Le temps passa, et nous fûmes le 18 du mois de la Lune verte.
En cet après-midi, nous nous dirigions vers la ville-château.
La raison : tenir une rencontre avec les nobles de Genos et les auditeurs de la capitale.
C'est le peuple de la lisière de forêt qui avait proposé cette rencontre. Nous avions tenu conseil deux nuits de suite, les 15 et 16 de la Lune verte, et réussi à trancher sur la voie à suivre.
Convoquée sur l'initiative de Gazlan=Rutim, cette assemblée s'enlisa dans maints débats. Pourtant, nous parvînmes à une conclusion en deux nuits, grâce sans doute à la détermination du peuple de la lisière. Cette décision fut immédiatement transmise à tous les clans et au marquis Marstein de Genos, menant à la situation d'aujourd'hui.
« Pensez-vous vraiment que ça va tout régler ? Moi, j'pige toujours pas bien. »
C'est Rud=Ruu, notre garde, qui marmonna ainsi dans la charrette à totos où nous avions pris place à la porte de la ville. Il nous accompagnait aujourd'hui pour escorter les gardiens du feu qui ne participent pas à la rencontre.
Nous avions emmené ces gardiens du feu parce que nous comptions organiser un banquet après la réunion.
Cependant, si la proposition du peuple de la lisière était rejetée, les auditeurs de la capitale boycotteraient sans doute l'événement. Marstein avait alors précisé qu'il souhaitait tout de même que l'on cuisine pour les nobles de Genos.
« L'autre fois, y'avait des gens qui ont refusé de manger du giba. Est-ce que la cuisine d'aujourd'hui leur plaira, je me demande. »
À côté de Rud=Ruu qui tirait la gueule, Rimi=Ruu souriait béatement. Depuis que les chefs de clan avaient tranché, elle avait l'air complètement sereine.
En réalité, il y a une chance sur deux pour que les véritables sentiments du peuple de la lisière soient compris.
Mais Marstein a déjà dit qu'il accepterait toutes les propositions. La question est de savoir si cela suffira à convaincre les auditeurs.
Quoi qu'il en soit, nous avons choisi notre chemin.
Nous avons cherché la meilleure issue possible dans la situation actuelle. S'il existe une voie plus constructive, c'est aux auditeurs de la proposer.
« … Euh, est-ce que c'est vraiment 괜찮가 pour que des gens comme nous gèrent le feu ? »
Les deux femmes assises à mes côtés me posèrent la question avec inquiétude.
C'étaient Matua et Rats.
Aujourd'hui, elles faisaient leurs débuts à la ville-château comme aides des gardiens du feu.
« Oui, c'est nous qui vous l'avons demandé, alors pas de souci. »
« Mais quand même, on se sent pas à la hauteur. Comparées à Tour=Din ou Yun=Sudra, on est encore bien novices… »
« Je vous dis que ça va. J'ai vu votre efficacité au stand et dans la préparation. C'est pour ça que je vous ai choisies, alors faites votre travail la tête haute. »
Sur ces mots, Matua finit par sourire et répondre « Oui ».
Ses yeux brillaient d'une fierté évidente.
C'est sur le conseil de la mère de Mia=Rei=Ruu que je les avais sélectionnées. Elle m'avait dit qu'en de telles occasions, seuls les parents des Ruu étaient conviés, et qu'il fallait donner leur chance aux membres des petits clans.
Bien sûr, les membres expérimentés sont tous présents aujourd'hui : Reyna=Ruu, Sheila=Ruu, Rimi=Ruu, Tour=Din, Yun=Sudra, auxquelles s'ajoutent ces deux-là.
Aujourd'hui, aucun cuisinier de la ville-château n'est convié ; ce sont les gens de la lisière qui cuisinent seuls. Et comme le nombre de participants à la réunion est conséquent, on a jugé nécessaire d'avoir autant de gardiens du feu.
Les chasseurs qui les escortent sont au nombre de quatre : Rud=Ruu, Darum=Ruu, Chim=Sudra et Jo=Ran. Chim=Sudra et Jo=Ran ont été choisis pour la même raison que les gardiens du feu. Les autres chasseurs des Sudra combleront le vide laissé par Jo=Ran en travaillant sur les terrains de chasse des Ran.
Jo=Ran a des antécédents houleux avec moi, et Yun=Sudra, mais sa faute a été pardonnée et ses qualités de chasseur sont indéniables, d'où sa sélection. Pour Badu=Fou, c'est un honneur venu des Ruu, aussi l'a-t-il confié à ces deux chasseurs qui ont obtenu le titre de héros parmi les petits clans. Ni moi ni n'avons rien à redire à cette décision.
Ainsi, la délégation de la lisière compte 19 personnes : les trois chefs de clan, Gazlan=Rutim, Badu=Fou, le chef de famille de Beimu, moi et . Nous sommes répartis dans deux charrettes à deux totos pouvant accueillir confortablement dix personnes chacune. Bien que le stand soit fermé par hasard ce jour-là, tous les chasseurs ont confié la chasse au giba à leurs parents pour se consacrer à cette décisive confrontation.
« Je me demande comment ça va tourner, au juste. »
Quand je le murmurai, se tourna vers moi avec un « Hum ? » intrigué.
« Nous avons fixé notre cap, donc rien à craindre. Il ne reste qu'à voir comment les nobles de la capitale l'accueilleront. »
« Ouais. C'est justement ça qui m'inquiète. »
« S'inquiéter ne change rien au résultat. Tout suit la volonté de la forêt. »
Elle esquissa un sourire du regard.
« En tout cas, les paroles d' et de Gazlan=Rutim m'ont profondément touchée. Il en va de même pour les chefs de clan. Alors, pas de souci. »
Le doux regard d' m'apporta un réconfort inespéré.
Et la charrette s'immobilisa enfin.
« Nous sommes arrivés. Prenez garde en descendant. »
Sur l'injonction du fonctionnaire militaire de Genos, nous descendîmes devant l'ancien manoir des Turan, devenu maison d'hôtes officielle.
Puisque le banquet était prévu dans la foulée, la réunion se tenait en ce lieu.
Les sept gardiens du feu et les quatre gardes furent guidés vers les bains. Ils gagneraient ensuite la cuisine pour commencer les préparatifs. Mon retour vers eux dépendrait de l'issue de la réunion.
Les participants à la réunion montèrent l'escalier sous la conduite du fonctionnaire. On nous mena dans la grande salle à manger où nous avions rencontré les auditeurs la première fois.
Aujourd'hui, une immense table trônait au centre de la pièce. Après avoir remis nos sabres à l'entrée, nous prîmes place aux sièges désignés par le fonctionnaire.
Aujourd'hui, n'est pas là comme garde, mais comme participante.
De plus, comme ma propre situation pouvait être remise en cause, c'est elle qui avait souhaité y assister.
Par ailleurs, les chefs de clan n'ont pas tenu à poster de gardes devant la porte.
D'après ce qu'on dit, même lors des réunions habituelles, les chefs de clan ne s'entourent pas de gardes personnels. Même s'ils remettent leurs sabres, avec autant de chasseurs réunis, ils estiment sans doute qu'une protection est superflue.
(De toute façon, pas de risque d'échauffourée aujourd'hui. Nous avons choisi une issue sans sabre.)
Tandis que je pensais cela, le son d'une cloche parvint de loin.
L'heure convenue, le troisième koku descendant, était venue.
Comme attendus, les rideaux du fond de la salle s'écartèrent.
D'abord, vingt soldats entrèrent et se rangèrent le long des murs latéraux.
Puis apparurent les nobles de Genos.
Au nombre de sept : le marquis Marstein de Genos, le médiateur Melfried, son adjoint Porarth, le comte Paudo de Doreimu, le comte Ruidoros de Sutarasu… suivis de la comtesse Rifureia de Turan et de son tuteur Torusuto.
Cela faisait longtemps que je ne voyais Rifureia.
Toujours aussi belle, comme une poupée de porcelaine. Son visage blanc et pincé semblait mûrir à chaque rencontre.
Derrière eux entrèrent les auditeurs de la capitale.
Doreg, Taruon, et le milliaire Ruido.
Aujourd'hui, Ruido ne portait pas d'armure mais la même tenue que lors du banquet précédent, et il s'assit correctement.
« Tous sont réunis, semble-t-il. Permettez-moi tout d'abord de vous remercier d'avoir répondu à cette convocation impromptue. »
Marstein sourit paisiblement en ouvrant la séance.
C'est le peuple de la lisière qui a demandé cette rencontre, mais c'est Marstein qui l'a acceptée et a rassemblé tous ces acteurs.
« Aujourd'hui, nous tenons cette assemblée sur proposition du peuple de la lisière. Le but est de dissiper les malentendus et rancœurs nés ces derniers jours, pour trouver le juste chemin. N'est-ce pas, chefs de clan de la lisière ? »
« Oui. » répondit Dari=Sauti.
« Les troubles des 13 et 14 de la Lune verte ont menacé la paix de Genos. Nous souhaitons y mettre un terme de tout notre pouvoir. »
Doreg faisait la moue, Taruon arborait un sourire énigmatique, tous deux écoutaient.
L'atmosphère trouble qui règne aujourd'hui à Genos a pour déclencheur leurs propres ordres. C'est sans doute ce poids sur la conscience qui les a forcés à se présenter.
« En effet, il semble qu'une fracture profonde soit née entre les habitants de la ville-relais et les soldats de la capitale. Trois auberges ont refusé d'héberger les soldats, et quatre autres ont demandé à être dispensées de ce devoir, n'est-ce pas ? »
Sous le regard de Marstein, Ruidoros acquiesça d'un « Oui ».
Un noble élégant d'âge mûr, dont l'aura rappelait vaguement celle de Marstein.
« Nous avons trouvé de nouveaux logements pour les soldats chassés, et persuadé les quatre auberges de patienter encore un peu… Mais tant qu'aucune perspective n'est offerte, le risque d'un nouvel éclatement n'est pas nul. »
Je n'en avais pas le sentiment concret, mais la ville-relais relève de l'administration du comte Ruidoros de Sutarasu. La gestion des auberges se traite normalement entre Ruidoros et le chef de guilde Tapasu.
« Et l'inquiétude des habitants ne se limite pas à la ville-relais, elle gagne aussi les terres de Doreimu, dit-on. N'est-ce pas, comte de Doreimu ? »
« En effet. Les terres de Doreimu abritent la population la plus ancienne de cette région. Face à la menace de violation du tabou de Morga, leur effroi est tout naturel. »
Le comte Paudo de Doreimu, à l'allure trapue et à la barbe fournie, répondit d'une voix sombre. Il ne ressemblait en rien à son fils Porarth.
« La ville-relais n'a pu se développer ainsi que grâce aux récoltes des terres de Doreimu et de Turan, qui ont apporté une prospérité sans précédent à Genos. C'est donc logique… Et du côté de Turan, comment ça se passe ? »
« Heu… Aucun trouble visible n'a éclaté… Mais c'est sans doute parce que la population y est faible et vieillissante. Toutefois, ce sont justement les personnes âgées qui craignent le plus le tabou de Morga… Je pense que tous, au fond d'eux-mêmes, sont terrifiés. »
Torusuto, au visage de vieux carlin fatigué, s'inclinait répétitivement en répondant.
C'est le plus frêle de l'assemblée, mais on murmure qu'il a fait preuve d'une habileté certaine pour redresser la maison Turan. Son air bonhomme m'inspire une certaine sympathie.
« Comme vous l'entendez, une atmosphère fort troublée s'est installée à Genos. Nous devons tout faire pour la dissiper. … Les auditeurs, j'imagine, l'ont bien compris. »
« Hmph. Si vos sarcasmes et ironies peuvent arranger les choses, servez-vous-en à volonté. »
Enfin Doreg lâcha une méchanceté.
Mais sa voix manquait de vigueur. Il n'avait pas bu de vin de fruit aujourd'hui, et son teint était défait.
« Certes, de telles piques ne résoudront rien. C'est pourquoi nous avons accepté la proposition du peuple de la lisière et convoqué cette réunion. »
Marstein porta à nouveau son regard vers nous.
Seuls Marstein, Melfried et Porarth connaissent la proposition du peuple de la lisière. Ruidoros, Paudo et Torusuto nous observaient avec une tension palpable.
« Nous aussi, la situation actuelle nous préoccupe. D'autant que sa cause profonde réside dans l'existence même du peuple de la lisière. C'est pourquoi nous avons cherché la voie que doit suivre notre peuple, et voulons vous la faire entendre. »
Après cela, Dari=Sauti se tourna vers Gazlan=Rutim.
« J'aimerais confier la suite à Gazlan=Rutim. Qu'en pensez-vous ? C'est lui le plus eloquent parmi nous. »
« … Si les chefs de clan le souhaitent, j'obtempérerai. »
Donda=Ruu et Graf=Zaza acquiescèrent sans un mot.
Gazlan=Rutim se tourna alors vers les nobles.
« Précisons d'emblée : ce que je vais exposer reflète la volonté unanime du peuple de la lisière. Quel que soit l'orateur, le contenu ne change pas. Permettez-moi donc d'en être le porte-parole. »
« Hmm. J'ai ouï dire que votre conseil s'était achevé il y a deux jours. Tous les clans ont-ils déjà donné leur assentiment ? »
« Oui. À l'origine, c'est aux chefs de clan de trancher la voie du peuple de la lisière, il n'est pas impératif d'obtenir l'accord de tous les clans en pareille urgence… Mais cette fois, nous avons demandé à chaque clan de s'exprimer s'il y avait opposition. Aucun chef de clan n'a émis de réserve jusqu'à ce jour. Vous pouvez donc considérer que tous les membres de tous les clans sont d'accord. »
« Obtenir l'assentiment de cinq à six cents personnes, c'est rare. Nous en voudrions autant. »
Marstein conservait son sourire paisible.
Gazlan=Rutim hocha la fois, puis balaya les nobles du regard.
« Nous apportons trois propositions aujourd'hui. Nous souhaiterions votre avis sur chacune. »
« Si cela peut apaiser le tumulte actuel, nous accueillerons tout avec bienveillance. De quoi s'agit-il ? »
C'est Ruidoros, fort de son sens du protocole, qui sourit pour encourager Gazlan=Rutim.
Le regard de Gazlan=Rutim sembla aussi capter la présence des auditeurs.
« En préambule, il apparaît que les troubles actuels découlent de la profonde méfiance que les auditeurs nourrissent à l'égard du peuple de la lisière. Nous avons cherché le moyen de la dissiper. »
« Oh. Cela devient encore plus intéressant. »
« … Premièrement, nous souhaitons nous réconcilier avec la maison du comte Turan. »
Celui qui tressaillit violemment fut le pauvre Torusuto.
« R-Réconciliation, de quoi parlez-vous ? Les contentieux entre le peuple de la lisière et la maison Turan devraient être réglés, il me semble… »
« Oui. Mais nous conservions une méfiance tenace envers certains individus. Nous l'avions refoulée pour tisser des liens sains avec les nobles de Genos. Aujourd'hui, nous voulons la lever. »
Torusuto pâlit davantage.
De son côté, l'auditeur Taruon creusa ses rides d'amusement.
« C'est un propos intriguant. De qui, exactement, vous méfiiez-vous au sein de la maison Turan ? »
« De la comtesse Rifureia elle-même, et de son serviteur Sanjura. »
Le sourire paisible de Taruon se figea.
Doreg, plus spontané, recula avec un glapissement.
« S-Sanjura ? Qu'est-ce que ça… »
« Sanjura a jadis trahi la confiance d' et commis le crime de l'enlever. J'ai ouï dire qu'il en a payé le prix par la flagellation, mais nous n'avons pas pu lui pardonner du fond du cœur. »
Rifureia écoutait les paroles de Gazlan=Rutim avec un calme parfait.
Mais elle devait être, intérieurement, encore plus bouleversée que Torusuto. Pour elle aussi, j'espérais que Gazlan=Rutim aille au cœur du problème.
« Chez le peuple de la lisière existent divers châtiments. Mais quel qu'en soit le type, s'il ne provoque pas un changement de cœur chez le coupable, il est vain. Qui ne ressent pas sa peine comme telle ne gagnera jamais la confiance d'autrui. … Nous n'avons pas pu croire à la repentance de Sanjura. »
« M-Mais cet homme n'est qu'un simple serviteur… »
Torusuto tenta faiblement d'objecter, si bien que Gazlan=Rutim lui adressa un sourire bienveillant.
« Pourtant, on soupçonne qu'il serait le fils de Saikureusu. Et c'est précisément parce qu'il est jugé dangereux qu'on l'a toléré comme serviteur de Rifureia, n'est-ce pas ? C'est pourquoi nous n'avons pas pu baisser la garde. »
« M-Mais enfin, il ne fera plus de mal à présent… »
« Cela dépend de sa maîtresse, Rifureia, non ? C'est sur son ordre qu'il a enlevé . Si Rifureia nourrit de noirs desseins, il redeviendra criminel. N'est-ce pas là le cœur du problème ? »
Torusuto, le visage ravagé, se tut.
Rifureia maintenait son expression immuable, rivée sur Gazlan=Rutim.
Celui-ci lui offrit un sourire, puis reporta son attention sur Marstein.
« Rifureia n'a toujours pas obtenu le pardon pour ses fautes passées, et ses fréquentations avec les autres nobles restent interdites. C'est bien cela, marquis Marstein ? »
« Oui. Mais disons plutôt qu'on l'empêche d'approcher qu'on lui refuse le pardon. Il s'agit d'écarter d'elle quiconque nourrirait de mauvaises intentions. Tous les criminels liés à Saikureusu ont été châtiés, mais on ne peut exclure que quelqu'un tente d'utiliser la comtesse Rifureia comme instrument de complot. »
« … N'avez-vous pas aussi considéré le risque qu'elle-même bascule dans la malveillance ? »
Sur les mots de Gazlan=Rutim, Marstein hocha du menton.
« La comtesse Rifureia, après l'exécution de son père Saikureusu, pourrait concevoir une revanche contre la maison du marquis de Genos ou le peuple de la lisière. Une telle éventualité a traversé mon esprit. »
« C'est là la racine de la méfiance du peuple de la lisière. Puisque vous, seigneur de Genos, ne pouvez accorder votre confiance à Rifureia, nous non plus ne le pouvons. »
Gazlan=Rutim l'énonça d'une voix très calme.
« Nous ne connaissons pas bien Rifureia. Nous savons seulement qu'elle a utilisé Sanjura pour enlever . Pourtant, si vous qui la connaissez aviez dit "faites-lui confiance", nous aurions pu faire cet effort… Mais vous la traitez, vous aussi, en criminelle. Dans ces conditions, nous ne pouvons accorder notre confiance ni à Rifureia ni à Sanjura. »
« Hmm. Cependant, le peuple de la lisière n'avait-il pas accepté de restreindre les actions de la comtesse Rifureia ? J'avais cru comprendre que vous appuyiez cette mesure. »
C'est Ruidoros qui émit ce doute.
Gazlan=Rutim répondit « Oui ».
« Si Rifureia est une femme mauvaise, lui accorder la liberté est dangereux. Aussi avons-nous validé la décision de Marstein. … Mais Rifureia est-elle vraiment une femme mauvaise ? »
« C'est une question malaisée… »
« Nous avons eu, cette année écoulée, quelques occasions de côtoyer Rifureia. Bien que fort limitées… Aucun de nous ne l'a jugée mauvaise. »
Nous connaissons mal Rifureia.
Moi-même, et parmi le peuple de la lisière, ceux qui ont échangé des paroles avec elle sont une poignée.
Pourtant, nous avons entendu qu'elle souhaite offrir une vie plus humaine aux gens du Nord.
La présence des auditeurs de la capitale interdisait d'aborder ce sujet — mais pour les chefs de clan pesant le pour et le contre sur Rifureia, c'était un élément majeur. Surtout pour Dari=Sauti, qui partage le même désir d'offrir de bons repas aux gens du Nord.
« Si Rifureia n'est pas mauvaise, nous voulons renouer les liens. Mais pour cela, il faut aussi sonder son cœur. Vous qui avez dénoncé votre père Saikureusu comme grand criminel, le peuple de la lisière et le marquis Marstein de Genos… Les en voulez-vous, Rifureia ? »
Rifureia soutint le regard de Gazlan=Rutim et répondit.
« Mon père était indubitablement un grand criminel. Le haïr pour avoir été châtié serait de la rancœur mal placée. C'est plutôt vous que je hais, non ? »
« C'est pour cela que nous proposons de renouer. Sans pardon mutuel, point de lien. »
« … Si je peux renouer avec le peuple de la lisière, je le veux bien. Vous avez écouté mon caprice insensé et servi du giba à mon père, grand criminel… Pour cela, je vous suis reconnaissante du fond du cœur. »
Rifureia plissa les yeux vers le lointain.
« Mais… maintenant que j'y pense, il me semble n'avoir remercié convenablement qu' pour cette histoire. fait partie du peuple de la lisière, donc sans l'aval des chefs de clan, un tel geste n'était pas possible, n'est-ce pas ? »
« Exact. Après votre visite chez , les chefs de clan ont tenu conseil et décidé d'accepter votre demande. »
« Alors, permettez-moi de vous remercier solennellement ici. C'est une histoire d'il y a près d'un an, on dira que c'est tardif… Mais grâce à vous, j'ai l'impression d'avoir enfin communié avec mon père. Aussi, votre bienveillance me touche profondément. »
Rifureia se leva sans bruit et s'inclina profondément devant nous.
« Vraiment, merci. Et pardon pour l'horrible affront que j'ai fait à votre compagnon . Je jure à nouveau devant le dieu de l'Ouest de ne plus jamais commettre un tel acte. »
Dari=Sauti chuchota quelque chose à Donda=Ruu et Graf=Zaza de part et d'autre.
Les deux acquiescèrent sans un mot, et Dari=Sauti posa sur Rifureia un regard doux.
« Nous acceptons les excuses de la comtesse Rifureia. Nous espérons pouvoir bâtir désormais un lien juste. »
« Merci. » murmura-t-elle avant de se rasseoir.
Marstein, l'observant, hocha la tête d'un « Umu ».
« Pour ma part, je ne doute plus des sentiments de la comtesse Rifureia. Simplement, une jeune fille ayant hérité si tôt de son titre attire inévitablement les gens à mauvaises intentions. Je ne pouvais m'en prémunir. »
« Alors, Rifureia est privée de liberté sans avoir commis de faute. N'est-ce pas là une injustice flagrante ? »
Sur l'objection de Gazlan=Rutim, Marstein sourit « C'est vrai ».
« Les chefs de clan de la lisière ont plaidé que si Rifureia est digne de confiance, on ne doit pas la traiter en criminelle. J'entends accueillir leur requête. »
Ruidoros, Paudo et Torusuto affichèrent leur stupéfaction.
« Marquis de Genos, cela signifie-t-il… que vous autorisez la vie mondaine de la comtesse Rifureia ? »
« Tout à fait, comte de Sutarasu. À l'origine, Rifureia avait été condamnée à six mois de résidence surveillée. La peine fut fortement réduite pour lui permettre de succéder au titre de comte de Turan… Mais elle a vécu plus de six mois comme un oiseau en cage. Je considère que sa faute est ainsi expiée. »
Marstein se tourna vers Torusuto.
« Toutefois, une jeune comtesse ne peut gérer seule les affaires de sa maison, et l'usage veut qu'un tuteur les gère en pareil cas. Je te confie à nouveau le redressement de la maison Turan, Torusuto. »
« Ha… C-Certainement, monsieur. »
Torusuto s'inclina, tout confus.
À côté, Doreg renifla « Hmph ».
« Quelle farce. Pourquoi devons-nous subir ce théâtre ? »
« Vous soupçonniez le marquis de Genos et le peuple de la lisière de comploter pour perdre la maison Turan, n'est-ce pas ? Alors vous avez l'obligation d'assister à tout, non ? »
Marstein plissa les yeux avec amusement.
« Par ailleurs, quelque effort que vous fassiez à Dabag, vous ne trouverez pas la preuve que Sanjura est le fils de Saikureusu. Nous non plus, malgré des moyens considérables, n'avons pu la découvrir à l'époque. N'est-ce pas, Melfried ? »
« Oui. Saikureusu a dû effacer toute trace avec un soin extrême. Il craignait sans doute que Sileru ne nuise à Sanjura si sa filiation était connue. »
« Umu. En tout cas, la maison Turan reviendra à la comtesse Rifureia et à Torusuto. Les auditeurs feront bien de poursuivre leurs fonctions en tenant compte de ce fait. »
Doreg faisait courir ses doigts sur la table, comme à la recherche d'un verre de vin inexistant.
Taruun masquait ses pensées derrière un sourire souple.
Quant à Ruido, il conservait son impassibilité, à la hauteur de Melfried.
« Passons à la suite. Le deuxième point concerne… les auditeurs, justement. »
Gazlan=Rutim sourit tranquillement et enchaîna.