Par la suite, il restait du temps jusqu'au milieu de la journée, moment où Donda=Ruu devrait se réveiller, alors je me suis fait autoriser à cueillir des feuilles de pico au bord de la rivière voisine.
Comme j'avais séché la veille et le lendemain de la cérémonie, deux jours de suite, j'étais un peu inquiet quant à la quantité récoltée.
Si on vient à manquer de feuilles de pico, la conservation de la viande devient impossible. Quand on dîne chez d'autres familles, on peut s'épargner la vaisselle et la coupe du bois, mais cette tâche-là n'a pas de substitut.
Puis, le soleil s'étant bien levé, nous sommes partis pour le village des Ruu.
Nous formions un groupe de quatre avec le couple Gazlan, sous l'allure étrange d'une marmite en fer flambant neuve empilée de feuilles de pico.
C'est « parce que je veux voir le visage de Kota=Ruu » qu'Ama=Min=Rutim a demandé à nous accompagner.
« Mais tu t'es rendu au village des Ruu hier déjà, non ? »
« C'était pour étudier la cuisine. Je n'ai pas pu voir le visage de Kota=Ruu. »
« Et tu vas encore rendre visite à la maison Ruu après le milieu de la journée ? »
« C'est ça. Si toutes les autres femmes y vont et que moi seule je n'y vais pas, je deviendrai la femme la plus nulle en cuisine chez les Rutim. Ça te va quand même ? »
« Mais... »
« Et si tu pars, je n'aurai plus l'occasion de croiser ton visage avant le dîner. Si ça te va, je fais demi-tour chez les Rutim dès maintenant. »
« J'ai pas dit de rentrer. »
C'est pendant trente minutes qu'on a écouté leur précieux bavardage de jeunes mariés.
On ne peut dire qu'une chose : « Gochisōsama. »
Bref, nous voilà arrivés.
Il ne s'est écoulé que trois jours depuis le banquet, mais j'ai l'impression que ça fait une éternité.
Dans les branches, les femmes s'activaient à divers travaux, et en nous apercevant, elles nous ont tous salué d'un signe de main ou d'une révérence.
Après tout, j'ai passé six jours dans ce village, alors j'ai l'impression d'être dans une seconde patrie.
« Oh oh, ma ma, qu'est-ce qui vous prend, tous ensemble ! En plus avec une marmite en fer ! Le banquet est fini, vous savez, les jeunes ! »
C'est Mère Mia=Rei=Ruu qui nous a accueillis ainsi.
Surprise, et même un peu ahurie, elle a fini par éclater d'un large sourire ravi. Ce sourire aussi me paraissait incroyablement nostalgique.
« On est venus consulter le chef de famille. Il est déjà réveillé ? »
« Ah ouais. Il grignote de la viande séchée dans la grande salle. Jiza et Rudo sont avec lui. »
Hum, drôle de mélange.
Mais je ne peux pas reculer.
« Alors, je prends les lames en dépôt. Vous pouvez poser la marmite en fer là-bas. »
« Oui. »
Comme Ama=Min n'avait pas de sabre, ce sont trois sabres que Mère Mia=Rei a pris en garde.
« Hop. Bienvenue chez les Ruu... Chef, des visiteurs ! »
On a franchi le panneau coulissant et mis le pied à l'intérieur.
Le chef de famille et ses fils étaient au milieu de la grande salle, visages rapprochés, en train de se dire je ne sais quoi.
« Ah ? C'est pas ! Qu'est-ce qui t'arrive ? »
Rudo=Ruu m'a repéré et a bondi sur ses pieds.
Puis le chef de famille et l'héritier se sont retournés lourdement.
L'humeur n'a pas l'air terrible.
« Quoi, encore des gueules de bois pourris réunies. Ça sent qu'l'embêtement à plein nez, ça. »
Face à Donda=Ruu qui affichait une mine de bouddha furieux, voire une face de bête sauvage, Gazlan=Rutim s'est incliné.
« Pardon de vous déranger. Pourriez-vous m'accorder un moment, chef des Ruu, Donda=Ruu ? »
« ... Hmph. » Un grognement bas, et Donda=Ruu s'est rassis sur la place d'honneur.
Jiza=Ruu et Rudo=Ruu se sont assis en rang sur la gauche, vu de nous.
« Mia=Rei=Ruu. Je suis venue voir Sati=Rei=Ruu et Kota=Ruu, sont-elles ici ? »
« Elles sont dans la pièce. Allez, les hommes ont leurs histoires compliquées, laissez-les faire. »
Après avoir aligné les sabres derrière le chef de famille, Mère Mia=Rei et Ama=Min ont disparu dans le couloir de gauche.
« L'heure du départ pour la forêt approche, alors j'entre en matière sans tarder. En fait, la famille Fa a adressé une demande de travail à la famille Rutim, mais comme nous ne pouvons y répondre, nous sommes venus solliciter l'aide de la famille Ruu. »
« ... Du travail ? »
« Oui. — , c'est à toi d'expliquer. »
« Oui. En fait, je pensais ouvrir une boutique dans la ville-relais. »
« Ha !? » C'est Rudo=Ruu qui a hurlé.
« Qu'est-ce que c't'histoire ! Hé, ! Tu comptes quitter les Moribe !? »
« Non, en tant que Moribe, je veux vendre des plats à base de viande de giba sur un étal. ... Ça peut passer pour une histoire à dormir debout, mais c'est bien ça. Du coup, je voudrais qu'on me prête une femme pour m'aider dans ce travail... c'est la consultation qu'on est venus faire. »
Donda=Ruu avait déjà l'air de mauvaise humeur, son visage n'a guère changé.
Jiza=Ruu, lui, reste indéchiffrable comme d'habitude.
Et Rudo=Ruu — a commencé à rire en se tenant le ventre.
« C'est quoi ça ? Faire bouffer du giba aux gens de la ville ? À nous qu'ils traitent de "mangeurs de giba" ? Putain, t'es trop marrant, mec ! Comment t'as pu pondre une idée aussi dingue ? »
« Enfin, c'est long à expliquer... Donda=Ruu, qu'en pensez-vous ? »
« ... C'est toi qui l'as pensé ? » Donda=Ruu a visé le cœur du sujet d'emblée.
« Celui qui l'a imaginé, ce n'est pas moi. C'est ce Kamyua=Yoshu, habitant de la Cité de Pierre, qui me l'a proposé. »
« Je m'en doutais. Ce type fuyant s'est pointé chez les Fa comme il l'avait annoncé, hein. »
« Oui. Mais je n'ai pas l'intention de comploter avec lui. Je ne sais pas quelle arrière-pensée il a, mais en l'écoutant, l'histoire m'a paru assez réaliste, alors je me suis dit : pourquoi pas tenter le coup. »
Donda=Ruu n'a pas réagi aussi violemment que je le craignais.
Plutôt, c'est Jiza=Ruu, assis là sans bouger, qui a commencé à dégager une pression inquiétante.
« Je lui ai fait à manger chez les Fa. Il a dit : "Domage de pas vendre une viande aussi bonne. Si vous la changez en pièces de cuivre, les Moribe vivront mieux. Faites connaître ce goût aux citadins en tenant un stand de cuisine." C'était le genre de discussion. Bien sûr, je me suis demandé si un truc aussi fou était possible, alors je suis descendu à la ville-relais ces deux jours pour enquêter. »
Et j'ai exposé honnêtement ce que j'avais pensé et ressenti ces deux jours, comme je l'avais fait face à Gazlan=Rutim.
Qu'il ne semble pas y avoir de gros rejet de la part des gens de la ville-relais.
Qu'en s'y prenant bien, vendre des plats de viande de giba est peut-être possible.
Et que si les sentiments de Kamyua=Yoshu restent en grande partie incompréhensibles, ce qui les fonde, c'est un attachement, une obsession pour les Moribe, et je n'ai pas senti qu'il cherchait à nous tromper.
« C'est un vieux bizarre, c'est sûr. Mais vu que la cuisine d' est démentiellement bonne, c'est marrant ! Fais-le ! Moi aussi je veux voir la tête que feront les types de la ville en bouffant du giba ! »
« Ferme-la, Rudo. » Donda=Ruu a grogné, l'air mécontent.
Mécontent, mais ses deux yeux restaient calmes.
Je me suis dit : « Ça va le faire » — au moment où Jiza=Ruu m'a interpelé d'une voix grave : « . »
« Que tu fasses du commerce en ville, c'est naturel. De toute évidence, tu es un homme de la ville. ... Mais alors, pourquoi ne pas devenir tout bonnement un habitant de la ville-relais ? Ça réglerait l'affaire plus vite, non ? »
« Hein. C'est peut-être comme ça que tu le vois, Jiza=Ruu. Mais comme je l'ai déjà dit, j'aime les Moribe. Si on me dit d'abandonner soit la vie chez les Moribe, soit la boutique, je laisse tomber la boutique, bien sûr. »
« Hehe. » Un rire bizarre m'a fait tourner les yeux : Rudo=Ruu regardait ailleurs en riant.
Un sourire — incroyablement joyeux.
« ... J'ai l'impression d'assister à une farce. » Donda=Ruu a marmonné.
« J'peux pas croire que les mecs de la Cité de Pierre bouffent du giba en sautant de joie. Que la viande de giba se change en pièces de cuivre, un rêve d'abruti comme ça, j'crois pas une seconde qu'il se réalise. »
« Oui. Moi non plus, je ne sais pas quel résultat on obtiendra. Pourtant, j'ai envie d'essayer. »
Je me suis penché légèrement en avant, plantant mon regard dans le visage imposant de Donda=Ruu.
« Mais pour tenter le coup, mes forces et celles d' ne suffisent pas. Tenir un stand demande du monde, et on m'a aussi dit que faire l'aller-retour seul à la ville-relais est dangereux. On ne sait pas où on peut tomber sur des gens des Sun, donc il faut demander l'appui des parents des Ruu, m'a-t-on dit. — En tenant compte de tout ça, voulez-vous y réfléchir ? »
« Hmph... »
« Je ne vous demande pas de croire à ma réussite. Évidemment, que je réussisse ou que j'échoue, je paierai le prix convenu. ... Après discussion avec Gazlan=Rutim, nous avons fixé la rémunération à deux défenses et deux cornes par jour. »
On m'avait dit qu'éplucher une peau de bête prend une demi-journée à deux femmes. Le gain équivaut à peu près à une bête entière, donc pour emprunter une femme une demi-journée, c'est le tarif idoine, avons-nous conclu.
« Toutefois, comme la famille Fa est en conflit avec les Sun, prenez bien ça en compte. Gazlan=Rutim dit que la simple présence de parents des Ruu suffit à dissuader les Sun de toute bassesse, mais Dodd=Sun, quand il est saoul, c'est un hors-la-loi capable de n'importe quoi. »
« C'est pas à toi de me l'apprendre, gamin. ... Sous-estime pas les femmes des Ruu. »
« Chef. » Jiza=Ruu a tenté d'intervenir.
Donda=Ruu l'a stoppé d'un geste de la main.
« Prêter une femme une demi-journée pour deux défenses et deux cornes. C'est pas un mauvais marché. En ce moment, les Ruu ont des femmes de trop. »
« ... Oui. »
« Mais y a une condition. »
« Une condition... ? »
« Si vous tramez quelque chose avec ce type fuyant aux cheveux blonds, je prends ton bras droit. »
Un frisson glacial m'a parcouru l'échine.
Sans même regarder de ce côté, j'ai senti un instant l'intention meurtrière venir d'.
« Si ce serment tient, je te prête une femme. »
« ... Moi, je n'ai aucune arrière-pensée. Simplement, je ne sais pas ce que Kamyua=Yoshu a dans la tête. »
« Si ce type trame quelque chose, je lui tranche la tête. Et si toi, tu tentes de l'épauler, c'est ton bras droit que je prends. »
Un silence pesant s'est abattu.
J'ai avalé ma salive avec difficulté.
« Je peux jurer sur n'importe quoi que je n'ai aucune pensée ni aucun sentiment au-delà de ce que je viens de dire. Simplement — si par malheur Kamyua=Yoshu avait une arrière-pensée et qu'elle éclatait au grand jour, je n'aurais peut-être aucun moyen de prouver mon innocence. »
« J'recherche pas ce genre de ruse. Si t'es juste un gamin qu'on a berné ensemble, je me contenterai de me moquer de toi, pauvre petit con. ... Gazlan=Rutim. Et toi, chef de la famille Fa. »
« Oui. » Gazlan=Rutim a répondu calmement, mais , elle, est restée muette, se contentant de dévisager Donda=Ruu.
Ses yeux brûlaient toujours d'une colère profonde.
« Vous croyez la parole de ce gamin ? »
« Bien sûr. Sinon, on ne se serait pas présenté ici. »
« Et toi, chef de la famille Fa ? »
« ... Inutile de répondre. Si on ne peut pas croire ses gens, à quoi sert d'être chef ? »
Sa voix tremblait aussi de colère.
Pourtant, face à elle, Donda=Ruu — était froid.
« Alors, si ces deux-là qui te font confiance arrivent à croire en ton innocence jusqu'au bout, on en restera là. Mais si ces deux-là aussi te jugent traître, je prends ton bras droit. »
« Si c'est le marché, je l'accepte. »
J'ai essuyé la sueur froide sur mon front et répondu.
« Je jure que je ne trahirai jamais les Moribe. »
« Tu mises ton bras droit ? »
« Je mise mon bras droit. »
À cet instant, a lancé d'une voix tranchante : « Attendez. »
« Cette affaire n'est pas le jugement personnel d', c'est l'acte de la volonté collective de la famille Fa. S'il y a un manquement, la responsabilité incombe au chef de famille. »
Les yeux d' flamboyaient désormais comme ceux d'un chat sauvage des montagnes.
Donda=Ruu l'a fixée en silence.
« S'il y a une action honteuse de notre part, ce n'est pas le bras d', mais le mien que j'offrirai. »
« Hé, ... »
« Ton bras ne m'intéresse pas, chef de la famille Fa. » Donda=Ruu a répondu d'une voix lourde.
« Toi, tu ne comploterais pas avec un citadin de la Cité de Pierre. Mais ce gamin, lui, est né dans un pays étranger. Ce que je veux connaître, c'est son intention et sa résolution à lui. »
« Cependant... »
« La réponse est déjà sortie, non ? Ce que je demande, c'est si à cet instant précis ce gamin nous trompe ou non. S'il ne nous trompe pas, son bras droit ne sera pas arraché. »
Les yeux de Donda=Ruu ont intensifié leur lumière, plantés dans le visage furieux d'.
« Tu veux piétiner la résolution de ce gamin ? ... Ou bien, au fond de toi, tu doutes toi aussi de ses vrais sentiments ? »
a légèrement décollé les hanches du sol.
J'ai saisi son bras en vitesse.
« Calme-toi, . Je ne vous ai pas trahis. Alors rien de bizarre n'arrivera. »
C'est sans doute une procédure nécessaire.
En tant que chef de la famille principale des Ruu qui porte l'avenir des Moribe, il ne peut pas me faire confiance légèrement, je pense.
Mais même ainsi, Donda=Ruu a confié ce jugement à et Gazlan=Rutim.
« Je ne peux pas te faire confiance, mais je fais confiance à tes compatriotes Moribe, et Gazlan=Rutim. » — Ce jugement, cette décision, m'ont même paru posséder une sorte de netteté, de fraîcheur.
Simplement... user de mots aussi sciemment atroces pour l'appliquer, c'est là le mauvais côté de ce bonhomme.
Pourtant, j'ai pu accepter.
Mon visage a été dévisagé un moment en silence — puis Ai=Faa finalement reposé ses hanches.
Elle a baissé les yeux, encore tourbillonnants de passion, et serré les lèvres.
« ... Le pacte est scellé. » Donda=Ruu a marmonné.
« Alors, la question c'est qui on prête... »
« Ah, le travail que je voudrais qu'on m'aide à faire, c'est le transport de la cuisine et de la marmite en fer, et l'assistance pour la tenue du stand. Il faudra de la force pour porter des charges lourdes sur les sentiers de montagne. »
« Hmph... »
« Peu importe, famille principale ou branche. Le choix des personnes, je vous le laisse. »
Tout en disant ça, un nouveau nuage sombre s'amoncelait dans ma poitrine.
Depuis le banquet, je n'ai pas revu une seule fois ni =Ruu, ni Vina=Ruu.
Vina=Ruu qui souhaite qu'on l'emporte vers un monde lointain.
=Ruu qui veut que je quitte la famille Fa pour devenir un homme des Ruu.
Je ne peux réaliser le vœu de ninguna des deux.
Pourtant, je ne veux pas vivre en les fuyant, alors j'aimerais reconstruire une relation apaisée, mais — pour l'instant, je ne vois toujours pas le chemin.
Qui va être choisi ? Le cœur battant un peu plus vite, j'attendais — et Donda=Ruu a fini par lâcher :
« Ce sera Vina. »