Après la célébration de la naissance de Dan=Rutim, le mois noir touchait à sa fin.
Pourtant, les événements étaient loin d'être terminés. Les derniers jours du mois noir s'écoulèrent dans une frénésie, comme pour en constituer l'apogée.
Le point d'orgue du mois noir était une rencontre entre la parenté des Ruu et les jeunes de la ville-relais.
Le chef de cette mission importante fut naturellement Rudo=Ruu. De par son caractère affable, et fort de ses nombreuses connaissances déjà tissées avec les habitants de la ville-relais, Rudo=Ruu mena pendant plusieurs jours consécutifs les jeunes de la parenté en visite dans la ville.
La parenté des Ruu étant nombreuse, la participation dépassait de loin celle qu'on avait connue sous la direction des Fou. Du vingt-septième au trentième jour du mois noir, pendant quatre jours, plus de dix personnes venaient chaque jour, guidées par Yumi à travers les boutiques des ruelles, s'adonnant aux jeux de plateau ou à l'exercice de la flûte traversière sur la place, approfondissant les échanges sous diverses formes.
Pour ce qui est des gens de la maison principale des Ruu, les quatre sœurs participaient à tour de rôle. Jiza=Ruu devait se rendre par la suite chez les Dora, aussi avait-il décliné sa participation cette fois-ci. Sans doute le désir de rester auprès de Sati=Rei=Ruu y était-il pour quelque chose.
Et puis ― le jour où participait Lara=Ruu, c'était Shin=Ruu qui l'accompagnait ; le jour de Rimi=Ruu, c'était Tara ; et le jour de Sheila=Ruu, c'était Darumu=Ruu. Tout cela restait dans les prévisions, mais la venue de Shimiral le jour de la participation de Vina=Ruu fut pour moi un angle mort psychologique.
« Shimiral fait partie des gens de la maison de la parenté Ruu. Il n'y a rien d'étrange à ça, non ? »
Rudo=Ruu l'avait affirmé de la sorte.
Certes, Yumi et Ben avaient déjà partagé un banquet avec Shimiral. De plus, les circonstances selon lesquelles Shimiral était devenu un homme de la lisière de forêt avaient été amplement divulguées par Yumi et les siens, si bien que l'apparition de Shimiral, avec son allure si typique des gens de l'Est, ne surprit pas les jeunes de la ville-relais.
« Mais pour toi, le guide est inutile, non ? En tant que gens de l'Est, vous devez connaître la ville-relais dans ses moindres recoins, pas vrai ? »
Ce jour-là, quand nous nous sommes montrés au stand, Yumi avait déclaré cela.
Face à elle, Shimiral esquissa un sourire et répondit : « Oui. »
« But, vous, approfondir, amitié, pour. S'il vous plaît, bien, faites. »
En relevant le visage vers Shimiral, Yumi écarquilla les yeux.
« Hé... c'est la première fois que je te vois sourire aussi franchement, je crois. Bon, maintenant que tu n'es plus des gens de l'Est, y a pas de quoi s'étonner, ceci dit. »
« Oui. Moi, gens de l'Ouest, et gens de Moribe. Donc, émotions, ne pas cacher, m'efforcer. »
« C'est ça. Mais c'est un beau visage, avec du cœur dedans ! No wonder que Vina=Ruu en ait la tête qui tourne. »
Il va sans dire que Vina=Ruu, qui se tenait là discrètement, rougit. Quand Vina=Ruu la foudroya d'un regard rancunier sans un mot, Yumi rit sans s'excuser : « Désolée, désolée. »
« Allez, on y va ! Une fois posés sur la place, vous nous raconterez tout en détail ! »
« Y a rien à raconter, déjà... »
Force est de constater qu'en présence de Shimiral, les occasions pour Vina=Ruu de se tortiller de gêne se multipliaient.
Pourtant, cette apparence me procura une grande quiétude. Ces temps-ci, je n'avais pas eu l'occasion de partager un banquet avec les gens de la maison Ruu, aussi ne pouvais-je pas vraiment sentir l'atmosphère entre Vina=Ruu et Shimiral.
Shimiral souriant doucement, et Vina=Ruu rougissant à ses côtés ― sous quelque angle qu'on les regarde, ils semblaient faits l'un pour l'autre. L'ombre que jetait la réalité de leur séparation dans moins de trois mois n'était pas perceptible ― du moins pas en surface. Il y a peu, je venais à peine de souhaiter le bonheur à Dik=Domu et Morun=Rutim, et voilà que je ne pouvais m'empêcher d'éprouver le même sentiment.
« Hé, t'écoutes ce que je dis, Asta ? »
Une voix m'appela du côté opposé. C'était Cargo, avec qui j'étais en train de parler à l'origine.
« Ouais, j'écoute. Qu'est-ce que Shin=Ruu a fait ? »
« C'est ça, hier, j'ai dû faire des parties de jeu de bataille avec Shin=Ruu. Et j'ai failli perdre le plus grand nombre. Il est vachement fort, ce type ! »
« Ah, je vois. Le jeu de plateau a pas mal pris chez les Ruu ces temps-ci, donc il a dû accumuler pas mal d'expérience en quelques mois... Au fait, aussi, quand elle a un moment, elle joue avec les gens du coin, paraît-il. »
« Wahou, elle était déjà forte au départ, du coup elle doit être encore plus costaud. Moi aussi je peux pas me relâcher. »
Dans ce genre d'ambiance, les échanges s'approfondissaient de tous côtés.
Cette réunion étant organisée par la parenté Ruu, j'avais d'abord prévu de me tenir en retrait, mais on m'invita à y prendre part le dernier jour, qui se prolongea jusqu'au soir au « Vent d'Ouest ». On me proposa donc d'y participer après mon travail au stand.
Bien sûr, je demandai à et pus accepter l'invitation.
Et c'est là que Jo=Ran se porta volontaire.
« Si vous allez au "Vent d'Ouest", laissez-moi vous accompagner, je vous en prie ! »
La demande passa de Jo=Ran au chef de la famille Ran, de celui-ci à Badu=Fou, et de Badu=Fou à Donda=Ruu, et fut acceptée. et Jo=Ran prirent une demi-journée de congé ce jour-là pour nous retrouver plus tard sur la place.
C'est ainsi qu'arriva le trentième jour du mois noir.
Calculant l'heure de fin du travail au stand, Yumi vint nous chercher. Nous étions quatre à nous rendre en ville-relais : moi, Reyna=Ruu, Yamile=Rei et Zvai=Rutim. Pour ces trois-là, c'était une première participation.
« Alors, on y va. Désolée, mais je vous laisse le travail de préparation. »
« Oui. Amusez-vous bien. »
Sous le regard de Yun=Sudra, Tour=Din et les autres, nous nous mîmes en route vers la ville-relais.
Marchant en tête, Yumi nous lança gaîment :
« Vous, vous avez après-demain de congé, non ? Dans ce cas, vous auriez pu rester jusqu'au soir demain, non ? »
« Non, demain j'ai prévu d'aller chez le père de Dora. Comme c'est avec nuitée, il fallait absolument que ce soit la veille du jour de repos. »
Quand je répondis ainsi, Yumi frappa dans ses mains : « Ah oui, c'est vrai. »
« Tiens, Rudo=Ruu avait dit un truc comme ça aussi... Moi, je pourrai aller jusqu'à Doreimu à la prochaine fête de la Résurrection, je suppose. Bien sûr, les gens de la maison Ruu viendront jouer à la fête de la Résurrection aussi, hein ? »
Son regard se porta sur Reyna=Ruu.
Reyna=Ruu sourit : « C'est exact. »
« À cette période, la maison Ruu n'est pas en période de repos, donc les hommes ne pourront pas descendre aussi souvent que l'an dernier... Mais quand on ouvrira le stand le soir, il faudra des gardes, donc quelqu'un finira bien par descendre en ville. »
« C'est chouette, la fête de la Résurrection ! C'est à partir de là qu'on s'est encore plus rapprochés des gens de Moribe, j'ai l'impression. Cette année aussi, ça va être super chouette ! »
Reyna=Ruu hocha la tête, encore plus réjouie : « Moi aussi. »
À l'opposé de ces deux-là, Yamile=Rei et Zvai=Rutim restaient silencieuses, l'air impassible. Toutes deux participaient à cette rencontre sur l'ordre de leur chef de famille, non de leur plein grés. Toutes deux étant de nature réticente aux échanges avec autrui, elles devaient regretter de ne pas être restées chez elles.
(Enfin, c'est pour ça qu'on leur a ordonné d'y participer, ceci dit.)
Tout en jetant un œil aux étals des ruelles et au sanctuaire, nous gagnâmes la place de Vairas.
La place bouillonnait d'une animation peu commune. Une dizaine de gens de Moribe et trois fois plus de jeunes de la ville-relais s'y pressaient, c'était inévitable. Çà et là se formaient des cercles où l'on jouait au jeu de plateau, à la flûte traversière, ou où l'on causait.
« Yo, merci pour le boulot. De notre côté, c'est pareil. »
Rudo=Ruu s'approcha en souriant. Pour un quatrième jour de rencontre, il affichait une mine réjouie.
« C'est bien que Yamile=Rei soit venue. Rau=Rei allait commencer à faire du grabuge, alors occupe-toi de lui, veux-tu ? »
« ... À peine arrivée, tu nous sors une nouvelle réjouissante. Notre chef de famille, il a quoi ? »
« Ahaha, Rau=Rei, il défie Cargo au jeu de bataille sans arrêt. Et il a déjà perdu cinq fois de suite, alors... »
À cet instant, un « Nwaa ! » familier retentit. L'un des cercles formés sur la place s'écarta comme une fleur qui s'épanouit. Dans l'interstice apparut Rau=Rei, se grattant la tête à deux mains.
« Encore perdu ! Pourquoi est-ce que je perds à tous les coups !? Jusqu'au milieu de partie, c'était moi qui avais l'avantage ! »
En face, Cargo disait quelque chose, mais sa voix ne portait pas jusqu'ici. Nous nous mîmes à courir vers eux.
« À ce rythme, c'est la honte pour la maison Rei ! Hé, encore une partie, je t'en prie ! »
Yamile=Rei, d'un visage glacial, gifla l'arrière du crâne de son chef de famille.
Rau=Rei se retourna, les yeux brillants comme ceux d'un chien de chasse, et aboya : « Oh ! »
« Enfin là, Yamile ! Écoute, je peux pas gagner une seule fois au jeu de bataille ! »
« Ça s'entendait depuis tout à l'heure. Mais toi, même dans la maison Rei, t'es pas spécialement fort, non ? »
« C'est pas parce que je suis pas fort que j'ai jamais perdu cinq fois de suite ! Je peux pas rentrer chez moi avec une telle honte ! »
« Seule toi considère ça comme une honte. Ce Cargo, il doit être parmi les plus forts de tous ceux qui sont réunis ici, donc c'est normal que tu gagnes pas, voyons. »
Cargo, apercevant Yamile=Rei, sourit ravi.
« Tu te souviens de mon nom ? Ça fait plaisir. »
« ... Après t'avoir croisé autant de fois au stand, ton nom, je le connais. »
Ils avaient dû approfondir leurs échanges lors des banquets aussi. L'image de Mida=Ruu entouré de bruit reste gravée dans ma mémoire.
« Bon, assez. Calme-toi. L'entraînement de la maison Fa ne t'a visiblement servi à rien. »
« C'est un entraînement de chasseur ! Ça n'a rien à voir avec le jeu de bataille... ! »
Là, Rau=Rei inclina la tête.
« ... Non, mais y en a qui ont dit que ce jeu servait aussi d'entraînement pour chasseur. Alors, peut-être que... »
Rau=Rei réfléchit un moment, puis se tourna vers Cargo avec une énergie folle.
« Hé, encore une partie, je t'en prie ! Peut-être que cette fois, je pourrai gagner ! »
« Bon, une seule partie alors. Moi aussi, je veux affronter les autres. »
Et les deux reprirent leur partie.
Jeté un coup d'œil à Yamile=Rei qui étouffait un soupir, je promenai mon regard.
Gens de Moribe comme gens de la ville-relais, les participants étaient tous plutôt jeunes. La moyenne d'âge devait être un peu plus basse que la mienne. Les amis de Yumi sont jeunes, c'est normal, et du côté de Moribe, la ligne c'est que ce sont les jeunes qui doivent élargir leurs horizons, d'où ce visage.
Les participants Ruu se limitaient à Rudo=Ruu et Reyna=Ruu, donc je ne connaissais presque personne d'autre. Mais il y avait une seule personne avec qui j'étais proche, et je cherchais sa silhouette.
« Ah, il est là. ... Yamile=Rei, tu peux gérer ici ? »
Yamile=Rei agita la main comme pour chasser un moucheron. Yumi et Rudo=Ruu regardaient la partie, alors je décidai d'aller de ce côté avec Reyna=Ruu et Zvai=Rutim.
Là aussi un cercle s'était formé, et du centre montait le son de flûtes traversières. La personne que je cherchais dépassait d'une demi-tête la foule, facile à repérer.
« Gazlan=Rutim, merci de m'avoir attendu. »
« Ah, Asta. Toi aussi, Reyna=Ruu et Zvai... Merci pour le travail au stand. »
Gazlan=Rutim se retourna avec un sourire tranquille. Il était peut-être le plus âgé des participants aujourd'hui. Pourtant, en tant que Gazlan=Rutim qui porte l'avenir de Moribe et de Genos, il n'avait pu s'empêcher de se porter volontaire. De mon côté, je ne pouvais que me réjouir sincèrement de son initiative.
« Vous regardiez la flûte traversière ? La rencontre, ça se passe comment ? »
« On passe un temps très significatif. Dim=Rutim doit ressentir la même chose. »
Suivant le regard de Gazlan=Rutim, c'était Dim=Rutim qui s'exerçait à la flûte. D'une main habile, il tissait une belle mélodie.
« Tout à l'heure encore, il échangeait des paroles avec beaucoup de gens. Dim=Rutim, on lui a posé plein de questions sur Dabag. »
« Hein ? Que Dim=Rutim ait accompagné le voyage à Dabag, c'est pas si connu que ça, non ? »
« Oui. Je l'ai dit à Yumi, et ça a dû se transmettre à ses amis. »
Je ris involontairement.
« C'est-à-dire que pour Dim=Rutim qui est pas très aimable, Gazlan=Rutim a manigancé, en fait ? »
« Oui. C'est une rencontre précieuse, après tout. »
Les yeux de Gazlan=Rutim,含着微笑, se portèrent vers le jeune domestique.
« Zvai, je souhaite que tu passes, toi aussi, un temps significatif. Profite bien de cette réunion. »
« Hmpf ! Les gens de la ville-relais, ils s'intéressent pas à moi, de toute façon. »
« Ce n'est pas vrai. Tu as plutôt un tempérament proche des gens de la ville-relais. Jusqu'ici, à Moribe, c'était peut-être une hérésie... Mais pour le Moribe de l'avenir, ce sera sûrement une grande force. »
Après cela, Gazlan=Rutim se tourna vers moi.
« Rau=Rei, il est encore en train de faire du jeu de bataille ? »
« Oui. Il en est à sa sixième partie contre Cargo, apparemment. »
« Alors, allons voir ça. »
Nous fîmes demi-tour vers le lieu de la décision.
Au moment où nous allions nous faufiler dans la foule ― les spectateurs s'exclamèrent « Oh ! » Et simultanément, la voix de Rau=Rei résonna.
« Yoshi, j'ai gagné ! »
Je m'étonnai et me frayai un chemin.
Une surprise encore plus grande m'attendait. Rau=Rei tenait les deux mains de Yamile=Rei et dansait de joie.
« Gagné, gagné ! C'est grâce aux conseils de Yamile ! J'ai combattu avec l'état d'esprit forgé à la maison Fa, et j'ai réussi à l'emporter ! »
« ... Quoi qu'il en soit, tu veux pas me lâcher les mains ? »
Yamile=Rei restait raide, comme si elle dansait avec un mannequin. Les gens riaient, et Cargo, assis devant le plateau, poussa un « Aaah. »
« Je me suis fait avoir comme un bleu. C'était comme une autre personne, son jeu... Hé, Asta, j'ai enfin pris une défaite. »
« C'est vrai. Rau=Rei est un des meilleurs chasseurs des Ruu, après tout. Sa force s'est exprimée dans le jeu de bataille, c'est pas ça ? »
« Vraiment, les chasseurs de Moribe, on peut pas les sous-estimer... Ah, toi aussi t'as l'air vachement fort. On fait une partie ? »
L'interpellé était bien sûr Gazlan=Rutim. Celui-ci, toujours avec son doux sourire, secoua la tête : « Non. »
« Si vous voulez bien, pourriez-vous affronter Zvai ici ? À la maison Rutim, celui qui excelle le plus dans ce jeu, c'est Zvai. Moi, mon père Dan, mon grand-père Ra, aucun de nous ne peut lui tenir tête. »
« Hé, ça a l'air costaud. Alors, je compte sur toi. »
Zvai=Rutim poussa un profond soupir, puis s'assit devant le plateau. Maintenant qu'il le dit, avec ses capacités de calcul, Zvai=Rutim doit avoir une force extraordinaire au jeu de bataille.
« Chez les Rutim aussi, le jeu de bataille se pratique souvent ? »
Quand je demandai discrètement, Gazlan=Rutim acquiesça.
« Mais moi, je n'arrive pas à gagner. Je bats les gens des branches, mais dans la maison principale, je suis le plus faible, je pense. »
« C'est inattendu. Gazlan=Rutim, vous avez l'air super fort à ce genre de jeu, pourtant. »
« J'ai tendance à trop réfléchir, et je mets un temps fou à jouer un coup. Du coup, la partie se finit pas, alors on a décidé que je devais jouer avant de compter jusqu'à dix... Et depuis, je gagne plus du tout. »
« Ah, je vois... Chez moi aussi y avait un truc parecido dans les compétitions officielles, avec une limite de temps. Mais c'était sur plusieurs koku, parfois ça durait plusieurs jours, paraît-il. »
« C'est ça ? Ça a l'air amusant. »
Pendant qu'on causait, la bataille faisait rage sur le plateau.
La victoire revint à Zvai=Rutim. Au moment où Cargo admit sa défaite, la foule s'exclama encore plus fort qu'avant.
« Incroyable ! C'est la première fois que Cargo perd au premier essai, non ? »
Ben, qui s'était mêlé aux spectateurs on ne sait quand, tapait le dos de Cargo, tout excité. Cargo baissa les yeux vers le plateau en soufflant.
« Moi, je pouvais rien faire. Avec ce niveau, tu gagnerais autant que tu veux dans une salle de pari, je parie. »
« Hmpf. Le chef de clan n'approuverait jamais ça, c'est sûr. »
Zvai=Rutim le lança, boudeuse. Yumi l'enlaça par derrière : « C'est sugoi ! » Zvai=Rutim se tordit, abasourdie.
« Q-Qu'est-ce que tu fais d'un coup ! C'est étouffant, lâche-moi ! »
« Gomen gomen ! J'ai trop eu la surprise ! Wahou, j'aurais jamais cru que t'avais un tel talent caché ! »
« ... Gagner à un jeu pareil, ça rapporte rien, tu sais ? »
Yumi la lâcha tout de suite, mais Zvai=Ruu grimaçait, les dents serrées. Elle avait la main sur le cœur, elle avait dû être sacrément surprise. Elle a l'air rude, mais c'est une fille délicate, en fait.
« Le gain ou la perte, ça compte pas, c'est sugoi, c'est sugoi ! Ben, toi aussi, fais-toi un peu entraîner ? »
« Ouais, ouais. Moi aussi je veux battre Cargo, alors apprends-moi un truc ou deux. »
Ben poussa Cargo et s'assit face à Zvai=Rutim. Celle-ci le regarda, perplexe.
« Comment tu veux que j'entraîne pour un jeu pareil ? Y a pas de méthode pour ça. »
« Alors, on fait une partie, et après tu m'expliques quel coup était mauvais. Pour l'entraînement des chasseurs, c'est comme ça qu'on fait, non ! »
Rau=Rei fourra son visage par le côté. Yamile=Rei, enfin libérée, se passait la main dans les cheveux, l'air exténuée.
« Moi aussi je veux regarder et apprendre ! Comme prévu, tu as un talent hors du commun, Zvai=Rutim ! »
« ... Donc, ce talent, il sert à quoi, au juste ? »
Marmonnant sa mauvaise humeur, Zvai=Rutim semblait décider de faire la partie avec Ben.
Gazlan=Rutim, l'air satisfait, se tourna vers moi.
« Je vais rester ici un moment à observer. Asta, tu vas où tu veux. »
« Hein ? Alors moi aussi... » Je commençai, puis me ravisai. Rester près de Gazlan=Rutim était si confortable que j'avais l'impression de ne plus pouvoir remplir mon rôle à la rencontre.
« Bon, alors on va faire un tour, nous ? »
Reyna=Ruu, qui s'était tue jusqu'ici, sourit et acquiesça : « Oui. »
Nous aussi, on est les responsables du stand. Tous les jeunes de la ville-relais rassemblés ici sont nos clients habituels, pas un visage inconnu. Approfondir les échanges avec eux, c'était notre but aujourd'hui.
À un endroit, des filles dansaient sur l'air de flûtes. Apparemment, les femmes de Moribe apprenaient les pas de la ville-relais. Ailleurs, des chasseurs de Moribe et des jeunes de la ville-relais faisaient du tirage de bâton. Les gens de la ville étaient à trois, mais le chasseur, pas très grand, résistait d'un seul bras. C'était à égalité, et les alentours lançaient des acclamations enflammées.
C'est un lieu public, donc trop de bruit ferait venir les gardes. Mais les flûtes étaient étouffées, et ceux qui acclamaient semblaient garder la mesure. Les passants s'arrêtaient, yeux ronds, pour regarder, ou passaient vite. Une fois, un garde en patrouille apparut, mais il ne fit aucune remarque, fit le tour de la place et s'en alla.
Ainsi passa environ un demi-koku.
Après avoir fait le tour de plusieurs groupes, je pensais revenir voir Gazlan=Rutim et Rau=Rei, quand un duo de passants pénétra sur la place.
Tous deux portaient des manteaux à capuche de voyage, cachant leurs visages. Je crus d'abord à des gens de l'Est, mais l'un semblait plus petit que moi. L'autre, grand, avait une carrure épaisse pour un homme de l'Est.
« ... Ils viennent par ici. Approchons-nous d'un chasseur. »
Reyna=Ruu, qui l'avait remarquée, me tira la manche. Les deux venaient droit sur nous, on aurait dit.
J'acquiesçai et cherchai du regard un chasseur à proximité. En chemin, je vis le plus petit lever la main familièrement.
« Ah... Reyna=Ruu, on dirait que c'est une connaissance, lui. »
« Hein ? Une connaissance à moi ? »
« Non, Reyna=Ruu aussi l'a déjà salué, normalement. »
La main levée vers moi était, de loin, blanche et fine. Et rien que le geste de la lever avait une grâce excessive. À cette impression, je compris qui c'était.
« Je n'aurais jamais cru pouvoir rencontrer Asta ici. C'est sûrement l'œuvre du dieu occidental. »
La personne cachait sa bouche sous une écharpe.
Mais sa voix, douce comme un violoncelle, fit comprendre à Reyna=Ruu. Celle-ci, avec une lueur de méfiance dans ses yeux bleus, s'inclina respectueusement.
« Vous êtes le diplomate Fermes, n'est-ce pas ? De mon côté non plus, je n'aurais pas pensé vous rencontrer dans un tel lieu. »
« Vous êtes la fille du chef de clan Donda=Ruu... Reyna=Ruu, n'est-ce pas. Vous portez-vous bien, tant mieux. »
Sous la capuche, les yeux se plissèrent en un sourire. Des yeux noisette mystérieux, mêlant brun et vert.
Le serviteur Gemudo s'inclina lui aussi avec une politesse égale. Lui aussi cachait le bas du visage sous une écharpe, et ses yeux bruns brillaient calmement.
« Que faites-vous ici ? Aujourd'hui, c'est une inspection incognito de la ville-relais ? »
Quand je demandai, Fermes acquiesça.
« Oui. J'ai entendu dire que les gens de la parenté Ruu tenaient une réunion d'échanges à la ville-relais depuis quelques jours, et j'ai voulu aller voir ça de mes propres yeux... Mais si j'y allais avec des soldats, ça gâcherait la réunion, non ? Alors je suis venu en cachette, tous les deux, Gemudo et moi. »
« C'est ça... Mais c'est pas dangereux ? La ville-relais, y a pas mal de hors-la-loi, non ? »
« C'est pour ça qu'on cache nos visages. Enfin, la plupart des dangers, Gemudo s'en charge, alors pas d'inquiétude. »
Sous l'écharpe, il devait afficher ce sourire innocent et gracieux. Les yeux de Fermes brillaient comme ceux d'un enfant.
Son regard effleura mon épaule droite. Au même instant, une voix calme retentit derrière moi.
« C'est bien vous deux. Moi aussi, je souhaiterais vous saluer. »
Je ressentis un soulagement profond.
Fermes plissa les yeux, encore plus ravi.
« Ah, Gazlan=Rutim. Vous êtes là aussi. Je suis sincèrement ravi. »
Gazlan=Rutim avança et se tint à mes côtés.
On refit la même explication qu'à l'instant pour Gazlan=Rutim. Une fois qu'il eut tout entendu, il sourit doucement : « C'est ça. »
« Je me doutais bien que vous viendriez voir l'état des choses au moins une fois. Que ce soit aujourd'hui me réjouit aussi. »
« Oui. Pour connaître la réalité de Genos, il était nécessaire de bien voir cette réunion. »
« Alors, en la voyant concrètement, qu'en pensez-vous ? Ce que vous en pensez m'intéresse beaucoup. »
« Voyons... » Fermes promena son regard.
Les gens sur la place s'amusaient comme avant. Personne ne rêvait qu'un noble de la capitale se trouve là. Fermes sourit à nouveau sous son écharpe.
« C'est comme un banquet. Des gens nés dans des cultures différentes, qui s'étonnent mutuellement de leur existence, et pourtant, sans hésiter, se tendent la main... Je sens une ardeur plus forte qu'au bal masqué l'autre jour. »
« C'est ça. Si vous pensez que c'est une action juste, ça me fait plaisir. »
« Bien sûr, c'est une action juste. On peut dire que c'est un environnement idéal... Si je dois formuler un vœu, j'aurais voulu voir ça depuis le début. »
« Depuis le début ? » Gazlan=Rutim inclina la tête.
« Oui. » Fermes plissa les yeux.
« Depuis l'époque où les gens de Moribe et ceux de Genos s'opposaient... Les gens de Moribe, traités de barbares et méprisés, par quel chemin sont-ils parvenus à se tenir la main avec les gens de la ville ? Je voulais voir cet aspect depuis le tout début, c'est ce que ça veut dire. »
« Ah, je vois... »
« Mais si on se met à dire ça, y a pas de fin. Pour dire mes vrais sentiments, je souhaite voir ce monde entier depuis sa naissance. »
Les yeux de Fermes changèrent de couleur, ondoyants.
Ce regard qui aspire l'âme. Poursuivant quelque chose d'inaccessible, Fermes continua de tisser ses mots.
« Comment ce monde est-il né ? Avant les quatre grands royaumes, quel aspect avait ce monde ? Par quel chemin les quatre grands royaumes ont-ils bâti la prospérité actuelle ?... Au milieu de cela, comment les gens de Moribe sont-ils nés ? Bien que gens du royaume, comment ont-ils pu abandonner leur foi ? Et comment ont-ils pensé à la retrouver ?... Tout ça, je l'aurais voulu voir de mes yeux. »
« ... Ça, seul un être appelé dieu pourrait le faire. »
D'une voix très calme, Gazlan=Rutim répondit ainsi.
« Moi, je suis des gens de Moribe, mais je ne souhaite pas devenir la forêt elle-même. Je fais partie de la forêt depuis le début, donc ce vœu est déjà exaucé dès le départ. Et... la forêt de Morga fait partie du royaume . Nous, qui sommes une partie de la forêt, sommes donc une partie du royaume, et il n'y a pas de contradiction à avoir le dieu occidental pour père. C'est avec ce sentiment que j'ai reçu le baptême du dieu occidental. »
« ......... »
« Le fait d'être une partie du monde vous déplaît-il ? Mais même si c'était le cas, vouloir devenir le monde lui-même, ou dieu lui-même, me semble terriblement périlleux. Et comme c'est un vœu qui ne peut jamais s'accomplir... À la fin, ça ne fera que vous faire souffrir, non ? »
Fermes baissa la tête, abattu.
Un silence lourd enveloppa notre seul entourage. Les voix des gens qui s'amusaient sur la place semblaient venir d'un autre monde, si lointaines.
« Gazlan=Rutim, vous... »
D'un ton de confidence, Fermes finit par relever le visage.
Dans ses yeux ― brillait une lumière de joie.
« Vous êtes bien l'homme que j'avais pressenti. Un esprit aussi aiguisé, il n'y en a pas beaucoup, même à la "Tour des Sages". »
« C'est trop d'honneur. Moi... »
« Vous êtes un chasseur de Moribe. Sans même savoir lire ni écrire correctement, comment pouvez-vous être aussi perspicace ? Sans n'avoir jamais lu un seul livre, comment pouvez-vous voir la vérité à ce point ?... Non, c'est peut-être parce que vous n'avez pas de connaissances superflues que vous pouvez être aussi perspicace. Ce que j'ai appris par les livres, vous le ressentez par votre corps. Peut-être que si j'étais né à Moribe... je n'aurais pas eu ce genre de désirs. »
Et Fermes rírit doucement sous son écharpe.
« Les gens du sanctuaire doivent être pareils. Mais eux, ils ne peuvent pas l'exprimer comme vous. Eux qui continuent d'être une partie de dieu n'ont ni hésitation ni trouble. Qui n'a pas de doutes ne peut trouver de réponses. Vous, vous êtes un homme de Moribe placé dans le monde originel, et vous bénéficiez aussi de la civilisation du royaume. C'est parce que vous touchez à ces deux mondes que vous avez pu hésiter, vous troubler, et parvenir à cette réponse. Ça... je l'envie du fond du cœur. »
Les yeux de Fermes fixaient droit Gazlan=Rutim seul.
Je ne pouvais que regarder en silence comment ses yeux reprenaient lentement une lueur humaine.
« Mais moi, je ne suis pas un homme de Moribe, je suis un homme de la capitale. Je ne peux pas sentir le monde de mon corps comme vous. Alors,やっぱり... à partir de maintenant encore, je n'aurai d'autre choix que de beaucoup hésiter, beaucoup me troubler. »
Fermes recula soudain d'un pas.
« Bon, je vais retourner à la ville-château. Je pense rendre visite à Moribe prochainement, alors transmettez bien mes salutations aux chefs de clan. »
« Oui. C'est noté. »
Fermes regarda enfin de mon côté.
C'était le regard insouciant, habituel de Fermes.
« Et pour Asta, j'aimerais encore que vous me prépariez un bon plat. Je jure de ne faire aucun mauvais coup, alors transmettez-le aussi à la chef de famille . »
« Ha, hai. C'est noté. »
Fermes acquiesça une fois, fit demi-tour avec une grâce élégante.
Gemudo s'inclina sans un mot et le suivit. Dès que leurs silhouettes s'éloignèrent, Reyna=Ruu poussa un soupir de soulagement.
« J'ai eu le cœur qui battait la chamade sans raison. Cette personne n'est pas méchante, je le pense... Mais quand même, il y a quelque chose qui n'est pas normal. »
« Ouais. Moi aussi je pense. »
« ... En plus, aujourd'hui, on dirait qu'elle s'intéressait plus à Gazlan=Rutim qu'à moi. »
« Ah, c'est vrai. Cette personne, dès le début, elle s'intéressait à Gazlan=Rutim, après tout. »
En répondant ainsi, je me retournai vers Gazlan=Rutim et retins mon souffle. Gazlan=Rutim, qui raccompagnait du regard Fermes et Gemudo déjà presque invisibles ― avait dans les yeux une lumière acérée, comme celle d'un rapace.
« Ga, Gazlan=Rutim. Ça va ? »
« Oui. J'ai l'impression d'avoir enfin compris quel genre d'humain est Fermes. »
Seuls ses yeux étaient comme ceux d'un autre, mais la voix de Gazlan=Rutim gardait sa douceur habituelle.
« Cette personne... a l'air d'être quelqu'un de bien pitoyable. »
D'une voix trop gentille, trop gentille, Gazlan=Rutim l'avait dit.