Deux jours après le banquet qui avait réuni les gens du bâtiment, nous étions le 4e jour de la Lune Blanche.
Entrecoupé d'un jour de repos, ce jour-là encore nous nous activions pour la préparation du stand.
À compter d'aujourd'hui, une nouvelle rotation entrait en vigueur pour les tours de service au stand. Elle avait été remaniée parce que Tour=Din avait lancé sa propre activité de pâtisserie.
L'apprentie Marfila=Nahum fut également reconnue comme employée à part entière et intégra dès à présent cette rotation. Les huit gardiens du feu, chacun associé à leur clan respectif, travailleraient un jour sur deux. Pour cette première historique, les binômes étaient Lilí=Lavitz et Marfila=Nahum, ainsi que Ratz et Mime, toutes des femmes.
« Toutefois, avec ce système, ce sont toujours les mêmes visages qui se retrouvent ensemble. Je pensais donc changer les binômes à la fin de chaque période de cinq jours ouvrés. Au cycle suivant, ce seraient les gens des clans Lavitz et Ratz qui travailleraient aux côtés de l'un ou l'autre des clans Gaz ou Beimu. »
Tandis que j'expliquais cela en travaillant, Lilí=Lavitz réagit par un « Je vois. »
« Mais dans ce cas, il y aura des jours où la seule personne venue du nord lointain sera la représentante du clan Mime. Il y en a déjà eu quantité par le passé, ceci dit… »
« Oui. Pour ces jours-là, je pensais demander à quelques femmes du clan Mime de venir aider ne serait-ce qu'à la préparation. Cela donnera aussi du travail aux totos pour le transport. »
Après cette réponse, je jetai un coup d'œil à Lilí=Lavitz.
« Sinon, nous pourrions aussi demander du renfort au clan Lavitz… Qu'en pense Day=Lavitz, de son côté ? »
« Le chef de famille préfère encore observer un moment. De toute façon, tant que les gens du clan Lavitz ne maîtrisent pas la manipulation de ces nouveaux ingrédients, ils ne pourront guère vous être utiles, . »
« Pourtant, Marfila=Nahum est devenue une force opérationnelle en une dizaine de jours à peine. Tout le monde commence comme débutant, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. »
« Les gens du clan Lavitz sont en train d'apprendre le métier de la vente de viande à la ville-relais. Tant que ce n'est pas bien en place, il leur sera difficile de libérer du monde. »
En souriant comme une statue de Jizô, Lilí=Lavitz dit cela.
« Quoi qu'il en soit, nous attendrons le jour où le clan Lavitz saura manipuler lui-même ces nouveaux ingrédients. Le chef de famille estimera peut-être alors qu'il doit venir recevoir l'enseignement à la maison Fa. »
« C'est noté. Le moment venu, nous comptons sur vous. »
Inutile d'insister davantage, je mis fin à ma démarche de recrutement.
Lors du récent banquet, et moi avions multiplié les échanges avec Day=Lavitz et les siens pour tenter de resserrer les liens, mais pour l'instant aucun progrès notable. Quand nous avions demandé leur avis sur la cuisine, ils nous l'avaient balayé d'un revers de main : « Puisque vous y avez mis tout ce cuivre, c'est normal que ce soit bon. »
(Bon, il n'y a qu'à avancer pas à pas. Rien que d'avoir plus d'occasions de parler, c'est déjà un grand pas.)
À nos côtés, Marfila=Nahum hachait la viande de giba avec une concentration absolue. C'était son premier jour officiel après la période d'essai, et son travail semblait porté par une ardeur redoublée.
Les jours s'écoulaient paisibles, et pourtant chaque jour apportait son lot de changements. Balan et les siens avaient quitté Genos, Marfila=Nahum était devenue employée à part entière, et le stand de la maison Fa démarrait véritablement sous sa nouvelle organisation. Si paisibles fussent-ils, pas deux jours ne se ressemblaient. En ce 4e jour de la Lune Blanche, ce sentiment ne faisait que s'approfondir en moi.
Et c'est une nouvelle visite qui vint annoncer un changement supplémentaire.
Les femmes des clans Lavitz et Nahum, ayant accompli leur travail au marché de la viande, vinrent à la maison Fa.
« Excusez-nous. Nous sommes venues vous informer que le travail s'est achevé sans encombre. »
Guidées par , toutes deux s'inclinèrent profondément dans la hutte du kamado.
C'était aujourd'hui le premier jour de marché depuis le début de la Lune Blanche. Les femmes des clans Fou et Ran, qui avaient pris la relève, attendaient en souriant à leurs côtés.
« Nous aussi on a assisté à tout, et on peut vous dire qu'il n'y a plus aucun souci. Notre premier jour à nous, c'était une catastrophe, comparé à ça ! »
« Ce n'est pas vrai. C'est grâce à vous qui avez porté la charge du début que la procédure a pu être solidement établie. »
« Si le dit, nous aussi on est fières. Zwei=Rutim n'a fait que nous gronder du début à la fin, lui. »
En disant cela, les femmes de Fou et Ran arboraient un air satisfait. Elles venaient de mener à bien la lourde tâche commencée à la fin de la Lune Jaune. Même si la durée avait été plus courte que prévu, leur rôle avait été majeur.
« Du coup, c'est officiel : le travail du marché passe aux clans Sauti et Lavitz ? »
« Ouais. Aujourd'hui même, les chasseurs de garde étaient des leurs. »
Comme pour répondre à sa voix, une nouvelle silhouette apparut à l'entrée.
Par-dessus la tête des femmes, un visage long et anguleux se montra. Marfila=Nahum poussa un « Ni, frère » surpris.
« Ah, c'est vrai. Le garde, c'était mon frère. Bo, bon travail. »
Un homme mince, rappelant une statue de l'île de Pâques, acquiesça lentement. C'était l'aîné du clan principal Nahum, qu'on avait croisé au dernier banquet.
Son visage marquant, ses boucles dorées et ses yeux bleu clair laissaient une forte impression. Hormis la grande taille, la silhouette fine et la couleur des cheveux, il ne ressemblait guère à Marfila=Nahum.
« Mo, moi aussi je travaille sérieusement. Di, dites-le à papa et aux autres. »
Même face à son propre frère, Marfila=Nahum restait toute tremblotante. Après un second hochement de tête, l'aîné des Nahum se retira sans un mot.
Au banquet déjà, j'avais passé pas mal de temps près de lui, mais je n'avais encore jamais entendu sa voix. Ce n'était pas qu'il haïsse la maison Fa, dit-on : il est simplement d'une taciturnité extrême.
« Alors nous prenons congé. Tout le cuivre a été confié au chef de la maison Fa. »
« Oui, merci pour votre peine. Continuez comme ça. »
Les femmes du clan Lavitz partirent, mais celles de Fou et Ran restèrent.
« , voilà le clan Fou soulagé d'un gros travail. Comme prévu, le banquet aura lieu le 8e jour de la Lune Blanche. »
« Ah, le banquet pour le mariage de Ran et Sudra. Félicitations. »
« Ouais, merci… Yun=Sudra, du coup, tu pourras prévenir Yumi à la ville-relais ? »
« Oui, compris. Elle s'en réjouira, j'en suis sûre. »
Le banquet de noces, reporté maintes fois depuis la fête des moissons, allait enfin avoir lieu. Cette fois, c'était une femme du clan Ran qui entrait chez les Sudra, et ultérieurement une femme des Sudra entrerait chez les Fou.
« Ma, mais encore des gens de la ville invités à un banquet ? Ce… cette Yumi, va-t-elle vraiment entrer chez les Ran ? »
Une fois les femmes de Fou et Ran parties, Marfila=Nahum posa la question.
Je penchai la tête : « Comment savoir. »
« Pour l'instant, ce n'est qu'une possibilité. Mais si elle se concrétise, il faut bien connaître Yumi, d'où l'invitation au banquet. »
« C'est… c'est vrai. En songeant à Shimiral, venue de l'Est et devenue gente de Moribe, ce n'est peut-être pas si surprenant… mais mon cœur bat tout de même la chamade. »
« Ahaha. Moi, je ne suis même pas né sur ce continent. »
À ma réponse, Marfila=Nahum acquiesça vivement.
« C'est… c'est vrai. Mais moi, je n'arrive plus à imaginer le Moribe sans . Je veux de tout cœur bénir le fait qu' soit devenue des nôtres. »
« C'est mon tour de le dire. Merci à tous de m'avoir accueilli, moi l'inconnue, comme une sœur. »
« O, oui. a apporté tant de choses au Moribe. Rien qu'à repenser aux plats du banquet, j'en suis toute chose. »
La nuit du banquet, pendant qu' et moi discutions avec Day=Lavitz, Marfila=Nahum n'avait cessé de verser des larmes en mangeant les plats de fête. Ces mets, préparés sans épargner temps ni cuivre, l'avaient profondément marquée.
« Mo, moi aussi je veux de mes faibles forces faire des plats aussi merveilleux. Ca, causer sûrement bien des tracas à … ma, mais ne m'abandonnez pas, continuez à m'enseigner. »
« Oui. Moi aussi j'ai hâte de voir quels plats tu vas créer. Comptons l'un sur l'autre. »
Tandis que nous échangions ces mots, la préparation s'acheva.
Une fois tout chargé sur la charrette, cap sur la ville-relais.
Nous retrouvâmes les gens du clan Ruu et filâmes d'abord au « Kimusu no Shippo-tei ». Yun=Sudra y remplissait aussi sa mission.
« Teria=Masu, le banquet du clan Fou est fixé au 8e jour de la Lune Blanche. Je préviendrai Yumi aujourd'hui, mais Teria=Masu, ça vous va ? »
« Ah, oui. Le banquet a enfin lieu. Être conviée moi aussi, c'est un vrai bonheur. »
De toute façon, Yumi ne serait pas à l'aise seule, donc un accompagnateur était autorisé. Teria=Masu souriait, ravie, tandis que Rebi à côté faisait une petite moue boudeuse.
« Dis, Teria=Masu, tu vas encore emprunter une tenue de banquet à Yumi ? »
« Hein ? Non, je n'ai pas cette intention… Mais sans tenue de banquet, ce ne serait pas impoli ? »
Teria=Masu se retourna, affolée. Yun=Sudra pencha la tête, mignonne.
« C'est un banquet de noces. Les femmes non mariées portent la tenue de cérémonie, c'est l'usage… Mais Teria=Masu est une invitée de la ville, et n'envisage pas d'entrer au Moribe. Je ne pense pas qu'elle doive la porter de force. »
« C'est… c'est vrai. Si ce n'est pas impoli, je viendrai comme ça. »
« Compris. Je confirmerai quand même auprès du chef du clan Fou. »
Rebi souffla, soulagé.
« J'avais peur que Teria=Masu ne se mette aussi à vouloir entrer au Moribe. Yumi en tenue de cérémonie, c'était déjà assez… Teria=Masu dedans, elle n'avait rien à envier aux femmes du Moribe côté séduction. »
« Ce n'est pas vrai ! On me prend toujours pour plus jeune que mon âge… »
« Si, si, c'est la vérité. Hein, ? »
« Euh, bon… Les gens du Moribe ont l'interdiction de complimenter l'apparence du sexe opposé, donc je m'abstiendrai. »
« Ça veut dire que tu ne peux que la complimenter. C'est normal, ça. »
Rebi acquiesça avec un air entendu.
« Bref, Teria=Masu, ne te mets pas toi aussi à vouloir entrer au Moribe derrière Yumi ? Si ça arrivait… »
« Si… si ça arrivait ? »
« … Mirano=Masu perdrait sa précieuse fille héritière et serait bien embêtée. »
Teria=Masu, qui rougissait, fit « ma » et se détourna.
« C'est bon. Ça suffit. »
« Qu… quoi ? J'ai dit un truc bizarre ? »
« Ça suffit, vous dis-je. Donnez les stands à et aux siens. La clé de l'entrepôt, vous l'avez déposée tout à l'heure, non ? »
Sur ces mots, Teria=Masu se retira vers la cuisine.
Rebi, les lèvres pincées, se gratta la tête : « Pourquoi elle s'énerve tout d'un coup ? »
(Hmm. Rebi ne s'est vraiment pas rendu compte des sentiments de Teria=Masu ?)
Ou bien se croit-il vraiment indigne d'elle ? De mon côté, c'est un point d'inquiétude.
(Mais bon, là-dessus je ne peux que veiller en silence.)
Rebi est en train de se reconstruire dans le nouvel environnement du « Kimusu no Shippo-tei ». S'il parvient à gommer son complexe d'enfant des bas-quartiers, une voie s'ouvrira peut-être.
« Au fait, Reito n'est pas là aujourd'hui ? »
Alors que nous allions vers l'entrepôt arrière, je demandai.
« Ah, ceux-là font la navette entre la ville-relais et la ville-château. Ils dorment à l'auberge un jour sur deux. Hier, ils disaient avoir un dîner avec le seigneur. »
« C'est vrai. Kamyua avait déjà des liens profonds avec le seigneur. »
« Un type aussi distrait, c'est pas croyable. Mais tenir sur son seul bras d'épée, c'est costaud. Moi qui n'ai aucun talent, je ne pourrais jamais faire ça. »
Rebi rit sans arrière-pensée.
« Mais grâce aux gens de la maison Masu, même un gars comme moi n'a plus à s'inquiéter du lendemain, il mange bien et dort au chaud. Bien sûr, je suis à fond reconnaissant envers qui m'a mis en contact avec eux. »
« Si on dit ça, c'est grâce à Rebi et Yumi qui m'ont acceptée. Merci au dieu de l'Ouest. »
« Hmph. Faut ptêtre que je prie un peu… Bon, attendez deux secondes. »
Rebi déverrouilla l'entrepôt et sortit les sept stands un par un. Nous les reprîmes et gagnâmes la zone des étals.
La ville-relais bouillonnait comme d'habitude. Hors fête de la Résurrection ou saison des pluies, pas de grands bouleversements, mais les voyageurs et colporteurs se renouvelant sans cesse, chaque jour restait différent. Parmi les gens de loin, nombreux étaient ceux qui découvraient la cuisine au giba pour la première fois.
Une fois la pointe du matin passée, Yumi arriva avec Luia et d'autres amies.
Yun=Sudra, qui tenait le stand de « giba-man » avec Marfila=Nahum, lui tendit les produits tout en lui glissant l'info sur le banquet.
« Yumi. Le banquet des clans Fou et Sudra aura lieu le 8e jour de la Lune Blanche. Je viens de le dire à Teria=Masu, mais Yumi, ça te va ? »
Le visage gai de Yumi devint soudain grave.
« Ah, c'est enfin décidé… Ouais, j'ai laissé la journée libre. Je ferai attention de pas vous ennuyer, comptez sur moi. »
« Oui, c'est nous qui vous prions. Mais nous voulons juste approfondir nos liens et mieux nous connaître, alors ne vous prenez pas trop la tête. »
« Ouais, ça me fait vraiment plaisir d'entendre ça. Du coup, moi aussi… »
Et là, Luia coupa court.
« Hé, on y va pas ? Tout le monde râle que la bouffe va refroidir. »
Seules Teria=Masu et Rebi connaissent l'histoire entre Yumi et Jou=Ran. Yumi, un peu paniquée, brandit ses deux « giba-man ».
« Ah, j'arrive. Alors Yun=Sudra, à une prochaine. »
« Ah, oui. Bonne dégustation. »
Poussée dans le dos par Luia, Yumi fila vers la salle en plein air. Yun=Sudra la regarda partir, la tête penchée.
« Yumi, qu'est-ce qu'elle a ? Je m'attendais à ce qu'elle saute de joie… Elle avait l'air préoccupée. »
« Ben, elle doit être tendue. Pour Yumi, c'est comme si tout le clan Fou allait juger si elle est digne d'entrer au Moribe. »
« C'est vrai. Avant, personne n'aurait même souhaité entrer au Moribe. C'est étrange. »
Juste au moment où Yun=Sudra disait cela, un groupe bruyant déboula.
« Yo, ! Ça sent encore bon aujourd'hui ! C'est quoi ce plat ? »
« Ah, bonjour. C'est un nouveau plat : "gyoza grillés au giba". Les gyoza qu'on a servis avant, mais cuits à la plancha. »
C'étaient les gens du bâtiment restés à Genos.
Hormis les sept rentrés au pays, quelques-uns étaient partis ailleurs. Ils étaient une dizaine ici. L'un d'eux brilla : « Ho ? »
« Déjà sorti ce plat en stand ? Mais le goût doit bien changer entre bouilli et grillé, non ? »
« Oui. On a mis plus de myamuu et de feuilles de pepe que pour les gyoza à l'eau. Et on les trempe dans cette sauce. »
La sauce : base d'huile de tau, vinaigre de mamilia blanc et huile de hoboï. Les gyoza eux-mêmes étaient gros, pour la tenue en bouche.
« Prix : 1 cuivre rouge pour 3, 2 cuivres rouges pour 6. Essayez si vous voulez. »
« Bien sûr ! Je commence par 3. »
« Moi 6 ! Les plats du jour, on sait jamais quand on les reverra. »
La moitié du groupe commanda 6. Le stock préparé ne suffirait pas, je dus en cuire une fournée de plus.
« Un instant, je les fais cuire tout de suite. »
Ce stand, même montage qu'à l'époque des pâtes, gérait deux foyers simultanés. L'un pour maintenir au chaud sur plaque, l'autre pour la cuisson à la poêle.
Je rangeai les gyoza serrés dans la poêle, feu moyen jusqu'à coloration. Puis j'ajoutai de l'eau de la bouteille pour les cuire à la vapeur.
Pendant ce temps, Lilí=Lavitz dressait les gyoza préparés sur des assiettes en bois pour les clients qui attendaient. En regardant les collègues partir joyeusement vers la salle en plein air, l'un d'eux fit « tch » de la langue.
« Laisser les potes affamés derrière, c'est pas loyal. Mais le frais fait, c'est sûr que c'est meilleur ! »
« Ahaha, c'est bien possible. »
Le départ de Balan et des siens me peine, mais les verblieben continuent de venir au stand, et ça me soutient.
« Vous restez encore un moment à Genos pour le travail ? »
« Ouais. À cause de notre spectaculaire changement de camp le mois dernier, on a plein de petits chantiers qui rentrent. Ceux qui sont partis doivent regretter de pas avoir bouclé leurs autres chantiers avant de quitter Genos. »
Les partis sont allés prêter main-forte à d'autres compagnies de bâtiment ailleurs. Eux vont de ville en ville, ouvriers itinérants.
Ceux restés ici, une dizaine, forment un noyau fixe qui agit toujours ensemble. Ils possèdent l'un des chars utilisés pour la venue au Moribe.
Eux aussi sont itinérants, mais dix personnes, c'est une sacrée force. Une compagnie du Sud avec ce nombre, cette mobilité et cette technique est très demandée, dit-on, on leur propose du travail un peu partout à Seruva.
« Nous aussi, on rentre au pays une ou deux fois par an. Faut bien fêter la fête de la Résurrection en famille, sinon on devient de vrais vagabonds. »
« Ouais. Une ou deux fois, la femme qui gueule et les gamins affamés, c'est mignon. Si on reste tout le temps à la maison, ça finit en bain de sang. »
Propos物騡, mais c'est sûrement de l'humour jagarois. Tous rient, mais leurs yeux ont une lueur de nostalgie.
« Ceci dit, on aimerait bien fêter la Résurrection ici à Genos. et les siens doivent faire un chiffre d'affaires fou, non ? »
« Effectivement. La salle en plein air a ouvert juste à la fête de la Résurrection. Faute de places, on a dû poser des nattes au sol… Ah, et on a aussi servi du giba rôti entier. »
« Du giba rôti entier ! Ça, je veux voir ! »
« J'aurais voulu en servir au dernier banquet, mais il faut un petit giba sinon la cuisson est trop longue. Si la saison de chasse ne coïncide pas, c'est impossible. »
Tandis que nous discutions gaiement, l'eau de la poêle s'était évaporée.
J'ouvris le couvercle, pris soin de ne pas déchirer la peau, et les transférai sur la plaque de maintien au chaud. Lilí=Lavitz enchaîna le dressage avec une belle aisance.
(Pour une première, elle gère sans la moindre hésitation. Lilí=Lavitz a vraiment progressé.)
Elle remit les assiettes contre les cuivres. Les gens du bâtiment arboraient tous un large sourire satisfait.
« Ça a l'air bon ! Bon, on y va. L'heure de pointe arrive, on vous donnera nos impressions demain. »
« Merci beaucoup. Bonne dégustation. »
À peine la pointe du matin finie, c'était déjà l'heure de pointe du zénith. La clientèle reprenait déjà, j'enchaînai une nouvelle fournée.
Un moment trépidant mais paisible.
Cette paix fut brisée quand les gens du bâtiment furent partis, en plein cœur de la pointe du zénith.
« Hé ! Vous autres, c'est quoi vos intentions !? »
En écartant la file, une grande silhouette s'approcha en hurlant. C'était Samusu, le patron du « Nishi-kaze-tei » (Auberge Vent d'Ouest).
« Sa, Samusu ? Qu'est-ce qui se passe ? »
« Qu'est-ce qui se passe ?! Vous avez séduit notre fille… Dès le début, c'était votre but en vous approchant de notre auberge !? »
Samusu, le visage écarlate, était furieux.
C'est un ancien homme de main, une tronche de dur. Les clients dans la file fronçaient les sourcils en le tenant à distance.
« … C'est l'affaire Yumi et Jou=Ran ? Moi, du clan Jou=Ran, j'écouterai les explications. »
Pendant que je restais coi, Yun=Sudra prit la parole.
Les yeux brûlants de Samusu la transpercèrent.
« Ouais, expliquez-moi ! Emporter ma fille unique au Moribe, c'est quoi cette idée !? »
« Excusez-moi, je vais tout de suite vous rejoindre. Calmez-vous, sinon on va appeler la garde. »
« La garde, je m'en fous ! Tu crois que je vais trembler devant ça ?! »
Alors une nouvelle silhouette fondit comme le vent et, sur son élan, claqua un coup sur l'arrière du crâne de Samusu.
« Ce vieux con ! Arrête de t'emballer ! Hurler comme ça en pleine rue, c'est quoi l'idée ! »
Naturellement, c'était Yumi, disparue une demi-heure plus tôt.
Samusu se retourna et hurla encore plus fort.
« C'est de ta faute si je crie ! Au départ, c'est toi qui as tout foutu en l'air ! »
« Alors engueule-moi, moi ! Embête pas les gens du Moribe ! »
« Ça marche pas ! Eux aussi, je leur ferai rendre gorge ! »
« Je vous en prie ! Restez calmes, je vous en supplie ! »
La voix de Yun=Sudra se mêla au vacarme, redoublant le tumulte.
Ainsi, avant le banquet du clan Fou, nous dûmes nous employer à établir une compréhension mutuelle avec les gens du « Nishi-kaze-tei ».