L'initiation à la manipulation des chiens de chasse par le clan Ruu avait été fixée à six jours, pour commencer.
On jugeait que ce laps de temps suffirait pour transmettre les bases indispensables. Ensuite, on laisserait simplement les chiens chez chaque clan pour qu'ils puissent pleinement en éprouver la valeur.
Comme l'avait dit Ai=Fa, ce sont Rudo=Ruu et un garçon d'une famille de branche qui assumèrent ce rôle auprès des Fou. En échange, un chasseur des Fou et un des Ran restèrent au village des Ruu.
Ai=Fa et Brave accompagnèrent donc eux aussi ces hommes en forêt pendant cette période.
Qui plus est, un chasseur des Sudra se joignit à eux un jour sur deux.
Les jours où ils ne venaient pas chez les Fou, ils recevaient l'initiation au village des Sun. Comme ils s'y rendaient déjà tous les cinq jours environ, on avait organisé un calendrier décalé rien que pour cette période.
Au village des Sun, des chasseurs du clan du Nord, les Jin, étaient également venus. Les quatre clans — Ruu, Sun, Jin, Sudra — chassant ensemble, c'était une sacrée histoire. On aurait bien voulu jeter un œil à l'attitude avec laquelle ces chasseurs de quatre clans aux positions et aux tempéraments si différents abordaient ce travail.
Pour les autres clans, des échanges de chasseurs avaient été décidés par paires : Zaza et Ravitt avec Rutim, Sauti et Dai avec Rei, Gaz et Rats avec Min, Beim avec Ririn.
Ce qui m'intéressait personnellement, c'était l'association Gaz‑Rats‑Min. Tous les trois envoyaient des femmes tenir des étals, si bien qu'un lien indirect s'était déjà formé entre eux.
J'imaginais mal les conversations qui devaient avoir lieu lors des dîners, et cela attisait ma curiosité.
Mais ce qui me préoccupait le plus, c'était le village du Nord.
Ceux qu'on y avait dépêchés étaient Dan=Rutim, Dim=Rutim, et Morun=Rutim les accompagnait comme prévu. Qui plus est, au lieu de loger chez leur clan parent les Zaza, ils avaient demandé à séjourner chez le clan principal des Dom.
« Je n'ai nullement l'intention de négliger les Zaza, mais cette fois je souhaite approfondir nos liens avec les Dom ! »
À la Moribe, le mensonge est un péché.
Dan=Rutim avait donc formulé cette demande sans fard, à ce qu'il paraît.
Bien sûr, les sentiments de Morun=Rutim n'avaient pas encore été révélés au village du Nord. Pendant ces six jours, elle devait les éclaircir et choisir la voie à suivre.
Allait-elle, incapable de renoncer à ses sentiments pour Dik=Dom, demander à entrer chez les Dom comme épouse ?
Ou bien, pour préserver la paix de la Moribe, allait-elle étouffer sa déclaration et jeter ses sentiments aux orties ?
De mon côté, je passai ces six jours dans un malaise certain.
Et pendant cette période, Rem=Dom vint une seule fois à la maison des Fa.
« Franchement, l'ancien chef des Rutim est insupportablement bruyant ! On dirait qu'on élève un giba dans la maison ! »
Rem=Dom s'exprima ainsi.
Jusqu'ici, elle vivait seule avec son frère dans une maison calme ; elle se retrouvait désormais avec trois intrus et un chien de chasse. L'arrivée de Dan=Rutim ne pouvait qu'amplifier le tumulte bien au-delà du simple nombre.
« Rem=Dom, tu avais tout de même des échanges avec Dan=Rutim, non ? Et Dik=Dom, ça va ? »
« Ça dépend de ce qu'on appelle "aller bien"… Disons que Dik ne laisse personne troubler son cœur, donc il aura moins de mal que moi. »
« Rem=Dom, tu es embêtée par quelque chose ? »
« Pas exactement embêtée, mais je n'arrive pas à me calmer. »
Et Rem=Dom me fixa de son regard humide.
« Dis-moi, qu'est-ce que les Ruu manigancent ? Toi, tu dois savoir quelque chose, pas vrai, Asuta ? »
« M‑manigancer ? De quoi tu parles ? »
« Ne fais pas l'innocente. On ne comprend pas pourquoi ils ont choisi les Dom plutôt que les Zaza, en plus ils embarquent des femmes pas seulement des chasseurs, c'est louche de bout en bout. On nous dit "Donda=Ruu expliquera plus tard, pas la peine d'enquêter", mais Graf=Zaza doit trouver ça très suspect, lui ? »
« Ah, c'est possible… Mais c'est une affaire entre les Ruu et les Rutim, je ne peux pas fourrer mon nez dedans. »
« Tu es méchant ! Pour me venger, je vais donner une "initiation" supplémentaire à Ai=Fa ! »
« C‑c'est impossible, Ai=Fa refuserait net ! »
« Ah bon ? Si elle pense que ça te fera plaisir, elle piétinera les coutumes de la Moribe sans hésiter. »
Je sentis un frisson glacial me parcourir l'échine.
« Je t'en prie, ne fais pas une bêtise pareille. Si Donda=Ruu a promis d'expliquer, fais-lui confiance et attends. Il agira en chef de clan qu'il est. »
« J'aimerais bien le croire. Mais s'il vous plaît, pas de conflit avec les Ruu maintenant. »
Rem=Dom poussa un profond soupir.
Moi non plus, ce n'était pas autre chose qui m'inquiétait le plus.
« Au fait, le principal : comment se passent les chiens de chasse ? Les chasseurs des Dom participent aussi à l'initiation ? »
« Tu essayes de changer de sujet… Bon, ils font un travail remarquable. Aucune autre bête ne peut être aussi utile à la chasse. »
« C'est une bonne nouvelle. Si le danger de la chasse diminue, Dik=Dom s'en réjouira. »
Rem=Dom, qui avait forcé la main à Dik=Dom pour devenir chasseuse, grimaça en se grattant la tête.
« Mais ces bêtes coûtent plus cher que des totos, non ? Por très commodes qu'ils soient, on ne doit pas pouvoir s'en procurer si facilement. »
« Oui. Mais si tout le monde à la Moribe le souhaite, les Ruu piocheront dans leurs avoirs pour en acheter, au‑delà de la prime du château. Quand ce jour viendra, la maison des Fa compte bien aider. »
« Tu veux utiliser l'argent gagné pour d'autres clans ? »
« Y a‑t‑il quelque chose d'étrange ? La maison des Fa n'a pas vraiment d'usage pour ses pièces de cuivre. »
« … Si c'est le calcul pour rallier Beim et Ravitt, c'est bien joué, Asuta. »
« Ce n'est pas mon but. Et gagner du cuivre n'est pas la seule activité de la maison des Fa. Tant qu'on ne reconnaît pas qu'approfondir les liens avec l'extérieur est la voie juste, ça n'a pas de sens. »
Rem=Dom regagna sa maison sans avoir l'air pleinement convaincue.
Venir jusqu'ici depuis les Dom rien que pour se plaindre, c'était encore un contrecoup du trouble semé par les Rutim.
Mais pour l'instant, l'initiation aux chiens de chasse semblait se dérouler sans accroche chez les autres clans.
Surtout Ai=Fa, qui était d'humeur radieuse chaque jour. « Brave est malin », « Brave est admirable », matin et soir elle ne parlait que de lui. Quelque part entre la mère poule et la gamine gâtée, Ai=Fa était d'une tendresse sans borne pour les siens.
« Au fait, tu ne donnes à Brave que de la viande et des os crus ? Ne peux‑tu pas lui faire goûter à ta cuisine ? »
« Apparemment il peut manger cuit, mais le cru est ce qui lui convient le mieux. Si c'est de la viande marinée dans des feuilles de pico, il faut bien la laver avant de la lui donner. »
« Je vois. Alors il faudrait chasser au moins un giba par jour pour lui donner de la viande fraîche. »
C'était le refrain de tous les jours.
Je ressentais une pointe de jalousie à voir l'attention d'Ai=Fa monopolisée, mais la voir si heureuse restait ma plus grande joie.
Pour le reste des clans, j'entendais ça et là des bribes par voie indirecte. Grâce au commerce à la ville‑relais, aux préparatifs et aux séances d'étude chez les Ruu, j'avais l'occasion de croiser des gens de presque tous les clans. Et depuis qu'on achetait aussi de la viande chez les Dai, on pouvait dire qu'on était en contact avec nearly all of them.
À la réflexion, les seuls sans lien direct étaient peut‑être les Zaza, les Sauti et les Sun.
Puisque seuls les foyers relevant de ces trois clans principaux ne participaient pas au commerce de la maison des Fa, c'était logique.
Pour les Sun, j'avais des nouvelles via les Sudra, et les Jin — parents des Zaza — y étaient aussi, donc le clan vraiment sans échange était peut‑être seulement les Sauti.
Mais Dari=Sauti étant un homme neutre et progressiste, il n'y avait pas de souci.
D'ailleurs, les Ravitt et Beim qui s'opposaient à la maison des Fa accueillaient les chiens de chasse très favorablement, à en croire les dires.
Même eux, qui rechignaient au changement et tenaient aux vieilles coutumes, prenaient immédiatement la mesure de l'inestimable utilité des chiens.
Du moins, c'est ce que je pouvais déduire de ce que me rapportaient Fey=Beim et Riri=Ravitt.
« Nous, quand est‑ce qu'on pourra manipuler des chiens de chasse ? On a l'impression d'avoir tiré le gros lot de la poisse ! »
Un jour, c'est Ladd=Ridd qui explosait ainsi.
Eux, n'étant pas famille principale, ne s'étaient pas vu attribuer de chien.
Qui plus est, dans les autres clans, plusieurs membres de branches accompagnaient les chasseurs principaux avec les chiens. Mais les Ridd et les Din étaient trop éloignés de leur clan principal les Zaza pour pouvoir en faire autant.
« Si on avait pu en acheter quelques‑uns de plus, les Zaza et les Sauti, qui ont beaucoup de branches, en auraient eu deux chacun, mais le nombre a manqué. »
« Hum. Alors il n'y a qu'à attendre que ces six jours passent et que les Zaza viennent nous initier. C'est bien le lot de la poisse ! »
Ladd=Ridd, qui avait un côté Dan=Rutim, pestait en bougonnant.
Mais le nombre de chiens manquait, il n'y avait rien à faire.
Au total, dix‑huit chiens : deux appartenaient à Shimiral, un fut pris par la maison des Fa. Il restait donc six pour les branches des Ruu et neuf distribués aux autres clans — les comptes tombaient justes.
(Les Ruu auraient voulu garder tous les chiens pour leurs branches, ils les prêtent quasi indéfiniment aux autres clans. Se plaindre serait ingrat.)
Le prix d'un chien de chasse, m'avait‑on dit, était de soixante‑cinq pièces de cuivre blanc.
Pour comparaison, un totos coûte cinquante pièces de cuivre blanc, un chaudron en fer vingt‑quatre.
Converti en bois de giba, cela valait environ cinquante‑quatre bêtes.
Et si on se base sur le prix des ingrédients, une pièce de cuivre blanc valait grosso modo deux mille yens.
Donc, à mon sens, un chien de chasse coûtait environ cent trente mille yens.
En acheter onze d'un coup et en confier neuf à des clans sans lien de sang, la décision de Donda=Ruu forçait l'admiration. Même avec la prime du château de Genos, réunir autant de chiens d'une seule fois eut été impossible.
Les Ruu, qui n'avaient jusqu'ici aucun usage pour leur cuivre, décidèrent ici de le dépenser d'un trait.
La maison des Fa voudrait bien y contribuer un peu. Sans le travail de chaque clan, nous n'aurions pas pu accumuler cet avoir ; le redistribuer à la Moribe me semble la voie正しい.
Mais pour de futurs chiens, attendons de voir comment évoluent les clans.
Le marchand de chiens a été informé par Shimiral qu'on reprendrait contact plus tard.
Ces six jours s'écoulèrent ainsi, paisiblement.
Bien sûr, en dehors des chiens, bien des changements et événements survinrent.
Par exemple, Reina=Ruu fêta son anniversaire pendant cette période ; Diaru et Arishna vinrent à l'étal ; et la maison des Fa acheva enfin son four en pierre.
Mars, encore blessée, devint cliente régulière en secret ; la princesse Odifia, ravie des friandises apportées par Tour=Din, envoya un bouquet et des ornements ; et chez les femmes des Fou, on ne tarissait pas d'éloges sur la grâce et la fiabilité de Rudo=Ruu. Même dans le calme, les sujets ne manquaient pas.
Pourtant, ce qui me tenait le plus en haleine, c'était la situation au village du Nord.
Rem=Dom m'en avait donné des nouvelles au tout début, puis le flux s'était brutalement tari.
Je voyais Zweit et Oura, les gens des Rutim, presque chaque jour, mais elles non plus ne savaient rien du Nord. Les gens des Din et des Ridd, branches des Zaza et des Dom, étaient dans le même cas.
« Mais je ne pense pas que Dan=Rutim provoque de grabuge au village du Nord. »
C'est Oura, qui aidait à l'étal à la place de Morun=Rutim, qui me le dit.
« Dan=Rutim et les chasseurs du Nord ont beaucoup de points communs. Avant, ils s'opposaient à cause des Sun, mais maintenant que ce contentieux est fini, ils pourraient bien s'entendre mieux qu'on ne croit. »
« Hmpf. Je parierais qu'il fait des concours de force avec les gens du Nord tous les jours. Même séparés, on dirait qu'on entend leurs rires tonitruants jusqu'ici. »
Si cette communication rude mais pacifique fonctionne, tant mieux.
En effet, sur le refus des arguties, Dan=Rutim et les chasseurs du Nord se ressemblent. Mais leurs tempéraments me semblent fort différents, et mon inquiétude ne tarit pas.
« Vraiment ? Les chasseurs du Nord ont un côté tendu, mais chez eux ils doivent se détendre convenablement. Et avec la force inégalée de Dan=Rutim comme chasseur, il ne sera pas traité avec désinvolture. Au Nord, la valeur de chasseur est ce qu'on respecte par‑dessus tout. »
« Hmpf. Diga et Dodd, eux, doivent se sentir bien petits. »
Tiens, ces deux‑là vivaient aussi au village des Dom.
D'après Rem=Dom, ils ne logeaient pas à la maison principale, mais ils chassaient sûrement ensemble avec Dan=Rutim dans la forêt.
(C'est d'ailleurs une occasion d'échange précieuse, en soi.)
Je me disais cela en priant la forêt pour qu'aucun trouble ne survienne.
***
C'est alors qu'arriva le vingtième jour du Mois Rouge.
Le septième matin depuis le début de l'initiation aux chiens de chasse.
Ce matin‑là, les chasseurs devaient rentrer chacun chez eux.
Et la veille au soir, Donda=Ruu et Gazlan=Rutim étaient partis pour le village du Nord, m'avait‑on dit.
Après avoir confirmé les sentiments de Morun=Rutim, ils allaient tout révéler à Graf=Zaza, Dik=Dom et les autres sur les agissements des Rutim.
Même si Morun=Rutim avait décidé de renoncer, ils dévoileraient tout sans rien cacher. Pourquoi avoir choisi les Dom et non les Zaza, pourquoi avoir emmené Morun=Rutim — cacher ces points n'était pas permis.
Comment tout cela s'était‑il dénoué ? J'effectuais mon travail matinal avec une impatience grandissante. La réponse me parvint quand la préparation pour le commerce était presque terminée.
Gazlan=Rutim vint nous trouver dans la pièce du kamado de la maison des Fa, où de nombreuses femmes s'affairaient.
« Asuta, excusez‑moi. Puis‑je vous prendre un peu de temps ? »
« Ah, Gazlan=Rutim. Vous rentrez du village du Nord ? »
« Oui. Mon père Dan et Donda=Ruu dorment sur le charrette. Hier, nous avons causé tard avec Graf=Zaza et les siens. »
Gazlan=Ruu, qui avait partagé le même environnement, arborait son habituel sourire frais.
Je confiai le rangement du matériel à Tour=Din et les autres, et sortis avec Gazlan=Rutim. Devant le pas, Ai=Fa, qui fendait du bois sous l'œil de Giruru et Brave, s'approcha de nous.
« Ai=Fa aussi peut‑elle entendre ? Cela concerne un peu la maison des Fa. »
« Hm ? L'affaire des Rutim et des Dom a un lien avec les Fa ? »
« Pas de lien direct. Mais je ne pense pas qu'il n'y en ait aucun. »
Et Gazlan=Rutim commença à parler d'une voix calme.
Ce qu'il nous raconta fut, en un sens, un choc considérable pour nous.