Ainsi le jour déclina, et le banquet de naissance se tint avec solennité.
« Moi, Dan=Rutim, chef de notre Rutim, ai aujourd'hui atteint ma quarante-et-unième année. Que notre chef de famille ait pu marcher une vie aussi longue en bonne santé est pour nous, ses consanguins, une joie sans pareille. »
C'est Gazlan=Rutim, fils de ce Dan=Rutim, qui s'adresse d'une voix claire à ses compagnons éclairés par le feu de veille.
« Dorénavant encore, notre chef nous guidera de sa grande puissance. Ce soir, nous célébrons le fait que le chef Dan=Rutim ait passé une année saine, et nous voulons exprimer notre gratitude à la mère forêt. …… À Dan=Rutim, notre chef, la bénédiction ! »
« La bénédiction ! » répondent les voix en chœur, et les jarres de vin de fruit sont levées.
Le protagoniste du jour, qui souriait béatement aux côtés de son fils, brandit bien sûr sa propre jarre.
« Permettez-moi d'exprimer ma gratitude aux consanguins des Ruu, Rei, Min, Mâmu, Mufa, Ririn qui sont accourus pour cette fête ! Et aujourd'hui, ce sont les femmes du Rutim et des Ruu, ainsi qu'Asuta de la famille Fa, ami du Rutim, aidé par les femmes des Din, et Rem=Domu, invitée des Ruu, qui ont préparé les mets de fête ! Qu'ils se régalent donc de ces plats qui sentent si bon ! »
Le Rutim n'a pas une place aussi vaste que le village des Ruu, mais il possède lui aussi une petite esplanade devant les maisons. Faute de temps pour monter des kamados provisoires, on avait disposé ça et là des nattes de tissu sur lesquelles les plats s'entassaient.
Lors des banquets précédents, on utilisait des feuilles de gonumoki en guise d'assiettes, mais désormais la famille Ruu prépare de grandes quantités de plats en bois pour les festivités. On les emprunta, et ce furent d'abord les steaks et sautés de viande-légumes confectionnés par Sheila=Ruu, ainsi qu'une montagne de poïtan grillé, qui furent servis.
Puis, depuis les kamados des branches, on apporta la soupe de viande laquée préparée par Reyna=Ruu et sa troupe, qui fit rapidement le tour de l'assemblée.
Bien que l'assistance ne fût que la moitié de celle du banquet de noces de Gazlan=Rutim, l'ambiance n'en était pas moins animée.
À peine le début du banquet annoncé, un tumulte et une chaleur extraordinaires s'emparèrent des lieux en quelques minutes.
« Dan=Rutim, je vous apporte le premier plat spécial. »
Devant Dan=Rutim, installé en maître devant le feu rituel qui flambait clair, j'apportai une sauteuse en compagnie de Tour=Din.
« Oh ! Asuta, te voilà, c'est un bon travail ! »
Entouré de fleurs multicolores cueillies par les femmes, Dan=Rutim éclata d'un large sourire.
« Hum, ça sent le piquant ! C'est le plat qu'on a goûté chez les Ruu il y a quelques jours, n'est-ce pas ? »
« Oui. Il s'appelle "giba-curry". La saveur est maintenant bien aboutie, alors je vous en prie, goûtez-en le premier. »
En ouvrant le couvercle, l'arôme du curry mijoté se répandit d'un coup.
Curieux de savoir quel plat arrivait, les gens alentour se groupèrent en foule.
« Comme le goût est fort, l'usage veut qu'on trempe du poïtan grillé dedans pour manger. »
« Hum hum. Ça sent toujours aussi bon, de quoi creuser l'appétit ! »
Dans l'assiette en bois où je l'avais servi, Dan=Rutim plongea un morceau de poïtan grillé.
Et il le croqua avec une aisance gourmande.
« Hou ! Ça a drôlement changé, celui-là ! Je le trouve tout à fait délicieux, Asuta ! »
« Merci. Ai-je un peu répondu à vos attentes ? »
« Oui ! C'est un goût un peu étrange, mais c'est indéniablement bon ! Et comme c'est piquant, ça fait descendre le vin de fruit encore plus vite ! »
Tout en riant franchement, Dan=Rutim promena son regard sur ses consanguins.
« Vous aussi, goûtez voir ! L'odeur est costaud, mais c'est bon, je vous dis ! »
On versa le « giba-curry » dans les assiettes en bois qu'on tendait de toutes parts.
Après m'être assuré que les visages montraient la surprise, je regagnai l'espace des kamados.
« Bon, alors on emporte celui-là aussi. »
« Oui. »
Aidant Tour=Din, je sortis la marmite en fer qui mijotait sur le feu.
Tour=Din est plus costaud qu'il n'y paraît, mais son visage trahissait une légère fatigue. Le matin, préparation des plats pour les auberges chez les Fa ; la journée, travail au stand en ville-relais ; depuis le milieu d'après-midi, préparatifs du banquet : sa journée était bien plus chargée que d'habitude.
« Désolé. Une fois ce plat et le dernier apportés, va profiter du banquet, Tour=Din. »
« Non. Je ne suis qu'une aide du kamado. …… Et comme je connais peu de gens ici, si je m'éloigne d'Asuta, je ne saurai que faire. »
Effectivement, les camarades de Tour=Din au stand étaient tous occupés au service.
En me faufilant prudemment entre les convives, je souris à Tour=Din.
« Alors on profitera du banquet ensemble, après le travail. Moi non plus je ne connais que les gens de la maison principale chez les Rutim, je me sentais un peu seul. »
« Oui », sourit Tour=Din, soulagée.
Ai=Fa, arrivée au crépuscule, devait profiter du banquet quelque part avec Rem=Domu, libérée de son tour de kamado. Si on les rejoignait, Tour=Din ne se sentirait pas perdue.
Alors que nous atteignions Dan=Rutim, s'y trouvaient des garçons que je connaissais.
Rudo=Ruu et Rau=Rei.
« Salut, vous deux aussi ? »
« Oh, ça fait un bail, Asuta ! Ce plat jaune et piquant était pas mal ! Et l'autre là sent bon aussi ! »
J'avais vu Rudo=Ruu l'autre jour, mais Rau=Rei, c'était la première fois depuis un moment.
Lui non plus n'avait pas changé. Un visage fin, androgyne mais brave, arborait un sourire sans arrière-pensée.
« Ça vous plaît ? Celui-ci est encore plus expérimental que le "giba-curry". »
La marmite de « giba-curry » étant vide, je posai la nouvelle devant Dan=Rutim.
« Dan=Rutim, voici le plat dont je vous parlais tout à l'heure. »
« Oh ! Cerveau et yeux de giba !? Tu nous sors encore un plat complètement fou ! »
Les yeux de Dan=Rutim brillaient de curiosité.
« Où sont les yeux et le cerveau ? Avec la couleur de la talapa, on ne voit rien ! »
« Je vais servir dans les assiettes. J'espère que ça vous plaira. »
Le bouillon était à base de talapa.
J'y avais mis beaucoup de myamuu, de feuilles de pico et d'herbes aromatiques de Shim, donc l'odeur ne devrait pas poser problème.
Et pour le cerveau et les yeux, je leur avais donné un petit traitement.
Au lieu de simplement les mijoter, j'avais d'abord saisi la surface de la boîte crânienne au feu avant de la plonger dans la marmite.
Cerveau et yeux ont une texture trop particulière. Alors j'ai grillé la surface pour leur donner un peu de tenue, puis je les ai cuits à cœur dans la marmite.
C'était là le fruit de mes essais de ces derniers jours.
« Euh, où sont-ils passés ? »
La boîte crânienne ayant servi pour le bouillon puis jetée, j'avais prélevé yeux et cerveau pour les remettre dans la marmite.
Je les repêchai dans la soupe de talapa : les yeux entiers, le cerveau coupé en gros quartiers, et les dressai dans les assiettes.
« Voilà. Ce sont des parties qu'on dit "délicatesse" plutôt que "délicieuses", mais… »
« Délicatesse, hein ! Bah, faut goûter avant de râler ! »
Riant, sans la moindre hésitation, il porta d'abord le cerveau à la bouche.
Il le mâchouilla longuement, puis fit « hum » en écarquillant les yeux.
« C'est effectivement un goût bizarre. Disons que c'est proche des abats. »
« Moi aussi, moi aussi », et Rau=Rei comme Rudo=Ruu y goûtèrent.
Réactions similaires.
« Ah, c'est pas mal. …… En fait, le bouillon, lui, est drôlement bon ! »
« Ouais, c'est bon. Le cerveau, c'est bizarrement gluant, ceci dit. »
Et les yeux, alors ?
Avec deux giba, je n'avais pu préparer que quatre yeux. Trois finirent dans la bouche de ces trois curieux.
« Hum… Pas assez bon pour en faire l'éloge, mais correct, disons. »
« Ouais. C'est pas meilleur que la viande normale. »
« Pas mal ! En fait, c'est surtout le bouillon qui est bon ! »
L'évaluation semblait plafonner là pour l'instant.
Bah, comme personne n'a dit "mauvais", je m'en contenterai.
C'est alors que Morun=Rutim s'approcha, une grande assiette en bois à la main.
« Asuta, celui-ci est prêt. …… Dis donc, papa Dan, c'est de la langue de giba, paraît-il ? »
« La langue ? On mange même la langue ? »
Dan=Rutim avait été prévenu, donc c'est Rau=Rei qui fut surpris.
Le giba-tan du jour n'utilisait pas seulement le jus de shiiru, mais un assaisonnement à base de celui-ci. Oignons aria émincés sautés, sel, sucre, feuilles de pico, vin de fruit : une sauce salée.
Elle récolta de purs éloges.
« C'est bon ! C'est juste de la viande ! »
« Non, c'est même meilleur que de la viande normale ! »
« Oui, c'est bon ! »
Les gens de la lisière de forêt préfèrent visiblement la viande bien charnue au cerveau ou aux yeux.
Moi non plus je n'ai rien contre. Pour le cerveau et les yeux, je n'aurai qu'à affiner ma technique à chaque récolte.
« Dan=Rutim, celui-ci aussi, s'il vous plaît. »
Et Reyna=Ruu et sa troupe apportèrent soupe et steaks.
Tandis qu'il savourait ces plats, Dan=Rutum affichait une satisfaction totale.
« Tous les plats sont à se damner ! Asuta, vous avez toute ma gratitude ! »
« C'est nous qui sommes honorés d'avoir pu tenir le kamado pour un jour si important. »
« Hum ! Aujourd'hui est un jour de naissance merveilleux ! …… Mais les plats ne s'arrêtent pas là, j'imagine ? »
Il me fixa avec insistance.
Je lui rendis son regard avec un sourire.
« Bien sûr. Il reste le dernier plat spécial, alors gardez un peu de place. »
« Mon estomac n'est rempli qu'à trois dixièmes ! J'aimerais y goûter le plus tôt possible ! »
« Alors, patientez un peu. »
Je regagnai l'espace des kamados avec Tour=Din.
Le « giba-curry » en recherche, le cerveau, les yeux, la langue : disons que c'étaient les mises en bouche.
Pour moi, le vrai plat de cœur, le dernier spécial, était le cadeau pour Dan=Rutim.
J'éteignis le feu du kamado qu'on entretenait pour la tenue au chaud, et nous soulevâmes la marmite à deux.
En sortant de l'espace des kamados, je tombai nez à nez avec Ai=Fa.
« Tiens ? Tu n'étais pas avec Rem=Domu ? »
« Cet imbécile m'a plantée là. Il boit le vin de fruit à grandes lampées, impossible de le gérer. »
Elle a encore dû subir un excès de contact physique. Quelle fête gâchée, mine renfrognée.
« Tu as bien mangé ? Tu n'es pas venue vers cette marmite, mais… »
« Le curry et les herbes piquent encore ma blessure à la bouche. …… Ton plat, lui, n'utilise pas d'herbes piquantes, j'espère ? »
« Non. Juste des herbes aromatiques pour le parfum. »
« Alors je goûterai. Après Dan=Rutim. »
Ainsi, nous nous dirigeâmes à trois vers Dan=Rutim.
Les gens profitaient à fond du banquet.
Oura et Tsuvai, serrés l'un contre l'autre, goûtaient la soupe de Reyna=Ruu.
Tout le monde avait fini le service, semble-t-il : Morun=Rutim discutait gaiement avec les jeunes femmes.
Gazlan=Rutim était avec Ama=Min=Rutim.
L'ombre géante face à eux, c'était sûrement Jii=Mâmu de la famille Mâmu. Lui aussi était présent en invité.
De quoi parlaient-ils ? En tout cas, le couple Gazlan avait l'air tout à fait heureux en échangeant avec Jii=Mâmu.
Une scène qui rappelait vaguement la fête des moissons au village des Ruu.
Bah, mon expérience des banquets se limite à peu près aux noces de Gazlan=Rutim et à cette fête des moissons, alors c'est normal.
Cette nuit-là, j'avais été ébranlé par les mots de Darum=Ruu.
Mais aujourd'hui, je peux profiter du banquet avec une telle sérénité.
En jetant un coup d'œil discret à Ai=Fa à mes côtés, je hâtai le pas vers Dan=Rutim.
« Oh, je mourrais d'impatience, Asuta ! »
À côté de Dan=Rutim qui souriait béatement, un nouvel invité était apparu.
Une carrure qui n'avait rien à envier à Dan=Rutum, assis en tailleur avec aisance. C'était Donda=Ruu, chef de la famille Ruu.
Pour l'anniversaire du chef du Rutim, le chef de la famille parente se déplace en personne. Ces deux-là côte à côte, c'est toujours aussi impressionnant.
Je baissai la tête vers lui, puis posai la marmite en fer devant Dan=Rutim.
« Attendu. Voici les côtes de giba. »
« Hum ! Sans ça, ça ne commence pas ! »
Rayonnant, Dan=Rutim plongea son regard dans la marmite.
« Aujourd'hui, je les ai badigeonnées d'une sauce spéciale et grillées au charbon. »
Pour les côtes, j'avais beaucoup réfléchi, mais j'en étais venu à la conclusion qu'une grillade simple convenait le mieux à Dan=Rutim.
La sauce était quasi identique à celle du « rouleau de viande de giba dans le poïtan », avec en plus du vinaigre de mamaria. Une sauce qui exploitait au maximum les assaisonnements dont je disposais maintenant, ma meilleure réalisation à ce jour.
Pour la préparation de la viande, j'avais massé sel, feuilles de pico et plusieurs herbes aromatiques.
Un plat simple en apparence, mais qui condensait mes progrès récents.
« Alors, je me sers ! »
Dan=Rutim empoigna les côtes servies dans l'assiette en bois.
D'une bouchée, il racla les quatre cinquièmes de la viande sur l'os.
Tout en mâchant, son visage se dérida encore davantage.
Tous attendirent, polis, qu'il finisse sa bouchée.
Mâchant longuement comme pour ne pas l'avaler, Dan=Rutim finit par proclamer d'une voix tonitruante : « C'est bon ! »
« Asuta ! Ces côtes surpassent toutes celles que j'ai mangées jusqu'ici ! »
« Ça me fait plaisir que vous aimiez. »
En savourant cette joie diffuse, je répondis ainsi.
« Hum ! » Empoignant une nouvelle côte, Dan=Rutim promena son regard autour de lui.
« Vous aussi, mangez sans réserve ! Y en a assez pour personne n'ait à se battre ! Mangez la même chose que moi, partagez ma joie ! »
J'avais préparé des côtes en quantité à déborder de la marmite.
Sans cette abondance, Dan=Rutim n'aurait pas été assez serein pour en distribuer à tous.
N'attendant que ça, Rudo=Ruu et Rau=Rei tendirent la main, et d'autres accoururent de loin.
Ai=Fa et Donda=Ruu aussi y allèrent de leur main.
Moi aussi, le travail fini, j'y allai avec Tour=Din.
C'était du trois-couches, gras et viande alternés.
Grâce à la cuisson lente, beaucoup de gras avait fondu, mais le juteux était intact.
L'arôme de myamuu et d'herbes chatoyait, la saveur était sucrée-salée.
L'huile de tau, le sucre, le fruit de chitt, le vinaigre de mamaria, l'aria haché : tous s'unissaient pour créer un goût exquis.
Pour moi non plus, c'était une grande réussite.
Mais je continuerai à m'entraîner, encore et encore.
Pour ne pas perdre face à mon jeune rival — et pour continuer à voir ces visages si heureux.
Alors que je pensais cela, Dan=Rutim se dressa soudain.
S'appuyant sur sa canne, il lança une grande voix à personne et à tous.
« Aujourd'hui a été un jour absolument merveilleux ! En ce jour de fête, j'ai une annonce à faire à tous ! »
Les convives, qui profitaient des plats, répondirent par des acclamations.
Satisfait, Dan=Rutim continua.
« Où est Gazlan ? Qu'il vienne devant moi, Gazlan ! »
« Oui. Que désirez-vous, père chef ? »
Des ténèbres, une grande silhouette s'avança doucement.
Vers lui, Dan=Rutim rit « Gahaha ! »
« C'est une affaire importante ! Le chef de la famille parente, Donda=Ruu des Ruu, est là, c'est parfait ! Mes consanguins du Rutim ! Et vous, gens des Ruu, Rei, Min, Mâmu, Mufa, Ririn, unis par le sang ! Écoutez la parole de Dan=Rutim, chef de la maison principale du Rutim ! »
Tout en criant, Dan=Rutim brandit sa jarre de vin de fruit de la main gauche.
« Je déclare ici que je transmets le siège de chef du Rutim à mon fils, Gazlan=Rutim ! »
Les acclamations s'arrêtèrent net.
Gazlan=Rutim s'avança, le visage serein.
« Qu'avez-vous, père Dan ? Il me semble bien trop tôt pour que vous quittiez le siège de chef. »
« Pas du tout ! Je considère que c'est le moment idéal ! »
Riant fort, Dan=Rutim planta son regard dans celui de son fils.
« Je me suis blessé à la jambe et j'ai dû arrêter le travail de chasseur plus d'un mois. Grâce à ça, j'ai pu voir à quel point tu as gagné en puissance ! Tu sauras guider les consanguins bien mieux que moi, Gazlan ! »
« Non, cependant… »
« Ma jambe guérira dans un mois environ. Alors je redeviendrai un chasseur au service du Rutim ! Mon père Raa a lui aussi cédé le siège de chef à son fils — moi — avant de perdre sa force de chasseur ! Tu ne peux pas encore comprendre quel bonheur c'est, pour un chef et un père, Gazlan ! »
Là, il but une gorgée de vin de fruit, puis tendit la jarre à Gazlan=Rutim.
« Une fois ma jambe droite guérie, si on compare nos forces de chasseurs, je ne perdrai pas si facilement ! Mais la qualité de chef et la qualité de chasseur ne sont pas la même chose ! Toi, tu as déjà dépassé ma qualité de chef ! »
Silence.
« Reçois le vin de bénédiction ! Ce soir, le chef du Rutim, Dan=Rutim, transmet le siège à l'aîné Gazlan=Rutim ! »
Gazlan=Rutim ferma les paupières sans un mot.
Un silence frémissant tomba — et quand il rouvrit les yeux, ils contenaient une force inédite.
Un regard très calme, très doux, mais au fond duquel brillait une détermination凛然, avec comme une pointe de la fauconnerie acérée de son grand-père Raa=Rutim.
« Je reçois avec respect. »
Gazlan=Rutim prit la jarre et but le vin de fruit.
Satisfait, Dan=Rutim baissa les yeux vers ses pieds.
« Donda=Ruu ! En tant que chef des Ruu, toi aussi tu le béniras, n'est-ce pas ? »
« Hmph… Je n'aurais cru que toi, plus jeune que moi, quitterais le siège le premier. »
D'une voix grave, Donda=Ruu se leva à son tour.
Devant sa mine boudeuse, Dan=Rutim éclata à nouveau de son grand rire.
« Deux ans d'écart et tu fais l'aîné ! Et puis, d'ici ton anniversaire à toi, il n'y a qu'un an de différence ! »
« Hah ! » fit Donda=Ruu en raclant sa gorge, puis il prit la jarre.
« Au nouveau chef du Rutim, Gazlan=Rutim, la bénédiction ! »
Il proclama cela et but une gorgée.
Alors, cinq chasseurs s'avancèrent à ses côtés.
L'un était Rau=Rei, un autre Jii=Mâmu.
C'étaient donc — les chasseurs des clans alliés des Ruu.
Chacun prononça sa bénédiction et but à son tour.
« Moi, je suis devenu chef des Rei à seize ans. Toi qui en as déjà vingt et des poussières, t'as rien qui manque. …… Au nouveau chef du Rutim, Gazlan=Rutim, la bénédiction ! »
Enfin Rau=Rei déclara, et les acclamations le recouvrèrent.
Les compagnons du Rutim, revenus de leur stupeur, éclataient de joie.
Au milieu de ces cris, Ai=Fa s'avança devant Gazlan=Rutim.
« Gazlan=Rutim. Je n'ai pas de lien de sang, mais permets-moi de te bénir. »
« Merci, Ai=Fa. Continuez, toi et Asuta, à être les amis du Rutim, inchangés. »
« Oui. »
Ai=Fa acquiesça solennellement, et je me hâtai de la rejoindre.
Gazlan=Rutim offrit son sourire habituel, puis se tourna vers les siens.
« Gens du Rutim ! Je jure de guider notre clan de toutes mes forces sans salir le nom de chef que m'a transmis père Dan ! Je vous prie de marcher avec moi sur le droit chemin des gens de la lisière ! »
Les acclamations rugirent, bénissant le nouveau chef.
Submergé par ce tumulte et cette émotion débordante, je me tournai aussi vers Dan=Rutim.
« Dan=Rutim, je ne sais pas trop quels mots dire en pareille occasion… mais en tout cas, merci pour tout. »
« Hum ! Je suis heureux que des amis du Rutim comme Asuta aient pu en témoigner ! »
Le visage de Dan=Rutim débordait d'une joie pure.
Dans ses yeux ronds comme des glands, une larme brillait.
La poitrine serrée, je forçai quand même un sourire.
« Je ne peux pas l'imaginer, moi le jeune inexpérimenté… mais vous devez être heureux, hein, Dan=Rutim ? »
« Bien sûr ! C'est moi qui suis le plus heureux de toute la lisière aujourd'hui, sans l'ombre d'un doute ! »
Disant cela, Dan=Rutim leva à nouveau le bras gauche.
« Bon, continuons le banquet ! Il reste encore des plats, alors régalez-vous jusqu'à la dernière miette ! »
« Oh ! » Une acclamation vigoureuse répondit.
En l'entendant, je sentis comme un engourdissement au fond de la tête.
( Rii=Sudra a conçu un enfant, Dan=Rutim a cédé le siège à Gazlan=Rutim… Les jours tournent ainsi, apparemment. )
Et je pensai.
Aujourd'hui, ce jour ne reviendra plus jamais.
Quelle que soit la dureté du jour, quelle que soit sa joie, tout finit par passer et devenir passé.
J'ai perdu mes jours irremplaçables dans mon pays natal, mais j'ai gagné un nouveau foyer, surmonté les épreuves avec mes compagnons, et accueilli ce jour.
D'autres épreuves viendront, d'autres joies aussi, sans doute.
Mais je veux, de tout mon cœur, surmonter les peines avec ceux qui me sont chers, et partager les joies.
« Pourquoi cette mine de enterrement ! Un jour si joyeux ne supporte pas une telle tête, Asuta ! »
Une claque solide dans le dos.
Dan=Rutim riait.
Gazlan=Rutim souriait aussi.
Quelle tête faisais-je, moi ?
Peut-être une grimace entre rire et pleurs.
Alors que je pensais cela, Ai=Fa se glissa silencieusement contre moi.
Ses yeux bleus me fixaient tranquillement.
« Ton travail de kamado est fini, non ? Maintenant, profite du banquet en tant qu'ami du Rutim. »
« Oui. »
Sur une impulsion, je saisis la main d'Ai=Fa.
Elle fit une moue dubitative, mais ne la retira pas.
Elle me mena devant la marmite, y prit une côte et me la fourra dans la bouche sans un mot.
J'en arrachai une bouchée et dis : « C'est bon. »
Alors Ai=Fa me regarda comme un gamin et finit par sourire doucement.
Le 26 de la Lune noire, ce jour inoubliable, touchait ainsi à sa fin.