Ainsi, les jours s'écoulèrent sans bruit.
Bien que la période de la fête ne durât que dix jours environ, plus d'un mois s'était écoulé depuis l'ouverture de la Cantine sous le ciel bleu. Au cours de ce laps de temps, la clientèle avait doublé et nous avions été confrontés à divers bouleversements.
Les gardiens du kamado étaient passés de huit à quinze, et les portions quotidiennes étaient montées de quatre cents à plus de mille. Aux jours fériés, nous allions dans la ville-relais dès l'aube pour y servir du giba rôti, et nos horaires de service s'allongèrent jusqu'à la nuit. Nous ouvrîmes nos portes à un grand nombre de personnes goûtant pour la première fois aux plats de giba, la troupe de Gyamrei en tête, et même la doyenne Jiba-baasan vint rendre visite à la ville-relais ainsi qu'à Doreimu.
De plus, l'ouverture de la cantine avait modifié notre rapport de proximité avec la clientèle. Lorsqu'une chasseresse Moribe, voilée d'un voile et d'un châle translucides, glissait avec agilité entre les tables pour récupérer les assiettes usagées, beaucoup de clients lui adressaient volontiers la parole avec gaieté. Par ailleurs, lorsque les gardes-chasse chargés de protéger le stand étaient des figures telles que Dan=Rutim, Giran=Ririn ou Rudo=Ruu, cela favorisait également de fructueux échanges entre eux et les habitants de la ville.
Après tout, la cantine sous le ciel bleu avait été mise en place précisément pour combler le vœu de Reina=Ruu et des autres : sentir de plus près les visages heureux de la clientèle. Dans ce sens, on pouvait donc affirmer qu'elle remplissait parfaitement sa mission.
Par surcroît, plusieurs membres qui restaient sceptiques quant au commerce en ville-relais participèrent enfin aux activités communes pour la première fois à cette époque.
Il s'agissait notamment de Jiza=Ruu, Sufila=Zaza et Fei=Beimu.
Plus particulièrement, Jiza=Ruu prenait part aux séjours à Doreimu comme aux expéditions en ville-château. En tant que prochain chef de clan, il faisait personnellement l'expérience directe des sentiments et des regards portés par les bourgeois et les nobles sur les Moribes actuels.
Nombreux étaient encore ceux qui tenaient leur cœur fermé, à l'image de la mère ou de l'oncle de Dora. Particulièrement à Doreimu et dans la ville-relais, on pouvait estimer qu'une grande partie de ces personnes se cachait encore parmi la foule. La majorité des clients fréquentant notre stand étant des voyageurs venus d'ailleurs, force était de constater que les véritables citoyens de Genos ne représentaient qu'une poignée.
Pourtant, malgré tout, les visiteurs du stand mangeaient les plats de giba sans aucune arrière-pensée, arborant des visages rayonnants de bonheur.
Voici des hommes qui n'avaient cessé de croire que les Moribes étaient des barbares dénués de raison, dont la viande de giba sentait trop mauvais et était trop dure pour être consommée, et pourtant ils riaient innocemment, ivrognaient de vin de fruits et affichaient un tel ravissement.
Depuis que nous propositions nos mets de giba en ville-relais pour la première fois, environ six mois s'étaient écoulés. Capable de vivre pareille mutation en si peu de temps, on ne pouvait formuler le moindre reproche. On pouvait bel et bien affirmer que les Moribes, après quatre-vingts ans passés à vivre aux pieds du mont Morgan, venaient de franchir un tournant décisif.
Pour les analyser sous tous les angles, nul doute ne subsistait quant à l'indispensabilité de ma présence dans cette transformation. Une fois le modèle commercial ainsi stabilisé, mon maintien aurait peut-être fini par devenir superflu, mais sans ma venue dans le village Moribe, cette révolution n'aurait jamais eu lieu. Même si cette mutation n'avait pu surgir qu'après qu'Ai=Fa, Gazlan=Rutim et les membres du clan Ruu eurent accepté un hérétique comme moi, il restait un fait indéniable : j'en étais bien l'étincelle initiale.
Cela dit, je ne laissais nullement gagner par la lâcheté ou la frayeur à présent. Je croyais fermement que les Moribes devaient découvrir le plaisir d'un bon repas, accéder à une vie plus prospère et tisser des liens justes avec les étrangers. C'est sur cette conviction que je m'étais rendu jusqu'ici. En croyant que quelqu'un comme moi pouvait devenir un remède plutôt qu'un poison, et sachant qu'Ai=Fa partageait cette foi, j'avais juré de vivre à fond et sans hésitation pour elle et les siens.
On racontait que le Sage Blanc, Mysha, était apparu au Shima en pleine période de troubles pour apporter paix et ordre au peuple.
Qui sait ? Sans Mysha, le Shima n'aurait peut-être pas connu la forme actuelle. Livrés à eux-mêmes, incapables de fabriquer des briques depuis l'argile, les Sept Tribus chevauchaient des toto travers montagnes et prairies pour se disputer l'hégémonie. Peut-être menaçaient-ils Seruva, Jagar et Mahyudra en demeurant de farouches barbares.
Moi, je serais incapable de réaliser quelque chose d'aussi ambitieux que Mysha.
Quelle que soit la véritable identité de Mysha, je n'étais qu'un humble apprenti cuisinier. Sur cette terre où la culture culinaire restait rudimentaire, cela m'avait pourtant valu une adulation intense, mais un cuisto ne peut prétendre pacifier un royaume. Et je n'avais surtout pas la prétention de vouloir accomplir des exploits aussi titanesques. Mon seul souhait, c'était d'offrir joie et satisfaction à un maximum de gens, en restant dans mes compétences.
Je voulais agir pour Ai=Fa, qui m'avait accepté comme le sien ; pour les Moribes auxquels elle appartenait ; et pour les habitants de Genos, cette cité frontalière. Ensuite, pourquoi pas, pour les voyageurs venus de Shima et Jagar visiter Genos… Plutôt que de regretter cet effort, c'est l'étendue de ma portée qui me surprenait davantage.
Si je résume grossièrement, j'avais simplement rencontré une personne irremplaçable ici : Ai=Fa. Et je souhaitais seulement vivre de manière légitime dans ce monde auquel elle appartenait.
Peut-être que Mysha avait commencé avec exactement ce même état d'esprit, non ?
La chanson de Niya ne révélait pas ces détails, mais il se pourrait fort bien que le premier visage que Mysha ait croisé ici fut celui de la fille du chef de la lignée Lao. Pour sauver cette jeune femme d'une situation critique, Mysha aurait mobilisé toutes ses forces, apporté la paix au Shima, avant de partir à son terme… C'était là une rêverie qui commençait à m'habiter.
Mais ce n'était rien d'autre qu'une spéculation infondée. Je projetais peut-être simplement sur Mysha mes propres aspirations de façon gratuite.
À quoi bon rêvasser sur un personnage de chant bardique vieux de plusieurs siècles ? En vérité, il s'agissait moins d'une vision que d'une fantaisie morbide, teintée de sentimentalisme.
Quoi qu'il en soit, j'avais décidé de vivre selon ma propre conviction.
Il suffisait de ne pas trahir ni mes propres sentiments, ni la confiance d'Ai=Fa. Même un minuscule individu comme moi pouvait préserver cela. Si je venais à échouer jusque-là, alors ma présence dans ce monde perdrait toute signification. Telle était ma pensée.
Je chérissais Ai=Fa, et j'estimais précieuse la terre à laquelle elle appartenait.
Pendant le gigantesque événement qu'était la Fête de la Résurrection du Dieu Soleil, au cœur des festivités, j'avais écouté la chanson du Sage Blanc Mysha. Cette écoute raviva précisément ces convictions. Peu importe ce que Niya ressentait réellement, j'estimais déjà avoir tiré de sa musique une ressource inestimable pour moi-même.
Tout en serrant fermement ces pensées contre mon cœur, je finis par approcher du jour tant attendu : le dernier jour de la Lune Violetta, autrefois nommé Jour de la Chute.
***
Il convient d'abord de rapporter ce qui advint le trentième jour de la Lune Violetta, la veille du Jour de la Chute.
Deux jours plus tôt, nous nous étions acquittés de nos corvées en ville-château, et cette journée-ci, nous achevâmes sans encombre notre commerce en ville-relais.
Tous les plats furent vendus dans les délais impartis, sans aucun incident troublant l'atmosphère. Les sept femmes qui nous assistaient durant cette période de fête s'étaient complètement familiarisées avec les tâches et s'affairaient maintenant avec une rapidité désopilante pour ranger la salle.
« Nos fonctions prendront bientôt fin, semble-t-il. En y réfléchissant, cette idée m'inspire une certaine tristesse. »
Celle qui tenait ce propos était la serveuse Min, responsable conjointement avec Ama=Min de l'étal aux brochettes de giba offrandes.
Tandis que je veillais à ne pas me brûler en transférant les plaques chaudes vers la charrette, je lui adressai un sourire complice.
« Cependant, nous ne fermerons pas boutique au changement de lune. Nous nous accorderons une seule journée de congé, et dès le second jour du mois d'Argent, nous reprendrons progressivement nos activités. Comme nous redoutons un retour brutal à l'effectif initial, nous envisageons de faire appel à certaines d'entre vous pour continuer à nous épauler. »
« Ah ! Vraiment ? Dans ce cas, laissez-moi absolument vous aider ! »
« Eh bien, nous aussi alors… »
Aussitôt que les servantes Gaz et Ratss eurent lancé leur réclamation, Fei=Beimu, présente à mon flanc, renfrogna son visage et marmonna.
« Si c'est le cas, il faut accorder une chance équitable à chacun. Beimu et Dagora ont elles aussi le devoir d'assister à l'aboutissement de cette entreprise. »
« C'est juste. Pour le premier jour, nous maintiendrons l'équipe actuelle, puis nous organiserons une rotation équitable pour la suite. … Vous, branches cadettes du clan Ruu, allez consulter Reina=Ruu à ce sujet. »
« Entendu. » Elles hochèrent la tête en souriant.
Quant aux vaillantes jeunes femmes Moribes, leurs capacités physiques ne souffraient d'aucune faille. S'il en allait de même pour leur résistance psychologique, rien de mieux ne pourrait nous soutenir.
« Très bien, regagnons le quartier des Moribes. Les répartitions de tâches restent inchangées, merci. »
Garés sous la protection des chasseurs, nous pénétrâmes dans les rues animées.
Or, à peine eûmes-nous avancé que Ai=Fa lança brusquement : « Attendez. »
« Rudo=Ruu, regarde ça. »
« Hmm ? Oui, quelque chose cloche là-bas. Mieux vaut y jeter un coup d'œil par précaution. »
Personne ne savait ce qu'il avait repéré, mais après un bref murmure échangé avec Darumu=Ruu, Rudo=Ruu disparut dans la foule.
Ai=Fa voulut suivre, puis se retourna vers moi en fronçant les sourcils. Elle semblait tiraillée entre l'envie de filer derrière Rudo=Ruu et celle de ne pas me quitter des yeux.
« Qu'y a-t-il ? Si tu veux, je viens avec toi. »
« Mmm… Je ne crois pas que ce soit dangereux… Alright, viens avec. »
Je confia la gestion des transports de stands à Fei=Beimu et quitte les lieux aux côtés d'Ai=Fa.
La direction prise par Rudo=Ruu pointait vers la tente de la troupe de Gyamrei. Que ce soit pour moi ou pour Ai=Fa, lorsqu'il s'agissait de gens liés à ce cirque ambulant, impossible de laisser les choses suivre leur cours sans intervenir nous-mêmes.
Ai=Fa dirigea toutefois ses pas non pas vers l'entrée de la tente, mais vers un espace latéral semi-caché par la forêt mixte. Rudo=Ruu y avait déjà pénétré, et une silhouette supplémentaire transpirait entre les arbres. Visiblement, c'était bien cette ombre qui inquiétait Ai=Fa.
« Tu as réussi à repérer ça au milieu de la cohue. Ça paie vraiment d'être un chasseur aguerris. »
Je lançai ces mots, mais Ai=Fa avança silencieusement dans le bois. Parmi les feuillages filtrant la lumière solaire, une figure méconnue s'affairait, accompagnée de l'ombre d'une petite charrette.
« Hé! Qu'est-ce que tu fous là ? »
Rudo=Ruu, arrivé le premier, lança cette exclamation ; la silhouette se retourna alors, figée de stupeur.
L'intrus tentait précisément de détacher les cordons en cuir reliant les panneaux de la tente. Un geste, assurément suspect.
« Euh ? Vous parlez de moi ? Je... Je compte simplement entrer dans cette tente, voilà tout… »
Effectivement, je ne reconnaissais pas cet individu. Ses mensurations égalaient celles d'Ai=Fa ou de moi-même, mais sa carrure était filiforme. Des cheveux bruns mi-longs attachés à l'arrière, une peau ivoire, des yeux d'un brun pâle. Il devait frôler la vingtaine, porter un visage ovale marqué de taches de rousseur similaires à celles de Loi, et revêtir un simple vêtement en toile négligée.
Seuls ses globes oculaires semblaient disproportionnés, et son visage possédait un charme inné. À part une maigreur extrême, rien d'autre ne le distinguait vraiment.
Toutefois, entendre sa voix me révéla sa caractéristique principale.
Cet individu était une femme.
« Je... Je ne suis aucunement un malfrat ! Je suis juste une servante du groupe de comédiens itinérants. Si tu me prends pour un menteur, interroge ceux qui sont à l'intérieur. »
La femme répondit d'une voix tremblante.
Elle portait un habit masculin aux poitrines plates. Ses épaules étroites retombaient légèrement, accentuées par une posture voûtée. Impossible de deviner une femme adulte à sa silhouette, mais la douceur de sa voix, ainsi que la finesse des lignes de son visage, ne pouvaient masquer sa féminité si on y prêtait attention.
« On disait que la troupe comptait treize membres au total. Tu aurais donc d'autres acolytes ? … Pourtant, même dans ce cas, ton fardeau reste hautement suspect. »
Rudo=Ruu lança cette remarque avec son ton habituel enjôleur tout en pointant du doigt la charrette dissimulée en retrait.
C'était une petite charrette fragile, sans toit. Son plateau rectangulaire reposait sur deux grandes roues, et un solo-toto était attelé à l'avant.
Ce véhicule transportait un énorme paquet enveloppé de draps, et la surface externe semblait onduler bizarrement.
Quelque chose de massif emprisonné dans les étoffes remuait nerveusement à l'intérieur.
Il devait faire approximativement la taille d'un humain debout. Une liane entravait son museau, empêchant toute observation directe du contenu.
« C-e-cest ce colis ? Que voulez-vous dire par là ? »
« Ce dedans, il ne contiendrait pas un être humain, quand même ? Si c'est un giba, nous sommes obligés d'intervenir. »
Tapotant machinalement le pommeau de sa hache suspendue à sa ceinture, Rudo=Ruu répéta ce raisonnement.
« Tes acrobates parlaient de capturer des giba, mais le sire n'a sûrement pas donné son accord. Si tu as infiltré la forêt de Morga derrière notre dos, je ne peux pas laisser passer ce cas. »
« N-non ! Ce n'est pas un giba ! Vous faites complètement erreur ! »
« Alors qu'est-ce que c'est ? Si c'est ce fameux Diro enfermé dedans, je rigolerais volontiers, moi. »
« Ce n'est pas non plus Diro. C'est un munto. »
« Un munto ? » Je poussai la même exclamation en écho à Rudo=Ruu.
Ai=Fa fixait la jeune femme sans relâche, étudiant son visage angoissé.
« Exactement, des charognards nommés munto. Saviez-vous que notre troupe utilise des léopards de Gaige et des lions argentés d'Argola ? Donner chaque jour de la viande de kimusu ou de karon consomme autant de pièces de cuivre qu'on en possède, et sortir ces bêtes dans les rues serait strictement interdit par les lois municipales... De plus, sans abats frais réguliers, leur organisme faiblit. C'est pourquoi nous devons parfois attraper des pro venues de locaux pour les nourrir vivantes. »
« Hmmm... Un munto, hein… »
« Mais attention ! Je n'ai absolument pas mis un seul pied dans la forêt de Morga ! Ce munto a été piégé en profondeur dans le bois mixte et attrapé durant la nuit. Jusqu'à ce que Niya obtienne l'autorisation des nobles de Genos, notre chef nous a clairement défendu de pénétrer dans la zone interdite. »
« Je vois, je vois. Pardon, mais peux-tu me laisser vérifier ce qu'il y a dedans ? Malheureusement, le directeur Gyamrei n'a qu'une confiance limitée auprès des chefs moribes. »
Aux paroles de Rudo=Ruu, la jeune femme poussa un soupir las, baissant doucement les coins de ses sourcils.
Sans opposer davantage de résistance, elle tendit la main vers la charrette. Ses doigts fins et habiles déroulèrent rapidement la liane – et soudain, un animal féroce fit sortir son groin de l'emballage.
Son museau écrasé rappelait un terrier pitbull. Le visage carré portait des oreilles triangulaires, et ses petits yeux flambaient de colère. Sa fourrure extrêmement courte était d'un brun pâle, et son cou court et puissant tremblait violemment. Emprisonné par la liane autour du nez, l'animal furieux ne pouvait même pas grogner tandis qu'il secouait sa nuque charnue.
C'était la première fois que je voyais un spécimen vivant, mais sa silhouette correspondait parfaitement à ce qu'Ai=Fa m'avait décrit des munos.
Un second munto, identique en apparence, dépassa également la tête avec ardeur. Mesurant environ un mètre de long, ils arboraient un corps étrangement rond contrastant avec des pattes démesurément fines. Leur morphologie, semblable à un groin de porc monté sur des jambes de cerf, était totalement inconnue pour moi.
« Ah ! Voilà bien un munto. Pardon de te soupçonner. Ici, Rudo=Ruu, benjamin du clan Ruu, vient te présenter mes excuses pour mon indiscrétion. »
Sans l'ombre d'une gêne apparente, Rudo=Ruu inclina profondément la tête.
La jeune femme parut enfin soulagée, esquissant un sourire gêné.
« Oh, je vous remercie ! Puisque le malentendu est dissipé, c'est l'essentiel. J'ai failli mourir de froid à cause des sueurs froides. »
« C'est exagéré, ça. Avec ta corpulence, tu devrais pouvoir esquiver aisément mes coups ou ceux d'Ai=Fa. Malgré ton sexe, tu sembles incroyablement forte. »
« Détrompez-vous ! Je ne suis qu'une parasite inutile, c'est tout. »
En ricanant nerveusement, la jeune femme remonta distraitement les munos dans le tissu et recommença à nouer l'ouverture.
Ai=Fa, absorbée par le profil détendu de l'inconnue, laissa soudain échapper un « Ah ! ».
« Je trouvais cette aura familière... Tu serais donc la personne surnommée Roi-Soldat Lororo, celle qui portait cette étrange armure ? »
Ces mots me stupéfièrent entièrement.
Mais ce qui stupéfia le plus resta cette jeune femme.
Collant toujours son sourire pâteux sur son visage allongé, elle s'empourpra lentement d'une pâleur soudaine et tourna graduellement la tête vers Ai=Fa.
« Q-Qu'est-ce que vous dites ? Je... Je ne suis qu'une domestique… »
« Pas besoin de chercher des excuses. Ton art était remarquable. »
Aussitôt, la jeune femme hurla « Hyaa ! » et se couvrant le visage rouge de taches de rousseur d'une paume tremblante.
« Arrêtez, arrêtez ! Vous... Vous avez vu mes numéros ? Pourquoi m'infliger un affront pareil... ! »
« Un affront ? Ce n'était pas censé être ton métier, au final ? »
En posant une question appuyée, Ai=Fa pressa l'avantage ; la demoiselle, c'est-à-dire le Roi-soldat Lororo sans sa carapace métallique, s'effondra lamentablement sur le sol.
« Comment osez-vous penser que je cache mon visage par peur ? Ahh quelle humiliation ! Je suis une idiote incapable, condamnée à produire uniquement des spectacles ridicules ! Si ça vous énerve, lancez-moi des cailloux, je ne vous en tiendrai pas rigueur ! »
« Mais je disais que ton spectacle était magnifique ! Qui es-tu au juste ? »
« Il s'avère effectivement que tous ces personnages sont complètement tordus, hm ? »
Rudo=Ruu affichait lui-aussi une mine consternée, les yeux écarquillés.
« Bon, j'ai compris que vous faisiez vos devoirs correctement. Désolé de t'avoir dérangé. Va nourrir tes félins et ces lions. »
Comme Lororo refusait obstinément de se lever, nous décidâmes respectueusement de replier notre camp.
Sur la route principale, les membres inexploités nous attendaient avec deux charrettes. Une fois ralliés, après avoir communiqué à Darumu=Ruu notre bilan, nous reprimes tranquillement le chemin.
« Jamais je n'aurais parié qu'elle s'appelait Lororo. Entre les coups de pieds de Doga ou les projections du Singe Noir, sa prestation semblait vraiment cruelle. »
« En effet. C'est une adepte chevronnée. Selon les circonstances, elle pourrait rivaliser avec l'actuel Shin=Ruu en combat singulier. »
« Hein ? Une femme aussi gracile ferait le poids ? Shin=Ruu est réputé égal à Melfried, non ? Donc cela signerait une puissance comparable à celle d'un ancien Jiza=Ruu… »
« Difficile à confirmer. Mais à mon avis, elle dispose bien de cette réserve. Franchement, ces individus restent impénétrables. »
En prononçant ces mots, Ai=Fa porta doucement une main sur sa poitrine.
Une bande de contention y était toujours enroulée par précaution, mais la guérison des blessures d'Ai=Fa touchait désormais à sa fin.
« Moi aussi, je souhaite muscler mon corps au plus vite. …Il faudra régler une bonne fois pour toute la question de Rem=Domo. »
« Oh, oui, tu as raison. »
Ayant naturellement retrouvé une féminité plus affirmée, Ai=Fa retrouverait probablement son ancienne tranchance une fois remise à l'entraînement cynégétique. La différence n'était pas encore flagrante, mais sa démarche et ses gestes actuels possédaient une telle douceur que certains instants, on aurait pu la prendre pour une simple civilisée.
« …Que me fixes-tu comme ça du regard ? »
« Ne t'en fais pas, j'aime Ai=Fa sous toutes ses formes. »
Dès que les mots sortirent de ma bouche, je fus submergé par la panique.
« Ah ! J'ai laissé échapper ma pensée ! »
Ai=Fa rougit au point de rivaliser avec Lororo et me gifla fermement l'occiput.
Les passants paraissaient fortement surpris, ce qui indiquait que ma sortie était probablement restée inaudible sauf pour Ai=Fa. La claque aurait pu provoquer une perte de conscience temporaire, mais éviter une humiliation publique préserva notre dignité réciproque.