Cinq jours après l'anniversaire d', le 15 de la Lune rouge — nous nous sommes mis en route vers la ville-château vers l'heure où le soleil passait légèrement le zénith.
Ce jour-là se tenait le banquet d'adieu pour les gens de Gerdo.
Ils étaient arrivés à Genos le dernier jour du mois d'avant-dernier et y avaient séjourné un mois et demi entier. Les nobles de Gerdo allaient enfin rentrer chez eux demain.
Les gens de Gerdo avaient noué des liens exceptionnels avec les gens de Moribe. Le jour de repos habituel de l'échoppe était hier, mais nous l'avions décalé d'un jour pour nous consacrer à ce travail dans les meilleures conditions.
Bien sûr, s'il avait été possible, ce serait du côté d'Alvaha qu'on aurait proposé de changer la date. Mais cette fois, à cause des légumes de la saison des pluies, ce n'était pas envisageable. La date d'expédition initiale de ces légumes était le 20, cinq jours plus tard, donc il était difficile d'avancer d'un seul jour, avait fait valoir le côté de Dareimu.
Enfin, décaler d'un jour le repos de l'échoppe n'était pas une charge. La date étant annoncée à l'avance, il n'avait pas été difficile de réorganiser le planning en conséquence.
« Surtout qu'aujourd'hui, on pourra aussi goûter la cuisine de Valcas et des siens. J'attendais ce jour avec impatience. »
Cela allait de soi, c'était Reyna=Ruu qui parlait. Son intérêt pour Valcas était, hors ma personne, le plus fort de tout Moribe.
Aujourd'hui, Valcas devait servir quelques plats avec de nouveaux ingrédients achetés à Gerdo. Résultat de ses supplications pour goûter avant le départ d'Alvaha.
D'ailleurs, Alvaha avait fixé le banquet à cette date, même en retardant son retour, parce qu'il voulait manger ma cuisine à base de légumes de la saison des pluies. Heureusement, ce fin gourmet qu'était Alvaha portait un intérêt égal à Valcas et à moi.
« Aujourd'hui, comme Valcas et les siens préparent aussi la cuisine, nous avons réduit notre effectif, c'est ça ? »
Interpellé par Rei=Matua dans le chariot qui nous menait à la ville-château, j'ai acquiescé d'un « ouais ».
« Même comme ça, on est plus de dix. Avec tout ce temps devant nous, ça ira. »
Au banquet de remerciement du début du mois, quinze gardiens du feu avaient participé. Cette fois, grâce à Valcas et son groupe, le nombre de plats à préparer avait diminué, alors on l'avait ramené à dix.
Concrètement, on avait retiré les gardiens du feu les moins expérimentés. Du côté de la maison Fa : moi, Tour=Din, Yun=Sudra, Marfila=Naham, Rei=Matua. Du côté de la famille Ruu : Reyna=Ruu, Sheila=Ruu, Lara=Ruu, Rimi=Ruu, Maimu — une sacrée équipe.
« Pour les légumes de la saison des pluies, beaucoup de gardiens du feu de Moribe n'ont pas l'habitude de les manipuler. Dans ce sens, c'est peut-être mieux comme ça. »
« C'est vrai. Les légumes de la saison des pluies ne se traitent que deux mois environ, le temps pour s'exercer est limité… Et l'an dernier, était cloué au lit par la maladie. »
« Ouais. Enfin, quand les légumes de la saison des pluies ont commencé à circuler, j'étais déjà capable de me déplacer… Mais sans la maladie, j'aurais pu enrichir les sessions d'étude. »
« C'est bon. a repris des forces, c'est l'essentiel ! »
Dans la pénombre de la benne, assombrie par le mauvais temps, Rei=Matua m'a souri.
C'est alors que Marfila=Naham a émis une petite voix hésitante.
« M-mais sûrement, parmi nous, je suis la seule à ne pas avoir reçu les enseignements d' sur les légumes de la saison des pluies, n'est-ce pas ? Est-ce que c'est vraiment bien que quelqu'un comme moi participe ? »
« Marfila=Naham a aussi appris à les manipuler via Riri=Rabittsu, non ? Alors ça ira. »
En disant ça, j'ai souri à Marfila=Naham.
« En plus, cette fois, il y a l'objectif important de faire goûter la cuisine de Marfila=Naham à Alvaha et Valcas. On ne pouvait pas ne pas t'appeler. »
« O-oui… C-c'est très impressionnant de servir sa propre cuisine dans un banquet si grandiose… Mais je ferai de mon mieux pour ne pas ternir le nom d' qui m'a enseigné. »
« T'inquiète. Si on critique ce niveau, ma cuisine n'aurait pas sa place en ville-château. »
À la base, je voulais que Valcas goûte le plat original de Marfila=Naham. Si Alvaha y goûte aussi, c'est l'occasion rêvée. J'avais hâte de voir quelles impressions les deux plus difficiles en matière de goût que je connaisse — Valcas et Alvaha — auraient sur la cuisine de Marfila=Naham.
Ainsi, le chariot chargé de nos diverses pensées arriva enfin aux portes de la ville.
Dix gardiens du feu, quatre gardes, plus Platika qui avait encore l'autorisation de visiter les cuisines : trois chariots au total. La pluie s'était calmée pour l'instant, mais le ciel restait couvert de nuages épais, donc tout le monde portait son manteau.
« Hmpf. Un temps bien morose. »
L'un des gardes, Georg=Zaza, marmonna en levant les yeux au ciel.
Aucun clan n'était en période de repos. Il avait été décidé de choisir les gardes parmi les invités du banquet. Georg=Zaza, Dik=Domu, Rudo=Ruu et avaient été désignés. Les trois autres — Jiza=Ruu, Dari=Sauti et le chef de famille Vera — devaient rejoindre le banquet en fin d'après-midi, après avoir accompli leur travail de chasseurs.
« Nous vous attendions, gens de Moribe. Veuillez monter dans ce véhicule. »
Un officier d'un certain âge, qu'on croisait souvent ici, nous guida d'un air calme. Vu l'effectif, deux chars à totos étaient prévus pour le transport.
Les cochers portaient eux aussi des manteaux. Mais c'étaient tous deux des hommes de corpulence standard, et la personne que j'attendais n'était nulle part.
« Tiens ? Aujourd'hui, Gader est en repos ? »
À ma question, l'officier acquiesça calmement.
« Il semblerait que sa blessure à l'épaule le fasse souffrir pendant la saison des pluies, alors on lui a accordé un congé pour un temps. On ne peut pas le forcer, une maladresse au volant serait impardonnable. »
« Je vois. … Transmettez-lui mes amitiés, s'il vous plaît. »
Nous montâmes dans les chars, à parts égales, et partîmes.
Rudo=Ruu, qui était dans le même char, m'adressa la parole dès le départ.
« Gader, c'est le soldat qui a liquidé Shireru, non ? est proche de lui ? »
« Ouais. Il est venu plusieurs fois à l'échoppe. Son blessure m'inquiète un peu. »
« Ryada=Ruu aussi, à cette période, sa vieille blessure à la jambe le fait souffrir. Mais ça ne l'empêchera pas de rendre l'âme. »
C'était sûr, mais une blessure mettant en jeu la vie fait souffrir longtemps, après tout. Imaginer ce Gader au气弱そう en train de gémir dans sa chambre sombre me faisait de la peine.
( Tia aussi, sa blessure au dos doit la faire souffrir… J'espère qu'elle va bien. )
Avec une mélancolie certaine, je me suis tourné vers .
« Dis, les douleurs de fractures ou de luxations, elles reviennent pas pendant la saison des pluies ? »
« Hum ? En tout cas, mon coude et mes côtes ne me font pas mal. »
« Ah bon. Tant mieux. »
Soulagé, j'ai vu sourire des yeux en disant « Tu en fais tout un plat ».
« C'est que moi, je n'ai jamais eu de grosse blessure. Je connais pas la douleur des vieilles cicatrices. »
Soudain, a assombri son regard et a approché ses lèvres de mon oreille.
« Tu n'as pas besoin de connaître cette souffrance de ta vie. Si tu te blesses gravement hors de ma vue, je ne te pardonnerai pas. »
« Même si tu dis "je ne pardonnerai pas", les accidents imprévus, on ne peut pas les empêcher. »
« Taisez-vous. Je dis que je ne pardonnerai pas, donc je ne pardonnerai pas. »
m'a donné un léger coup de tête sur la tempe, puis s'est reculée. Apparemment, même à 19 ans, sa nature surprotectrice envers les siens n'avait pas changé.
J'ai fermé les paupières et posé doucement la main sur la douleur au fond de ma poitrine.
( … Papa aussi, pendant la saison des pluies, ses vieilles blessures le font souffrir ? )
Le char à totos filait suavement sur les rues, puis nous mena enfin au Palais du Cygne.
Comme le banquet précédent datait de moins de deux semaines, ce lieu me semblait déjà bien familier. Au fond, il n'y avait eu qu'un jour de repos entre les deux, alors peut-être pouvait-on considérer ça comme la continuité de la série de fêtes qui durait depuis le mois du Thé.
( Mais comme ça, au moins à Moribe, les banquets vont s'arrêter un moment. )
En plus, une fois la saison des pluies finie, il y aura la fête des moissons des Ruu, le mariage de Dik=Domu et Morn=Rutim. Sans compter la naissance du deuxième enfant de Sati=Rei=Ruu, le retour de Chiffon=Chel, et plein d'autres réjouissances en perspective. La saison des pluies se terminera d'elle-même dans deux mois, alors il faut bien trouver des joies propres à cette période.
Tout en laissant mes pensées vagabonder, nous commençâmes par les bains.
Georg=Zaza, déjà tout à fait habitué aux coutumes de la ville-château, exhalait un « mufu » en recevant la vapeur blanche sur son corps robuste.
« Ces bains, on les apprécie davantage pendant la saison des pluies. Pas que je redoute le froid de cette saison… Mais on a l'impression que la chaleur originelle revient à l'intérieur du corps. »
« Ah, les herbes aromatiques qui donnent cette odeur doivent avoir des vertus pour la circulation sanguine. C'est vrai, c'est très agréable. »
« Mm. Dommage que Morn=Rutim ne soit pas là pour goûter ce confort, hein, Dik=Domu ? »
Dik=Domu, qui frottait son corps massif avec une spatule en bois, lança un regard noir à Georg=Zaza à travers ses cheveux en broussaille.
« Je t'ai dit combien de fois de ne pas prononcer le nom de Morn=Rutim à tout bout de champ, Georg=Zaza. … Les gardiens du feu ici présents ont été choisis par les gens de Fa et de Ruu, je n'ai pas à m'immiscer. »
« Hum. Les gens de Fa et de Ruu manquent de délicatesse. Morn=Rutim aurait été un gardien du feu tout à fait compétent. »
Tout en disant ça, Georg=Zaza montrait ses dents blanches. Plus que se moquer de Dik=Domu, il semblait s'enthousiasmer pour le mariage imminent de son ami cher.
Mais du coup, Dik=Domu ne pouvait pas vraiment s'énerver, ce qui ne faisait qu'augmenter son malaise. Quant à son visage ridé de cicatrices, légèrement rougi, difficile de dire si c'était l'effet de la vapeur qui activait la circulation ou autre chose.
« La saison des pluies a commencé y a à peine dix jours. Le banquet de mariage, c'est pas pour tout de suite. De ce côté-là, on va s'impatienter. »
Rudo=Ruu s'invita dans la conversation.
« J'irai au banquet de mariage, c'est sûr. Compte sur moi. »
« Hum ? "C'est sûr", qu'est-ce que ça veut dire ? Tu as un lien particulier avec Morn=Rutim ? »
« Bah, on est de la même lignée, ça suffit comme lien. Et puis, on a le même âge. Depuis gamin, on a toujours eu des liens. »
En disant ça, Rudo=Ruu montra lui aussi ses dents blanches.
« Je suis content que Morn=Rutim puisse se marier avec celle qu'il aime. Avec un chasseur aussi respectable que Dik=Domu, y a pas de souci. Je vous bénis, soyez heureux. »
« … C'est pour après la saison des pluies, cette histoire. »
Voilà comment, aux bains, on n'a parlé que du mariage de Dik=Domu et Morn=Rutim.
Qui aurait cru qu'avec ces têtes-là, on en viendrait à ce sujet. Mais en y réfléchissant, ces quatre-là étaient tous des célibataires dans la fin de l'adolescence. Que l'un d'eux se marie, c'est normal qu'on en parle.
Mais devant les pages et les soldats qui nous guidaient, mieux valait choisir ses sujets. En attendant que les femmes finissent leur toilette, on est restés sages. Dik=Domu a dû être soulagé.
Une fois rejoints par les femmes réchauffées, direction les cuisines.
« Alors, entrez s'il vous plaît. Les ustensiles et ingrédients confiés ont déjà été apportés. »
Le soldat-guide ouvrait la porte, et dans les cuisines, Valcas et les siens avaient déjà commencé la préparation.
Valcas n'avait que cinq personnes pour préparer le repas de plusieurs dizaines de convives. La part par tête était mince, mais la cuisine de Valcas demandait à la base un travail considérable, alors leur peine n'était pas difficile à imaginer.
« Bon travail, messieurs-dames de Moribe. »
Ce n'était pas un membre de l'Étoile d'Argent qui nous accueillait, mais Nikola. Elle aussi avait obtenu l'autorisation de visiter les cuisines.
Cependant, goûter les plats aurait été impoli, donc elle devrait attendre le début du banquet pour manger la cuisine de Valcas. Comme elle resterait auprès de son maître, le comte Dareimu, on pouvait s'attendre à ce que Porasu et les siens lui fassent goûter en cachette comme lors des précédents banquets.
« Goûtez nos plats ici, dans les cuisines. Pendant le banquet, goûter tous les plats serait trop dur. »
Quand je lui ai chuchoté ça, Nikola a gardé son air renfrogné tout en s'excusant.
« Vous n'écoutez que nos demandes égoïstes, c'est navrant… Comment puis-je vous remercier, -sama et les vôtres ? »
« Ne vous en faites pas. Nous aussi, on a mangé les pâtisseries de Nikola. On est quittes. »
En disant ça, je lui ai souri.
« Mais si ça ne suffit pas à Nikola… Un jour, faites-nous goûter non pas seulement vos pâtisseries, mais votre cuisine. On a hâte de voir comment votre entraînement portera ses fruits. »
« … Bien noté. Je prendrai vos mots comme encouragement et continuerai m'entraîner sans relâche. »
Nikola durcit encore son expression et s'inclina profondément.
Ensuite, nous sommes allés saluer les gens de l'Étoile d'Argent. Pour ne pas gêner le travail, seul Reyna=Ruu et Platika m'ont accompagné.
« Bon travail, Valcas. Aujourd'hui encore, bienvenue. »
Valcas, le visage entièrement caché par un masque blanc, nous jeta un coup d'œil par les trous ronds, ses yeux verts brillants.
« J'attendais avec impatience la présentation de vos nouveaux plats, Valcas. Nous, on prépare un menu centré sur les légumes de la saison des pluies. Bienvenue à vous. »
« Oui. Bienvenue à vous. »
« Ah, et pour Platika… »
« J'ai entendu de Porasu-sama qu'on lui permettait d'observer la cuisson. J'ai du travail, excusez-moi. »
Valcas ferma le couvercle de sa marmite en fer et s'éloigna vers son disciple qui découpait des légumes sur le plan de travail. Les quatre disciples, ayant remarqué notre entrée, s'inclinèrent chacun, mais aucun ne vint nous parler.
« Ouais, Valcas est comme d'habitude. Pendant la cuisine, il ne voit plus rien d'autre, alors Platika, ne t'en fais pas. »
« Oui. Je connais ma place. Observer le travail de Valcas, c'est un honneur rare. »
Platika, qui parlait ainsi, portait une tenue de cuisine indigo. Non seulement on lui avait permis de visiter les cuisines, mais comme la fois précédente, on lui avait confié la préparation d'un plat.
Cependant, cet ordre venait non pas d'Alvaha, mais de Porasu. Porasu faisait des accommodements par égard pour la position d'Alvaha, qui avait rompu le lien de servitude.
D'ailleurs, j'ai entendu qu'un nouveau laissez-passer pour la ville-château avait été réémis pour Platika. Ayant perdu son titre de « cuisinier du seigneur de Ger », c'était une mesure naturelle. En tant que simple cuisinière venue de Ger pour s'entraîner, elle avait obtenu un laissez-passer « durée illimitée mais hébergement non permis ».
« Même si tu as perdu ton statut, le fait que tu sois celle qui connaît le mieux les ingrédients achetés à Gerdo ne change pas. On aura encore besoin de toi, compte sur moi. »
C'est en riant que Porasu lui avait remis le nouveau laissez-passer.
Pour l'affaire d'aujourd'hui, en revanche, il n'y avait aucun avantage pour le côté de Genos. Porasu avait sans doute demandé la préparation du plat pour soutenir l'entraînement de Platika. En leur donnant l'occasion de goûter mutuellement leurs cuisines, il leur offrait une chance inestimable.
Platika, qui comprenait sûrement cette bienveillance, brûlait d'une motivation sans pareille. Son regard sur le travail de Valcas et des siens avait l'acuité d'une lame affûtée.
« Moi, je reste ici un moment. Plus tard, je viendrai voir votre côté. »
« Oui. Puisque c'est une occasion rare, mieux vaut privilégier Valcas aujourd'hui. »
Après avoir quitté Platika, nous avons commencé notre travail.
Aujourd'hui encore, le menu était divisé entre Fa et Ruu. Pour le plat de Marfila=Naham et les pâtisseries de Tour=Din, une équipe dédiée les prendrait en charge dans la seconde moitié.
« Alors, on commence. … Haa, ça fait un moment, le tripes et le regii. »
Dans les caisses en bois préparées ici, j'ai saisi d'emblée les tripes et le regii.
Les tripes : une peau noire sillonnée de stries comme un melon masqué, parfaitement rondes. Taille d'une boule de bowling un peu plus petite, lourdes. Vraie nature : un légume proche de la courge.
Le regii, hormis sa peau d'un rouge vif, ressemblait à du gobo. L'intérieur de la peau est gris-brun, et sans préparation, il noircit complètement. Plus amer et plus terreux que le gobo normal, c'était un ingrédient plus délicat que les tripes.
« Chez les Naham, le légume regii n'était finalement presque pas acheté. L-l'apprentissage de la préparation m'a été transmis par Riri=Rabittsu depuis … Mais on a jugé qu'il n'y avait pas assez d'intérêt à l'utiliser en cuisine. »
En regardant le regii d'un rouge éclatant avec une certaine curiosité, Marfila=Naham dit ça.
Moi aussi, je voyais cette couleur pour la première fois depuis un an, et je l'appréciais des yeux. « Je vois », répondis-je.
« Moi non plus, j'ai jamais fait du regii l'ingrédient principal. Mais cette saveur et cette texture, on les trouve pas ailleurs, donc c'est assez utile. En petit accompagnement, ou ingrédient de soupe. »
« O-oui. Si j'arrive à maîtriser les bonnes utilisations du regii, je veux le faire manger à ma famille et à ma lignée. »
En disant ça, Marfila=Naham eut un sourire mou. Récemment, ses sourires gauches et ses sourires doux étaient à peu près moitié-moitié.
« Bon, on s'y met. D'abord, la préparation du regii. »
Sous le regard d' et Rudo=Ruu qui attendaient près de l'entrée, nous avons commencé.
L'équipe de Reyna=Ruu s'activait déjà avec efficacité. Les deux groupes étaient composés de pointures, aucune inquiétude. En tout cas, les quatre qui m'aidaient étaient les meilleurs des clans environnants.
« Aujourd'hui encore, on va dîner avec les nobles ! J'ai hâte de discuter avec Odifia et Eurifia ! »
Rei=Matua, qui découpait des légumes sur mes instructions, se tourna soudain vers Tour=Din.
« Mais Odifia, est-ce qu'elle va bien ? Pas seulement le moral, son corps s'était affaibli, non ? »
Tour=Din hocha la tête calmement.
« Elle a continué à se reposer un moment depuis, mais elle assistera au banquet d'aujourd'hui. Physiquement, elle est complètement remise, m'a-t-on dit. »
« C'est ça ! Alors, tant mieux ! »
Tour=Din apportait des pâtisseries à Odifia tous les deux jours, donc elle recevait des nouvelles de son état via les messagers du château de Genos. Depuis que Tour=Din avait été appelée à la ville-château, dix jours à peine s'étaient écoulés, mais son rétablissement était une excellente nouvelle.
« Du coup, peut-être qu'il y aura à nouveau des goûters. L'an dernier pendant la saison des pluies, on servait des pâtisseries aux tripes. »
« Oui. La saison des pluies apporte son lot de désagréments, mais pouvoir travailler les tripes est une grande joie. »
« Ouais ouais. Les tripes se prêtent à plein de pâtisseries. Hâte de voir Odifia manger celle d'aujourd'hui. »
« Oui. » Tour=Din sourit, l'air heureux.
Un mélange d'enfance et de maturité, un sourire très attachant. Que Tour=Din puisse faire ce genre de visage, c'était inimaginable quand je l'ai rencontrée chez les Sun, et même quand elle a été recueillie par les Din.
( C'est la preuve que le temps a passé. Tous ont grandi, mais la croissance de Tour=Din dépasse tout. )
Bon, lui en parler ne ferait que la gêner. Je lui ai rendu son sourire et me suis concentré sur la cuisine.
Les cuisines étaient bien éclairées par de nombreuses lanternes, donc l'obscurité extérieure n'était pas un problème. Au centre de la ville-château, on entendait bien les cloches, donc pas de souci pour gérer le temps. Entre deux bavardages, nous avons passé un moment dense et充実.
Puis la cloche sonna la demi-heure de la deuxième heure descendante, signalant le milieu approximatif. À ce moment-là, les visiteurs habituels arrivèrent. L'inévitable visite de réconfort d'Alvaha et des siens.
« Pendant le travail, excusez-nous. Nous voulons saluer. »
Comme lors de la dernière réunion, le groupe était composé d'Alvaha, Nanakuemu, Ferumesu, Jemudo et Porasu. Ferumesu avait ôté son chapeau, mais portait toujours une tenue style Jagar, nette.
Pas besoin d'entraîner Platika ni Nikola de force, m'avait-on dit, donc je suis sorti saluer avec seulement . Rudo=Ruu et Dik=Domu, qui étaient de garde à l'extérieur par rotation, nous observaient à distance.
« De notre côté, merci de venir malgré votre emploi du temps. Le travail avance bien, le banquet pourra commencer à l'heure convenue. »
« Pas occupés », répondit Nanakuemu.
« Notre travail, il y a demi-mois, fini. Restés à Genos, caprice d'Alvaha. Long séjour au château Genos, désolés, nous pensons. »
« Mais non, pas du tout. Plus le séjour s'allonge, plus on peut approfondir nos liens. Nous aussi, c'est une chance rare. »
Avec un sourire d'une sociabilité parfaite, Porasu dit ça.
Effectivement, recevoir des nobles est une grosse affaire. Même si Alvaha et les siens, pragmatiques, ne réclament pas de faste, on ne peut pas les traiter avec négligence.
( Alvaha, lui, voudrait peut-être venir à Moribe tous les jours… Mais sa position ne le permet pas, sûrement. )
Ferumesu devait être dans le même cas. Plus le statut est haut, plus les contraintes s'accumulent.
« … Au fait, Ogu repartira à la capitale à la fin de la Lune rouge. »
Ferumesu glissa cette phrase dans une pause de la conversation.
Je baissai la garde, un « he ? » m'échappa.
« L'adjoint Ogu, à la capitale ? Un problème est-il survenu ? »
« Non. À la fin de la Lune rouge, son mandat initial de six mois se termine. Il portera à Sa Majesté le Roi à la capitale le rapport que nous avons compilé ces six mois. »
Ah, les diplomates de la capitale ont un mandat. Ferumesu et les siens étaient arrivés vers la fin de la Lune noire de l'an dernier, donc cette Lune rouge faisait six mois pile.
« Cela fait déjà six mois qu'on a rencontré Ferumesu et les siens. C'est surprenant. »
« Oui. Ça a passé en un éclair, mais… en même temps, on a l'impression d'être à Genos depuis des années. »
Là, , qui écoutait en silence, lança d'une voix basse : « Et ? »
« Le mandat se termine, et un nouveau diplomate arrive, c'est ça ? »
« Non. Je vous ai dit que le mandat des diplomates est généralement prolongé de deux à trois fois ? À moins que Sa Majesté ne les gronde, je devrais normalement assurer un second mandat. »
, le visage impassible, répondit : « Je vois. »
Ferumesu, l'air ravi, la regarda en retour.
« est déçue ? J'espère que non. »
« Déçue ? Pourquoi le serais-je ? »
« Eh bien, j'ai eu l'impression de gâcher l'humeur d' à plusieurs reprises. »
tremblota des lèvres comme pour réprimer une moue.
« Effectivement, nos avis ont heurté maintes fois. Et même maintenant, je ne pense pas te comprendre entièrement. … Mais si on se sépare ici pour de bon, je ne pourrai jamais te comprendre. Ce n'est pas ce que je souhaite. »
« pense comme ça ? Je suis très touché. »
Ferumesu fit onduler ses longs cheveux couleur lin et sourit doucement. Sa tenue style Jagar le rendait bien plus masculin — ce qui le faisait paradoxalement ressembler à une belle fille déguisée en garçon, c'était étrange.
Devant ce joli sourire, souffla, ne pouvant le retenir.
« Le sens de tes mots et de tes sourires, je ne parviens pas à le saisir. Ce ne sont pas des mensonges, tu ne feins pas, et pourtant je ne comprends pas ton intention profonde. Pourquoi es-tu si insaisissable ? »
« Pourquoi… Moi aussi, je considère l'honnêteté comme une vertu, alors c'est bien mystérieux. »
Porasu coupa court en disant « Bon bon » d'une voix apaisante.
« Gardons les conversations pour le banquet. Il est temps de partir. -dono a un travail important en cours. »
« Mm. … Platika, et Valcas, transmettez. La cuisine, j'ai hâte. »
Ainsi le groupe de nobles s'éloigna dans le couloir.
Rudo=Ruu, les mains derrière la tête dans sa pose favorite, regarda leur dos en disant « Huhu ».
« Au final, ils vont continuer à squatter Genos, hein. … Mais même s'ils changent, y a une chance qu'on tombe sur des gens encore plus chiants. Alors, des connaissances, c'est plus relax, non ? »
« … Penses-tu qu'il existe au monde quelqu'un de plus chiant que ce Ferumesu ? »
« Sais pas, mais aussi, t'as pas dit que t'étais reconnaissant envers lui ? »
Bien sûr, moi et , on doit une grosse dette à Ferumesu. Par les mots transmis via Jemudo, Ferumesu nous a permis de garder un grand espoir lors de la séparation d'avec Tia.
Mais le conflit d' qui en découle, je le connais déjà. , soucieuse des oreilles des gardes postés près de là, transmit tout bas à Rudo=Ruu.
« C'est précisément pour ça que je veux le comprendre. Je lui dois une dette immense, et pourtant je n'arrive pas à le considérer comme un ami. Cet état d'esprit ne me laisse pas tranquille. »
« Huhu. C'est compliqué. Mais avec six mois de plus, vous pourrez bien tisser des liens, non ? »
« … Je l'espère. »
Sur ces mots, nous sommes retournés aux cuisines.
Au banquet, nous pourrons à nouveau converser avec les nobles. Si ça nous permet d'approfondir encore nos liens avec divers interlocuteurs, tant mieux.