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Isekai Ryouridou

Chapitre 454

Isekai RyouridouIsekai Ryouridou
Chapitre 454

Chapitre 454

Chapitre 454/51089%~23 min de lecture4 532 mots

La fin des travaux d'ouverture de la route à travers la lisière de la forêt fut annoncée cinq jours plus tard.

La date était le 25e jour de la Lune rouge.

Les travaux devaient durer jusqu'à la fin de la Lune rouge, mais ils s'achevèrent avec cinq jours d'avance sur le calendrier.

La raison de cet avancement était que, depuis l'attaque de giba qui avait fait des blessés, quelques dizaines de gens du Nord étaient venus en renfort.

La progression des travaux accusait à l'origine un léger retard, aussi une mesure de relance fut-elle prise. Sous la surveillance des chasseurs de la lisière chargés de la garde, ils s'acquittèrent de leur tâche avec diligence.

Ces chasseurs de garde se relayèrent comme prévu : la famille Ravitt assura la première moitié de la Lune rouge, la famille Sauti la seconde.

Il y eut une unique alerte : un giba affamé s'approcha, mais les chasseurs Sauti le détectèrent et le repoussèrent promptement. La plupart des ouvriers sur le chantier ne se rendirent même pas compte qu'un giba avait rôdé aux alentours.

Le lendemain, le 26e jour de la Lune rouge, jour de repos, je décidai d'aller voir la nouvelle route achevée. Comme Ai=Fa pouvait se déplacer le matin, je bouclai le strict minimum de travail avant de m'y rendre sur la charrette de Giruru.

La route s'étendait là, longue et large, d'un air parfaitement naturel.

Elle était plus large que la piste nord-sud qui traverse le village de la lisière. Une largeur suffisante pour que deux grosses charrettes puissent se croiser avait été ménagée.

La route décrivait une courbe douce en s'étirant de l'ouest vers l'est.

Son point de départ était un carrefour à trois branches : au nord, le village de la lisière ; à l'ouest, la zone agricole à l'extrémité sud du territoire de Doreimu ; à l'est, la zone rocheuse au pied du mont Morga — et, au-delà, le royaume oriental de Shim.

« D'après ce qu'on dit, on va installer une palissade ou quelque chose du genre du côté de la route qui mène au village. Bah, si des voyageurs s'égarent dans le village, ça devient encombrant, hein »

C'est Rudo=Ruu qui parla ainsi.

Il m'avait demandé de passer par le village Ruu à l'aller, au cas où il pourrait se lever assez tôt pour m'accompagner. Étaient aussi présents Rimi=Ruu, Jiza=Ruu, Shimiral et Ghilam=Ririn.

« Au bout de cette route, partie centrale du continent, on peut sortir. À l'origine, depuis Shim vers Abûf, quand on va, zone qu'on traverse »

« Abûf, c'est le nom d'une ville du royaume de l'Ouest ? »

À la question de Ghilam=Ririn, Shimiral acquiesça.

« Abûf, royaume de l'Ouest, nord-est, existe. De Genos à Abûf, un mois faut »

« Hmm. J'avais entendu qu'il fallait deux mois de Genos à Shim. De combien ça raccourcirait, si on emprunte cette route ? »

« Sais pas. Mais dix jours, sûr. Aussi, zone désertique dure, on évite. Du coup, danger bandits augmente, mais villes-relais nombreuses, donc pas trop dur, je pense »

« Hé, y a encore des villes au-delà de la forêt de Morga. Je croyais qu'il n'y avait rien jusqu'à Shim »

Rudo=Ruu marqua une pause, la tête penchée.

« Mais tout à l'heure, t'as pas dit qu'Abûf était au nord-est de Selva ? Et Genos, c'est pas la ville à l'extrémité sud-est ? »

« Oui, c'est exact »

« Alors la ville plus à l'est, elle appartient à qui ? Ce sont pas les gens de Shim qui l'ont fondée ? »

« Shim, Selva, les deux. Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas des gens du royaume, ce sont des villes de colons libres »

« Ils sont de l'Ouest ou de l'Est, mais ils sont pas sujets du royaume ? Ça, j'pige pas trop »

« Colons libres, âme, aux quatre grands dieux, offerte. Mais loyauté au royaume, non. Les gens de la lisière aussi, autrefois, c'était pareil, non ? »

« C'est l'époque où les ancêtres comme Jiba=Ruu vivaient dans la "Forêt noire". Cette "Forêt noire" était apparemment le territoire de Jagar, mais il n'y avait aucun échange avec l'extérieur, dit-on »

Sur les mots de Ghilam=Ririn, Shimiral acquiesça à nouveau.

« Gens de la lisière, à cette époque, colons libres étaient sans doute. Mais Genos, installés, gens du royaume, devenus. Genos, roi de Selva, reconnu, ville du royaume donc »

« Hé bien. Si ils s'étaient installés ailleurs, ils auraient pu vivre sans avoir affaire aux nobles »

« Oui. Mais forêt aussi riche, hors territoire royaume, n'existe pas, je pense. C'est pour ça que forêt de Morga, choisie »

Les gens de la lisière qui avaient perdu la "Forêt noire" dans les flammes de la guerre comptaient plus de mille âmes. Une forêt capable de nourrir tant de monde par la chasse, il n'en existe en effet guère.

D'ailleurs, les gens de la lisière sont probablement un clan retranché dans la forêt depuis des centaines d'années. Ils n'avaient sans doute pas conscience d'être des "colons libres". Dès lors, l'idée de chercher une nouvelle patrie hors du territoire royal ne pouvait même pas germer.

« Le mont Morga est depuis l'origine un sanctuaire interdit aux humains, et sa lisière, la forêt de Morga, pullulait de giba féroces. C'est pour ça que, malgré sa richesse, cette forêt n'a jamais été défrichée, c'est ça ? »

Jiza=Ruu, qui se tenait silencieusement sous la pluie, murmura d'une voix basse.

« Effectivement, nos ancêtres cherchaient une terre où vivre en chasseurs. Même s'ils avaient pu vivre librement, ils n'auraient pas pu choisir pour patrie un lieu sans forêt »

« C'est vrai, moi non plus j'aurais pas voulu naître ailleurs. …Avoir affaire aux gens des villes et du château, c'est pas que des mauvaises choses non plus »

En disant ça, Rudo=Ruu dévoila un sourire aux dents blanches.

Sans répondre, Jiza=Ruu se tourna vers Shimiral.

« Shimiral de la famille Ririn, on dit que tu as sillonné le continent en tant que marchande. Alors je veux te demander : une forêt capable d'accueillir autant de monde, en dehors des territoires royaux, n'existe-t-elle vraiment pas ? »

« Oui. Forêts riches, toutes, l'un ou l'autre royaume, contrôlées »

« …Donc, même si les nobles ou les gens de la capitale nous disent qu'on ne leur plaît pas, nous n'avons plus nulle part où aller, c'est ça ? »

Rudo=Ruu réagit à ces mots.

« Jiza-frangin, t'as encore l'idée de quitter Morga ? À l'époque où ça chauffait avec Cykléus, on en avait parlé, mais »

« C'est Graf=Zaza qui l'a dit le premier. Moi, je ne cautionne pas l'abandon de Morga. …Simplement, en tant que futur chef de clan, je pense qu'il faut connaître correctement l'état du monde »

C'était sans doute parce qu'il se souciait de la mission d'inspection de la capitale dont parlaient Melfried et les siens.

Pour l'instant, on s'entend bien avec le seigneur Marstein de Genos. Mais les gens de la capitale, au-dessus, nous laisseront-ils tranquilles ? Moi aussi, depuis que je suis mêlé aux gens du Nord, ce point me tracasse.

« Quoi qu'il en soit, nous n'avons qu'à avancer sur le chemin que nous croyons juste. La forêt nous guidera pour le reste »

« Ça va aller. Puisque c'est aussi amusant, c'est qu'on est sur le bon chemin, c'est sûr »

Sur cette dernière réplique de Rudo=Ruu, nous fîmes demi-tour.

La route neuve, que personne n'avait encore foulée, blanchissait sous la fine pluie qui tombait sans bruit.

***

Par la suite, j'appris encore quelques compléments de la part des familles Ruu et Fou.

D'abord, la route fraîchement ouverte reste interdite à la circulation pour un temps.

Après avoir traversé la forêt de Morga et la zone rocheuse, il faut encore progresser une journée entière dans une contrée déserte avant d'atteindre la première ville-relais. Un voyageur mal préparé n'y arrivera peut-être pas vivant, et si un malheur subit frappait les premiers utilisateurs, le prestige de Genos, qui a peiné à ouvrir la route, en serait terni. On attend donc le retour de la grande caravane shimienne "Lame noire du vent", qui est allée jusqu'à la capitale, pour en faire les premiers usagers officiels.

C'est d'ailleurs le chef de cette "Lame noire du vent", Kukurueru, qui avait concrètement proposé d'ouvrir une route à travers la lisière.

C'est une des plus grandes caravanes de Shim, on peut leur confier la route en toute confiance. Et on compte sur eux pour annoncer aux gens de Shim qu'une nouvelle voie s'est ouverte.

Alors, Radjidd et les siens emprunteront probablement ce chemin la prochaine fois pour venir à Genos.

Ils sont encore à mi-chemin vers Shim. Ils doivent à peu près sortir de la zone de la saison des pluies. Si leur voyage devient un peu plus confortable, je m'en réjouis.

Ensuite, la question de la palissade à l'entrée du village.

La ville-château a soumis diverses propositions sur sa forme.

Mais les chefs de clan de la lisière n'y accordaient pas beaucoup d'importance.

Quelle que soit la solidité de la palissade, il suffit de faire quelques pas dans la forêt à gauche ou à droite pour pénétrer dans le village autant qu'on veut. À l'origine, un chemin menait déjà à la zone agricole à l'ouest, et l'entrée n'était pas interdite par la loi.

Ce sont donc les gens de la ville-château qui y tiennent.

Le fait est qu'une route a été tracée juste à côté du village de la lisière. Si elle devient courante, rien n'empêche quelqu'un, par curiosité ou malice, de s'introduire dans le village. Le danger serait peut-être pour l'intrus, mais nul ne veut d'incident.

De jour, les chasseurs sont en forêt. Si des malfrats pénètrent pendant que ne restent que femmes, enfants et vieillards, c'est un drame.

Et si nos compatriotes sont menacés, les chasseurs riposteront. Alors les gens de la lisière redeviendront aux yeux du monde des êtres à craindre.

Je me rappelle que Melfried affirmait autrefois que « les gens de la lisière doivent prouver leur force par des moyens hors la loi ».

Parce que nous avons commencé notre commerce à la ville-relais et montré que les gens de la lisière ne sont pas des barbares sanguinaires, il craignait que la méfiance des citadins ne s'émousse.

Jadis, les gens de la lisière inspiraient la terreur aux citadins. C'est pourquoi personne n'osait s'infiltrer dans le village. Maintenant que cette peur s'estompe, il faut faire savoir qu'approcher les gens de la lisière reste dangereux. C'est aussi pour cela que Shin=Ruu avait été poussé à participer au tournoi.

Un autre facteur : les gens de la lisière ont une conscience de la sécurité quasi inexistante.

Comme Maimu s'en était étonnée, les maisons de la lisière n'ont pas de serrure. Il n'y a qu'une barre de bois, et encore, on ne la met quasi jamais qu'à la nuit. Il n'y a pas de voleurs assez fous pour dérober les biens d'autrui sous prétexte de pauvreté, donc la serrure est inutile.

C'est pourquoi la ville-château a même proposé d'installer des verrous aux portes.

On a suggéré d'essayer, ne serait-ce que sur la maison de la parenté Sauti, la plus proche de la route. Ainsi, un voleur qui s'introduirait repartirait bredouille et n'irait pas tenter les autres maisons, raisonnaient-ils.

Pour l'instant, la question est en suspens.

D'autres idées fusent : un poste de garde avant la palissade, une loi pour criminaliser l'intrusion non autorisée… La ville-château est en pleine effervescence.

« Ces gens-là ont eu tout ce mal pour ouvrir une route jusqu'à la lisière. Combien ils espèrent en tirer, on ne sait pas, mais c'est une peine sans nom »

C'est ce qu'aurait déclaré Dari=Sauti lors de la réunion des trois chefs de clan. C'est Badu=Fou, qui y assistait, qui me l'a rapporté. À en juger par son expression, il partageait le même sentiment.

Quelques jours plus tard, j'entendis une autre rumeur de la ville-château par une autre voie.

L'informateur était Mars, sous-lieutenant de la Garde civile. Blessé lors de l'attaque de giba, il était en convalescence et passa nous voir à notre étal.

Naturellement, ou plutôt, sur l'instant, personne ne le reconnut. Sans son armure de garde, il avait l'allure d'un homme de l'Ouest comme les autres. Je ne pus l'identifier qu'au moment où il se présenta, parce qu'il maintenait son bras droit en écharpe sous sa cape de pluie.

« Cela fait longtemps. Comment va votre blessure ? »

« Hmph. Tu le vois bien. Mon bras droit est cassé net, je suis mis en disponibilité pour un moment »

Néanmoins, en tant que sous-lieutenant, il touche une pension et reprendra son poste dès sa guérison. Ceux qui ont été plus gravement blessés ont dû quitter la Garde, m'apprit-il.

« Pourtant, ils ne se découragent pas et complotent pour installer un poste de garde à la lisière. Qui voudrait rester dans un endroit aussi dangereux ? »

« En effet. Il faut espérer qu'on prendra les mesures pour que rien de fâcheux n'arrive »

« …En plus, les gens du château ourdiraient la création d'une nouvelle ville-relais au-delà de la forêt de Morga. Leur avidité laisse pantois »

Moi aussi, je fus grandement surpris. C'était la première fois que j'entendais une telle histoire.

« Une nouvelle ville-relais, au-delà de la forêt de Morga ? Cela veut dire… bien sûr, au-delà de la zone rocheuse aussi ? »

« Ouais. De Morga à la ville-relais des colons libres, il faut une journée entière. Ils calculent qu'une ville là-bas prospérerait grâce aux voyageurs. Apparemment, on a déjà envoyé des gens chercher des nappes phréatiques et des terres cultivables »

« C'est… après la route, une ville. C'est vraiment une histoire démesurée »

« Exact. Le mont Morga était nominalement territoire de Selva, mais ils veulent pousser plus loin. Si ça se concrétise, toutes les cartes du monde devront être refaites »

Là, le sujet dépassait ma compréhension. Les chefs de clan de la lisière ne pourraient qu'hausser les épaules en disant « On s'en fiche ».

« Bah, nous les gens du bas, ça ne nous regarde pas. Si on reçoit des éclaboussures, on réfléchira à ce moment-là »

« …Les gens du bas, dites-vous »

« Quoi, toi qui as des liens avec les nobles, tu te crois d'une condition supérieure ? »

« Non, pas du tout. …Je suis simplement surpris qu'un homme de l'Ouest comme vous considère les gens de la lisière comme ses égaux »

Mars grimacia comme s'il avait avalé un caillou.

« Ne chipote pas aux mots pour dire des bêtises. …Bonne chance pour gagner vos pièces de cuivre »

« Hein ? Vous ne restez pas manger ? »

« …Pourquoi devrais-je garnir ta bourse ? »

« Ah, je pensais que vous passiez par là pour manger… Excusez-moi, j'ai fait un raccourci »

Mars renfrogna encore plus.

Mais il ne partit pas, et promena un regard perplexe sur les étals alignés.

« Si vous voulez, goûtez un peu. Voyons, un plat en sauce, ça vous dirait ? Par ce temps froid, ça réchauffe le corps »

Mon étal du jour était le "Giba sauté-frit", qui ne se prépare pas à l'avance. Je confiai la boutique à Tour=Din et emmenai Mars à l'étal de "Ragoût crémeux de tripes".

« Hé, j'ai pas dit que je mangeais, moi ? Je vis de ma pension, ma bourse est plate »

« Nos plats ne sont pas si chers. La dégustation est gratuite, je vous en prie »

Je l'entraînai devant l'étal où tenait Rimi=Ruu.

« Ah ? C'est Rimi=Ruu aujourd'hui ? »

« Oui ! Je fais tourner avec Morun=Rutim ! …Ah, c'est la personne qu'on a rencontrée au village Sauti ! La blessure, ça va ? »

Rimi=Ruu semblait se souvenir du visage de Mars. D'ailleurs, avec son allure marquante, Mars ne pouvait pas l'oublier non plus.

« Ah, la gamine d'alors. …Ton frère et toi, on vous a causé pas mal de souci »

« Rimi, elle a juste aidé Rudo, tu sais ! Si tu peux marcher, c'est que ça va bien ! »

Sous la fine pluie, le sourire de Rimi=Ruu était chaud comme le soleil.

« Rimi=Ruu, tu veux bien faire goûter un peu à Mars ? »

« Dégustation ? Ça fait super longtemps ! Bon, je lui mets un morceau de viande en plus ! »

Rimi=Ruu versa une petite portion de ragoût dans une assiette en bois, en souriant. Comme promis, un morceau de poitrine de giba flottait dedans.

Elle y posa une cuillère en bois et présenta l'assiette : « Voilà, s'il vous plaît ».

Mars, l'air hésitant, prit la cuillère, porta à sa bouche un morceau de viande avec le ragoût orange et… « Mugu »,.emit un drôle de son.

« …C'est ça, la cuisine de giba ? »

« C'est bon, hein ? Si tu veux manger à satiété, 3 cuivres rouges, la moitié c'est 1 cuivre rouge et demi ! La demi-portion, c'est cette quantité-là, plus une galette de fuwano »

Tout en expliquant, Rimi=Ruu versa une louche pleine dans une nouvelle assiette. Mars avala sa salive.

« A-Alors, je prends 3 cuivres rouges… »

« Juste le ragoût ? Beaucoup de gens prennent la demi-portion et achètent un autre plat à côté »

« M-Mais moi, je sais pas ce qu'il y a… »

« À côté, y a le giba-burger, la viande est super tendre ! Chez Asta, y a le giba-curry, le giba-man et le sauté-frit ! À part le giba-curry, tout va avec le ragoût, non ? »

Mars promena un regard perdu.

Au passage, nos yeux se croisèrent, et il rougit sous sa cape.

« Qu-Qu'est-ce que c'est que cet œil ! Où et quoi je mange, c'est mon liberté, non ? »

« Oui. Merci pour votre achat »

Ainsi Mars acheta-t-il pour la première fois un plat de giba.

Notre première rencontre remontait au jour où j'avais été enlevé par Rifureia. Je ne connaissais ni son nom ni son grade, mais neuf mois environ s'étaient écoulés.

Mars, qui avait si obstinément évité la viande de giba, y goûta enfin. Vu sous un angle cynique, c'était peut-être une nouvelle farce du destin que ramenait la saison des pluies.

***

Quelques jours encore s'écoulèrent, et ce fut le 30e jour de la Lune rouge.

Ce matin-là, le temps était instable. Le ciel gris se fendait pour laisser voir du bleu, puis une forte pluie s'abattait, puis les nuages sombres revenaient avec une bruine morne, puis quelques heures plus tard le bleu réapparaissait — ce cycle se répétait.

Apparemment, c'était le signe que la saison des pluies touchait à sa fin.

En effet, des averses brèves et violentes comme des grains, c'est le temps qu'on voit d'ordinaire à Genos.

Et ces derniers jours, la température semble monter graduellement. Quand je travaille au feu, la veste à manches longues devient gênante, et Ai=Fa ne porte plus sa jupe longue à l'intérieur.

« Finalement, la saison des pluies se termine. Vraiment, ces deux mois sont passés en un éclair »

Ce soir-là, après le dîner, pendant le moment de discussion avant le coucher, je lançai cette remarque. Chez les Doreimu, on me reprocha d'être pressé, mais Ai=Fa n'y verrait sans doute pas d'objection.

Ai=Fa, les cheveux détachés, adossée au mur, acquiesça d'un « Umu » sur sa couche.

« Demain commence la Lune vermillon. Il y aura encore des jours instables, mais la fin est proche, c'est certain »

« Le tripes et l'onda aussi, c'est bientôt la fin. Bon, y en a encore pour une quinzaine avec les stocks »

« Quand le talapa et le tino arriveront, il n'y aura pas de raison d'être mécontent. Grâce à vous, on n'a pas eu à se plaindre pendant la saison des pluies »

Aujourd'hui encore, Ai=Fa était sereine. Après sa maladie, elle avait consciemment maintenu une attitude stricte, mais elle a retrouvé son naturel, assouplie à point. Cela aussi ressemble à un signe annonciateur de la fin des pluies.

« Une fois la Lune vermillon finie, ce sera la Lune jaune. Vraiment, ça fera un an pile que je suis à la lisière »

Je le dis en m'attendant à me faire taper sur les doigts pour mon empressement.

L'air serein d'Ai=Fa s'assombrit alors d'une ombre infime.

« Qu'est-ce qui t'arrête ? Tu as un souci ? »

« Non… Te rappelles-tu, chez les Doreimu, quand j'ai arrêté mon explication à mi-chemin ? »

« Ah, bien sûr. Tu avais une attitude inhabituelle, ça m'avait marqué »

« Umu… La Lune rouge n'est pas encore finie, c'est peut-être prématuré, mais… le garder en moi me pèse, alors je voudrais l'exprimer maintenant, si ça ne te dérange pas »

« C'est juste ça ? Pas la peine de te gêner. Tu deviens de moins en moins toi-même. De quoi s'agit-il ? »

Assis en tailleur sur ma couche, je me tournai vers elle.

Ai=Fa se décolla du mur et se tourna vers moi à son tour. Mais elle gardait les genoux joints et le dos bien droit, ce qui n'était pas très dans ses habitudes.

« C'est solennel, tout d'un coup. Ce n'est pas une mauvaise nouvelle, j'espère ? »

« Umu. Ce n'est pas une mauvaise nouvelle… du moins je pense. Moi non plus, je n'arrive pas bien à trancher »

« Ça m'intrigue encore plus. Quoi qu'il en soit, je t'écoute, vas-y »

« Umu… Cela concerne le jour de ta naissance… Ce jour-là, as-tu l'intention d'inviter quelqu'un ? »

Je penchai la tête.

« Pas du tout, mais pourquoi tu t'en fais pour ça ? »

« C'est… Un homme qui jouit de ta considération comme toi, je me suis dit qu'il y aurait sûrement des gens qui voudraient fêter ton jour de naissance. Les Ruu, les Rutim, les Rei, les Ririn, et même les gens des clans voisins, ne penseraient-ils pas de même ? »

« Peut-être. Mais le jour de naissance, à la base, c'est fêté en famille, non ? »

« Mais pour mon jour de naissance, j'ai invité Rimi=Ruu et les autres, et pour la fête des moissons, les clans voisins se réunissent. Ce n'est pas un tabou, alors quelle que soit la tournure, ce ne serait pas étrange »

C'est vrai, c'est exact.

Mais je ne comprenais toujours pas où Ai=Fa voulait en venir.

« Bref, je n'ai reçu aucune proposition de ce genre. D'ailleurs, mon jour de naissance est encore dans deux mois »

« …Donc, il reste deux mois pour qu'une telle proposition arrive, c'est ça ? »

« Ça, je sais pas. En premier lieu, le 24 de la Lune jaune comme jour de naissance, c'est décidé depuis peu, et seulement quelques personnes le savent »

Ai=FA baissa les yeux, pensive.

Je me penchai pour scruter son visage.

« Alors ? Au fond, qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Umu… Moi, je… si possible, je voudrais passer ce jour-là avec la seule famille Fa… »

« Ah, c'est ça. Ça me fait plaisir »

En répondant par réflexe, je vis Ai=Fa se rapprocher brusquement.

« Tu as dit "ça me fait plaisir". C'est sincère ? »

« B-Bien sûr. Pourquoi je mentirais »

« Umu. Le mensonge est un péché. …Alors, toi aussi, tu le penses vraiment… »

Ai=Fa ferma les paupières et souffla longuement.

Tandis que je savourais ce bonheur diffus, je souris : « Qu'est-ce qui t'arrive ? »

« Tu y pensais depuis tout ce temps ? Je n'avais pas l'intention d'inviter qui que ce soit, et si Ai=Fa veut qu'on soit tous les deux, ben ça me ravit »

« Cependant, grâce à Rimi=Ruu et les autres, j'ai connu un bonheur inouï. Et c'est toi, Asta, qui m'y as menée. Alors, si tu disais vouloir inviter des gens pour ton jour de naissance, je n'aurais pas le droit de me plaindre »

« C'est pas grave. Tu es la chef de famille, tu as le droit de râler tant que tu veux »

« Piétiner les sentiments de son familier, est-ce permis ? …C'est pour ça que, si toi aussi tu le souhaites, je suis infiniment heureuse »

Et soudain, Ai=Fa esquissa un sourire.

Ce sourire, c'était le ciel bleu et le soleil perçant les nuages sombres, d'une clarté éblouissante.

« Surtout cette fois, c'est le premier jour de naissance que tu passes à la lisière, et c'est aussi l'anniversaire de notre rencontre. Je n'ai pas pu réprimer l'envie de le passer rien qu'à deux »

« …Si tu y tiens autant, moi aussi je suis heureux »

« Non, c'est sûrement moi qui suis la plus heureuse »

En disant cela, Ai=Fa inclina légèrement la tête.

Son visage gardait ce sourire.

Elle avait déposé l'attitude stricte de chef de famille pour se laisser aller sans réserve — un geste d'une tendresse à couper le souffle.

« Alors, si quelqu'un faisait une telle proposition d'ici là, je peux considérer que tu n'as aucune intention de l'accepter ? »

« O-Oui. C'est ça, tu peux le croire »

« C'est bien » fit Ai=Fa en portant la main à sa bouche, et elle sourit à nouveau.

Chacun de ses gestes était empreint d'une grâce féminine, mon cœur s'affolait.

« Je suis heureuse. Vraiment heureuse, Asta »

« A-Ah. Moi aussi, merci »

« Ce jour-là, je préparerai le dîner festif. Toi, tu passeras la journée tranquillement »

« Hein ? » Cette fois, c'est moi qui penchai la tête.

Ai=Fa souriait toujours de la même façon.

« Le festin n'a pas de sens si c'est le concerné qui le cuisine. Ce jour-là, c'est moi qui tiendrai le kamado et préparerai le repas de fête »

« E-Eh, ces derniers mois, Ai=Fa a cuisiné, une fois ? »

« Ce genre de chose, toi aussi tu le sais aussi bien que moi »

La réponse ne pouvait être que non. Mis à part la fête de la résurrection du dieu soleil, où je lui avais confié l'étal un court moment, je n'avais aucun souvenir qu'elle ait cuisiné.

« A-Ai=Fa, ne te force pas, hein ? Si je cuisine moi-même, ce n'est pas un tabou, non plus »

« Tabou ou pas, ce n'est pas la question. C'est mon souhait. …Bien sûr, le résultat ne sera pas comparable à ta cuisine, Asta »

Tout en le déclarant, Ai=Fa souriait encore, heureuse.

« Mais, cuisiner un repas de fête pour un familier cher, c'est quelque chose que je n'ai pas pu faire depuis longtemps. Ça aussi, ça me rend heureuse »

« C'est vrai », répondis-je, sentant mon anxiété s'effriter en poussière.

Quelle que soit la maladresse du résultat, Ai=Fa veut cuisiner pour moi. Ce bonheur balaye largement mes mesquines inquiétudes.

« Ça me réjouit du fond du cœur. J'ai hâte d'être dans deux mois »

« Deux mois… J'ai l'impression d'avoir parlé trop tôt, mais… je pense que c'était bien d'en parler »

Dans la pénombre où seule la flamme du chandelier vacillait, nous nous sourîmes en silence.

Ainsi la Lune rouge s'acheva avec la saison des pluies — et nous allions retrouver des jours bruyants et animés.

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