Une demi-heure et un peu plus tard, nous arrivâmes au manoir du comte Satlas.
C'était une bâtisse en pierre, large et basse, comme si on avait rétréci d'un tour l'ancien manoir des comtes Turan. Devant le bâtiment s'étendait un jardin d'entrée, et le chemin du portail au porche était pavé de dalles grises, exactement la même configuration. Est-ce là le standard des demeures nobles à Genos ?
« Nous vous attendions. Veuillez entrer par ici. »
Un jeune page et un officier d'âge mûr en livrée inconnue nous accueillirent dans le manoir. Les couloirs étaient tapis de moquettes à longs poils, et çà et là des tableaux encadrés ornaient les murs. D'une manière diffuse, on y mettait davantage d'ornement qu'au manoir des Turan, tout en dégageant une atmosphère élégante.
Et c'est encore les bains qu'on nous fit voir en premier.
Mais l'antichambre était elle aussi fort spacieuse, et un nombre inattendu de serviteurs y attendaient.
À quoi rime ce défilé ? Jeunes et vieux, hommes et femmes mêlés, huit au total. Tous revêtus de longues robes blanc laiteux vaporeuses, les mains jointes sur le ventre, alignés en rang.
« Les bains peuvent accueillir jusqu'à dix personnes simultanément. Choisissez les serviteurs qui vous conviennent, en le nombre qui vous plaît. »
« Par serviteurs, vous entendez une aide pour se laver le corps ? Dans ce cas, nous n'en avons pas besoin. »
À la place de Jiza=Ruu, qui n'avait connu les bains qu'une seule fois, je répondis ainsi.
Le page qui nous avait guidés afficha alors une légère gêne.
« Le bain fait partie de l'hospitalité, telle est la coutume de notre maison. Nous vous prions de ne pas hésiter à choisir vos serviteurs, honorables hôtes. »
On devinait que si nous refusions leur compagnie, ils seraient blâmés par leur maître.
Faute de mieux, nous ne sélectionnâmes que le plus jeune des pages, et ce fut avec lui que les hommes se purifièrent.
Le groupe : Jiza=Ruu, Shin=Ruu, Rudo=Ruu et moi. Pendant que nous ôtions nos vêtements, le page baissa les yeux et attendit en silence.
« Dis voir, c'est pas que j'crois qu'ça arrive, mais y a-t-il des clients hommes qui demandent l'aide de femmes ? »
Alors que Rudo=Ruu jetait son équipement de Moribe n'importe comment, le garçon répondit par un bref « Oui ».
« Et des clientes qui choisiraient des hommes ? C'pas possible, ça, hein ? »
« Non. »
« "Non" quoi ? Ça veut dire que les femmes se montrent nues devant des hommes ? »
« Oui. »
Rudo=Ruu se gratta la tête blonde en comparant Jiza=Ruu et moi du regard.
« Dis, cette maison, elle va bien ? »
« Quelles que soient les coutumes des nobles, nous n'avons qu'à respecter les nôtres. »
« C'est ben vrai, mais quand même. Une femme qui montre sa peau à un homme qui n'est pas de sa famille, y a pas ça chez nous, hein, Asuta ? »
« Euh, ouais, c'est ça. »
Jadis, j'avais été mené par la ruse de Rudo=Ruu au lieu où les femmes se baignaient. Cela nous avait valu à tous deux une verte semonce de Jiza=Ruu, mais Rudo=Ruu avait l'air d'avoir complètement oublié l'affaire.
D'ailleurs, personne ne le sait encore, mais lors de ma première utilisation de ces bains, c'est Shifon=Chel, une femme, qui m'avait accompagné. Y repensant, c'était sans doute aussi une forme d'hospitalité noble envers l'invité.
( C'est noble, dans le sens noble du terme, mais ça ne colle pas du tout avec la mentalité des gens de Moribe. )
Nous ouvrîmes la porte suivante et pénétrâmes dans les bains emplis de vapeur.
L'odeur d'armoise était la même qu'au manoir Turan et au palais du thé, mais s'y mêlait désormais un parfum sucré de fleurs. Au fond de la salle, une baignoire remplie d'eau était même installée.
« C'est quoi ça ? On se douche là-dedans ? »
« Oui. De l'eau froide et de l'eau chaude sont préparées, servez-vous selon votre goût. »
Le page retira sa longue robe, ne gardant que son pagne.
Un garçon à la peau blanche, frêle et menu. L'imaginer assistant une dame de la noblesse pour son bain ne faisait qu'accroître le malaise.
Quoi qu'il en soit, l'existence de la baignoire ravit grandement Rudo=Ruu. Fondamentalement, pour les gens de Moribe, se verser de l'eau sur la tête est bien plus familier que de faire suer son corps pour se frotter la crasse. Et dans le climat plutôt tempéré de Genos, l'eau froide est fort agréable.
La baignoire était encastrée plus bas que le sol. On descendait des marches de pierre pour s'y immerger. Sa profondeur montait jusqu'à la poitrine une fois assis, et des pétales rouges et roses flottaient à la surface.
Rudo=Ruu et Shin=Ruu s'y plongèrent d'emblée, Jiza=Ruu se frotta le corps avec une spatule en bois. Le page, que personne n'appelait, se tenait coi dans un coin de la pièce. Sous leur regard de travers, je trempai seul mes pieds dans l'autre baignoire.
L'eau était un peu plus chaude que la température du corps.
Quelqu'un brûle-t-il du bois dehors ? Comme elle peut accueillir cinq personnes à la fois, elle doit demander pas mal de combustible.
Mais pour moi, c'était la première vraie baignade chaude depuis sept mois.
La température était un chouïa trop tiède, pourtant une douceur différente de l'eau froide détendit mon corps et mon esprit. Depuis mon arrivée dans ce manoir, je ressentis pour la première fois de la gratitude pour le luxe des coutumes nobles.
« Pourquoi t't'embêtes à entrer dans l'eau chaude ? Tu vas juste transpirer encore plus. »
Tandis qu'il s'amusait à asperger Shin=Ruu, Rudo=Ruu me regarda, perplexe.
« Si on rince la sueur ici même, y a pas de problème, non ? Dans mon pays, c'était plutôt l'eau chaude qui était la norme. »
« Hein ? » fit-il en penchant la tête, avant de plonger à son tour dans ma baignoire.
Moins de dix secondes plus tard, il ressortit en grognant : « Nan, c'bon, j'peux pas. »
« J'sais pas, j'ai le dos et les fesses qui fourmillent. T'arrives bien à supporter ça, toi, Asuta ? »
« Moi ça me va. Mais c'est peut-être l'effet inverse de l'eau froide, tout simplement. »
Ainsi, sans déranger le page, nous profitâmes pleinement de l'hospitalité des bains. Une fois rhabillés et de retour dans l'antichambre, « Vous avez mis du temps » me lança Ai=Fa d'un regard noir.
Les femmes choisirent, elles aussi, la plus jeune servante et disparurent aux bains. Choisir un homme était hors de question, et demander à une vieille femme les mettait mal à l'aise. Elles y passèrent à peu près le même temps que nous, si bien qu'au total nous y restâmes trente ou quarante minutes.
« Vous avez mis du temps, hein ? »
Mon côté taquin reprit le dessus, et comme prévu, je reçus un coup de pied d'Ai=Fa. Elle aussi adore l'eau froide, elle a sans doute trop trainé.
Bref, l'heure approchait de six koku. Lavés et propres, nous fûmen enfin conduits à la salle du banquet.
Nous gravîmes un large escalier jusqu'au deuxième étage. Tout le long, peintures, sculptures, vases fleuris attiraient l'œil, et la salle du banquet nous réservait un faste encore supérieur.
Une pièce assez vaste, rectangulaire verticale. Des chandeliers un peu partout aux murs, et au plafond les chandeliers à pendeloques habituels : l'intérieur était clair comme en plein jour. Le sol, une moquette à motifs géométriques ; les murs, des tapisseries exotiques ; les quatre coins, d'étranges statues divines. Comme le manoir Turan, c'était une pièce noble, mais plus luxueuse, plus raffinée.
En richesse pure, l'ancienne maison Turan devait l'emporter. Pourtant, ce manoir Satlas paraissait plus fastueux. Ils y mettaient plus de passion pour la décoration, et leur goût esthétique allait plus loin. Comment dire ? Malgré tout ce faste, rien n'était tape-à-l'œil, rien n'oppressait. Moi qui n'y connais rien en décoration d'intérieur, je trouvais l'endroit diablement confortable et chic.
« Oh, bienvenue, gens de Moribe. Allez, prenez place. »
Les nobles étaient déjà tous là.
En témoins : Melfried, son épouse la noble Eurifia, leur fille Odifia, et le témoin Porus — hormis Reihaim, que des visages connus.
Côté Satlas, ils étaient moins nombreux que je ne l'imaginais.
Celui qui nous accueillit depuis le siège d'honneur devait être le chef de famille. Cheveux lissés à l'huile comme Reihaim, moustache soignée, un noble dans la quarantaine. Taille et carrure moyennes, longue robe ample, un unique ornement d'argent pendait à son cou.
À côté de Reihaim, un jeune homme inconnu. Plus jeune que Reihaim, mon âge environ. Pas en armure, mais en uniforme blanc d'officier, il nous fixait d'un regard dur.
Comme le chef et Reihaim, cheveux bruns, yeux marron, peau jaune-brun, une mine d'une gravité exemplaire. Cheveux et peau différaient, mais l'impression rappelait Welhide de la maison marquisale Banam.
« Je suis Ruidos, chef de la maison comtale Satlas. Voici Reiris, de l'ordre des chevaliers Satlas — le fils de mon insensé frère Geimaros. Geimaros n'est pas en état de comparaître ici, aussi nous présenterons nos excuses à la place de ce serviteur indigne. »
Une élocution fluide, sans accroc.
Une tenue à la hauteur du maître de cette demeure élégante et noble. En un sens, le plus noble des nobles que j'aie croisés jusqu'ici.
Face à Ruidos, Jiza=Ruu déclina nos noms un par un.
Puis, nos vêtements de chasseurs confiés au page, nous nous assîmes dans l'ordre Ruu, Fa, Din, Zaza. Le chef Ruidos en haut, les nobles à sa droite, les gens de Moribe à sa gauche.
« Ah, pour vous, j'ai fait préparer des chaises de chevalier. Vous pouvez fourrer vos sabres dans le dossier. »
En effet, un fourreau était fixé au côté gauche du dossier. La chaise comme le fourreau étaient en bois finement sculpté. Les chasseurs dégainèrent leurs sabres fourreau compris et les glissèrent dans les tubes. Ainsi, ils pouvaient assister au banquet sans se séparer de leurs lames.
« Vraiment, cette fois-ci, Geimaros vous a causé bien des ennuis. L'invité marquis de Genos a fortement insisté pour que nous tissions de justes liens avec les gens de Moribe, en plein dans cette période, c'est lamentable. En tant que chef de la maison Satlas, je vous présente mes plus sincères excuses. »
Ruidos me parut du même acabit que Marstein. Poli, magnanime, insondable. Mais sans l'air gouailleur de Marstein, plutôt un noble mûr, élégant, juvénile, distingué.
« Shin=Ruu, c'est toi ? J'ai ouï dire que tu n'as pas été blessé, mais vraiment, aucun souci ? »
Shin=Ruu ne répondit pas, se contentant de baisser le menton en un léger salut.
Il ne sait sans doute pas comment s'adresser à un comte. Les gens de Moribe, surtout les chasseurs, n'ont pas l'habitude d'adapter leur ton selon l'interlocuteur.
« Cependant, tout en portant l'armure de chevalier, tu as terrassé Geimaros d'un seul coup. Cette armure est faite pour charger à cheval avec une lance de cavalerie. Elle est renforcée pour résister aux haches géantes des gens du Nord. Rien que tomber de cheval rend le relevé difficile, et pourtant, avec cette armure lourde, tu as vaincu Geimaros... Non, vraiment, j'en suis resté admiratif. »
« ...... »
« Mais c'est sans doute là la force des chasseurs de Moribe. À Genos, les jeunes ne la réalisent guère. C'est pour ça que mon fils insensé a pu demander un match d'escrime à un chasseur de Moribe. »
Sous le regard de son père, Reihaim se détourna.
Sa mine boudeuse habituelle. Ruidos sourit calmement et se tourna à nouveau vers Shin=Ruu.
« Cela dit, c'est compréhensible. On dit les chasseurs de Moribe doués d'une force exceptionnelle, mais hormis quelques-uns, ils n'ont jamais tiré leur sabre en ville. Les gens de Moribe ne sont pas des hors-la-loi, c'est normal. C'est donc naturel que mon fils ait sous-estimé leur valeur. »
« ...... »
« Toutefois, moi et Geimaros, qui avons pris de l'âge, avons eu l'occasion de connaître, si minime soit-elle, la valeur des chasseurs. C'était quand nous étions encore enfants... ça remonte à trente ans, peut-être. Un chasseur de Moribe a tiré son sabre en ville par vengeance. »
Serait-ce l'histoire où le chef de la parenté Beim a brisé l'interdiction des chefs de clan pour descendre en ville ?
Jiza=Ruu, les yeux fins comme du fil, fixait le sourire paisible de Ruidos.
« Cinq vauriens avaient fait le coup chez les gens de Moribe, une dizaine de gardes essayaient de les chasser. Tous furent terrassés par un unique chasseur de Moribe. Aucun épéiste, si excellent fût-il, ne saurait accomplir pareille chose. "Les gens de Moribe sont-ils vraiment des humains comme nous ?" — dans ce manoir, Geimaros et moi avons tremblé de peur. »
« ...... »
« Cette peur a sans doute poussé Geimaros à sa faute. Cela n'allège pas son crime, mais je vous ai conté cela pour que vous compreniez pourquoi il a fauté. J'espère que vous l'accueillerez. »
« Dans ce cas, il aurait dû refuser le duel... Est-ce la fierté de chevalier qui ne le lui a pas permis ? »
À la question de Jiza=Ruu, Ruidos acquiesça.
« Geimaros avait la réputation de l'un des meilleurs épéistes de Genos. Son apogée était passée, mais pour ne pas perdre sa fierté, il a tout perdu à l'inverse. Voir mon frère de sang s'égarer ainsi me peine profondément. »
« ... Je ne peux pas dire que je comprends, mais je sais que votre position est douloureuse. Votre propre frère, si proche par le sang, a semé ce trouble sans que vous n'y soyez pour rien. »
« Votre seule compréhension me suffit. »
Toujours imperturbable, Ruidos acquiesça de nouveau.
« De plus, c'est mon fils insensé qui a poussé Geimaros sur cette voie, et le déclencheur fut une rancune d'avoir été éconduit par les gens de Moribe. C'est honteux à tout point de vue... Reina=Ruu, c'est toi, n'est-ce pas ? »
« Oui. »
« En effet, belle à couper le souffle. Que mon fils en ait perdu la tête, je ne m'en offusque pas. »
Derrière sa voilette translucide, Reina=Ruu restait impassible. Chez les Moribe, complimenter l'apparence de quelqu'un qu'on n'envisage pas d'épouser est déjà une forme d'impolitesse.
« Avant de commencer le banquet d'amitié, je veux éclaircir ce point... Reihaim, quelles étaient tes intentions exactes en voulant offrir un cadeau si précieux aux gens de Moribe ? »
Reihaim, qui regardait ailleurs, se tourna vers son père avec une évidente réticence.
« Je voulais simplement prendre cette jeune fille comme servante, père. »
« Ho, comme servante. »
« Pour montrer la puissance de la maison Satlas, j'ai pensé offrir un collier d'argent et de pierreries. Cette action enfreint-elle quelque loi ? »
« Hum. Engager une servante qui n'est pas de la ville-château est rare, mais pas impossible. Si elle est de surcroît belle et dotée d'un talent culinaire hors pair, d'autant plus. »
Tordant sa moustache, il réfléchit un instant, puis porta à nouveau son regard sur Jiza=Ruu.
« Jiza=Ruu, chef de clan par intérim. Quand bien même il s'agirait d'une simple fille de ville, Reihaim aurait agi de même. Et si cette fille vivait dans la misère, il n'aurait pas hésité une seconde à accepter. Devenir servante d'une maison comtale la mettrait à l'abri du besoin à vie. »
Jiza=Ruu le scruta avec circonspection.
Pour l'apaiser, Ruidos sourit.
« Cependant, tous les humains ne se réjouissent pas d'être pris au service des nobles. Devenue servante comtale, on ne peut plus rentrer chez ses parents, ni s'unir à un homme de la ville-relais ou d'un village. Sans la résolution d'abandonner sa vie d'avant pour passer sa vie au service du comte, on ne peut accepter une telle proposition. »
« Moui. C'est pour ça que ma sœur Reina n'a pas pu se résoudre à s'engager profondément avec les nobles. »
« Ah, c'est un jugement sain. Les nobles sont libres de vouloir engager qui ils veulent, mais ils n'ont pas le droit de forcer qui que ce soit. La loi de Genos stipule que seuls les esclaves Mahydra s'achètent et se vendent pour des pièces de cuivre. Donc, au fond, le refus implicite de ta sœur aurait dû clore l'affaire... Mais Reihaim, incapable de renoncer à ton entêtement, ta puérilité a attiré ce désastre, n'est-ce pas ? »
Reihaim gardait sa mine renfrognée, mais ne répliqua pas.
Ruidos enchaîna, sur un ton solennel.
« Si la demoiselle avait été seulement belle et talentueuse, je n'aurais pas blâmé ton acte, j'aurais même permis son engagement. Cela prouverait que tu traites les gens de Moribe avec équité, sans mépris, ce qui m'aurait réjoui. Mais une fois l'espoir perdu, ne pas savoir lâcher prise, faire des caprices comme un gamin, c'est réduire à néant ta belle ambition. »
« ...... »
« L'ancien chef des Turan, s'étant vu refuser par un cuisinier qu'il voulait engager, a riposté par des actes odieux. L'actuelle chef, la princesse Rifreia, a enlevé de force des gens de Moribe pour les amener en ville-château. Tu n'es pas allé aussi loin, mais ton immature caprice a entraîné Geimaros et mené à cette issue. Sur ce point, tu devrais méditer profondément. »
« ... Je regrette. Mais je n'aurais jamais cru que mon oncle craignait les chasseurs de Moribe, ni qu'il se salirait les mains par des actes odieux. »
D'une voix dépourvue d'émotion, Reihaim répondit. À cet instant, le jeune homme Reiris fit craquer sa chaise et se leva d'un bond.
Son regard intense balaya l'assemblée, puis il s'inclina profondément.
« Cette situation est due uniquement à la sottise de mon père Geimaros. Sa faute d'avoir brisé le serment de Selva et souillé le duel n'est jamais pardonnable. Pour l'expier, je suis prêt à subir n'importe quel châtiment, aux côtés de mon père. »
« C'est à Geimaros seul d'expier sa faute. Aucune loi à Genos n'impose de punition à l'enfant pour le péché du père. »
D'une voix glacée, Melfried trancha. Reiris serra les dents. Après l'avoir observé un moment, Ruidos l'invita à se rasseoir.
« En tout cas, Geimaros a perdu son poste de chef de l'ordre des chevaliers Satlas et son titre de chevalier. Dorénavant, il traînera l'infamie de traître impardonnable jusqu'à sa fin. Toi, tu porteras l'opprobre d'être fils de criminel, tout en continuant à vivre en chevalier. Cela suffira bien à expier vos fautes, non ? »
« ... Oui. »
« Et toi, qui as apporté ce désastre sur la maison Satlas et les gens de Moribe sans même enfreindre la loi, comment comptes-tu te comporter, Reihaim ? »
« ... Je veillerai sur ma conduite et jure à Selva de ne jamais commettre d'acte qui salirait le nom de la maison comtale. »
Toujours cette voix sans affect. Ses yeux restaient rivés sur les petites assiettes vides alignées sur la table.
« Bien. La maison Satlas marche main dans la main avec la maison Doreimu pour sortir du marasme où l'a plongée l'ancien chef des Turan. Pour nous, les liens avec les gens de Moribe ne sauraient être négligés, n'est-ce pas, Porus-dono ? »
« Oui. Comme nous en parlions, pour faire circuler les denrées de la ville-château vers la ville-relais, la coopération des gens de Moribe, à commencer par Asuta-dono, était indispensable. Les résultats, Ruidos-dono les connaît. »
Oui. La stratégie de noyer les Turan économiquement en diffusant le poïtan grillé en ville-relais avait été menée de concert par les deux maisons. Pour la diffusion ultérieure de divers ingrédients aussi, Porus agit sous le plein soutien des Satlas. Yarn travaille en ville-relais dans ce cadre.
« Les négociations avec les gens de Moribe étaient laissées à Porus-dono, mais disons-le : nous et les gens de Moribe sommes des camarades d'armes qui avons uni nos forces pour abattre l'ancien chef des Turan. Cette fête de la Résurrection a vu la ville-relais plus animée que jamais, et l'influence des gens de Moribe y est pour beaucoup. Je souhaite continuer à tisser de bons liens avec vous, Jiza=Ruu-dono. »
« Nous aussi, nous pensons qu'il faut retisser de justes liens avec les nobles de Genos. Pour cela, il faut que nous soyons sincères l'un envers l'autre. »
D'un air bonhomme, Jiza=Ruu répondit posément.
« Ce qui m'inquiète, c'est l'état d'esprit de votre fils. Certes, il n'a enfreint aucune loi, mais il a fait pression sur le marquis Marstein pour faire appeler mon parent Shin=Ruu en ville-château. Marstein n'a pu ignorer la demande du futur chef des Satlas, et l'a acceptée comme mesure nécessaire pour couper les mauvais liens entre Satlas et Moribe, m'a-t-on dit. »
L'informateur n'est autre que Porus. Face à la franchise moribe de Jiza=Ruu, même Porus rentra un peu le cou.
« Ce jeune a-t-il vraiment réussi à chasser ses pensées sombres envers les gens de Moribe ? Moi, je veux m'en assurer une bonne fois. »
Aux paroles de Jiza=Ruu, Ruidos acquiesça gravement.
« Question légitime. Reihaim, Jiza=Ruu-dono parle ainsi. Quelle est ta pensée ? »
« ... Je m'efforcerai désormais de tisser de justes liens avec les gens de Moribe. Je jure ici à Selva de ne plus leur faire de mauvais coups. »
Les mots étaient soumis, mais sa mine restait boudeuse, et il évitait soigneusement tout regard.
Jiza=Ruu fit un « Hum » en bougeant sur sa chaise.
« Vous prononcez bien légèrement un serment à un dieu. A-t-il le même poids que les paroles jurées à notre mère la Forêt ? »
« Bien sûr. Pour les gens de Selva, le serment au dieu occidental est absolu. Aucun homme ne saurait le briser, je l'affirme. »
« Est-ce ainsi ? Pourtant, tes paroles ne portent aucuneonce de sincérité. »
Au moment où il lâcha ces mots, le grand corps de Jiza=Ruu sembla grandir encore.
Une pression invisible, comme on n'en avait guère vu ces temps-ci. De notre côté, Ai=Fa, Shin=Ruu, Rudo=Ruu faiblirent sur leurs sièges.
Porus, Eurifia et les autres semblaient hébétés, mais Melfried plissa ses yeux gris et fixa Jiza=Ruu. Les gens du métier ressentent sans doute pleinement cette pression écrasante.
Jiza=Ruu ne quittait pas Ruidos des yeux. Celui-ci pâlit légèrement. « C'est un malentendu, Jiza=Ruu-dono. »
« Vraiment ? Vous récitez des paroles toutes faites, et ces deux-là y répondent comme sur un scénario. Dès que vous dites ceci, ils répondent cela — vos répliques étaient fixées d'avance, non ? »
Reihaim jeter des coups d'œil latéraux à son père, Reiris raidissait le dos, paupières closes.
« C'est pourquoi je n'ai senti aucune sincérité chez ces deux-là. Si c'est pour ne réciter que vos ordres, à quoi bon les faire venir ? »
« ... Je suis le chef de la maison Satlas. Il est tout naturel que les miens suivent mon intention, non ? »
Ruidos chercha à arrondir les angles, mais Jiza=Ruu secoua lentement la tête.
« Nous non plus, nous ne pouvons désobéir au chef de famille ou au chef de clan. Mais pour autant, nous ne prononçons pas des mots contraires à notre cœur. Si vous souhaitez de vrais liens, ordonner à vos gens de jouer la comédie est superflu. »
« Non, cependant... »
« Quel âge a votre fils ? »
À la question soudaine, Ruidos parut d'autant plus perplexe qu'il essuya une sueur froide.
« R-Reihaim a eu vingt-deux ans à la dernière Lune d'argent. Qu'est-ce que cela peut bien faire ? »
« Vingt-deux ans. J'en aurai bientôt vingt-quatre. Je suis le frère aîné du chef de clan Donda=Ruu, et lui est le frère aîné de la maison Satlas. Si nous succédons tous deux sans heurt à nos pères, la prochaine génération nous verra, lui et moi, tisser les liens entre Moribe et la maison comtale... C'est pourquoi je ne peux passer sous silence ses véritables sentiments. »
Les yeux fins de Jiza=Ruu glissèrent du comte vers son fils.
Reihaim blêmit, comme s'il allait basculer en arrière avec sa chaise.
Porus, visiblement apitoyé, intervint sur un ton pépère : « Qu'est-ce qui te prend, Reihaim-dono ? »
« Inutile de t'affoler ainsi, dis simplement ce que tu penses. Tu n'as pas songé, toi non plus, à enlever de force des gens de Moribe comme la princesse Rifreia, n'est-ce pas ? »
« B-Bien sûr ! Je n'ai pas l'intention de commettre un tel crime ! »
« Alors pourquoi cette mine si peu enthousiaste ? »
De l'extérieur, Jiza=Ruu ne fait que sourire aimablement. Porus et Eurifia semblent plutôt intrigués par le revirement soudain de Reihaim.
Sous leurs regards, Reihaim poigna la nappe, les épaules tremblantes. C'est la pression qui jadis fit trembler Rudo=Ruu comme un gamin. Moi-même, dans cette situation, j'en vins à plaindre Reihaim.
« M-Moi... »
« Oui ? »
« Je... je n'arrive pas à abandonner l'idée de l'avoir comme servante. Mais je ne peux désobéir à mon père ni au marquis de Genos... Cette frustration refoulée doit transparaître, je pense... »
« Tu y tenais donc si fort, à Reina. »
Jiza=Ruu parut quelque peu impressionné. À côté de lui, Reina=Ruu prit la parole.
« Recevoir une telle proposition d'un noble qui gouverne Genos est un honneur. Mais les gens de Moribe ne peuvent vivre hors de la Forêt. Je vous prie de l'accepter. »
« Je sais... je sais, moi aussi... »
Reihaim, le visage bleu, baissa la tête.
Après l'avoir observé, Jiza=Ruu se tourna vers Reiris.
« Et toi ? Quel sentiment portes-tu sur la faute de ton père ? »
« Je n'ai pas été forcé à m'excuser par le chef. Mon père a commis une faute indigne d'un chevalier par sa propre faiblesse, il n'y a plus rien à justifier. J'ai présenté mes excuses les plus sincères à sa place. »
Reiris rouvrit les yeux et lança un regard acéré vers Shin=Ruu, assis à côté de Jiza=Ruu.
« Simplement, quel genre d'épéiste faut-il être pour plonger mon père dans une telle terreur et le foudroyer d'un seul coup ? Je ne parviens pas à chasser l'envie de le vérifier de ma propre main. »
« Je vois, c'est pour ça que tu dégageais cette aura belliqueuse. Entendu, c'est une raison simple. »
Jiza=Ruu acquiesça, convaincu.
« Nous n'avons pas l'usage de croiser le fer pour tester notre force, donc je ne peux accéder à ta demande sur-le-champ. Mais si tu reconnais la faute de ton père comme une faute, il n'y a pas de problème pour l'instant. Tu n'as tout de même pas l'intention de foncer sur Shin=Ruu sabre au clair, hein ? »
« Bien sûr. Ce que je désire, c'est un échange d'escrime où l'honneur est en jeu. »
« Soit, remettons ça à plus tard. »
La pression invisible s'évanouit du grand corps de Jiza=Ruu.
Il riporta son regard sur Ruidos.
« Entendre vos vrais sentiments me permet enfin d'être satisfait. J'agissais en représentant du chef de clan, c'est pourquoi j'ai été long et tatillon, et je m'en excuse sincèrement. »
« A-Ah... Alors, cela signifie-t-il que vous acceptez nos excuses ? »
« Au nom de Jiza=Ruu, frère aîné du chef de clan Donda=Ruu, j'accepte les excuses de la maison comtale Satlas... Vivant selon des coutumes différentes, il est malaisé de se comprendre parfaitement, mais je souhaite nevertheless que nous fassions l'effort de tisser de meilleurs liens. »
« C'est bien... » souffla profondément Ruidos.
Son allure chic et juvénile parut vieillir d'un coup. Même s'il est de sang princier, il a dû recevoir de front la résolution des gens de Moribe : « Si on n'est pas convaincu, on n'hésite pas à tirer le sabre. »
« Alors, ne pourrions-nous pas passer à table, Ruidos-dono ? Levons nos coupes à l'avenir radieux de tous. »
Sur la voix pépère de Porus, le banquet d'amitié put enfin commencer.