Je fus à nouveau convoqué à la ville-château deux jours après l'entretien.
Pour être précis, Fermes insistait pour que ce soit dès le lendemain de la rencontre ; je ne parvins à obtenir qu'un unique jour de répit.
Car la commande, cette fois, stipulait qu'aucune viande autre que les produits de la mer ne devait être utilisée.
Inutile de le dire, j'avais jusqu'ici construit mes menus autour de la viande de giba. J'avais bien eu l'occasion de manipuler de la chair de karon et de kimusu en donnant un coup de main à *l'Auberge Queue de Kimusu*, mais les occasions de mettre la main sur des fruits de mer frais étaient restées extrêmement rares.
Bien sûr, j'utilise à plein les produits de la mer séchés : actuellement encore, j'en abuse. Mais je me sers essentiellement de l'équivalent du katsuobushi et du kombu, et seulement pour tirer le bouillon des potages ; quant aux poissons frais, je n'en ai touché que trois fois exactement de ma vie. Dans un tel état, quand on m'ordonne soudain de préparer un plat qui ravira le palais de nobles de la capitale, il est tout à fait normal d'être perplexe.
« Mais Asta-dono, tu as réussi à créer un tel festin avec le premier poisson que tu as rencontré sur cette terre. Il n'y a donc aucune raison de t'inquiéter. »
Au moment de nous séparer, le jour de l'entretien, Porath m'avait adressé ces paroles avec une nonchalance déconcertante.
C'était sans doute pour dissiper mon anxiété. Quoi qu'il en soit, l'attitude de Porath, tout aussi emplie d'attente que celle de Fermes, m'avait marqué.
(Enfin, Porath qui s'emballe pour un bon repas, c'est son habitude… mais en tout cas, il ne semble pas se méfier de Fermes et des siens.)
Moi non plus, je ne les surveille pas à outrance. Ils se sont montrés d'une amabilité telle que me plaindre aurait relevé de l'ingratitude.
Toutefois, des nobles de la capitale ont l'habitude des manœuvres secrètes, et Fermes est un homme dont on peine à lire les pensées. Mon impression est qu'il est tout aussi insaisissable que Kamyua=Yoshu. Sur le chemin du retour vers la ville-château, j'ai interrogé les autres ; tous partageaient le même sentiment.
En revanche, Donda=Ruu et les siens avaient dit : « Il ne donne pas l'impression de mentir. »
Kamyua=Yoshu, à notre rencontre, avait colporté maint mensonge, ce qui lui avait valu d'être jugé louche par les gens de Moribe ; cette fois, aucune odeur suspecte n'émanait de lui, affirmaient-ils. Les Moribe sont particulièrement sensibles aux mensonges d'autrui.
« Il se peut qu'il nourrisse quelque pensée secrète. Mais celle-ci ne me paraît pas fondée sur de l'hostilité ou de la malveillance. »
Gazlan=Rutim s'était exprimé en ce sens.
Que Gazlan=Rutim lui-même le dise était d'un réconfort immense.
« Après tout, rares sont ceux qui dévoilent l'intégralité de leurs sentiments dès la première rencontre. Nous n'avons d'autre choix que de tisser des liens avec cet homme étrange au fil du temps. »
J'approuvai ces mots de tout cœur.
Ce travail constitue le premier pas mémorable de ce processus.
De mon côté, je n'avais d'autre option que de mettre tout mon cœur à préparer les mets pour satisfaire Fermes et les siens.
« … Cependant, c'était bel et bien un homme étrange. »
Une fois rentrés à la maison Fa après nous être quittés, laissa échapper sa pensée profonde.
« Je ne le crois pas méchant, ni ne pense qu'il profère des paroles dépourvues de sincérité. Mais… un homme aussi étrange, on n'en croise guère. »
« Ouais. Juste pour vérifier : "homme", c'est bien ça ? »
Quand je demandai confirmation, afficha illico une mine boudeuse et s'approcha de moi.
« Que dis-tu ? Certes, son visage pouvait faire illusion, le prendre pour une femme, mais il n'y a aucun doute sur le fait que c'est un homme. … Ne me dis pas que tu le prenais pour une femme ? »
« Non, moi non plus je le croyais un homme. Mais vu l'affaire de Dial, je voulais m'en assurer. »
« Vraiment ? D'ailleurs, il me semblait que tu le regardais souvent avec des yeux fascinés… »
« Pas du tout. Puisque je le croyais un homme, aucune raison d'être fasciné. »
Une fois la phrase dite, je compris ma bévue.
Comme prévu, redoubla de mauvaise humeur et me colla au visage.
« Hmm… Donc s'il avait été une femme, tu aurais été fasciné. »
« Non, c'était une figure de style. Homme ou femme, je peux être impressionné ou surpris, mais jamais fasciné. »
« …… »
« Ah, tu ne me crois pas ? Alors, veux-tu que j'explique pourquoi je ne suis fasciné par personne d'autre ? Parce que mon cœur est monopolisé par une certaine femme… »
m'abattit un coup de tranchant sur le crâne, m'empêchant de finir ma phrase.
Un coup dosé avec modération. Elle rougit et trembla légèrement.
« Assez. Ne dévoile pas si facilement tes sentiments pour si peu. »
« Non, c'est important pour moi. Je ne veux pas qu'on doute de mes sentiments maintenant… »
« J'ai dit que c'était assez ! »
Cette fois, elle agita la main de gauche à droite et me tapa plusieurs fois sur la tête.
Sa sollicitude à ne pas me faire trop mal me parut adorable.
« B-Bon, d'accord, d'accord. Même avec cette douceur, si tu t'y mets plusieurs fois, mon cerveau va finir par trembler, alors grâce. »
Mon ton l'agaça apparemment : elle me brouilla vigoureusement les cheveux avant de retirer la main. Pas de miroir sous la main, mais ma coiffure devait être des plus originales.
« Hmph ! … Alors, est-il possible de concocter un plat correct sans utiliser de viande ? »
« Je ferai de mon mieux aujourd'hui et demain. D'autant qu'on m'a fourré ce chargement en guise de souvenir. »
La charrette était bourrée des ingrédients préparés à la ville-château. Quand j'expliquai qu'il me fallait du temps pour m'exercer aux produits de la mer peu familiers, on me fourra tout cela. Dans les grands tonneaux, des poissons ressemblant à des omble-chevaliers devaient nager à l'étroit.
Heureusement, le lendemain était jour de repos, donc journée d'entraînement personnel. J'y consacrai tout le temps disponible et parvins à finaliser le menu du jour.
***
« Cela dit, je ne m'attendais pas à ce qu'on nous réclame un plat sans viande de giba. »
C'est ce que déclara Reyna=Ruu alors que la charrette tirait par la ville-château.
« Lors de la venue précédente, l'inspecteur Dreg refusait d'abord de goûter aux plats de giba et les donnait à Jilbe… mais cette fois, il est question de ne pas pouvoir manger de viande du tout, n'est-ce pas ? »
« Ouais. Pas de karon, pas de kimusu, pas de gibier à plumes non plus. Apparemment, à la capitale, ils peuvent manger des plats de poisson à volonté, donc ça ne les gênait pas. »
« Mais ce noble, Fermes, va dorénavant séjourner à Genos ? À Genos, le poisson frais est limité ; est-ce vraiment sans problème ? »
« Ouais. Il parait qu'il a apporté une montagne de produits de la mer séchés pour son usage personnel. Et il y a un réapprovisionnement tous les trois mois. »
Il les confiera sans doute aux cuisiniers du château de Genos pour qu'ils préparent les repas. Eux non plus ne doivent pas être très rompus aux fruits de mer, ils doivent s'arracher les cheveux.
« Pour les poissons vivants, on m'a dit que seul Valcas sait les manipuler. À l'avenir, Valcas sera peut-être plus souvent appelé au château. »
« Je vois. C'est pour cela que Valcas a également été convoqué ce soir ? »
Les véritables intentions m'échappent, mais Valcas était lui aussi convoqué comme cuisinier pour le banquet de ce soir. C'était la première fois depuis longtemps que nous partagions les fourneaux le même jour.
De ce fait, le moral de Reyna=Ruu et des autres était au plus haut. Au début, l'annonce d'une cuisine de poisson inhabituelle les avait décontenancés, mais cette motivation a tout effacé.
Pour info, l'équipe du jour : moi, Reyna=Ruu, Sheila=Ruu, Rimi=Ruu, Tour=Din, Yun=Sudra, Malphira=Naham. Tous participent à mes entraînements personnels.
Cela dit, ces entraînements n'en sont qu'à leur quatrième séance. Hier, nous avons travaillé le poisson ; avant cela, tout s'est passé à la maison Fa, à peaufiner les ingrédients existants et le miso. Je voulais d'abord expérimenter par moi-même avant de demander conseil à Yan, Jize ou Mikel.
Les fruits de ces efforts mettront du temps à mûrir, mais je vis chaque jour avec une motivation et un sentiment d'accomplissement accrus.
Cette commande bizarre, loin de m'ennuyer, m'enthousiasme d'abord. Jamais à Moribe on ne fera du poisson le plat principal, mais pour moi, c'est une expérience précieuse.
« … Tu as l'air passablement enjoué, Asta. »
Dès le matin, , d'humeur massacrante, me le glissa à l'oreille. Les gardes du corps du jour étaient Ai=Ruu et Rudo=Ruu.
« Mouais, disons que c'est un travail qui vaut la peine. … Toi, par contre, tu as l'air maussade. »
« Hmph. Une cuisine sans viande de giba, ça ne nous intéresse pas. »
Et le fait que Fermes veuille me la faire préparer semblait lui inspirer des sentiments complexes.
Ayant dû entendre la remarque d', Rudo=Ruu, qui discutait gaiement avec Rimi=Ruu, se retourna vers nous.
« Peu importe, mais préparez-nous aussi des plats au giba, hein ? »
« Ouais. J'ai apporté plein de viande de giba pour le repas du personnel. Goûtez juste les plats de poisson, et goinfrez-vous de giba. »
Tandis que nous échangions ces propos, nous arrivâmes au pavillon des hôtes.
Apparemment, c'est toujours ce lieu qu'on nous assigne pour cuisiner. Tant mieux, on connaît les lieux.
« Hé hé, je t'attendais. Je compte sur toi, Asta-dono. »
À l'entrée, Porath nous guettait. Son regard croisa celui de Rudo=Ruu et se plissa en un sourire.
« Aujourd'hui, Rudo=Ruu-dono vous accompagne aussi. Désolé de te déranger alors que la chasse au giba te tient occupé. »
« Ah non, grâce aux chiens de chasse, le boulot avance bien. Y a pas de souci. »
La famille Ruu avait aussi instauré le demi-repos pour ménager les chiens, et pourtant la récolte de giba avait bondi. Porath parut encore plus réjoui.
« J'aimerais inviter les gens de Moribe comme invités la prochaine fois. En fait, Fermes-dono lui-même le souhaite, alors j'ai hâte. »
« Hein. Ce noble est drôlement 친근한, dis donc. »
« Ouais. C'est peut-être une tactique de leur part, mais nous n'avons rien à nous reprocher. Je parie qu'on finira par collaborer sans heurts. »
Porath a l'œil avisé, je lui fais confiance. Même lui ne perçoit rien de trouble chez Fermes et Ogre.
« Le temps presse un peu, mais ça va ? Vous finissez le stand avant de venir, non ? »
« Oui. Nous serons prêts à l'heure prévue. Soyez tranquille. »
Même après le stand, il restait près de quatre heures avant le coucher du soleil. Avec une telle marge, pas de panique.
Pendant ce temps, au village de Moribe, de fiables camarades s'activent pour la mise en place de demain. Même sans moi, Yun=Sudra, Tour=Din, Reyna=Ruu, Sheila=Ruu et les autres cadres, le travail tourne sans accroc : tant à la maison Fa qu'aux Ruu, le personnel a mûri. C'est grâce à eux que nous sommes ici.
« À propos, Fermes-dono a une proposition. »
« Laquelle ? »
« Hé. Il voudrait qu'on goûte les plats d'Asta-dono et de Valcas-dono à l'aveugle, pour deviner qui a fait quoi. Donc, pendant le repas, pourriez-vous patienter dans une pièce à part ? »
Une telle distraction existe-t-elle ? Je penchai la tête.
« Nous n'y voyons aucune objection, mais est-ce une distraction courante chez les gens de votre rang ? »
« Ha ha, à Genos, on n'en a jamais entendu parler. D'ailleurs, nous saurions distinguer vos cuisines les yeux fermés, donc ça n'en serait pas une. »
Porath pouffa, amusé.
« Peut-être veut-il simplement s'assurer que les compétences d'Asta-dono rivalisent réellement avec celles des cuisiniers de la ville-château. Quoi qu'il en soit, préparez comme d'habitude, ça suffira. »
« Entendu. »
« Après le banquet, on fera les salutations d'usage. D'ici là, mangez votre propre repas. »
C'était plutôt arrangeant. La dégustation comparative avec Valcas est un événement majeur pour nous.
« Alors, à tout à l'heure. J'attends un bon repas. »
Sur ces mots, Porath quitta le pavillon. Il devait avoir d'autres obligations avant le banquet. Pourtant, il a fait le détour pour nous saluer ; une attention typique de Porath.
Nous nous purifiâmes et investîmes la cuisine.
La porte ouverte, un mélange complexe d'arômes nous sauta au nez. Naturellement, Valcas et les siens avaient déjà commencé.
« Valcas, bon travail pour aujourd'hui. »
Valcas n'aimant pas qu'on lui parle pendant qu'il œuvre, seul Reyna=Ruu et moi le saluâmes.
Valcas, qui donnait des ordres à Roy penché sur une marmite, se tourna vers nous. Tous deux portaient leur masque.
« C'est moi qui devrais le dire. C'est un vrai plaisir de partager les fourneaux avec Asta-dono après si longtemps. »
D'une voix dénuée de toute émotion, il replongea son regard vers Roy.
« Hé, le feu est trop fort. Je t'ai dit que les bulles d'ébullition ne doivent pas dépasser l'ongle du petit doigt. Veux-tu ruiner mon plat ? »
« Oui, pardon. J'ajuste tout de suite. »
Roy ne daigna même pas se retourner, absorbé par son duel avec le fourneau.
Laissant le duo maître-élève, nous battîmes prestement en retraite.
« La direction de Valcas est d'une sévérité remarquable. »
« Ouais. C'est pour ça que Roy a tant progressé. »
« … Moi aussi, je veux redoubler d'efforts. »
Reyna=Ruu, le visage durci dans une expression fière, le dit.
Je lui souris. « C'est ça. »
« Bon, attaquons nous aussi. La répartition, c'est comme expliqué hier. »
« Oui, compris. »
Nous nous installâmes au plan de travail le plus éloigné de Valcas et entamâmes le travail.
Si je prends en charge les poissons vivants et les produits séchés peu utilisés, le travail de Reyna=Ruu et des siennes ne change pas. Ce sont les meilleures gardiennes du feu de Moribe ; je peux leur confier l'esprit tranquille.
(D'ailleurs, seul le gibier et la volaille sont interdits. Ce niveau de contrainte, au contraire, me met en appétit.)
Aujourd'hui, les œufs de kimusu et les produits laitiers de karon n'étaient pas prohibés. Ce n'est ni une allergie ni un végétarisme, juste un caprice de noble difficile à comprendre. Pour ma part, je n'approuve guère, mais je ne vais pas critiquer les goûts d'un noble.
(Mais c'est dommage de ne pas pouvoir partager la joie du giba.)
Les représentants de Moribe au banquet sont Dali=Sauti et Gazlan=Rutim. Dali a été choisi par nous, Gazlan sur demande de Fermes.
Ces deux-là ne pourront pas goûter au giba préparé en douce pour le personnel ; ils devront se contenter du poisson. Nous aussi, lors du voyage à Dabag, nous avons eu des repas uniquement au karon ; Dali et les siens doivent avoir l'estomac en feu.
(Mais chez eux, leurs femmes auront sans doute préparé un casse-croûte au giba pour le soir.)
Même s'ils mangent la même quantité que les nobles, l'estomac d'un chasseur de Moribe n'est rempli qu'à moitié. Ils rentreront en rigolant « on nous a fait manger des trucs bizarres », et le reste sera comblé par les soins de leur famille.
Tout en songeant à cela, les plats avançaient à grands pas.
À mesure que le temps s'écoulait, les cuisiniers résidents du pavillon apparurent et se mirent à l'œuvre. La petite cuisine ne suffisait plus. On ne peut tout de même pas imposer le jeûne aux hôtes.
« … Excusez-moi. Vous êtes Asta-dono, le cuisinier de Moribe ? »
Un cuisinier mûr, vaguement connu, s'inclina respectueusement vers moi.
« Je crois avoir déjà échangé quelques mots, mais je suis le chef de cuisine de ce pavillon. Grâce aux efforts des gens de Moribe, nous pouvons manipuler d'excellents ingrédients ; je vous en suis profondément reconnaissant. »
« Ah, oui. C'est pour le miso, n'est-ce pas ? »
« Exact. Les plats au miso ont un grand succès ici aussi. »
C'était la meilleure nouvelle. À la ville-relais comme à la ville-château, la réputation du miso est excellente. Naturellement, il en va de même au village de Moribe.
« Le miso, comme l'huile de tau, s'accommode aussi bien aux mijotés qu'aux potages ou aux grillades ; c'est un ingrédient précieux. … En revanche, l'associer aux herbes aromatiques me semble délicat. Ici aussi, comme vous l'avez conseillé, nous l'associons au myamuu et à la racine de ker, et nous évitons les herbes. »
« En effet. Moi non plus, je n'ai pas encore tranché pour les herbes. »
« C'est vrai. Puisqu'on peut servir les plats aux herbes et ceux au miso séparément, il n'y a pas de problème immédiat… mais Valcas-dono, lui, trouvera sans doute vite l'alliance subtile du miso et des herbes. »
En disant cela, il jeta un œil vers le plan de travail lointain où travaillait Valcas.
Ses yeux brillaient d'un mélange d'admiration et d'envie.
« Alors, je ne vous retiens pas plus longtemps. Si vous manquez d'ustensiles, n'hésitez pas. »
« Oui, merci. »
Se faire adresser la parole par un cuisinier de la ville-château, sans même connaître son nom, était une expérience rafraîchissante.
Et recevoir un tel respect malgré ma position, c'était plus que gratifiant.
Le temps passa encore, et alors que la fin des plats semblait proche, on vint nous annoncer un visiteur à la porte.
Avec , je m'y rendis. Devant la porte, à côté de Rudo=Ruu qui assurait la garde, se tenait une femme shim revêtue d'une mante à capuche ornée de superbes broderies. Inutile de dire qu'il s'agissait de l'astrologue Alishuna.
« Asta, cela fait longtemps. Pardon de déranger au milieu de l'effervescence. »
« Pas du tout. Que puis-je pour vous ? »
« Oui. Asta, j'ai à vous parler. »
C'était évident, puisqu'elle était venue pour ça. J'attendis la suite, et Alishuna posa sur ses yeux noirs comme un lac nocturne.
« … Asta seul, parler, possible ? »
« Cela signifie-t-il que tu veux m'écarter ? »
haussa instantanément le sourcil, l'air menaçant. Une chatte sauvage face à un chat siamois élégant.
« Oui. Si possible, je le souhaiterais. »
« Je ne comprends pas pourquoi tu voudrais m'écarter. S'il n'y a rien de louche, ce genre de manœuvre est inutile. »
« … Des zones d'ombre, il y en a, un peu. »
Sentant le regard d' devenir dangereusement aigu, je m'empressai d'intervenir.
« Je ne sais pas de quoi il s'agit, mais est mon chef de famille. Nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre ; l'écarter n'aurait aucun sens. »
« … Alors, Asta et chef de famille, tous les deux, parler, possible ? »
Rudo=Ruu discutait gaiement avec un jeune garde. Nous nous écartâmes tout de même de quelques mètres pour créer un espace confidentiel.
« Bientôt, un diplomate de la capitale arrive. Je dois me dépêcher. »
« Ce diplomate est-il au cœur de votre visite ? »
« Oui. Le roi de Seruva, déteste les astrologues. Le diplomate est le mandataire du roi. Je me méfie. »
C'est une rumeur entendue lors de la venue de Dreg. Les astrologues sont mal vus du roi de Seruva.
« L'"affaire du retournement d'Amushorn", vous vous souvenez ? »
« L'"affaire du retournement d'Amushorn", vous voulez dire… »
« Le marquis de Genos, par hasard, faisait un exercice militaire. Grâce à cela, les dégâts à Genos, minimisés. … Moi, sans rapport. »
Alishuna avait sans doute prédit le grand tremblement de terre par son art. Sur son conseil, Marstein avait déployé ses gardes sous couvert d'exercice.
Mais l'affaire doit rester secrète. La raison, Alishuna vient de la donner : suivre les paroles d'un astrologue suspect expose à la colère du roi.
« Ah, je vois. Vous êtes venue confirmer que vous n'y êtes pour rien ? »
« Oui. Moi, sans rapport. »
« Bien sûr, je l'ai bien compris. Et je ne pense pas que ce sujet soit évoqué entre nous et les gens de la capitale. »
« Oui. Asta, je fais confiance. Mais quand même, confirmation, je voulais faire. »
Sur ce, , qui écoutait d'un air bougon, s'approcha du visage d'Alishuna.
« En d'autres termes, les "zones d'ombre" concernent les gens de la capitale. Évite les paroles équivoques. »
« Oui. Si malentendu, il y a eu, je m'excuse. »
Alishuna soutint le regard d' sans ciller.
« Pas de secrets, alors vous, cette conversation, vous l'avez entendue ? »
« Évidemment. Tu as même donné un talisman de protection à Asta, non ? Je t'en suis reconnaissant. »
« C'est vrai. » En répondant, Alishuna reporta son regard sur moi.
Pas un regard accusateur. Mais être dévisagé par ce siamois impassible mettait mal à l'aise.
« … Moi, sans rapport. »
« Oui, pas la peine de répéter. D'ailleurs, nos échanges n'ont été confiés qu'à . »
« … Vous deux, lien fort, lié. »
rougit légèrement et grogna « Hé » en s'approchant d'Alishuna.
Celle-ci, statue de cristal noir, se contenta de pivoter la tête.
« Moi, famille, pas avoir. Donc, enviable, pensé. Autre intention, pas. »
« … Peu importe, mais cette histoire, la gamine Dial la connaissait aussi, non ? Si tu veux imposer le silence, il y a d'autres endroits où aller, non ? »
« Cela, le marquis de Genos, s'en charge. Mais, Asta à qui j'ai parlé, moi-même. Donc, moi, venir, nécessaire. »
« … Rappelle-moi, tu as donné d'autres talismans à d'autres qu'Asta ? »
« Non. Asta seulement. »
se tourna vers moi, me fixant d'un regard lourd.
Alishuna, entraînée, fit de même.
Sous le double regard de la chatte sauvage et du siamois, ma gêne redoubla.
« B-Bref, on ne répandra pas ce genre de propos. Alishuna a dit dès le début qu'elle n'y était pour rien. Nous considérons le mensonge comme un péché, mais puisque Alishuna elle-même l'affirme, il n'y a pas lieu de suspecter un mensonge. »
« … Oui. Je vous en prie. »
Alishuna s'inclina profondément et s'éloigna le long du couloir.
Il ne restait que mon adorable chef de famille aux yeux de chatte sauvage. Ses prunées bleues continuaient de me scruter.
« … Tu as le pouvoir de mouvoir les gens. Tout comme Tia et Yun=Sudra l'autre jour, cette Alishuna a fini par agir pour toi. »
« Euh, ouais. C'est une chance. »
« Absolument. »
Alors pourquoi les yeux d' brillent-ils d'une telle humidité ?
Avant que je ne trouve la réponse, la porte derrière moi s'ouvrit et la voix de Reyna=Ruu parvint.
« Heu, Asta. Il est bientôt temps de passer à la finition, non ? »
« Ouais, j'arrive ! Bon, retour aux fourneaux ! »
« Attends. » Elle m'agrippa par le col.
Le visage d' fondit sur le mien jusqu'à presque heurter mon front.
« … Tout à l'heure, c'est moi qui ai été étroite d'esprit. Pardonne mon attitude puérile. »
« Euh, ah, c'est ça ? »
« Oui. Comme je n'ai guère de contact avec elle, je me suis laissé perturber. »
Elle dit cela en esquissant un sourire du coin des yeux.
Le sourire habituel, charmeur, d'.
« Mais elle se soucie de toi, ça ne change pas. La prochaine fois, je m'excuserai de mon impolitesse d'aujourd'hui. … Allez, va faire ton travail. »
« Ouais, compris. »
est peut-être un peu instable émotionnellement depuis l'avant-veille — depuis la rencontre avec Fermes.
Mais l' qui se braque face aux autres femmes et celle qui claque sa franchise sont toutes deux typiquement elle. Seule sa volatilité me laisse perplexe.
(Si on arrive à tisser un vrai lien avec Fermes, sera rassurée, non ?)
Puisse ce banquet y contribuer.
Je rendis son sourire à l' toute proche et retournai à ma tâche.