Le paysage urbain ne s'étendait pas aussi loin que je l'avais imaginé.
Au bout d'une dizaine de minutes de marche, les bâtiments en bois disparurent abruptement, remplacés par ce qui ressemblait, d'une certaine manière, à un bazar encore plus chaotique que le précédent.
De part et d'autre de la route qui s'étendait indéfiniment vers le nord, de vastes espaces avaient été défrichés, et l'on y trouvait des étals munis de toits sur pilotis en bois, ainsi que des marchands qui avaient simplement étendu des tissus au sol pour y exposer leurs marchandises, tendant leurs boutiques aux passants.
« Hein. C'est impressionnant, tout ça. »
La majorité des articles vendus étaient des denrées alimentaires, principalement des légumes.
Ces nombreux légumes que j'avais vus dans le garde-manger de la famille Ruu — la laitue appelée tino dont on s'était régalé la veille, les plâ aux allures de gros ginkgos, les fruits d'un rouge écarlate croisés entre citrouille et tomate, les bardanes géantes qui dépassaient ma taille, les fruits inquiétants enroulés comme des serpents — tous étaient là, alignés.
Et comme il s'agissait d'une ville-étape le long de la grand-route, la clientèle principale devait être les voyageurs. On y vendait aussi d'énormes pièces de viande fumée — impossible d'en identifier l'origine —, des manteaux en fourrure, des ustensiles en bois ou en fer, des marmites, ainsi que des poignards et des arcs.
Ces créatures appelées toads de l'île de Kyô, que j'avais croisées plus tôt, ne semblaient pas rares par ici non plus ; je les apercevais fréquemment depuis tout à l'heure. Elles devaient tenir la place des chevaux et des bœufs dans mon monde.
J'avais encore un peu la tête qui tournait, mais je parvenais désormais à les observer avec curiosité et soif de découverte, plutôt qu'avec peur ou révérence.
Et — au terme de cette observation, je remarquai une chose.
Dans cette ville-étape, les regards semblaient se porter davantage sur Ai=Fa que sur moi.
Certes, toutes sortes de races et de tenues se croisaient ici, donc mon existence pouvait aisément s'y fondre.
Mais dans ce cas, Ai=Fa non plus — même si sa tenue dégageait une certaine sauvagerie, elle ne rompait pas l'harmonie du lieu, à mon avis.
Les vêtements en fourrure n'étaient pas rares, et les gens portant des lames à la ceinture l'étaient encore moins. Il y avait même pas mal de femmes montrant leur peau dans des tenues bien plus risquées que celle d'Ai=Fa, et j'aperçus même un type coiffé d'une fourrure avec une tête de félin carnassier, rien à voir avec le giba.
Pourtant, malgré tout, les regards convergent vers Ai=Fa étaient nombreux, et la plupart étaient loin d'être amicaux.
Un homme grimace et détourne les yeux.
Une femme, l'air effrayée, se cache derrière son étal.
Un homme ricane en chuchotant à l'oreille de son voisin.
Quelqu'un arrivant en face fait un mouvement de recul visible et nous contourne.
Il semblait qu'ici, l'hérétique, c'était bien plus Ai=Fa que moi.
Naturellement, moi qui restais collé à elle, j'attirais aussi des regards curieux, mais on aurait dit qu'ils ne’étaient que le reflet de ceux posés sur elle.
(Ça fait vraiment "un loup au milieu d'un troupeau de moutons", comme image.)
Pourtant, Ai=Fa continuait simplement d'avancer en silence.
Elle n'avait pas l'air particulièrement de mauvaise humeur, ni ne cherchait à intimider qui que ce soit. Elle marchait avec naturel, souplement, comme une panthère sauvage.
Avec tant de monde, il y a forcément quelques mal élevés.
On voyait çà et là, même si c'était rare, des voyous riant à gorge déployée en plein jour, des hommes à l'allure mauvaise en armures de cuir criblées de cicatrices formant des bandes, des gens hurlant des réclamations aux étals.
Mais même eux ne semblaient pas attirer des regards aussi glacés que ceux dirigés vers Ai=Fa.
(Est-ce que... ce sont les yeux du mépris envers les "mangeurs de giba" ?)
Si c'est le cas, c'est insupportable.
Ou plutôt, une colère profonde et sérieuse monte du fond de mes entrailles.
J'ai entendu dire que les gens des forêts étaient d'origine étrangère, venus du royaume du Sud. Mais ici, tout le monde serait du royaume de l'Ouest ? Même dans ce cas, les gens des forêts ont offert leur âme au dieu de l'Ouest il y a déjà quatre-vingts ans, non ? Ne sont-ils pas déjà de parfaits compatriotes ?
Moi, l'étranger d'un autre monde, je ne comprends pas.
Je ne comprends pas, mais une chose est sûre : je suis furieux, furieux au point de ne plus savoir quoi faire.
« ... C'est ici », dit Ai=Fa en s'arrêtant devant un étal.
Un petit étal en bois, protégé par une bâche contre la pluie.
À l'intérieur était assis un vieillard tellement ridé qu'on ne savait s'il était homme ou femme.
Par cette belle journée, il avait la tête enfouie dans une cape à capuche, les doigts et les poignets couverts d'une quantité invraisemblable d'ornements aux allures sorcières — un vieillard passablement étrange.
Le visage qui dépassait de la capuche était aplati sur les côtés, et un sourire bizarre, comme celui d'un crapaud, lui collait aux lèvres.
Un œil était blanc, apparemment aveugle, et le seul œil vert pâle restante nous fixait intensément.
« Des cornes et des défenses de giba ? Combien de bêtes ? »
Même en entendant sa voix, impossible de deviner son sexe.
D'ailleurs, cet endroit n'est-il pas pour vendre ? Derrière le vieillard, trois peaux — de giba et d'autres bêtes — pendouillaient mollement sur un pilier, mais rien qui ressemblât à de la marchandise n'était visible.
« Quatre bêtes. »
En répondant, elle détacha l'un de ses colliers.
Quatre bêtes signifiaient, à raison de deux défenses et deux cornes par bête, seize pièces au total.
Mais Ai=Fa avait abattu cinq giba en une quinzaine de jours, et avait reçu neuf bénédictions de la famille Ruu, si bien qu'elle avait encore plus de cornes et de défenses sur la poitrine que lors de notre première rencontre.
Le vieillard prit le collier, examinant chaque pièce de son unique œil vert, caressant les surfaces blanches du bout de ses doigts craquelés, avant de laisser échapper un rire sinistre.
« Y a du beau morceau. C'est tout toi qui les as abattus ? »
« Oui. »
Ce qui veut dire que les neuf pièces reçues en bénédiction sont encore sur sa poitrine.
Elle a dû simplement vendre les plus anciennes, mais ça me fait bizarrement plaisir.
« C'est pas mal. Un bon chasseur, c'est le socle de notre vie, après tout », marmonna-t-il en se courbant pour disparaître sous le comptoir en bois.
Des cliquetis métalliques résonnèrent, et quand il se releva, il tenait un petit sac en tissu et trois petites barres métalliques.
Elles étaient noircies par l'oxydation, mais le matériau était probablement du cuivre. Une dizaine de centimètres de long, deux de large, aplaties, cinq millimètres d'épaisseur. On devinait un poinçon au centre, mais les doigts du vieillard gênaient la lecture.
« C'est mon pourboire. D'abord, vérifie : quatre blanches, huit rouges. »
Ai=Fa reçut le sac et en versa le contenu sur le comptoir.
Mêmes barres métalliques que celles que tenait le vieillard — ou plutôt, pas des barres, de petites plaquettes. De petites plaquettes métalliques s'y éparpillèrent avec un bruit sec.
C'est seulement alors que le poinçon devint lisible, mais pour moi c'était juste un motif spirale sans signification.
Les doigts souples d'Ai=Fa les comptèrent.
Quatre d'un argent terne.
Huit d'un cuivre noirci.
« ... C'est bon. »
« Alors prends ça aussi. »
Les trois plaquettes cuivrées que tenait le vieillard vinrent s'ajouter par-dessus.
« Je m'incline », murmura-t-elle bas, avant de tout remettre dans le sac.
« Depuis peu, l'endroit est devenu dangereux. Fais gaffe à ne pas te les faire voler. Vraiment, les gens du château ne pensent qu'à nous pressurer, ils connaissent pas le proverbe : "Une kimus morte ne pond pas d'œufs". »
Désolé, moi non plus je ne le connais pas.
« Alors », lança-t-elle en se retournant.
Alors que je m'apprêtais à la suivre, la voix chevrotante du vieillard me colla au dos, visqueuse.
« Toi, t'es de la ville, non ? Et t'as l'allure d'un "mangeur de giba". C'est la première fois que je vois ça. ... Tu t'es fait avoir par cette belle chasseuse, c'est ça ? »
Hé, même ce vieillard qui fait commerce avec les gens des forêts est un discriminatoire ?
Ça m'a passablement agacé, mais je fis appel à mon sens inné de la sociabilité et lui adressai un pouce levé.
« Le giba, c'est drôlement bon. ... Excusez-nous. »
Ce n'est qu'une fois le dos tourné à l'étal que je vis Ai=Fa m'attendre à deux mètres à peine.
« Qu'est-ce que tu fiches. Ne t'éloigne pas de moi. Tu portes l'équivalent de ces pièces de cuivre autour du cou. Il n'y a pas de fous pour voler les cornes et les défenses d'autrui chez les gens des forêts, mais ici, c'est le territoire de la Cité de Pierre. »
« Ah. Effectivement, le sol est en pierre. »
Je tapotai du talon pour vérifier.
Au passage, ces chaussures sont pas mal usées, tiens.
« ... Prochaine étape : aria et poïtan. »
Ai=Fa reprit sa marche.
La foule semblait s'éclaircir peu à peu.
Les étals se faisaient plus rares, le champ de vision s'élargissait.
« Ah... »
Et voilà qu'un autre truc incroyable apparaissait.
Sur notre gauche, au fond de la zone des étals, au-delà d'une rangée de buissons — un mur de pierre grise se dressait.
Il devait y avoir une sacrée distance, pourtant les interstices entre les buissons étaient entièrement comblés par ce gris.
« ... Le mur de pierre du château de Génos », dit Ai=Fa en y jetant un bref coup d'œil, d'une voix dénuée d'émotion.
« Le château du marquis de Génos, qui gouverne les gens des forêts au nom du dieu occidental Selva. »
« Hmm... »
Pas de prémonition particulière.
Juste une légère inclination émotionnelle, me demandant si les types qui ont imposé leur statut actuel aux gens des forêts se trouvaient là-bas.
Il n'y avait aucun moyen pour moi, simple mortel, de le savoir — que moi qui avais été propulsé dans cet autre monde et avais trouvé une mince place dans le village des forêts, je me retrouverais face au plus haut dignitaire du territoire de Génos, vautré derrière ces murs de pierre, dans un avenir pas si lointain.