'Allez, change d'état d'esprit, concentre-toi.'
'On dirait que depuis tout à l'heure, je me laisse distraire par les voix alentour et que mes mains deviennent négligentes. En tant que simple apprenti cuisinier, ce n'est pas acceptable. Manipuler le santoku de mon père avec un esprit aussi flottant, c'est impardonnable.'
« ...La méthode de cuisson de ce poïtan n'est pas si difficile. Si cela plaît à la doyenne Jiba=Ruu, j'aimerais que dès demain, vous le prépariez tous de vos propres mains. »
C'est devant mes yeux, après avoir fait cette déclaration, que le poïtan bout à gros bouillons. J'essaye de le mélanger avec une louche pour qu'il n'attache pas, et il a déjà une sacrée consistance visqueuse.
« Heu, est-ce que vous comptez le faire bouillir jusqu'à ce que toute l'eau ait disparu ? »
« C'est ça », répondis-je, et ses yeux ronds brillèrent d'une lueur perplexe.
« Mais dans ce cas, le poïtan va devenir dur comme de l'argile, non ? Je ne pense pas qu'un gosier humain puisse l'avaler... »
« Hein ? =Ruu, tu as déjà fait réduire du poïtan jusqu'à ce point ? »
=Ruu resta un instant hébétée, puis ses yeux brillèrent en lançant un « Oui ! »
« Je cherchais un moyen de rendre le poïtan plus facile à manger, j'ai fait plein d'essais. Tout le monde m'a grondée en me disant de ne pas gaspiller la nourriture, cela dit. »
Qu'est-ce que c'est ? Un sourire heureux s'épanouit sur tout son visage.
'Pourquoi fait-elle cette tête pile à ce moment-là ? Ce n'est pas parce que je viens d'appeler son nom pour la première fois, si ?'
'Non. Concentration, concentration.'
« Bon, ben je laisse le poïtan à =Ruu. ... Ceci dit, les gens de la lisière aussi, ils cherchent des méthodes de cuisson comme ça, hein. »
« Oui. Si grand-mère Jiba n'était pas devenue comme ça, je n'aurais probablement pas cherché... Est-ce qu'il faut vraiment faire évaporer toute l'humidité ? »
« Ah. Fais gaffe à ne pas le faire brûler. »
« Oui ! »
Bon. Il reste encore du temps avant le crépuscule, mais faisons maintenant ce qu'on peut faire maintenant.
« Alors, on attaque la préparation de la viande de giba. Ce plat est délicat sur le feu, ceci dit. Mais si ça peut servir de référence, servez-vous-en. »
Tout en parlant, je défais l'emballage de l'épaule cette fois.
Là, Rimi=Ruu pousse encore un grand « Hein ? » de surprise.
« Drôle de forme ! C'est vraiment de la viande de giba, ça ? »
« Hein ? Qu'est-ce qui est bizarre ? C'est la viande entre le dos et l'épaule du giba, mais... »
« Héé ! J'ai jamais mangé ça ! »
« Po-pourquoi ça ? Vous ramenez le giba en entier à la maison Ruu, non ? »
« C'est juste pour enlever la peau qu'on le ramène en entier, nous on ne mange que les pattes arrière, . »
C'est la vieille Tito-Min qui répondit cela.
« Pourquoi ? Avec une famille aussi nombreuse, les pattes arrière seraient bouffées en un rien de temps, non ? »
« Non. Les hommes de la maison Ruu chassent deux giba par jour, alors même les pattes arrière finissent parfois par pourrir. »
« Deux par jour, hein... »
Je restai un peu coi.
Certes, un giba de 70 kilos, les deux pattes arrière doivent faire près de 20 kilos, fois deux ça fait 40 kilos... impossible de tout consommer en une journée. Même en pensant au fumage, une seule patte suffirait presque.
Mais je pensai aussi à ceci : les défenses et les cornes d'un giba ne valent que dix portions d'aria et de poïtan.
Autrement dit, pour la famille Ruu qui compte douze personnes (plus un nourrisson), un giba par jour ne suffit pas. Il y a du gaspillage, mais en abattre deux est la solution la plus rationnelle.
Bien sûr, je comprends que ce système entraîne inévitablement un surplus de viande. C'est flagrant dans notre propre garde-manger.
Le giba qu'Ai=Fa a abattu il y a six jours a donné environ 45 kilos de viande, qui ont séché sur feuilles de pico pour tomber à 40 kilos. Mais à nous deux, on ne consomme qu'un kilo par jour, et la conservation ne tient que deux semaines, donc il aurait fallu fumer plus de la moitié.
En plus, pendant ce temps, Ai=Fa devait chasser un giba tous les cinq jours pour obtenir défenses et cornes, alors ces viandes étaient purement et simplement abandonnées en forêt en pâture aux bêtes sauvages.
C'est pourquoi, trouver le moyen d'en écouler près de 10 kilos d'un coup cette fois-ci m'avait plutôt réjoui, vu qu'on gaspillait sinon la viande soigneusement saignée et découpée rien qu'en fumage... mais apprendre que même dans une si grande famille on ne mangeait que les cuisses, ça me laisse un goût amer.
Tout en découpant l'épaule, je jette un coup d'œil au visage réjoui de la vieille Tito-Min qui fait face à moi.
« Alors heu, une fois le giba capturé, vous l'écorchez, vous coupez les cornes, les défenses et les pattes arrière, et tout le reste, vous le jetez ? »
« Oui. Pour que ça ne tombe pas entre les mains des gens de la lisière, on le balance au fond de la vallée. Il y a le nid des munto au fond, ce sont eux qui ramènent l'âme du giba dans la forêt. »
« ...Pour que ça ne tombe pas entre les mains des gens de la lisière ? »
« Oui. Si des humains qui n'ont pas la force de chasser le giba trouvent cette viande et s'habituent à ne manger que du giba jeté par d'autres, ça créerait des gens sans fierté. »
'La fierté des gens de la lisière, hein.'
Pour moi qui suis né dans un autre monde, c'est une histoire qui ne me convainc pas du tout.
Bon, le plus inconcevable, c'était quand même de traiter un filet et une poitrine aussi délicieux comme des déchets ! Donc ma propre éthique n'est pas bien haute non plus.
« Pour info. Si les hommes se blessent ou vieillissent et ne peuvent plus chasser le giba, qu'advient-il de leur famille ? »
« Ceux qui ont perdu leur force s'en remettent à leur clan. Si le clan n'a pas le pouvoir de les sauver, ils s'en remettent à une maison plus puissante. Même sans chasser le giba, tant qu'ils ont la force d'accomplir un autre travail comme il faut, ils ont le droit de manger du giba. »
« C'est comme ça. »
Grâce à cette explication, je parviens à faire accepter la chose à ma pauvre éthique.
« Compris. Merci. ... Bon, une fois la viande à peu près découpée comme ça, l'étape suivante c'est de la hacher au couteau pour en faire de la viande hachée. »
Je ramène mon esprit sur la cuisine une nouvelle fois.
Ce n'est pas le moment de collecter des informations.
« Au début, un grand couteau sera plus facile. Pas besoin de forcer, utilisez le poids de la lame, et tapez la viande uniformément comme ça. »
« C'est quoi ça ! C'est marrant ! Moi aussi je veux faire ! »
« Heu ? ... Bon, ben à ce niveau-là, je peux lui confier. »
Il reste encore du temps. Si je fais la finition moi-même, y'a pas de souci. En pensant à la suite, je veux leur transmettre au maximum les bonnes façons de cuisiner la viande de giba.
« Wahou, c'est tout gluant ! C'est trooop marrant ! »
À l'entendre, on dirait qu'elle joue, mais le maniement du couteau de Rimi=Ruu n'a aucune hésitation. Même jeune, elle assume visiblement bien sa part du travail à la maison.
« Ah, heu ! ! Moi aussi je veux essayer, ça ! »
C'est la voix de =Ruu, qui remuait le potage de poïtan en tendant le cou pour mater mes mains.
Pas la peine d'être si pressée, on a sécurisé 7 kilos de viande pour les steaks hachés pour 14 personnes. Si elle veut taper, qu'elle tape tant qu'elle veut.
« Ah, le poïtan aussi a l'air prêt. Heu, on peut le déplacer comme ça ? »
« Si on passe un bâton dans les anses, on peut le porter à deux ! »
« Ça arrange. Alors, Ai=Fa... »
« Moi je peux le porter, ce truc ? » sourit =Ruu en tenant un bâton de grigi.
Je me disais qu'Ai=Fa et =Ruu feraient la paire... mais mon instinct sauvage hurle qu'il ne faut surtout pas mettre ces deux-là ensemble !
Du coup, en faisant gaffe aux brûlures, je retourne les anses latérales vers le haut, j'y passe le bâton de grigi, et on se trimballe le tout dehors, heave-ho, avec =Ruu.
Ai=Fa ne me lançait plus vraiment de regards glacés, mais on dirait que depuis qu'elle a parlé avec la vieille Tito-Min, elle a l'air de ruminer quelque chose avec des yeux un peu sombres.
'J'aime pas ça. Une Ai=Fa abattue, c'est le truc que j'ai le moins envie de voir au monde.'
« Du coup, on fait quoi de cette marmite ? »
« Ah. On la pose au soleil et on la laisse sécher comme ça. Pour pas que ça attache, on peut mettre un peu d'eau sur l'extérieur de la marmite. »
« Oui ! »
À part l'inquiétude pour Ai=Fa, le rendement de cette fille, =Ruu, est remarquable.
Elle est super efficace, et elle comprend vite. Une entendue, dix comprises. Rimi=Ruu doit être pareille, mais l'envie d'acquérir la technique comme il faut pour grand-mère Jiba doit être forte.
Après avoir sorti le poïtan, j'ai fait taper la viande à =Ruu, et c'est encore mieux que Rimi=Ruu, au point que je n'ai même pas eu à faire la finition, c'était un hachis parfait.
Comme y'avait des couteaux à gogo, même la vieille Tito-Min s'y est mise, et les 7 kilos de viande de giba sont devenus en un clin d'œil une petite montagne rose.
C'étaient de sacrées bonnes élèves.
« Hein ? ! Y'a de la viande qui reste là ! On la fait toute glouglouteuse, elle aussi ? »
« Ah, laisse celle-là. Je l'utilise pour un autre plat. »
Pensant que pour des dents fragiles, la soupe serait indispensable, j'avais mis à part 3 kilos de filet en plus des 7 kilos pour les steaks hachés. Rimi=Ruu fit la moue, bien déçue, avec un « Tché ! »
L'ordre est un peu inversé, mais maintenant c'est la préparation de l'aria. Il me faut encore d'autres trucs, alors tu veux bien me guider au garde-manger, Rimi=Ruu ?
« Ouais ! »
« Ah, il faut bientôt mettre le feu sous l'autre marmite. ... Ai=Fa, toi tu aides à porter les affaires. »
Ai=Fa se décolle du mur, l'air absent.
La vieille Tito-Min gère le foyer, et nous quatre on se dirige vers le garde-manger.
La cabane a trois portes : à droite la pièce du foyer, le garde-manger, la salle de découpe.
J'ouvre la porte du milieu, et guidé par Rimi=Ruu, je mets le pied dedans et « Wah... » m'échappe.
C'était inattendu.
Là, des ingrédients que je n'avais jamais vus étaient alignés à perte de vue.
« C'est quoi ça ? C'est dingue ? C'est pas une montagne de trésors, ça ! »
Que j'aie hurlé comme ça, c'est pas surprenant.
Dans un espace de 8 tatamis environ, des étagères sans portes s'alignent en rang serré.
Il y avait dedans des fruits rouge tomate et gros comme des citrouilles, des légumes verts comme des roses faites de laitue, des masses mystérieuses qu'on dirait des serpents enroulés, des fruits à peau bleue et épineuse comme des durians... bref, une montagne d'ingrédients qui n'étaient ni aria ni poïtan.
Sur les murs, les feuilles de pico et de rîro qu'on connaît bien sont suspendues.
Mais à côté, il y a des plantes mystérieuses de 2 mètres, épaisses comme du bambou et avec des racines poilues comme du bardane, appuyées contre le mur, et des trucs qui ressemblent à des kakis secs jaunes pendus.
De viande de giba, nulle part. Il y a une porte au fond du mur, c'est sûrement là la chambre de conservation de la viande.
En gros, l'essentiel des 8 tatamis était comblé d'ingrédients inconnus, un véritable décor de paradis.
« ! L'aria c'est par là ! »
Elle court entre les étagères, et Rimi=Ruu file vers le coin droit de la pièce.
Effectivement, là gisaient aria et poïtan. En quantités astronomiques, roulant ça et là.
« ...Ce monde aussi, il a autant de sortes de légumes... »
« Monde ? ... Ouais ! Dans la marmite, ça change le goût de plein de façons, c'est marrant ! Moi j'aime bien le tarapa. La grande sœur , elle aime les feuilles de tino ! »
« Mais dis, Rimi=Ruu. Les humains, ils peuvent vivre en ne mangeant que de l'aria et du poïtan, non ? »
« Heu ? Ah, ouais, on dirait ! Mais si c'est le même goût tous les jours, on s'ennuie, non ? »
'Je vois. Ces vivres sont des articles de luxe pour les clans puissants.'
'Non, mais leur valeur nutritive doit être élevée, quand même.'
'Articles de luxe, peut-être, mais pas des produits de plaisir.'
D'ailleurs, les femmes ici, à part Rimi=Ruu et Lara=Ruu, ont toutes une chair ferme et saine, d'une santé éclatante.
Puisqu'on peut déduire que le poïtan est une céréale, n'avoir que l'aria comme légume semblait un peu juste, donc elles doivent combler les manques nutritionnels avec ces légumes.
'(Mais... au fond, elles les jettent juste pouf pouf dans la marmite de giba au poïtan fondu, non ?)'
Quel gâchis.
'Avec tous ces ingrédients, on pourrait faire des plats d'une couleur incroyable... ah, rien que d'y penser, j'en tremble.'
« ...Si vous voulez, pourquoi ne pas essayer d'utiliser ces ingrédients aussi ? »
C'est =Ruu qui me le propose avec un sourire timide.
Le cœur sacrément bouleversé, je réponds « non » en déclinant net.
« J'ai pas le temps de faire des tests-goût, dommage mais j'arrête. Si j'utilise des ingrédients que je connais pas et que je flingue le goût du plat, ça sert à rien. »
L'analyse du poïtan m'a déjà pris quatre jours.
Je peux pas risquer une telle aventure en mettant en gage ma fierté de cuisinier et les sentiments d'Ai=Fa.
(Tiends...) en me retournant vers Ai=Fa, elle observe tout ça d'un air pas vraiment intéressé.
'(...C'est ça. Nous, si on abat pas un giba tous les cinq jours, on peut même pas couvrir le minimum vital. Jalouser les gens dans un environnement privilégié, ça ne mène à rien.)'
Pour moi qui suis né dans un resto populaire, le caviar et le foie gras sont des ingrédients sans rapport. Ces ingrédients sont des articles de luxe inutiles pour le peuple, je décide de changer d'état d'esprit.
Du coup, on quitte le garde-manger en ne prenant que l'aria pour 14 personnes, la jarre de vin de fruits, et le paquet de sel gemme.
C'est là que...
...ils sont arrivés.
« C'est quoi ça, merde ? Du caca de giba ? Foutez pas des trucs qui gênent sur le passage ! »
Une voix de tonnerre, rauque, qui craque comme la foudre.
Le visage d'Ai=Fa se tend.
« Hein ? Papa Donda, bienvenue ! T'es vachement rentré tôt aujourd'hui ! »
La jarre dans les bras, Rimi=Ruu pousse un cri de joie et court vers eux.
Quatre hommes qui sentent la bête nous barrent la route, juste devant la sortie du garde-manger.
Celui qui est en tête, regardant avec dégoût la marmite de poïtan posée sur le chemin, fixe droit sur moi par-dessus la tête de Rimi=Ruu.
« Qu'est-ce que c'est ? Toi, t'es l'étranger qui a débarqué chez les Fa ? On m'avait dit "blanc, blanc", mais c'est vraiment un p'tit blanc-bec, toi ! »
Un grand gaillard à la barbe drue, dont même le souffle sentirait la bête...
C'est bien sûr lui, le chef de la branche principale des Ruu, père de Rimi=Ruu et compagnie, Donda=Ruu en personne.