Voilà donc où nous en sommes.
J'ai secoué les mains de Reina et des pompiers pour plonger dans les flammes cramoisies, et me voici, on ne sait pourquoi, seul à glander dans une forêt inconnue.
Frayant un chemin au milieu de la mer de feu qui rugissait, j'ai tout de même réussi à atteindre la cuisine et saisi mon couteau santoku.
À cet instant, l'immeuble s'est effondré avec un fracas assourdissant — et j'ai été écrasé, couteau santoku compris, en étant grillé par les flammes et la fumée noire.
Pourtant, mon corps ne porte pas la moindre brûlure, pas la moindre trace de roussi.
Et dans ma main, le couteau santoku qui aurait dû brûler avec moi.
« Bon, ben… c'est ça, hein… l'au-delà, quoi… »
J'ai essayé de me pincer la joue, et ça a fait mal, bien sûr.
C'est normal. Que ce soit l'au-delà ou n'importe quoi d'autre, une chose est claire : ce n'est ni un rêve ni une illusion.
Une odeur d'herbe étouffante.
Un vent tiède chargé d'humidité.
La sensation de la sueur qui coule sur ma joue.
Le toucher lisse du fourreau blanc en bois de magnolia.
Pas de doute, ce n'est ni un rêve ni une illusion.
« Donc c'est ça, j'ai vraiment crevé ! »
En hurlant à personne, je me suis étalé de tout mon long, en grande croix.
Crever, c'est pas grave. Y'avait aucune chance de survivre en plongeant dans un brasier pareil.
Mais — y'a un truc que je peux pas laisser passer.
J'ai fait cette connerie parce que je voulais pas voir le visage désespéré de mon père.
Pourtant, si je crève en plus d'avoir pas réussi à protéger le couteau santoku, ça sert à rien.
Il y a dix ans, il a perdu sa femme à cause de la maladie.
Il a perdu son resto.
Il a perdu son fils.
Et s'il perd en plus le couteau santoku de « Sakaki-ya » — sur quoi est-ce qu'il va pouvoir s'appuyer pour vivre, à présent ?
Je serrais le couteau santoku dans son fourreau de bois à deux mains, les yeux fermés, les dents serrées.
Sinon, j'allais m'effondrer en pleurant lamentablement.
(Reina aussi, elle doit être en train de chialer…)
Le visage gamin de mon amie d'enfance me traverse l'esprit.
Les soirs de samedi, quand y'a du monde, elle venait aider chaque semaine pour un salaire dérisoire.
Elle a goûté mes plats sans jamais se plaindre.
Pour les devoirs aussi, je lui ai fait pas mal de galères.
Avec Reina comme avec mon père, je ne les reverrai plus jamais — et « Tsurumi-ya » a brûlé.
(…C'était quoi, ma vie ?)
Au moment où je pensais ça.
Un buisson à côté a fait *gasa*.
Suivi d'un *burururu*… un grognement d'animal, impossible à confondre.
Toujours allongé, j'ai tourné les yeux doucement de ce côté.
Dans la pénombre au-delà du buisson.
Deux yeux rouges brillaient.
(Qu'est-ce que c'est… un oni ? Un démon ?)
C'est un décor comme un paradis tropical, mais c'est l'enfer, pas le paradis ?
On se le demande, vu comme ses deux prunelles brûlent d'hostilité.
(Laissez-moi tranquille. J'ai pas souvenir d'avoir fait autant de méfaits de mon vivant ?)
En essayant de pas le provoquer, je me redresse lentement.
Il a pas l'air si grand. La hauteur des yeux est plus basse que celle d'un gamin.
Mais la pression qui vient de la pénombre est anormale, et une forte odeur de bête sauvage arrive sur le vent.
Je me mets sur un genou, prêt à sprinter à tout moment.
Alors — le truc sort lentement.
(Wa…)
Un sanglier.
Ou un truc qui y ressemble vachement.
C'est une bête à quatre pattes, copie conforme d'un sanglier, avec un corps de 90 kilos.
Son poil dur comme du fil de fer est presque noir, brun très foncé, et du sommet de la tête au dos, il a une crinière dressée style mohawk.
Ses pattes sont courtes, mais ses cuisses sont anormalement épaisses.
Un groin aplati, deux crocs acérés.
De petits yeux sur les côtés de la face.
Un corps massif, trapu, tout rond.
Plus je regarde, plus c'est un sanglier.
Mais c'est pas un sanglier, quand même.
Pourquoi ?
Parce que sur son front, comme pour faire pendant aux crocs qui poussent de sa mâchoire inférieure, deux cornes blanches sont dressées, impressionnantes.
« Waaah ! »
Pendant qu'il donnait un coup de patte arrière dans le sol, j'ai décampé comme un lièvre.
Le sanglier que je connais peut courir à plus de 40 km/h, mais celui-ci ?
Le sanglier que je connaît est omnivore mais ne mange pas de proies vivantes, mais celui-ci ?
En me posant ce genre de questions dans un coin de ma tête, je courais de toutes mes forces.
J'ai assez couru de mon vivant, et voilà qu'on me fait courir après ma mort.
Si je suis déjà mort, j'ai plus rien à craindre, mais me faire transpercer par ces griffes et ces crocs, ça fera plus mal que de me pincer la joue.
Alors je cours, désespéré.
Pas le temps de me retourner, j'enjambe les buissons, écarte les branches, me faufile entre les grands arbres, je cours juste.
Je cours, je cours, je cours à en crever — et à la fin, je me gamelle.
« Owaa ! »
J'ai été piégé par une liane ou un truc du genre caché dans l'herbe basse, et j'ai plongé la tête la première dans le sol.
Comme je tenais toujours mon couteau santoku, j'ai essayé d'amortir la chute avec mon bras gauche.
Si possible, pas m'étaler, poser les mains, me relever direct, et continuer à courir sur cet élan !
En un instant, j'ai calculé le coup et tendu la main gauche vers le sol qui approchait.
Mais.
Le sol a fait *boko* et s'est ouvert sous moi.
Et je suis tombé au fond de l'abîme.
Le monde tourne en rond.
En me cognant la tête, le dos, partout, j'ai fini par atterrir au fond.
« Itaï… c'est quoi ce bordel ! »
C'est quoi ce bordel, hein. De toute évidence, un piège fait par l'homme.
En plus, un travail soigné.
Resté affalé au fond, je regarde en l'air : y'a bien trois mètres jusqu'à la surface.
Largeur : juste de quoi tendre les deux bras.
« C'est une blague de mauvais goût, putain… »
Heureusement, l'intérieur est en terre noire molle, donc la tête et le dos qu'il'ai cognés partout vont bien. Le couteau santoku aussi. Par contre, ma tenue blanche de cuisinier, ma fierté, est couverte de boue.
« Que ce soit l'au-delà ou quoi que ce soit, mon corps tiendra pas le coup comme ça… » me suis-je dit en essayant de me relever, quand une douleur sourde a jailli à ma cheville droite.
La tête et le dos sont intacts, mais j'ai dû me tordre la cheville quelque part.
Je pose les mains sur la paroi de terre et me redresse doucement.
Quand je mets du poids — *zuki*, ça fait mal.
« Oi oi, c'est pas une blague »
Après avoir essuyé la boue sur le couteau et l'avoir glissé dans ma veste, je regarde à nouveau en haut.
Un cercle de forêt découpé dans le ciel.
La lumière filtrant à travers les feuilles scintille, mais elle me semble plus faible qu'avant.
La nuit doit approcher.
« Hé ! Y'a quelqu'un !? »
Ma voix résonne dans le vide. Ni sauveur, ni faux sanglier en vue.
Avec cette cheville, impossible de grimper sur cette paroi qui s'effrite au moindre toucher.
J'ai laissé tomber les épaules, et du coup les hanches aussi.
« Je vais passer la nuit ici, c'est ça… »
Balancé au fin fond d'une jungle inexplorée, pourchassé par une bête inconnue, et pour finir au fond d'une trappe. Avec une entorse en prime.
C'est vraiment le pire.
Tellement le pire que j'en ris.
« Non, c'est pas drôle ! »
Puisque c'est pas drôle, je m'énerve.
« Merde ! Dieu, diable, peu importe, j'ai fait quoi !? Ma vie était si ratée que ça !? Bon, d'accord, c'était pas une mort dont on peut se vanter, mais j'ai pas à me farcir un jeu de punition aussi mesquin ! Si vous avez des griefs, balancez-moi dans un enfer un peu plus stylé ! »
« …T'es un homme bien bruyant, toi. »
J'ai failli avoir une crise cardiaque, comme si on m'avait assommé avec une batte de métal.
Dans le cercle de ciel qui était vide y a une seconde, une silhouette noire est apparue, comme ça.
« …Qu'est-ce que tu fais à geindre là, toi ? »
C'est un ton masculin, mais c'est une voix de jeune fille.
Un peu rauque, brusque, mais agréable à l'oreille.
À contre-jour à cause de la lumière filtrante, je distingue pas son apparence.
Je me dis que ce monde a bien des humains, et je réponds, quoi qu'il en coûte.
« Comme tu vois, je me suis fait piéger dans un trou. Je sais pas qui t'es, mais c'est une sale blague. »
Après un silence, une voix de fille encore plus hostile tombe d'en haut.
« …C'est un piège que j'ai tendu. »
« Hein ? »
« C'était pour attraper un giba. Un humain, ça cale même pas l'estomac. Tu crois que j'ai eu quel mal à tendre ce piège, toi ? »
« Eeh ? Non, euh… désolé ? Heu ? C'est moi qui dois m'excuser ? »
« ………… »
« Bon. Ok, j'ai ruiné ton chef-d'œuvre, c'était pas cool. Je m'excuse. Je m'excuse, alors tu peux pas m'aider à sortir ? »
« …Une hauteur comme ça, t'es capable de grimper tout seul. »
La silhouette a failli disparaitre, alors j'ai enchaîné vite.
« Non ! En fait, j'ai posé le pied de travers en tombant ! C'est pas une grosse blessure, je pense, mais impossible de sortir seul. S'il te plaît, donne-moi un coup de main. »
« …M'en fiche. Crève là. »
La silhouette noire sort du cadre.
« Hein ! C'est trop cruel ! Hé, aide-moi ! »
Pas de réponse.
Elle va vraiment m'abandonner ?
« Hé ! S'il te plaît ! Je vais crever de faim comme ça ! Si t'as un cœur, reviens ! »
« …Bruyant, cet homme. »
Pas de silhouette, juste la voix de la fille qui résonne.
Et devant mes yeux, un truc bizarre pendouille *hyoro*.
Les lianes qui pullulaient dans la jungle.
Une dizaine de lianes tressées ensemble, et quand j'ai tiré pour tester, une résistance solide m'est revenue au bout des doigts.
« …Monte vite. »
Ah, elle avait prévu de m'aider depuis le début.
Vraiment, une fille méchante. C'est ce qu'on appelle une tsundere, ça ?
Quoi qu'il en soit, la compassion me touche. Dans une situation aussi incompréhensible, elle vaut son pesant d'or. Je me dis que je la remercierai comme il faut une fois en haut, et j'accroche mes pieds à la paroi.
La cheville tordue lance encore, mais c'est supportable. En luttant contre la terre noire qui s'effrite, je grimpe de toutes mes forces.
(Mais… la situation devient de plus en plus incompréhensible)
Si c'est l'enfer, c'est bizarre qu'un sauveur apparaisse pour me tirer d'affaire. Mes cinq sens perçoivent la même réalité que de mon vivant, et j'ai absolument pas le sentiment d'être mort.
(Bon, ça se passera comme ça doit se passer) et je me hisse à la surface avec mes dernières forces.
Sortie de la trappe, réussie.
« Itaïtaïtaï… merci beaucoup. T'as sauvé ma vie. »
Affalé dans l'herbe, je baisse la tête vers ma sauveuse.
La fille, plantée là comme un roi gardien en m'attendant, sans un mot, me plante le bout de ce qu'elle tient dans le nez.
Une pointe de sabre barbarian qui brille en argent.