » « Incroyable, même avec deux morceaux de minerai arc-en-ciel dedans, elle roule facile. » « La poignée se raccourcit aussi... commode. » « On en veut plein. » « Ah... ça sent bon... »
« Touji, vous venez de la trouver, c'est ça ? »
« Évidemment. »
« Je contacte la capitaine Press. Attendez ici un peu.
Si elle a déjà trouvé le même objet lors de ses runs, le droit de première découverte revient à l'armée de Craps.
Mais si elle ne l'a pas encore vu, ce droit vous appartient. »
« ... Et si c'est nous les premières découvreuses ? »
Touji demanda la mine renfrognée.
« Fais pas l'innocente, tu le sais. Le droit international impose une déclaration. Vous devrez aller au Musée du Donjon de Fer, sur la surface, et déposer un rapport détaillé sur les circonstances de la découverte. »
Aaaah, non non non non ! Déjà frustrées de ne pas pouvoir farmer le 25e à cause du manque d'armes, voilà qu'on leur interdisait même de camper au 24e et qu'on les renvoyait au musée surface... impossible à supporter.
Capitaine Press, s'il te plaît, dis que tu l'as déjà trouvée.
Touji le souhaita de tout son cœur.
Quelques heures plus tard, un groupe de messagers rapides fit la navette jusqu'au fond et rapporta le verdict.
« Haa... Malheureusement, la capitaine Press ne l'avait pas non plus. ... Le rapport est à vous. » « Aaaaah, merdeeee ! » « On avait notre prétexte pour rentrer... » « Retour à la surface pour se taper des femmeseeee ! » « L'odeeeur, l'odeeeur ! »
« Je vous remplace ! Moi non plus je veux pas rentrer si vite ! »
« Tu sais bien que c'est impossible... Enfin, une prime équivalente aux frais de retour sera versée, vous ne perdrez pas au change. »
Ce n'est pas le problème, bon sang !
Elle maudit en silence, mais n'ayant d'autre motif que sa propre soif de combat, la capitaine Touji n'eut d'autre choix que d'obtempérer, la mort dans l'âme.