Radjidd fit la rencontre de ce père et de ce fils singuliers il y a environ dix ans, lorsqu'il avait dix-neuf ans.
À cette époque, Radjidd errait seul à travers le royaume de l'Ouest, perfectionnant son art de marchand ambulant. Jusqu'alors, il se contentait d'acheter et de vendre les quelques marchandises qu'il pouvait charger sur le dos d'un toto, profitant d'une pérégrination insouciante. Mais il prit une grande résolution : il acheta une charrette et prévit de se lancer dans un commerce d'envergure.
Cependant, dès sa première année, Radjidd fut frappé par une grande épreuve.
Au cours de son voyage, alors qu'il tentait de passer la nuit au bord d'une route déserte, son toto fut piqué par un insecte venimeux.
Radjidd se retrouva dans une impasse.
La charrette qu'il avait achetée était un petit modèle à un seul toto, mais sa plateforme était remplie des marchandises acquises dans le royaume de l'Ouest, bien trop lourdes pour être tirées par la force humaine. De plus, il se trouvait exactement à mi-chemin entre deux villes, et sans toto, il ne pouvait même pas appeler à l'aide.
(Quel malheur. À peine ai-je acheté cette charrette que me voilà victime d'un tel coup du sort...)
Quoi qu'il en soit, il n'avait d'autre choix que d'attendre qu'un voyageur passe par là.
Tandis qu'il songeait ainsi, fixant vaguement les flammes de son feu de camp, le bruit d'une charrette en marche résonna depuis l'autre côté de la route.
Radjidd transporta prestement le feu vers un fagot et se dirigea vers la route.
Dans l'obscurité, une petite lumière solitaire brillait en direction de l'Est.
La lumière et le bruit se rapprochèrent à vue d'œil. Pariant pour que ce ne soient pas des bandits guettant les voyageurs, Radjidd serra son sarbacane dans sa poche.
La charrette s'arrêta un peu avant l'endroit où se tenait Radjidd.
Il y en avait trois. Radjidd rassembla son courage et s'approcha de la première ; l'homme sur le siège du cocher l'appela d'une voix basse.
« Avez-vous besoin de quelque chose ? »
En entendant ces mots, Radjidd poussa un soupir de soulagement.
C'était extrêmement fluide, mais indubitablement l'occidental parlé par un homme de l'Est.
« Je suis Radjidd=Gi=Nafashiaru, du peuple Gi. Je tentais de passer la nuit ici, mais mon toto a été piqué par un insecte venimeux et je suis dans l'embarras. »
« Votre toto a rendu l'âme ? ... Je prie pour son repos. »
L'homme du siège joignit les doigts en signe de prière et s'inclina. Son visage était caché sous la capuche profonde de sa cape, mais il semblait être un homme de l'Est d'âge mûr.
« La ville est loin. Voulez-vous monter sur notre charrette ? »
« Non, moi aussi je faisais tirer ma charrette par un toto, je ne peux pas l'abandonner ici. Si quelqu'un vend des totos dans la prochaine ville, faites-lui savoir que je souhaite en acheter un. »
« C'est possible. Mais un vendeur de totos pourrait se méfier. Et la ville est loin, amener un toto ici serait difficile. »
« C'est vrai, mais... » Radjidd pencha la tête à ce moment. « D'ailleurs, pourquoi continuez-vous à parler l'occidental ? Face à un compatriote de l'Est, il n'est pas nécessaire d'utiliser cette langue. »
« Je m'excuse. Par discipline, je m'efforce de parler l'occidental pendant mon séjour dans le royaume de l'Ouest. »
Tout en disant cela, l'homme rejeta sa capuche en arrière.
« Je suis Averal=Ji=Sadumutino, du peuple Ji. Je dirige la caravane "l'Urgent d'Argent". »
C'était un homme d'une quarantaine d'années environ.
Il avait les cheveux et les yeux noirs, les plus communs au Shim, et un regard d'un calme remarquable. Son apparence n'avait rien d'étrange, mais simplement croiser ses yeux purs fit fondre l'anxiété et l'impatience qui serraient la poitrine de Radjidd.
(Cet homme n'a assurément pas de mauvaises intentions. ... Bien au contraire, il semble posséder une belle largesse d'esprit.)
Tandis que cette pensée le traversait, Radjidd relâcha la sarbacane qu'il serrait dans sa poche.
Averal continua de parler, le regard inchangé.
« Radjidd. Puis-je voir votre charrette ? »
« Heu ? Que comptez-vous faire en voyant ma charrette ? »
« J'étudie la possibilité de vous aider. ... Shumiral, viens ici. »
À l'appel d'Averal, un jeune homme apparut depuis la plateforme de la charrette.
Le fagot placé à côté du siège éclaira faiblement sa silhouette. Lui aussi était indubitablement un homme de l'Est, mais ses cheveux brillaient d'un magnifique argent.
« Vous avez entendu la conversation ? Vérifiez si nous pouvons les aider. »
« Oui. C'est noté. »
Le jeune homme nommé Shumiral posa légèrement le pied au sol.
Et il fixa Radjidd droit dans les yeux.
« Je suis le fils d'Averal, Shumiral=Ji=Sadumutino. J'aide mon père dans son travail. »
« Hum... Vous non plus n'utilisez pas la langue de l'Est. »
« Oui. C'est une règle de "l'Urgent d'Argent". »
C'était un jeune homme au regard d'une grande fraîcheur.
Ou plutôt, devait-on encore l'appeler garçon ? Il paraissait bien plus jeune que Radjidd, qui avait dix-neuf ans.
« Puis-je voir la charrette ? S'il vous plaît, guidez-moi. »
« Hum... La charrette est par ici. »
Radjidd ne comprenait pas encore la situation, mais il ne put se résoudre à douter de la parole d'Averal et accepta de les guider.
Comme Shumiral n'avait rien en main, Radjidd, tenant le fagot, éclaira leurs pas tandis qu'ils s'engageaient dans la lande au bord de la route. Un feu de camp brûlait près de la charrette, impossible de manquer l'endroit.
« Voici ma charrette. »
« Je vois. Un attelage simple. Avez-vous enterré le toto ? »
« Non. Il a couru jusqu'au bosquet là-bas avant de rendre l'âme. Fou de douleur à cause de la piqûre, il s'est démené et a brisé la branche à laquelle la longe était attachée. »
« Cet arbre, c'est là qu'était attachée la longe. »
Shumiral leva les yeux vers l'arbre qui poussait près de la plateforme.
« C'est un Keitan. Beaucoup d'insectes venimeux s'y cachent. »
« Je l'ignorais. J'avais pourtant brûlé des herbes répulsives... »
« La fumée les a fait tomber des branches. Mon père m'a appris à éviter de camper près des Keitan. »
En bon homme de l'Est, Shumiral dissimulait ses émotions, mais ses yeux contenaient une lueur de compassion pour Radjidd.
« Le toto est de la famille. Rendre l'âme est cruel. J'espère que vous ne perdrez pas courage. »
« Vos paroles bienveillantes me touchent. C'est par manque de connaissances que j'ai attiré ce grand malheur sur mon toto, qui est de la famille. »
« Le monde est vaste, plein de mystères. On ne peut écarter tous les malheurs. »
Après ces mots, Shumiral plissa légèrement les yeux.
Ses prunelles noires s'emplirent d'une douceur infinie.
« Mais c'est pour cela que le voyage nous fascine. Parce qu'on y découvre des joies qui surpassent les peines. »
« Hum... Cela doit être vrai. »
Radjidd réprima un sourire et.reporta son regard sur la charrette.
« Alors, comment comptez-vous m'aider ? Qu'espérez-vous découvrir en regardant ma charrette ? »
« Oui. Combien la charge remplit-elle la plateforme ? »
« Environ sept dixièmes. J'ai acheté pots et assiettes à Roule, c'est un peu encombrant. »
« Sept dixièmes. C'est possible, je pense. Retournons vers mon père. »
Sur la route, une fois revenus, cinq hommes environ se tenaient alignés.
Averal était parmi eux. Lorsque Shumiral rapporta l'état de la charrette, Averal hocha la tête.
« Charrette à un toto, charge à sept dixièmes. Nous pouvons l'atteler à l'une des nôtres et la transporter. Êtes-vous d'accord ? »
« Bien sûr, si vous m'emmène jusqu'à la prochaine ville, je ne saurais trop vous remercier... Mais est-ce vraiment sans problème ? »
« Oui. Les gens de la steppe s'entraident, c'est naturel. Notre rencontre est sans doute la volonté du dieu de l'Est. »
D'un regard paisible, semblable à celui de son fils, Averal prononça ces mots.
« Alors, nous amenons une charrette de ce côté. Et le toto, où est-il ? »
« Le toto est dans le bosquet, là-bas. »
Radjidd n'eut pas le temps de répondre, Shumiral avait déjà répondu.
Averal fit un petit signe de tête et adressa un regard à ses quatre compagnons.
« Bien. Aidons pour les funérailles. Creusons une fosse, brûlons le corps, rendons l'âme au ciel. »
« Quoi ? Vous m'aiderez même pour les funérailles du toto ? »
Radjidd fut saisi d'une surprise non feinte.
Creuser une fosse, y déposer le corps et le brûler est le rite funèbre officiel. En pleine steppe, peut-être, mais en terre étrangère, peu d'hommes s'offrent un tel soin pour un toto.
« Quand nos totos rendent l'âme, nous faisons ainsi. Vous n'êtes pas d'accord ? »
« Non... Bien sûr, s'il peut avoir des funérailles dignes, rien de mieux... »
« Alors, nous aidons. »
Les autres hommes s'avancèrent sans un mot.
On vit qu'ils tenaient déjà des outils pour creuser. Pendant que Radjidd expliquait la situation à Shumiral, ils avaient déjà préparé les funérailles.
(Si un compatriote est en difficulté en terre étrangère, moi non plus je ne lésinerais pas sur mon aide... Mais quel peuple aimable.)
Tout en songeant ainsi, Radjidd guida Averal et les siens jusqu'au bosquet.
Dans l'obscurité, le grand corps du toto gisait, privé de toute force. Point de charognards munto par ici, la dépouille n'avait pas été profanée.
C'était le toto que Radjidd avait acheté trois ans plus tôt pour commencer son activité de marchand.
La réalité que son compagnon de trois ans d'efforts et de joies avait rendu l'âme resserra à nouveau l'étau sur le cœur de Radjidd.
(N'ai-je pas été obsédé par ma propre détresse ? ... Pardonne-moi, je n'ai pas été un maître digne de toi.)
Radjidd, aidé des hommes, creusa la fosse et y étendit le corps du toto.
Ils ramassèrent branches mortes et herbes sèches dans le bosquet, les posèrent comme une couverture sur le corps, puis y mirent le feu avec des feuilles de rana. Les feuilles funéraires furent fournies par Averal.
Le feu gagna les branchages, le corps du toto disparut dans les flammes.
On y jeta les feuilles funéraires ; avec de petits crépitements, le brasier s'intensifia.
Une fumée noire s'éleva vers le ciel noir.
Le vent portera l'âme du toto jusqu'au dieu de l'Est.
Radjidd récita les paroles funéraires, priant pour le repos de son compagnon.
Lorsque les flammes s'éteignirent, on recouvrit de terre.
Nulle coutume de dresser une stèle dans le royaume de l'Est ; Radjidd planta simplement une brindille sur le monticule.
« Bien, partons. »
Pendant les funérailles, l'attelage des charrettes avait été achevé.
Les charrettes de "l'Urgent d'Argent" étaient toutes de grands modèles à deux totos. Celle qui fut attelée à celle de Radjidd regagna la route avec aisance.
« Radjidd, montez sur cette charrette. Vous vous inquiétez pour vos marchandises, mais l'autre est à sa limite de charge. »
« Hum. Je ne doute plus de votre bienveillance. Je saurai m'en acquitter. »
Ainsi Radjidd monta-t-il sur la charrette d'Averal.
Le seul passager avec lui était Shumiral. La plateforme était encombrée de caisses en bois, ne laissant qu'un espace juste suffisant pour que deux hommes s'assoient.
Au signal de départ d'Averal, le fouet claqua.
Les deux totos s'élancèrent légèrement sur la route, la plateforme vibra fortement.
« Vous n'avez pas l'intention de camper ce soir, vous foncez jusqu'à la prochaine ville ? »
À la question de Radjidd, Shumiral acquiesça.
« Beaucoup de Keitan par ici, camper est déconseillé. Nous ferons une halte à la prochaine ville, les totos pourront s'y reposer. »
« C'est ce que j'aurais dû faire. Grâce à vous, j'ai acquis un savoir précieux. Je vous en suis profondément reconnaissant. »
« Non. Tout est décidé par le chef. Nous ne faisons qu'obéir. »
En parlant ainsi, les yeux de Shumiral débordaient de fierté envers son père.
Radjidd, attendri, posa une question soudaine.
« Au fait, Shumiral, tu es encore jeune mais tu parles très bien l'occidental. Cela fait longtemps que tu aides ton père ? »
« J'ai rejoint la caravane il y a trois ans. Le reste de ma famille est mort de maladie, j'ai dû aider mon père. Mais j'avais décidé de l'aider de toute façon, donc j'apprenais l'occidental depuis l'enfance. »
Sur ces mots, Shumiral se pencha vers l'avant.
« Mais vous non plus, vous êtes jeune, je trouve. Radjidd, quel âge avez-vous ? »
« J'ai dix-neuf ans. »
« À dix-neuf ans, vous faites le commerce en solitaire ? »
« Hum. J'ai commencé à jouer au marchand itinérant il y a trois ans, mais j'ai acheté la charrette cette année. »
« Vous avez commencé le colportage seul à seize ans. Moi, j'ai seize ans maintenant, je n'en ai pas la force. C'est admirable. »
« Heu. Shumiral a seize ans... »
Radjidd se demanda secrètement s'il avait eu un regard aussi pur il y a trois ans.
Shumiral semblait posé pour ses seize ans, mais ses gestes trahissaient une pointe de juvénilité. Ses mains et ses pieds étaient assez fins, ses traits délicats, lui donnant un air un peu féminin.
« Radjidd. Si vous le voulez bien, pourriez-vous me parler des villes que vous avez visitées ? Je suis intéressé. »
« Hum. Si cela peut un peu récompenser votre bienveillance, je te raconterai tout. »
Ainsi Radjidd et Shumiral s'entretinrent longuement jusqu'à ce que le ciel à l'Est commence à blanchir.
Telle fut la conclusion de leur nuit de rencontre.
***
Par la suite, après bien des péripéties, Radjidd devint membre de "l'Urgent d'Argent".
Le déclic survint le lendemain de leur rencontre. Arrivés en ville, Radjidd put acheter un toto sans encombre. Pour remercier leurs bienfaiteurs, il offrit quelques-unes des assiettes achetées à Roule — mais dès qu'il posa les yeux dessus, l'expression d'Averal changea.
« C'est vous qui avez choisi ces marchandises ? »
« Hum. Roule regorge d'assiettes et de pots, ce fut un travail de longue haleine. »
« Je suis déjà allé à Roule. Parmi tout cela, sélectionner ces pièces demande un œil expert. Vous avez un excellent jugement. »
Averal proposa alors à Radjidd de faire route ensemble quelque temps.
Ses intentions restaient obscures, mais Radjidd, intrigué par ce duo aimable, accepta volontiers.
Après trois mois de pérégrinations dans le royaume de l'Ouest, Averal l'invita à rejoindre la caravane.
« Je souhaite faire grandir la caravane. Je cherche des marchands de votre calibre. Si vous le voulez bien, ne marcherons-nous pas sur la même route ? »
C'était une proposition soudaine, Radjidd hésita un moment.
Mais il était déjà totalement séduit par la personnalité d'Averal, et il décida de s'engager.
Averal était un homme respectable, tant comme marchand que comme être humain.
D'une douceur et d'une gentillesse extrêmes, il ne transigeait jamais sur le commerce. Pas de compromis, mais jamais il ne trompait ni n'écrasait autrui pour ses affaires. Pour Radjidd, c'était le modèle même du marchand.
Et il y avait son fils, Shumiral.
Lui aussi possédait un charme tout aussi grand.
L'honnêteté et la profondeur d'Averal semblaient transmises intactes à Shumiral. De plus, l'œil du marchand, la posture, il les avait appris de son père. À seize ans, il faisait preuve d'un sens aigu de l'à-propos et son jugement sur les marchandises était sûr. Dans quelques années, il épanouirait sans doute un talent égal à celui de son père.
De surcroît, Shumiral témoignait de l'affection à Radjidd. La différence de trois ans d'âge lui faisait peut-être ressentir une relation de frère aîné. Bien que Shumiral surpassât de loin un cadet ordinaire, ses instants d'enfantillage étaient agréables à Radjidd.
(Il a perdu toute sa famille hormis son père à treize ans. Il doit se sentir seul.)
La menace de l'épidémie qui frappa le domaine de Ji trois ans plus tôt était parvenue aux oreilles de Radjidd. Elle avait emporté plusieurs centaines de sujets. La famille de Shumiral y avait laissé la vie.
À l'origine, ils étaient six. Grand-mère, mère, frère cadet, sœur cadette — quatre proches avaient rendu l'âme sous les yeux de Shumiral. Et cela, pendant qu'Averal était absent pour son commerce.
(Ne pas avoir pu assister aux derniers instants de sa famille pour Averal, perdre tous les siens en l'absence de son père pour Shumiral... Quelle douleur, quel désespoir... Je ne peux même pas l'imaginer.)
Pourtant, ni Averal ni Shumiral ne laissaient transparaître leurs sentiments, ils vivaient avec acharnement. Radjidd en fut peut-être ému.
Avec ces deux-là, je peux partager mon destin. C'est parce qu'il le sentit ainsi qu'il put prendre la décision de s'engager.
L'arrivée de Radjidd porta les effectifs de "l'Urgent d'Argent" à sept membres.
La charrette de Radjidd fut remplacée par un modèle à deux totos, portant le total à quatre charrettes. Pour l'instant, Averal visait dix membres et cinq charrettes.
« Si le nombre grossit trop, les mouvements deviennent difficiles. Je considère dix comme l'idéal. »
Mais il ne suffit pas d'aligner les têtes. Même si le chef est Averal, recruter n'a de sens que si chacun est un marchand compétent. Être sollicité par un Averal qui pense ainsi était un honneur suprême pour Radjidd.
Ainsi commença la nouvelle vie de Radjidd.
Sa famille natale bénit aussi de tout cœur son entrée dans "l'Urgent d'Argent". Pour eux, Radjidd parti seul en terre étrangère était une source d'inquiétude. De plus, la moitié des membres étant du peuple Gi, ils purent s'assurer de la fiabilité de la caravane.
« Mais rester un an loin du pays, c'est long, non ? »
Sa mère notamment le lui disait.
C'était aussi la règle d'Averal : un an de tournée à l'étranger, six mois de repos au pays.
« C'est inévitable. "L'Urgent d'Argent" parcourt de Mahyudra à la capitale de , un an est à peine suffisant pour faire un commerce fructueux. »
« C'est peut-être ainsi... Mais tu n'as pas à te forcer pour nous ? »
« Je ne me force pas. Je profite du voyage, la famille s'enrichit. Il n'y a pas de quoi se plaindre. »
Le travail des hommes sur la steppe de Jigi se résumait grosso modo à deux options : l'extraction d'argent et de gemmes, ou le commerce itinérant.
L'élevage de gyama était l'affaire des femmes, des enfants et des vieillards ; apporter une richesse supplémentaire était le rôle des hommes, de la jeunesse à la maturité.
L'extraction était gérée par le seigneur et les nobles. On travaillait dans les zones montagneuses adjacentes à la steppe, payé en pièces de cuivre.
Avec les revenus de l'élevage, on vivait modestement.
Mais pour obtenir une plus grande richesse, il n'y avait d'autre voie que d'utiliser ce salaire comme capital pour le commerce itinérant.
D'ailleurs, les produits de l'élevage — lait de gyama, fromage séché, fourrures, viande fumée — ne trouvaient pas acheteurs sur la steppe. Tout le monde y élevait du bétail, c'était logique. Les vendre dans d'autres territoires était sans doute l'origine du commerce itinérant des gens de la steppe.
« Le chef Averal est un marchand d'une grande puissance. Rejoindre "l'Urgent d'Argent" te permettra sûrement de saisir une grande richesse. »
« Tu ne bouges pas seulement pour l'argent, toi... Bon. La folie est permise quand on est jeune. Vis comme tu l'entends. »
Finalement, sa mère acquiesça ainsi.
À l'origine, la famille de Radjidd n'avait pas la tradition du commerce itinérant. Son père et ses frères passaient plus de temps à la mine, et aucun parent proche ne s'aventurait jusqu'au royaume de l'Ouest. C'est peut-être pour cela que Radjidd fut d'autant plus attiré par l'inconnu.
(En restant auprès d'Averal, je pourrai voir des mondes encore inconnus.)
Et à ses côtés, il y a Shumiral.
Cette pensée emplissait naturellement Radjidd d'une excitation montante.