L'étude terminée, tous les autres que moi et les invités quittèrent la maison des Fa, et rentra de la forêt.
Il devait être vers le cinquième koku de la descente. , entrant dans la hutte du kamado, lança d'emblée : « Qui sont ces gens ? »
Le chariot de Riko et des siens stationnait dehors, et avait sans doute aisément perçu la présence de plusieurs personnes. Son visage était dur et tendu, et ses yeux fixaient droit Van=Deiro.
« Bienvenue, . Il y a des circonstances particulières, on a fini par inviter des hôtes. »
Tandis que j'entretenais les ustensiles de cuisine, je m'avançai vers elle, mais fut plus vite : elle s'interposa devant moi pour me protéger, puis se retourna vers Van=Deiro. En voyant ça, Balsha esquissa un sourire amusé.
« Tu vois, je te l'avais dit ! Dépêche-toi de la rassurer, , . »
Sur l'invitation de Balsha, j'expliquai la situation. Tout du long, ne quitta pas Van=Deiro des yeux. De son côté, Van=Deiro la dévisageait d'un air parfaitement calme.
« ... En bref, après on est conviés chez les Ruu. Donda=Ruu et les siens devraient rentrer de la forêt à peu près maintenant, non ? »
« ... C'est ça », marmonna bas.
« Donc tu agis avec nous juste pour protéger ces gamins, c'est ça, toi, Van=Deiro ? »
« Exact. Je n'ai nulle hostilité envers les gens de Moribe. Pour le prouver, j'ai même confié mon sabre. »
« Mouais. Moi non plus je ne te prends pas pour un hors-la-loi. ... Mais ça faisait longtemps que je n'avais pas croisé un citadin doté d'une telle force, alors j'ai fait preuve d'un peu de prudence. Si ça t'a semblé impoli, je m'en excuse. »
« Inutile de t'excuser. C'est nous qui avons imposé notre présence jusqu'ici, après tout. »
Sur ces mots, Van=Deiro plissa profondément le front.
« Toutefois, de mon côté non plus, je n'avais jamais rencontré une demoiselle dégageant une puissance aussi terrifiante que toi. Tous les chasseurs de Moribe possèdent-ils une force de cet acabit ? »
« est une chasseuse d'un talent rarissime. Même à Moribe, on ne la compte pas parmi les dix meilleures. »
Ryada=Ruu répondit ainsi, et Van=Deiro souffle un « C'est ça. »
« Même ainsi, c'est une histoire effrayante. Rendons grâce au dieu occidental Seruva que vous soyez un clan au cœur droit. »
Jadis, le chevalier royal Dag avait qualifié les chasseurs de Moribe de monstres. Ce vieux bretteur devait éprouver un sentiment analogue.
Ignorant l'état d'esprit du vieillard, Riko brillait des yeux.
« Vous êtes la cheffe de la maison Fa, ! J'ai beaucoup entendu parler de vous par Pino ! C'est un honneur de vous rencontrer ! »
« On ne m'a pas à me faire dire que c'est un honneur... Quoi qu'il en soit, direction le village des Ruu. On causera là-bas. »
« Compris ! Je compte sur vous ! »
Riko s'inclina net et quitta la hutte. Belton et Van=Deiro la suivirent, Ryada=Ruu derrière. Balsha, la dernière, souriait à pour l'apaiser.
« Bon, voilà. Ce Van=Deiro, loin d'être un hors-la-loi, est plutôt du genre à mater les hors-la-loi, alors y a pas de quoi s'inquiéter, je pense. »
« Ouais, je sais. Mais je suis reconnaissant que Balsha et les siens soient restés auprès d'. »
Balsha cligna joyeusement de l'œil et sortit.
Il ne restait plus que moi et . Après une respiration, elle se tourna enfin vers moi.
« Ce Van=Deiro dégage une puissance hors du commun. Ne va pas te mettre en travers de son chemin, d'accord ? »
« Ouais, bien sûr. ... Il est vraiment un sacré bretteur, celui-là, hein. »
excelle, parmi les chasseurs de Moribe, à jauger la valeur d'autrui. Ses yeux bleus brillaient d'une gravité absolue quand elle hocha la tête.
« Je sens chez lui une force comparable à celle de Kamyua=Yoshu. C'est-à-dire un niveau proche de Donda=Ruu. »
« C'est dire. D'après ce qu'on dit, il a soixante ans. »
« Soixante ans... Les humains peuvent donc conserver une telle puissance jusqu'à cet âge ? »
En disant ça, fit briller ses yeux avec encore plus d'acuité.
« Ou bien a-t-il perdu de sa force par rapport à sa jeunesse, et reste-t-il encore à ce niveau... Quoi qu'il en soit, c'est loin d'être banal. Tant qu'ils seront dans le village, ne t'éloigne pas de moi, . »
« Reçu. Bon, on part pour le village des Ruu ? »
Après avoir rapidement rangé le plan de travail où s'alignaient les ustensiles, nous quittâmes la hutte.
Dehors, les Brave faisaient le guet autour du giba étendu au sol. est rentrée avant même qu'on ne le suspende. Ryada=Ruu, qui attendait un peu à l'écart, s'approcha de nous.
« et toi, vous allez dîner chez la famille principale des Ruu, c'est ça ? Nettoyer le giba après ça serait une sacrée corvée, alors je reste ici pour m'en charger, si tu veux. »
hésita, mais finit par accepter sa bienveillance. On promit qu'un chariot viendrait le chercher plus tard au village, et nous attachâmes Giruru au nôtre.
Riko et les siens étaient déjà prêts à partir. C'était Belton qui tenait les rênes. Affalé sur le siège, le menton dans la main, il nous héla d'un air bougon :
« Puisque vous partez, rendez-moi mon sabre, vite fait. »
« Ah, oui. J'vais le chercher. »
Une fois Giruru installé, je retournai à la maison avec . En revenant, je vis Tia posée tranquillement près de Balsha.
« On va chez les Ruu. Qu'est-ce que fait Tia ? »
« Ton dîner t'y attend. En attendant, reste sage dans le chariot. »
Tia acquiesça et monta sur la plateforme. Balsha et les Brave la suivirent. Toute la maisonnée Fa prenait la route du village des Ruu.
« ... Désolé, mais je voudrais que Balsha tienne les rênes. »
Sur la proposition d', Balsha monta au siège avec plaisir.
Enfin, grimpa dans le chariot, s'assit par terre en serrant son sabre. Une fois sa place confirmée, Balsha fit démarrer l'attelage.
Le chariot conduit par Belton emboîta le pas sans tarder. Depuis l'arrière de la plateforme, je regardais la scène et parlai à .
« C'est rare que tu confies les rênes à quelqu'un. C'est parce que tu te méfies de ceux de derrière ? »
« Ce n'est pas exactement de la méfiance, mais je n'ai pas envie de leur tourner le dos. »
Dans le langage courant, ça s'appelle de la méfiance, non ?
Mais ne pense sans doute pas que Van=Deiro va faire un coup fourré. Simplement, ce vieillard possède une puissance si anormale qu'elle met mal à l'aise.
Naturellement, nous n'essuyâmes aucune attaque et atteignîmes le village des Ruu sans encombre.
Et là, une heureuse surprise nous attendait.
« Ah, Shimiral=Ririn ! Qu'est-ce qui vous amène ? »
Moi qui l'avais remarquée la première, je manifestai ma stupéfaction avant même de descendre du chariot.
Shimiral=Ririn, plantée dans un coin de la place, nous adressa un sourire doux et flottant.
« Vina=Ruu, histoire, entendue, venue. , rencontrer, pouvoir, contente. »
« Pareil pour moi. Vous avez été intriguée par le théâtre de marionnettes ? »
« Non. , voulait rencontrer. Moi, , lien, approfondir, veux, dit, non ? »
Ces mots, je les avais bien entendus au moment de la séparation, avant-hier.
Tandis que je savourais ce bonheur, rapprocha son visage du mien.
« Hé... tu n'es pas en train de chialer, par hasard ? »
« Bien sûr que non. »
J'essuyai mes yeux avant qu' ne me secoue les épaules.
Une fois descendus, une foule se rassembla autour de nous. Les chasseurs des Ruu.
« On vous attendait. On a entendu l'histoire de Mila=Rei. »
Donda=Ruu s'avança au milieu d'eux.
Riko, qui se tenait à nos côtés, baissa vivement la tête vers lui.
« Merci du fond du cœur d'avoir accepté ma demande égoïste. Je suis Riko, marionnettiste. Voici Belton, et voici Van=Deiro. »
Le regard de Donda=Ruu balaie Riko et Belton, puis se pose aussitôt sur Van=Deiro.
Van=Deiro le dévisage en silence. Tous deux devaient percevoir clairement l'aura hors norme de l'autre, mais rien ne transparaissait à l'extérieur.
« ... Toi, tu as dit que tu allais nous montrer un spectacle de marionnettes, ici même. »
Finalement, Donda=Ruu reporta son attention sur Riko, qui hocha énergiquement la tête.
« Oui ! Comme vous avez dit qu'on ne pouvait pas juger sans voir l'art des marionnettes, on va vous le montrer ! On peut commencer les préparatifs ? »
« Le soleil va bientôt tomber. Vous aurez fini avant la nuit ? »
« Bien sûr ! Attendez un peu ! »
Riko et les siens regagnèrent leur chariot.
Dans le même mouvement, Balsha s'approcha de Donda=Ruu. Il devait lui raconter ce qu'il m'avait dit en route.
La place du village principal bouillonnait comme en plein jour. Hommes, femmes, enfants, vieillards : tous ceux qui avaient les mains libres étaient sortis. Ils avaient presque tous assisté au spectacle de la troupe de Gamurei lors du banquet, alors leur curiosité pour le théâtre de marionnettes devait être éveillée.
Devant la maison principale, Vina=Ruu=Ririn discutait avec ses anciens gens de maison. Après l'étude, elle était rentrée chez Ririn, et voilà qu'elle revient avec son époux. Apparemment, d'autres clans avaient fait de même, car la place regorgeait de parents des Ruu.
Tandis que je profitais de ma conversation avec Shimiral=Ririn, un nouveau chariot arriva sur la place.
En descendirent le chef de la maison principale des Rutim et son épouse, ainsi que l'ancien chef et le successeur : quatre personnes au total.
« Oh, ! Les invités de la ville vont nous montrer un spectacle amusant, paraît-il ! »
C'est l'ancien chef, plein d'entrain, qui lança ça à haute voix. Tous étaient présents au banquet d'avant-hier, et pourtant je ressentis une joie sincère.
« Vous êtes venus aussi, les Rutim. Bon, laissons tomber la proposition dingue qu'on m'a faite, et profitons du spectacle. »
« Ouais ! On a même retardé le dîner pour accourir, alors s'il n'est pas drôle, on va pas être contents ! »
Sur le rire tonitruant de Dan=Rutim, Gazlan=Rutim et Ama=Min=Rutim s'approchèrent avec un sourire apaisé. Zedias=Rutim dormait paisiblement dans les bras de sa mère.
« Les invités veulent créer une histoire sur , j'ai entendu. Mais pour la diffuser comme un spectacle... ne faudra-t-il pas une sacrée prudence ? »
« Oui. Balsha est en train d'en parler à Donda=Ruu, justement. »
« C'est ça. Alors moi aussi, j'vais aller écouter. »
Et Gazlan=Rutim s'éloigna prestement.
À sa place arriva Giran=Ririn. Il avait dû venir avec Shimiral=Ririn et les siennes.
« L'autre jour, merci, . Et voilà qu'un truc bien emmêlé te tombe dessus, hein. »
« Oui. Moi, ça m'embête pas mal... mais si ça peut servir à Genos et à Moribe, je ne peux pas refuser net. »
« Hum. Mais n'a pas à porter seul des ennuis inutiles. Si n'est pas d'accord, Donda=Ruu n'approuvera jamais non plus. »
Je le sais bien. C'est justement pour ça que je sens mes épaules chargées d'une lourde responsabilité.
(De toute façon, ma rumeur est parvenue jusqu'aux Jagar. Dans ce cas, y a du bon à transmettre la version exacte... bon, je réfléchirai après avoir vu le savoir-faire de Riko.)
Au moment où je pensais ça, la voix de Riko porta.
« On vous a fait attendre ! Les préparatifs du théâtre de marionnettes sont prêts ! »
La foule convergea vers le chariot de Riko.
Devant, une grande table en bois était dressée. Riko et Belton se tenaient de chaque côté, Van=Deiro un peu en retrait.
« Si les premiers rangs veulent bien s'asseoir, ceux de derrière pourront voir aussi. »
Face à cette masse de gens de Moribe, Riko ne montrait pas la moindre intimidation. Ses yeux verts brillaient vifs, presque exaltés. Pour un artiste, voir tant de monde assister à son art est une joie, sans doute.
« Comme a dit s'intéresser à l'histoire de "La princesse chevalière Zélia et le dragon à sept têtes", on va vous la jouer. J'espère que vous apprécierez. »
À cette annonce, me lança un regard de travers.
« Non, c'est juste qu'on en a parlé en discutant. Moi, les contes de fées et les mythes, j'en connais presque pas. »
« ... Moi non plus, je ne râle pas, tu sais ? »
« T'as tout l'air de râler, avec cet œil. »
Lors du bal masqué passé, on nous avait fait cosplayer les personnages de "La princesse chevalière Zélia et le dragon à sept têtes". Pour , voir l'histoire où elle tenait le rôle principal jouée sous ses yeux devait être un brin gênant.
« Alors, commençons le théâtre de marionnettes. »
Riko et Belton contournèrent la table.
D'abord, un grand panneau de bois fut dressé sur la table. Les petites silhouettes de Riko et Belton en furent masquées jusqu'au nez. Pour ne pas gêner le spectacle, on cachait les manipulateurs.
Après un court silence, une marionnette apparut par-dessus le panneau.
Un murmure parcourut l'assemblée. C'était une marionnette en bois d'une trentaine de centimètres.
Comme je l'imaginais, c'est un spectacle de marionnettes à fils. De fins fils étaient noués à la tête et aux membres, reliés à une croix de bois façon libellule. En la maniant, on faisait bouger les bras et les jambes de la poupée.
La marionnette sur scène était identifiable au premier coup d'œil : la princesse chevalière Zélia.
Bien que très simplifiée, elle portait une armure argentée scintillante et tenait une longue épée. De son heaume s'échappaient des cheveux châtain clair, ses yeux étaient d'un gris clair.
Mais la marionnette n'avait ni nez ni bouche. Sur son visage ovale couleur crème, deux billes grises tenaient lieu d'yeux. Avec ses proportions de quatre têtes, elle avait un air humoristique et attachant.
C'était Belton qui la manipulait. Zélia brandissait son épée à tout va, et son allure mignonne arrachait des rires étouffés aux enfants et aux femmes.
Puis la narration de Riko s'y superposa.
Dès la première phrase, je retins mon souffle.
C'était bien la voix de Riko que je connaissais, mais avec une résonance cristalline, bien différente de d'habitude, qui faisait vibrer l'air avec ampleur.
« Il était une fois... Sur un territoire de Seruva vivait une belle princesse nommée Zélia. Mais Zélia ne voulait pas vivre en dame noble ; pour devenir une grande chevalière, elle passait ses jours à s'entraîner à l'épée. C'est ainsi que les gens se mirent à l'appeler "la princesse chevalière Zélia". »
Dès que la voix de Riko résonna, la foule se tut net.
Même les gamins turbulents cessèrent de gambader pour écouter. Riko tissa le récit d'une voix aux intonations agréables.
Quand Zélia eut seize ans, le territoire voisin fut anéanti par un monstre.
La marionnette de Zélia fut remplacée par celles du monstre et de la princesse.
Un être difforme à sept têtes, le roi-dragon venu d'outre-mer. Par son pouvoir magique terrifiant, il massacra tous les habitants et enleva la seule survivante, la belle princesse. Telle était la narration de Riko.
Au fil de sa voix, la marionnette du roi-dragon agitait frénétiquement ses sept cous. Un mouvement d'une vitalité saisissante, comme s'il était vivant. C'était Riko elle-même qui la maniait.
De son côté, Belton manipulait la princesse enlevée. C'était le rôle qu'avait endossé Lara=Ruu lors du bal.
À la nouvelle de l'attaque, le territoire de Zélia bascula dans la panique. Le seigneur père songea à offrir un tribut pour éviter le pire, mais Zélia refusa et partit pourfendre le roi-dragon avec seulement deux chevaliers.
Ces chevaliers en armure d'argent étaient Gazlan=Rutim et Shin=Ruu. Le couple chef des Sauti, qui jouaient le seigneur et son épouse, n'avaient que des répliques, pas de marionnettes.
Le roi-dragon, tapi dans une montagne rocailleuse à la frontière de Seruva et Mahidora, usait de sa magie pour tourmenter Zélia et les siens. Pluies diluviennes, vents furieux, éboulements : mille épreuves s'abattirent sur eux. Vu sous un angle cynique, le roi-dragon semblait une métaphore des intempéries et catastrophes naturelles.
( Hm. Le scénario est une aventure des plus classiques, mais la dextérité de Riko et Belton est sacrément impressionnante. )
La qualité et la variété des marionnettes étaient remarquables, mais le fond restait ce panneau de bois. Pourtant, du bout des doigts de Riko et Belton, le récit s'incarnait à la perfection. Dans la scène du vent violent, on avait vraiment l'impression que Zélia et les siens allaient s'envoler ; alors que les visages n'avaient que des yeux, on voyait distinctement leur souffrance. Les gens de Moribe, peu familiers de cet art, retenaient tous leur souffle en suivant l'aventure.
Finalement, Zélia se sépara de ses compagnons et se retrouva isolée en territoire ennemi.
De surcroît, c'était la nuit, et la pluie torrentielle empêchait d'allumer le moindre feu. Alors que Zélia s'en faisait du souci, un esprit du feu apparut.
L'esprit du feu, cœur droit, qui porte la bénédiction du dieu du feu Vailas aux humains. Soit le rôle que j'avais joué. Dans la pièce aussi, l'esprit du feu portait une marmite sur la tête.
« Sauvé. Je te prie de m'accorder, à moi aussi, la bénédiction de Vailas. »
« Non non. Pour allumer du feu dans le monde des humains, il faut une procédure appropriée. Utiliser le pouvoir des esprits pour faire du feu, c'est de la magie ancienne. Il n'est pas permis aux enfants des quatre grands dieux d'en user. »
« Mais les feuilles de rana que j'avais préparées sont trempées par la pluie. À ce rythme, je vais geler jusqu'aux os. »
« Alors viens par ici. Cette montagne a été asséchée par le maudit roi-dragon, mais de l'autre côté, il doit rester quelques pieds de rana. »
Après cet échange, Zélia put obtenir le feu pour passer la nuit.
« Vous vous êtes séparés de vos compagnons. Vous feriez mieux de retourner à votre château. »
« Ce n'est pas possible. Je dois sauver la princesse et, en tant que chevalier du royaume, terrasser le maléfique roi-dragon. »
« Mais vous êtes une princesse, vous. Le rôle d'une princesse, c'est de porter des tenues de fête et de séduire les beaux messieurs, non ? »
« Ce rôle, ma sœur aînée et mes cadettes le rempliront. Moi, j'ai juré à mon père Seruva que je vivrais en chevalière. »
Cet échange me parut se superposer à la vie d', me mettant dans un état bizarre. D'autant que mon rôle d'esprit dialoguait avec elle.
Quoi qu'il en soit, l'histoire avançait posément. À l'aube, l'esprit du feu avait disparu, et Zélia dut se diriger seule vers le roi-dragon.
Ce qui l'attendait, c'étaient les chevaliers noirs, sbires du roi-dragon.
Une seule marionnette pour le chef, mais grâce à la narration de Riko et à la manipulation, l'étau mortel autour de Zélia se fit ressentir avec acuité.
Ce qui la sauva, ce fut un lion d'argent vaillant.
Le lion d'argent qu'avait incarné Devyas, commandant de la garde citoyenne.
Devyas était si bonhomme, mais le vrai lion d'argent fut d'une bravoure superbe. Il dispersa la troupe des chevaliers noirs et sauva la princesse chevalière Zélia, un rôle bien plus capital qu'il n'y paraissait.
Puis, après avoir terrassé le chef des chevaliers noirs qu'incarnait Geol=Zaza, le lion d'argent fit monter Zélia sur son dos et gravit la montagne rocailleuse.
En route, il éliminant une fée noire — Tour=Din — qui faisait pleuvoir du poison, et parvint enfin à la forteresse du roi-dragon.
Le combat final contre le roi-dragon fut lui aussi superbe.
Le roi-dragon déployait ses sept cous dans tous les sens pour accueillir Zélia et le lion d'argent. La manipulation de Riko pour le dragon et celle de Belton pour Zélia et le lion étaient parfaitement synchronisées, restituant un duel haletant.
Quand le lion d'argent s'effondra sous l'assaut du dragon, un « Ah ! » déchirant s'éleva quelque part. Je ne quittais pas la scène des yeux, mais c'était sûrement la voix de Sheila=Ruu.
La princesse chevalière Zélia implora la protection de Seruva et lança sa dernière force contre le roi-dragon.
Ce coup décisif fit s'effondrer le dragon.
Mais le dragon laissa une malédiction et déversa un dernier fléau sur Zélia.
Le champ de bataille, la montagne rocailleuse, commença à s'effondrer avec la mort du dragon.
Zélia parvint à sauver la princesse captive, mais plus moyen de fuir. Elles allaient être englouties dans les entrailles de la terre avec le cadavre du dragon...
Là, le lion d'argent ressuscita, et emporta Zélia et la princesse sur son dos.
Esquivant les rochers qui pleuvaient, franchissant les crevasses, il guida les deux princesses vers le monde d'en bas. Cette dynamique, encore une fois, fut rendue avec une maestria confondante.
Zélia eut raison de l'ultime péril, mais — dès qu'ils touchèrent le sol, le lion d'argent s'éteignit.
« Il semble que mon rôle s'arrête ici. Rentrez chez vous, toutes les deux. »
« Attends ! Toi... toi n'es-tu pas l'esprit du feu qui m'a sauvée hier soir ? »
La marionnette du lion d'argent, affalée, trembla petitement. Elle riait, sans doute.
« Sous ma forme d'esprit, je ne pouvais pas te sauver davantage. Alors j'ai prié mon père Seruva de me donner ce corps. »
Sur ces mots, l'esprit sous l'apparence du lion d'argent rendit l'âme.
Alors que Zélia et la princesse pleuraient, les chevaliers égarés au milieu de l'histoire accoururent.
Par la volonté de Seruva, ils avaient survécu. Pour suivre la volonté de Seruva, ils devaient vivre forts et droits. Avec ce renouvellement de serment, Zélia et les siens regagnèrent leur patrie. Telle était la fin de l'histoire.
« Ceci conclut le récit de "La princesse chevalière Zélia et le dragon à sept têtes". »
Sur ce salut, Riko et Belton apparurent sur le côté de la scène.
Un temps, puis les acclamations et les applaudissements explosèrent. Comme tout avait été silencieux jusqu'alors, je tressaillis involontairement.
« C'est supeeer ! Le théâtre de marionnettes, c'est trop fort ! »
C'était sûrement Rimi=Ruu qui s'égosillait au loin. À mes côtés, Shimiral=Ririn applaudissait avec un sourire serein.
Riko, les joues rouges, distribuait des sourires à la foule. Belton gardait sa tête de bougon, mais ôta son chapeau et s'inclina maladroitement.
Les applaudissements et les acclamations ne tarissaient pas. Beaucoup de cœurs avaient visiblement été saisis par l'art de Riko.
Et ma bien-aimée cheffe, comment l'avait-elle vécu ? — Je promenai mon regard et vis afficher une expression tout sauf paisible. Ses beaux sourcils étaient froncés, elle serrait les dents.
« Qu'est-ce qui t'arrive, ? Le spectacle t'a pas plu ? »
Elle secoua la tête avec une lenteur lourde.
« Alors pourquoi cette tête ? C'est le rôle de la princesse chevalière Zélia qui t'a déplu ? »
« Ce genre de chose... non. »
D'une voix arrachée, elle le nia.
Le coin des yeux lui tressaillait, une veine semblait prête à sauter à sa tempe. Ses poings étaient crispés, tremblotants.
« Dis-moi... tu retiens tes larmes, c'est ça ? »
Ses yeux bleus, emplis d'une émotion contenue, me fusillèrent d'une intensité folle.
Pourtant, ces yeux me parurent voilés d'une fine couche de larmes transparentes.
« ... cette histoire a été créée par des humains, n'est-ce pas ? »
« Ouais, c'est sûr. Un dragon à sept têtes n'a jamais existé. »
« Alors... pourquoi le lion d'argent a-t-il dû rendre l'âme ? La joie d'avoir surmonté les épreuves, tous ceux qui y ont pris part devraient la partager, non ? »
« Ben, ça, seul l'auteur le sait... Ah, je vois. , t'as trouvé le lion d'argent trop pitoyable. »
m'ébouriffa les cheveux, puis se détourna.
En tremblant légèrement des épaules, elle essuya ses yeux du revers de la main.
« ... Je ne pleure pas. »
Là, je n'allais pas être assez sot pour lancer « Le mensonge est un péché ».
Quoi qu'il en soit, le théâtre de marionnettes de Riko et Belton avait laissé une émotion profonde dans le cœur de tous.