Après avoir fini notre commerce à la ville-relais, nous avons dû nous rendre au village des Sauti.
Cependant, seul moi avais été convoqué, et comme je comptais passer chez les Ririn au retour, il fallait que je laisse à Tour=Din et aux autres le soin d'avancer les préparatifs pour le lendemain.
C'est pourquoi j'avais prévu de faire rentrer tout le monde sur le chariot de Fafa et de me rendre seul au village des Sauti, mais les gens de la famille Ruu ont insisté pour m'accompagner. D'après ce que m'a dit Donda=Ruu, il s'agissait de juger quelles étaient les intentions de Dari=Sauti, le responsable des travaux d'ouverture, en faisant appel à Asta de la maison Fa.
D'ailleurs, Donda=Ruu avait enfin repris son travail de chasseur depuis la Lune d'or.
Donda=Ruu, qui avait passé trois mois en convalescence et rééducation après s'être fait lacérer l'épaule droite par le Maître de la forêt, avait enfin fait son retour comme chasseur. La veille, il s'était montré inhabituellement exalté et avait bu du vin de fruit à en abreuver son gosier, m'avaient rapporté Reyna=Ruu et les autres.
Voici donc les membres qui m'accompagnent.
Rimi=Ruu et Vina=Ruu avaient été désignées.
Apparemment, cette composition n'avait pas de signification profonde. Comme c'était Reyna=Ruu et Rimi=Ruu qui étaient de service à la ville-relais aujourd'hui, l'idée était qu'elles continuent directement vers les Sauti, mais comme Reyna=Ruu avait du travail de préparation qui l'attendait, Vina=Ruu a pris le relais.
Qui plus est, Ryada=Ruu et Barsha ont été ajoutées au groupe.
Ce n'est pas exactement une escorte, mais actuellement, des gardes et des gens du Nord pullulent près du village des Sauti. Pour s'y rendre, un simple gardien du feu semblait insuffisant, aussi ces deux personnes, qui ne participent pas aux chasses, ont-elles été chargées de m'accompagner.
Barsha est bien sûr en tenue de guerrière, et Ryada=Ruu porte aussi sabre et arc. Si l'on repense à son entraînement récent avec Donda=Ruu, Ryada=Ruu n'a pas faibli hormis sa jambe droite. Comme courir, porter des charges lourdes ou marcher longtemps lui est difficile, elle ne peut pas travailler comme chasseuse, mais face à des gens de la ville, elle constitue une force amplement suffisante, m'a-t-on expliqué.
« À cinq, un seul chariot suffit amplement. De toute façon, le village des Ruu est sur le chemin du retour, alors allons-y ensemble avec le chariot de Giruru. »
C'est ainsi que nous nous sommes mis en route vers le village des Sauti.
Bien sûr, si j'ai proposé de monter à bord, c'était pour embarquer Vina=Ruu dans ma visite chez les Ririn. Ils n'allaient tout de même pas dire qu'ils rentreraient à pied sous cette pluie. Les gens de la lisière de forêt, si travailleurs, ne vont pas rendre visite à un autre clan sans raison, alors j'ai dû ourdir ce petit stratagème.
(Je leur avouerai que je veux passer chez les Ririn une fois nos affaires aux Sauti terminées. Tant qu'à faire, je resterai là-bas jusqu'au crépuscule pour m'assurer qu'elle rencontre Shimiral.)
Les préparatifs de demain seront bien gérés par Tour=Din et les autres. J'ai déjà parlé à Ai=Fa ce matin pour qu'on laisse tout le monde utiliser le kamado en mon absence. Après, je me laisse guider par la forêt.
« Ça fait longtemps qu'on va chez les Sauti ! Depuis que le père Donda s'est blessé, les lunes Pourpre, Argent et Or sont passées… ça fait à peu près trois mois, non ! »
À côté de Vina=Ruu qui ne cessait de soupirer, Rimi=Ruu était aujourd'hui encore pleine d'énergie.
La présence de Barsha et Ryada=Ruu formait une combinaison assez inédite.
« Au fait, la séance d'étude chez les Ruu, vous ne la lancez toujours pas ? Avec Mikel et Maimu qui sont là, Reyna-nee et les autres regrettaient que ça n'avance pas, tu sais ? »
« Ah, j'en ai entendu parler moi aussi. Mais je me suis mis en tête de refaire avec Dai et Sun la révision de leur initiation à la cuisine. Laisser un peu de temps passer avant de refaire la même initiation, ça fait progresser l'habileté de façon assez efficace, en fait. »
« Héé, c'est vrai ? »
« Et puis, Mikel doit pouvoir bouger un peu partout maintenant, non ? Tant qu'il ne peut pas bouger, Maimu doit vouloir lui rester collée pour le soigner, alors je me suis dit qu'elles refuseraient si on les invitait à l'étude. Donc, pas la peine de se presser tant qu'on ne peut pas les inviter toutes les deux en même temps. »
« C'est malin ! Asta, t'es vachement futé ! »
On me complimente souvent sur ma cuisine, mais on me dit rarement que j'ai de la tête.
C'est pour ça que j'adore cette Rimi=Ruu.
« Cela dit, la saison des pluies par ici, c'est pire que ce qu'on m'avait dit. Il tombe des hallebardes depuis ce matin, y a pas danger d'éboulements ? »
Quand Barsha a posé la question, Ryada=Ruu a répondu « Pas de problème ».
« Le sol du village de la lisière de forêt est solide. C'est pour ça qu'on y trouve du sable argileux tenace, et que ni les maisons ni les chemins ne s'effondrent. […] Comme c'est un terrain de cette nature, j'ai ouï dire du doyen qu'à l'origine, on n'y pouvait pas faire de champs. »
« Ah, et comme c'est en hauteur, l'eau de pluie file toute vers la ville, peut-être. Quoi qu'il en soit, j'aimerais bien que cette saison déprimante se tire au plus vite. »
« Cependant, j'ai aussi ouï dire que cette pluie apporte ses bienfaits à la forêt et à la ville. Tout est la volonté de la forêt et des dieux. »
Comme l'a dit Ryada=Ruu, même sous cette pluie, la conduite du chariot n'a pas posé de gros souci.
Certes, la visibilité se dégrade, mais le chemin jaune tassé supporte solidement le poids du chariot. En évitant les grandes flaques, les roues ne risquent pas de s'embourber.
Giruru et les autres totos ne semblent pas non plus gêner par la pluie. Avec leurs mines éternellement ahuries, ils filent tout aussi vaillants qu'à l'accoutumée. C'est d'un réconfort absolu.
C'est ainsi que le temps s'est écoulé, entre rires et soupirs, et nous avons fini par approcher du village des Sauti.
Pour l'instant, pas trace de gardes ni de gens du Nord. Les parents des Sauti habitent à la véritable lisière sud de la forêt, alors il faudra sans doute aller jusque-là pour voir l'état du chantier.
C'est en y songeant que je fais pénétrer le chariot dans le village des Sauti.
Comme la pluie continue de tomber, la place est déserte.
Mais on y décèle des traces qui n'existaient pas auparavant.
Sur cette place, un peu plus petite que celle des Ruu, un immense toit de cuir était tendu.
De quoi s'agit-il ? Il couvre près de la moitié de la place. Plusieurs poteaux en bois ont été plantés en terre, ménageant un espace à l'abri de la pluie qui surpasse même la cantine en plein air de la ville-relais.
Je penche la tête, contourne cet espace et me dirige vers la maison principale.
Sous une fine bruine qui tombe en rideau, la maison principale se dresse, inchangée dans ma mémoire.
Quand je descends du siège du cocher sur le sol mouillé, la porte de la maison s'ouvre en même temps.
Ils ont dû nous voir par la fenêtre. C'est Mil=Fei=Sauti qui apparaît, celle avec qui j'ai dansé au bal.
« Bienvenue à la maison des Sauti. Nous vous attendions, Asta.… Les gens de la famille Ruu sont aussi de la partie ? »
« Oui. Donda=Ruu nous a ordonné de vous accompagner, craignant qu'il ne se soit passé quelque chose d'inhabituel. »
« Inhabituel… Ce n'est pas un événement inhabituel, mais nous avons une consultation à vous soumettre. Veuillez d'abord venir par ici. »
Mil=Fei=Sauti, coiffée comme nous d'une cape à capuche contre la pluie, s'engage vers l'arrière de la maison.
Je la suis, attache Giruru à l'ombre d'un arbre en chemin, et nous sommes guidés tous ensemble vers le kamado.
Cela fait trois mois que je ne suis pas revenu dans ce kamado nostalgique.
Nous nous y installons, faisons sécher nos vêtements de pluie contre le mur, puis faisons à nouveau face à Mil=Fei=Sauti.
« Tout d'abord, permettez-moi de vous exprimer notre gratitude pour votre venue jusqu'ici. Le chef de famille Dari étant parti au travail de chasseur, c'est moi qui transmettrai ses mots. »
« Ah, Dari=Sauti a donc lui aussi pu reprendre le travail ? »
« Oui. C'est aussi grâce à l'appui d'Asta et des vôtres. Les autres hommes, à l'exception de deux qui ont perdu leur force de chasseurs, ont tous pu la recouvrer. »
Mil=Fei=Sauti, d'ordinaire peu expressive, plisse les yeux et esquisse un léger sourire.
Puis elle reprend aussitôt son air sérieux et recommence à parler.
« Alors, il faut d'abord que j'explique la situation… Le travail d'ouverture d'un chemin dans la lisière de forêt a commencé, et aujourd'hui marque le quatrième jour. Pendant ce temps, ils prennent leur repas de midi dans ce village des Sauti. »
« Ah, ce toit tendu sur la place, c'est pour ça ? Je me demandais quel raffut c'était. »
« Oui. Plus au sud, il y a les maisons des parents, mais nulle part ne dispose d'une place assez vaste pour accueillir tant de monde, alors les Sauti ont prêté le leur. Pendant la saison des pluies, personne ne célèbre de noces, donc cela ne cause pas de désagrément. »
« Je vois. Et cette consultation me concernant, c'est ? »
« Oui. Elle porte sur… le repas que mangent ces gens du Nord. »
En disant cela, Mil=Fei=Sauti laisse échapper un petit soupir.
« En fait, nous avons mis de côté une portion de leur repas. Nous allons le réchauffer, pourriez-vous le goûter ? »
« Hein ? Bien sûr, je n'y vois aucun inconvénient, mais… le mystère s'épaissit. »
Mil=Fei=Sauti hoche la tête et commence à allumer l'un des kamados.
Au-dessus, une toute petite marmite en fer est posée. Quand on retire le couvercle de bois qui la recouvrait, un plat pour le moins étrange s'offre à nos yeux.
« Qu'est-ce que c'est ? Ça ressemble à du porridge d'avoine, non ? »
« Porridge d'avoine ? »
« C'est un plat qui existait dans mon pays. Mais ça… »
Pour le dire en un mot, c'est un plat misérable.
Enfin, des gens au statut d'esclaves n'ont sans doute pas le choix. Une pâte blanchâtre d'origine indéterminée, avec quelques morceaux de légumes et de viande qui surnagent, c'est tout juste le seul point positif.
Peu à peu, l'odeur du plat réchauffé emplit le kamado.
Rimi=Ruu, les yeux brillants de curiosité, frétille du nez comme un lapin.
« L'odeur est plutôt appétissante ! Cette couleur blanche, c'est du lait de karon, hein ! »
« Oui. Du lait de karon et un ingrédient appelé fwana, qui ressemble au poïtan. »
Il n'y avait qu'un bol de repas, alors il a vite fini de chauffer.
Une fois transvasé dans une assiette en bois, Mil=Fei=Sauti me le tend en disant « Allez-y ».
« J'en ai mangé à midi, alors je jure sur la forêt qu'il n'y a rien de mauvais pour le corps. »
« Je n'en doutais pas. D'ailleurs, l'odeur n'est pas mauvaise. »
Je préleve une cuillerée de bois et la porte à ma bouche.
L'instant d'après, un « beurk » pathétique m'échappe.
« Comment dire… même avec de la bonne volonté, c'est difficile de dire que c'est bon. »
« Oui. Pourtant, c'est encore plus mangeable qu'une soupe faite avec de la viande de giba non saignée. »
C'est vrai, comme le dit Mil=Fei=Sauti. Rien n'a un goût bizarre, et l'odeur porte la douce saveur du lait de karon.
Mais la texture est exécrable.
Pas moins poudreuse que l'ancienne soupe de poïtan, tous les ingrédients sont réduits en bouillie. Viande et légumes sont méconnaissables, et l'assaisonnement se résume à la saveur du lait de karon et au sel.
Bon ou mauvais ? Clairement mauvais.
La douceur du lait de karon et le salé s'accordent mal. L'odeur est sucrée, la bouche salée, et la texture celle d'un porridge raté. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est de la boue, mais trouver un point positif relève du défi.
Au milieu de cela, Rimi=Ruu s'écrie « Moi aussi je veux goûter ! », alors on prépare une nouvelle cuillerée en bois.
Pour la dégustation, tant qu'on ne remet pas une cuillère déjà utilisée, le partage est permis même entre non-membres de la famille. Finalement, tout le monde sauf Ryada=Ruu goûte une bouchée de ce plat raté.
« Ahaha, c'est dégueu, ça ! »
« On ne peut pas dire que c'est délicieux… honnêtement, je n'en voudrais pas plus… »
« On dirait qu'ils ont juste fourré des restes et fait mijoter. Si on arrivait à corriger cette poudre, ce serait encore supportable, mais… »
« C'est exactement ça. Voulez-vous voir les ingrédients utilisés ? »
Mil=Fei=Sauti remet sa cape de pluie et nous conduit au garde-manger.
Le garde-manger est bondé au point qu'on ne trouve pas où poser le pied. Des jarres géantes et des caisses en bois s'alignent sur tout le sol.
« C'est avec ces ingrédients que le plat d'à l'instant a été fait. Regardez, je vous en prie. »
Tous les couvercles sont fermés, alors je décide d'inspecter les uns après les autres.
La grande majorité sont des déchets de légumes.
Aria, néonon, nanal, shima, giigo, pura, chan, lohyoï… — sans distinction de prix d'origine, des épluchures de toutes sortes de légumes sont bourrées dedans. Certains contiennent même les pieds de champignons, ingrédients de luxe, ou la peau de shiir que moi-même je jeterais.
Le reste, c'est de la viande salée et du lait de karon.
La viande aussi n'est que des chutes, avec parfois des côtes de karon ou des pattes de kimusu encore collées de viande, fourrées telles quelles. Quand je crois enfin trouver un morceau correct, il commence à virer au bleu. Une telle viande, même salée, risque de rendre malade si on ne la mange pas d'ici demain.
Quant au lait de karon, il ne se garde pas longtemps non plus.
L'odeur ne laisse pas penser qu'il a tourné, mais ça inquiète un peu. La fraîcheur de la saison des pluies doit être la seule chose qui l'ait préservé.
« À en juger, ce sont des restes récupérés en ville-château, non ? »
« Oui. Asta l'a deviné, comme prévu. »
« Enfin, il y avait même des ingrédients qu'on n'utilise presque jamais à la ville-relais… Donc c'est ça, la nourriture des gens du Nord ? »
« Oui. À Turan aussi, ils mangeraient la même chose. »
À Turan, ils font travailler des esclaves depuis des années. La façon de les nourrir doit être bien rodée. Et avec les relations qu'avait le comte Cykléus avec nombre de cuisiniers, il a dû être facile de mettre en place un circuit de récupération de ces restes.
« Une seule différence : on utilise du fwana au lieu du poïtan. Jusqu'à la saison des pluies, c'était du poïtan, mais maintenant, ils n'arrivent plus à en mettre la main sur un seul, paraît-il. »
« Oui, même les habitants de la ville-relais se l'arrachent à coups de poings. Mais du coup, le fwana, qui coûte plus cher, est utilisé à la place… c'est un comble, non ? »
« Ce sont les gens du Nord qui subissent ce comble. Comme le fwana est cher, sa quantité a été réduite d'autant. »
Je reste sans voix.
Mil=Fei=Sauti me fixe d'un regard d'une gravité extrême.
« C'est sur décision des nobles de Genos que les gens du Nord reçoivent ce misérable repas. Mais ce repas n'est pas seulement misérable, sa quantité a encore été réduite. Qu'en pensez-vous, Asta ? »
« Qu'en penser… Bien sûr, c'est pénible. Je n'imaginais pas que le contrecoup retombait sur les gens du Nord comme ça. »
« Le chef Dari a pensé de même. Qu'Asta parvienne à la même conclusion me réjouit profondément. »
En disant cela, Mil=Fei=Sauti adoucit légèrement son regard.
« Bien sûr, seul le fwana a été réduit, mais ça a autant d'importance que le poïtan, non ? Dans les villages de la lisière de forêt, les pauvres ne peuvent pas manger assez d'aria et de poïtan, et finissent par s'affaiblir. Le chef Dari s'inquiète que les gens du Nord ne s'affaiblissent eux aussi pendant cette saison des pluies. »
« Absolément d'accord. En plus, ils sont forcés à un travail plus dur que d'habitude, alors c'est d'autant plus inquiétant. »
Ne serait-ce qu'en calcul simple, le fwana coûte environ 1,5 fois le poïtan. Avec le même budget, la ration journalière tombe aux deux tiers.
Une chute pareille de l'apport en glucides, pour des travailleurs physiques, c'est une épreuve inimaginable.
« Hier seulement, le chef Dari a pu connaître ce fait. Ce matin, il a discuté avec les chefs des parents, et ce soir, il enverra des messagers aux Ruu et aux Zaza. S'il obtient l'assentiment des autres chefs de clan, il compte dire aux nobles que les gens de la lisière de forêt paieront le fwana manquant. »
« Les gens de la lisière de forêt ? … Ah, vous comptez utiliser la prime de ce chantier ? »
« Oui. Si cela suffira, il faudra calculer pour le savoir. »
Ce chantier mobilise plus de cent gens du Nord. Le tiers du prix du fwana quotidien pour cent personnes… effectivement, ça va demander des calculs serrés.
« Si ça ne suffit pas, la maison Fa paiera. Non, je paierais même la totalité s'il le faut. C'est moi qui ai causé la pénurie de poïtan, à l'origine… »
« Mais Asta, n'avez-vous pas inventé une nouvelle façon de manger le poïtan pour enseigner aux gens de la lisière de forêt ce qu'est un bon repas ? Et n'avez-vous pas répandu cette technique en ville pour porter un coup dur aux nobles pervers ? »
« Euh, oui, c'est vrai, mais… »
« Alors, ce n'est pas à la maison Fa seule de porter ce fardeau. Asta est un homme de la lisière de forêt, donc toute la peine doit être partagée par tous les camarades. »
D'un regard mêlant sévérité et tendresse, Mil=Fei=Sauti me l'assène.
Je m'incline en disant « Vraiment, excusez-moi ».
« C'est moi qui ai été inconséquent. Honteux de n'y avoir pas pensé. »
« Asta est encore jeune, pas la peine de s'en faire autant. Quoi qu'il en soit, le fait que nos actes rendent d'autres malheureux n'est pas quelque chose qu'on peut ignorer. Donda=Ruu et Graf=Zaza accepteront sans doute la parole du chef Dari. »
C'est ça, les gens de la lisière de forêt.
Au fond de moi, je suis une fois de plus ému par la fierté de mes camarades.
« Nous allons maintenant envoyer des messagers aux Ruu et aux Zaza.… Et voici la proposition adressée à Asta… »
« Oui. N'hésitez pas, dites-moi tout. »
« Alors, je transmets les mots du chef Dari tels quels. Asta, ne pourriez-vous pas concocter un plat plus savoureux en utilisant ces ingrédients ? »
« Hein ? Avec ces ingrédients, vous dites ? »
« Oui. Le chef Dari a été peiné de voir les gens du Nord apaiser leur faim avec un repas raté, égal à de la soupe de poïtan. Il a proposé de au moins faire griller le fwana comme du poïtan pour en faire un repas un peu plus décent, mais les gardes l'ont repoussé. »
Faire griller du fwana pour plus de cent personnes, c'un travail considérable, et il faut du combustible. Surtout en saison des pluies, le combustible lui-même est précieux.
Pour des esclaves, on ne peut pas accorder un tel effort ni un tel budget… pour les nobles de Genos, c'est sans doute un argument valable.
Mais moi, je ne peux qu'approuver Dari=Sauti de tout mon cœur.
« Compris. Même ingrédients, même temps de travail, même budget. Je vais réfléchir un peu. »
« Merci.… Cependant, Asta travaille du matin à midi, non ? Les femmes des gens du Nord préparent le repas dès l'aube, puis sont immédiatement réquisitionnées pour aider les hommes. »
« Ah, elles préparent elles-mêmes le repas ? Combien sont-elles, et combien de temps y passent-elles ? »
« Elles sont cinq. Le temps… disons qu'elles arrivent un peu après le lever du soleil et y consacrent à peu près la moitié du temps jusqu'au zénith. »
De l'aube au zénith, six à sept heures environ. En comptant le trajet depuis Turan, ça fait grosso modo trois heures.
« Faire à manger pour plus de cent personnes à cinq, c'est du costaud… Bon, j'ai compris. De toute façon, je vais d'abord réfléchir au type de plat à faire. »
« Mais Asta ne peut pas s'absenter de son travail, n'est-ce pas ? »
« Oui. Mais je n'ai pas besoin d'enseigner moi-même aux femmes de Mahyudra. Si j'enseigne à Mil=Fei=Sauti et aux autres, elles pourront le leur transmettre. »
« Hein ? No, nous, ce sont les gens du Nord qu'on va instruire ? »
« Oui. Vous n'avez pas ce temps disponible ? »
« Non, ce n'est pas une question de temps, c'est notre niveau qui… »
« Pas du tout. Puisque vous tenez le kamado, je connais votre niveau. Avec ce que j'ai en tête, les femmes des Sauti s'en sortiront très bien. »
« Asta a déjà décidé du plat ? »
« Oui. Enfin, les options sont si limitées qu'il n'y a presque pas de choix. »
Mil=Fei=Sauti secoue la tête, impressionnée.
« Vraiment, vous me surprenez. Le chef et moi pensions à moitié que même Asta ne pourrait pas faire un plat correct avec de tels restes… »
« Pas du tout. Même des restes, ce qui est là est une montagne de trésors, ingrédients de luxe compris. Il manque un peu d'assaisonnements, mais ce n'est pas difficile d'en faire quelque chose de bon. »
Après tout, il y a une énorme quantité de lait de karon sur place. Comme il est bon marché, les cuisiniers de la ville-château en achètent en masse en acceptant qu'il tourne. D'ailleurs, au manoir du comte Turan, du lait de karon inutilisable s'entassait en quantités.
Avec ce lait de karon comme fer de lance, je compte monter ma stratégie.
« Le problème, c'est que la préparation prendra un peu de temps. À cette heure, est-ce qu'on a le droit de tripoter les ingrédients ? »
« Oui. Puisque nous prêtons le lieu, on ne nous fera pas de reproches pour ça. »
« Alors, ça ira. Après le commerce, je pourviendrai à venir aider, et j'ai un jour libre tous les cinq jours. À ces moments-là, j'aimerais voir de mes yeux l'efficacité des femmes de Mahyudra. »
À mes mots, Mil=Fei=Sauti sourit doucement.
Un sourire un peu inattendu, plein de charme.
« Merci. Le chef Dari en sera ravi. Je suis fière qu'Asta soit un homme de la lisière de forêt. »
« C'est moi qui suis ravi de voir que Dari=Sauti et Mil=Fei=Sauti ont mal au cœur pour le sort des gens du Nord. Nous, on ne leur en veut pas, après tout. »
« Oui. Pour le conflit entre le Nord et l'Ouest, nous ne sommes pas en position d'intervenir… mais ce sont les nobles de Genos qui, de leur plein gré, ont envoyé les gens du Nord dans les villages de la lisière de forêt. Alors, ici, qu'ils suivent les usages de la lisière de forêt. »
Mil=Fei=Sauti est tranchante, mais on sent bien qu'elle ne méprise pas les nobles pour autant. Elle les reconnaît comme ses supérieurs, mais ne cède pas sur sa propre fierté. C'est sans doute parce qu'elle a mis les pieds à la ville-château et a vu les nobles en face qu'elle en est venue à ce état d'esprit.
(Ça ne sera peut-être que de l'autosatisfaction, mais si je peux leur apporter un bon repas, tant mieux.… Est-ce qu'Eleo=Cher est parmi eux ?)
Tout en songeant à cela, je promène mon regard sur la montagne d'ingrédients qui couvre le sol.
Les jarres et les caisses aux gueules noires béantes semblent rire sans voix : « À toi de jouer, si tu peux ».