Ainsi j'ai accueilli le matin dans le manoir de pierre.
C'était le 6e jour de la Lune blanche.
À l'origine, aujourd'hui aurait dû marquer la fin du 4e trimestre de mon commerce ambulant.
Après le travail, j'étais censé me rendre à l'Auberge Vent-Ouest pour discuter affaires avec le père de Yumi, mais j'ai dû rompre cette promesse également.
De plus, à partir de demain, j'avais deux jours de congé prévus, donc je comptais livrer une grande quantité de viande de giba à l'Auberge Gen'ō-tei et à l'Auberge Grand Arbre du Sud.
Comment ces affaires ont-elles tourné, je n'avais aucun moyen de le savoir, prisonnier que j'étais.
Les gens de la famille Ruu ont-ils repris mon travail à ma place — ou bien la situation est-elle trop chaotique pour ça, les obligeant à courir dans tous les sens ?
Neil aura sûrement prévenu les gardes de cet incident.
Mais je doute qu'une simple déclaration suffise à étendre l'enquête à l'intérieur de la cité-château.
D'autant plus qu'il s'agit du manoir du puissant noble Cykléus.
Par ailleurs, il n'existe probablement aucun indice à la ville-relais reliant cet incident à Cykléus.
Même si l'on pense, comme moi, que seul Cykléus pourrait commettre un tel acte, il n'y a aucune preuve à avancer.
Et dans les faits, c'est sa fille Rifreia qui en est l'auteur, ce qui ne fait qu'embrouiller davantage la situation.
J'ai placé un mince espoir en Diaru, mais je pense que les chances qu'il porte ses fruits sont infimes. Même s'il éprouve des sentiments amicaux à mon égard, Diaru reste un homme aisé qui agit selon l'éthique de la capitale.
J'ai passé la nuit dans un état de demi-éveil, ne sachant plus si je dormais ou non, me tourmentant l'esprit, sans trouver ni méthode pour m'échapper du manoir, ni mots pour convaincre Rifreia, avant d'accueillir ce matin.
***
« Eh bien, direction la cuisine… »
Mon premier travail du jour m'a été confié après que la cloche de la 3e heure du matin eut sonné.
Il s'agissait de préparer une collation pour Rifreia.
Après avoir refusé de toute mes forces l'aide de Chiffon-Cher, m'être purifié aux bains et m'être fait enfiler un tout neuf uniforme de cuisine, je me suis rendu aux fourneaux.
Là, comme la veille, Roi m'attendait seul.
« Pour la collation, il faut utiliser du miel de panam, paraît-il. »
D'un air boudeur, Roi a lâché ça.
Il avait l'air encore plus de mauvaise humeur qu'hier et évitait mon regard. Il a dû me prendre en grippe à cause de l'histoire de Chiffon-Cher hier.
« Le miel de panam, c'est ce miel sucré, non ? Elle souhaite donc un plat qui mette cette douceur en avant ? »
« Rifreia-sama adore les gâteaux, encore plus que les plats ordinaires. Sa collation de midi, c'est toujours des gâteaux sucrés. »
Toujours le visage détourné, Roi a répondu.
Apparemment, le nom du maître m'avait été communiqué, à ce jeune homme aussi.
M'en voilà encore pour de la pâtisserie, j'en ai soupire d'avance.
Malgré mes tourments, j'étais déterminé à ne pas bâcler la cuisine.
Puisque Rifreia avait proclamé qu'elle me libérerait avec une pièce d'argent si je lui préparais un plat satisfaisant, aussi invraisemblable que cela fût, je ne pouvais pas éteindre moi-même ce mince espoir.
Mais la pâtisserie, c'était une autre histoire.
Avant même de parler de bâcler ou non, c'était complètement hors de mon domaine.
« Hmm, je ne connais aucun des gâteaux de ce monde… enfin, de . Est-ce qu'il suffirait de sucrer de la pâte de fuwano et d'y ajouter miel et fruits ? »
Pas de réponse.
L'atmosphère était encore plus étouffante qu'hier.
Faute de mieux, j'ai fouillé le garde-manger en me fiant à ma mémoire.
Pour développer de nouveaux menus, j'avais examiné divers ingrédients à la ville-relais. J'avais ainsi appris qu'il existait des choses qu'on pouvait appeler fruits, pas seulement légumes. Dans ce processus, j'avais découvert le fruit de shiru, au goût citronné.
Mais le shiru n'aurait pas sa place ici.
J'ai choisi un fruit inconnu, petites baies rouge vif comme des framboises, groupées en grappes comme du raisin.
« Comment s'appelle ce fruit ? »
« Arou. »
Des arou, donc.
Ce fruit a une acidité marquée, bien que moins forte que le shiru. Un goût mêlant fraise et myrtille, assez raffiné, mais peu sucré.
De plus, on en trouve peu à la ville-relais ; je n'en ai vu qu'en petite quantité chez la vieille Mishiru, où j'achète d'habitude du tchatcu et du giigo. D'après ce qu'on m'a dit, c'est un fruit qu'on ajoute surtout aux vins de fruit pour varier le goût.
« Le fuwano, c'est de la pâte qu'on pétrit à l'eau avant de cuire, non ? »
Sans un mot, Roi a acquiescé.
La princesse prend sa collation au zénith, m'avait-on dit, me laissant environ trois heures de préparation. Je devais mener à bien ce premier travail de cuisson du fuwano dans ce laps de temps.
Refoulant le vide qui m'étreignait la poitrine, j'ai prélevé de la poudre de fuwano dans un récipient adéquat et l'ai apportée au plan de travail avec les ingrédients nécessaires.
Une poudre fine et fluide, comme de la farine faible.
En y ajoutant l'eau petit à petit, elle a bien développé une forte viscosité.
Surprenante, elle semblait encore plus visqueuse que la poudre de poïtan. En arrêtant l'hydratation alors qu'elle restait un peu poudreuse, j'ai obtenu une texture de mochi, modelable à volonté.
(Finalement, c'est bien un ingrédient différent de la farine de blé.)
Pour l'instant, je l'ai aplatie pour qu'elle cuise vite et en ai cuit un échantillon.
J'ai obtenu un fuwano cuit encore plus moelleux et dense que le poïtan, proche du naan, que je n'avais mangé que quelques fois.
Si j'y enveloppais une farce à base de nénon, plusieurs légumes et de la viande de kimusu, j'aurais le chausson à la viande de kimusu que j'avais partagé avec Tara.
Mais ça ne méritait pas le nom de gâteau.
J'ai donc puisé dans mes lointains souvenirs pour délayer la poudre de fuwano dans du lait de karon, y ajouter du sucre et des œufs de kimusu.
Et pour la cuisson, utiliser de la matière grasse de karon.
Inutile de le dire, c'était une méthode calquée sur les pancakes.
C'était aussi ma première fois avec des œufs de kimusu.
Leur forme ne différait guère de celle des œufs de poule, mais ils étaient une taille plus petits, comparables aux œufs de poule soie que j'avais mangés une fois.
En les cassant prudemment, un jaune citron et un blanc transparent se sont répandus dans le bol.
Quel genre d'animal est le kimusu, avec des ailes sur la tête et une peau utilisable pour le cuir ?
Toujours est-il qu'il s'agissait heureusement d'un ingrédient très proche de l'œuf de poule de mon monde.
J'ai trouvé une grosse brochette en bois et m'en suis servi comme de baguettes pour battre les œufs de kimusu.
(Les pancakes, ça me rappelle quand m'avait harcelé pour que je lui apprenne à en faire.)
C'était l'année de mon entrée au collège, non ? Pour la Saint-Valentin, elle voulait faire des pancakes et m'avait supplié de lui montrer.
Je lui avais dit qu'il suffisait de suivre le mode d'emploi sur l'emballage, mais elle s'était fâchée : « C'est parce que ça marche pas que je te demande ! »
Finalement, en suivant juste les instructions, elle avait réussi à les cuire proprement. Rien d'extraordinaire : le problème venait juste de sa gestion du feu.
Et , après avoir réussi ses pancakes, les avait décorés de chantilly et de sauce chocolat pour me les servir, à mon père et à moi.
Par la suite, elle a progressé à toute vitesse en pâtisserie, si bien que mon père et moi avons fini par nous cantonner au rôle de goûteurs.
À y repenser, comme elle ne pouvait pas rivaliser avec nos compétences culinaires, elle devait être follement heureuse qu'on mange ses gâteaux en disant « c'est bon ».
(…Bref, pas le temps de m'apitoyer sur le passé.)
Si je repense à Ai-Fa et aux Moribe, sans compter et mon père, je vais finir par craquer.
J'ai mélangé sans réfléchir œufs de kimusu, lait de karon et sucre du Jagar, et cuit le fuwano dans une poêle à manche.
Sans levure chimique, ça ne gonfle pas comme des pancakes.
Mais c'est plus tendre qu'avec les seuls œufs, et la couleur tire sur le jaune, donc j'ai pu obtenir un visuel proche des pancakes.
Au goût, c'est d'une douceur infinie.
Certes, le manque de gonflant donne une mâche un peu trop ferme, mais ça faisait longtemps que je n'avais goûté au sucre et aux œufs, et l'arôme de la matière grasse lactée est sublime. Le sel contenu dans cette graisse ne fait que rehausser la douceur, sans jamais la gêner.
J'ai cuit plusieurs échantillons en ajustant les proportions petit à petit.
Un résultat satisfaisant est venu au bout d'une trentaine de minutes.
Mais l'autre partie, c'est une princesse noble friande de gastronomie.
Juste arroser de miel de panam me semblait un peu léger.
C'est pourquoi j'ai décidé de faire une confiture avec les arou que j'avais mis de côté.
Jamais fait de confiture, mais en cuisant longtemps avec du sucre, on devrait pouvoir obtenir quelque chose qui y ressemble.
D'abord laver les fruits, me suis-je dit, en transvasant de l'eau dans une petite marmite en fer, et je me suis tourné vers Roi après un moment.
« Au fait, pour combien de personnes… »
Là, j'ai fermé la bouche.
Roi observait mes mains avec des yeux d'une gravité stupéfiante.
Mais dès qu'il a croisé mon regard, il a tressailli et l'a détourné.
« Combien de portions pour la collation, donc ? »
« Une seule. »
Seule Rifreia la mange.
Diaru et les autres sont probablement sortis pour affaires.
Quoi qu'il en soit, quel était ce regard ?
(Bon, laissons tomber. Mieux vaut pas s'immiscer dans les affaires de l'autre.)
J'ai équeuté les arou lavés et mis une autre marmite à chauffer.
Un parfum fruité acidulé a chassé l'odeur de la graisse lactée pour emplir la cuisine.
Je les ai hachés grossièrement à la spatule en bois tout en mélangeant, puis आया le tour du sucre.
Le sucre du Jagar est jaune-brun comme de la cassonade, plus grossier que le sucre raffiné, avec une douceur ronde.
On dirait qu'il est bourré de minéraux, une richesse sucrée.
Enfin, c'est mon impression.
J'en ai incorporé par petites quantités, en mélangeant soigneusement.
Comme ça risquait d'attacher, j'ai ajouté quelques arou en cours de route.
L'acidité de base étant forte, il a fallu pas mal de sucre pour l'adoucir.
Encore un peu insatisfait, j'ai aussi ajouté du miel de panam hors du feu.
L'aspect est brillant et sirupeux, la consistance pas mal.
Une confiture improvisée plutôt réussie.
« Bien. Ça devrait le faire. …Mais je préférerais servir du frais cuit, donc je veux lancer la fournée finale au plus près du zénith. »
« Ah, ouais. Dans ce cas, tire-toi dans ta chambre. En attendant, je me sers de la cuisine. »
« Ah, vous préparez le repas du personnel ? »
Si c'est ça, je laisse la place.
« Ah, avant ça, combien de lait de karon qui tienne jusqu'à midi demain il en reste ? »
« Le lait de karon ? On le renouvelle chaque matin. Ceux qui sont là tiendront deux, trois jours. »
« D'accord. Alors, est-ce que je peux en prendre quelques bouteilles pour la préparation de demain ? »
Roi m'a dévisagé, suspicieux.
« Fais ce que tu veux. …Mais tu vas en faire quoi, d'autant de lait ? »
« Eh bien, si on me redemande de la pâtisserie demain, il faudra plus de variété, me suis-je dit. Je voulais préparer un truc genre version supérieure de la graisse lactée. »
Permission accordée, j'ai pris deux bouteilles du garde-manger et versé leur contenu dans une marmite en fer.
Chaque bouteille semblait contenir plus d'un litre, une belle quantité.
Après avoir couvert la vague laitée d'un couvercle, je l'ai laissée là.
« Je vais la stocker au garde-manger pour pas qu'elle gêne. »
« Ta préparation, c'est juste ça ? »
« Oui. Si on laisse faire, l'eau et la graisse se séparent, non ? Je veux récupérer cette graisse. »
Cette graisse qui remonte, c'est ce qu'on appelle la crème.
Le lait du commerce est traité pour éviter cette séparation, mais le lait cru permet d'en extraire facilement.
D'ailleurs, en barattant vigoureusement cette crème pour séparer encore la graisse, on peut faire du beurre.
Combien de temps la crème se conserve sans réfrigérateur à , je n'en sais rien, mais montée en chantilly avec du sucre, elle devrait faire un accompagnement de gâteau correct.
Tout en songeant à ça, j'ai saisi la marmite pour la déplacer, quand Roi m'a accosté de près.
« Au fait, t'es qui, toi ? »
Ses yeux bruns brillaient d'un éclat bizarre.
Son visage allongé, parsemé d'acné, affichait une expression désespérée.
« Comment un gamin comme toi peut connaître autant de techniques de cuisine ? T'es juste un môme qui jouait au cuistot à la ville-relais, non ? »
« Effectivement. Mais je ne suis pas né à . Dans mon pays, j'aidais mon père qui était cuisinier. »
« Mais t'es un gamin ! T'as quel âge, au juste ? »
« 17 ans. »
« 17 ans… Comment un gamin pareil peut cuisiner à ce point… »
Ce mot m'a un peu surpris.
« Heu, vous avez peut-être goûté ma cuisine ? »
« Rifreia-sama et les invités ont tous dit que tes plats étaient meilleurs que ceux du sous-chef. Comment aurais-je pu m'en tenir là sans vérifier ? »
Roi a fait mine de m'attraper par le col.
Mais il a retenu son geste et a frappé légèrement le plan de travail du poing.
« Le chef accompagne le maître au château de . Mais le sous-chef, à la base, gérait les cuisines du "Yari-tei de Selva", c'est un cuisinier de premier ordre. Son niveau, on le connaît mieux que quiconque. …Alors qu'un type comme toi soit au-dessus, y a pas de connerie plus grande ! »
« Je suis un cuisinier étranger. Naturellement, mes méthodes diffèrent de celles de ce pays, c'est pour ça qu'on me trouve original, non ? »
« Hah ! On fait aussi venir des cuisiniers de premier rang de Shim ou du Jagar ! Pourtant, leurs plats n'ont jamais été louangés à ce point. Alors pourquoi toi… »
« Eh bien, par hasard, les goûts de mon pays collent à ceux des gens d'ici. »
Ou bien est-ce que mon monde, plus avancé technologiquement, a aussi développé des techniques culinaires supérieures ? Impossible à comparer, tout n'est que spéculation.
« Moi aussi, j'ai fait mon apprentissage au "Shiroki Koromo no Otome-tei" ! J'ai 19 ans moi aussi ! Y a jamais eu personne d'aussi jeune engagé dans ce manoir ! »
« Ha… »
« Mais encore maintenant, je n'ai le droit de cuisiner que pour le personnel. Je suis encore trop jeune. Mon niveau n'atteint pas celui d'aucun cuisinier ici, c'est normal. Et pourtant, toi… »
Là, sa voix s'est brisée et il a baissé la tête profondément.
Ses épaules tremblaient légèrement.
« Range cette marmite, vite. Tu m'énerves. »
« Oui. »
Un peu hébété, j'ai obéi docilement.
Au même moment, la porte de la cuisine s'est ouverte depuis l'extérieur.
« -sama, Roi-sama, qu'y a-t-il ? »
« Rien du tout ! Dégage, esclave ! »
Derrière Chiffon-Cher, des soldats lançaient aussi des regards perçants. Mon esclandre a dû éveiller leur vigilance.
« La dégustation de sécurité est-elle encore nécessaire… ? Puisque le travail d'-sama est fini, nous pouvons vous reconduire dans votre chambre… »
« Non, je prévois de finir la cuisine juste avant le zénith. Puis-je rester ici jusque-là ? »
À ces mots, Roi m'a fusillé du regard.
« Je ne vous gênerai pas. Mais laissez-moi étudier la cuisine, moi aussi. À la base, j'avais prévu d'étudier chaque jour à la maison. »
« Fais ce que tu veux. »
D'une voix colérique, Roi a dit ça et a mis à chauffer de l'eau dans deux grosses marmites.
J'ai déplacé la marmite de lait de karon au garde-manger, apporté quelques légumes et herbes au plan de travail, et j'ai observé ses gestes en dérobé.
Juste un peu, j'ai eu envie de voir le niveau de ce jeune homme nommé Roi.
Les cuisiniers de la cité-château sont hors de mon monde.
Une fois sorti de cette intrigue, je ne les reverrai probablement jamais.
Mais si je continue comme cuisinier à , observer les techniques des autres cuisiniers sera forcément un atout.
Pour pouvoir faire à la lisière de la forêt et à la ville-relais une cuisine qui ne rougit pas face à la cité-château — une sorte de reconnaissance en terrain ennemi.
J'ai donc étudié la préparation des divers légumes et herbes tout en lorgnant le travail de Roi.
Vantardise à part, sa dextérité à couper légumes et viande est superbe.
Il émince tchatcu, pura et nénon les uns après les autres et les jette dans les marmites bouillantes.
Combien de portions ? Censé être une collation, mais la quantité est conséquente.
Il y ajoute du sel gemme, un bouillon en cube, et une herbe inconnue qu'il effeuille. Elle dégage un parfum sauvage, comme du cresson.
Surprise, il y verse aussi de la graisse lactée.
Il prend deux pots de la taille d'une main, pleins de graisse lactée, et les verse à moitié dans chaque marmite. Une utilisation assez généreuse.
Ensuite, la viande.
Encore une viande inconnue, un gros morceau de viande rouge bien persillé.
Une dizaine de kilos, au bas mot.
« Excusez-moi. C'est de la viande de karon, du flanc ? »
« Du dos de karon. »
Le karon ayant un goût proche du bœuf, cela correspondrait au faux-filet.
Roi a tranché le morceau en tranches d'un centimètre, puis en cubes de cinq centimètres environ.
Il les a saisis dans une poêle en fer graissée de graisse de karon, puis y a mélangé une autre herbe, tiges comprises. Une herbe au parfum épicé, piquant.
Une fois cuit, il a retiré les herbes seulement, et versé le tout, graisse et jus de cuisson compris, dans la marmite aux légumes.
Je croyais que c'était fini, mais il a laissé la marmite bouillir et est reparti au garde-manger.
Quand il est revenu, il tenait deux œufs de toto.
Des géants gros comme un ballon de rugby, pesant près d'un kilo et demi chacun.
Il les a posés sur le plan de travail et a pris un ustensile bizarre accroché au mur.
Une tige métallique au bout arrondi.
Une vingtaine de centimètres de long, trois d'épaisseur. Je n'avais aucune idée de son usage.
Il a tapoté le sommet de l'œuf avec le bout : *got, got*.
Malgré la force, la coquille ne fait que se fissurer.
Quand les fissures sont assez larges, il tape plus délicatement : *kot, kot*.
Les éclats tombent, mais la membrane interne tient bon.
Une fois le quart du sommet enlevé, il incise la membrane baveuse au couteau.
Dans une poêle en fer neuve, le contenu de l'œuf finit par s'écouler.
Un jaune orange vif, proche du rouge, et un blanc transparent.
Il a écrasé grossièrement le jaune à la spatule en bois et l'a versé tel quel dans la marmite bouillante, sans le battre.
Il a mélangé après l'avoir versé.
Viande, légumes, œufs de toto. Quantité massive de graisse lactée et herbe type cresson.
Il a brassé le tout à la louche, goûté à la petite cuillère en bois.
Pas besoin d'ajustement.
Je me disais que c'était fini, quand il a apporté un gros sac de poudre de fuwano.
Il en restait pas mal, une dizaine de kilos peut-être. Il avançait en chancelant, inquiétant à voir.
Il en a prélevé à la louche dans un grand bol métallique, ajouté de l'eau, et pétri. Des boules parfaites, taille balle de ping-pong.
Là encore, une vitesse impressionnante. Une quantité incroyable de boules de fuwano s'alignait sur la grande planche du plan de travail.
Environ deux cents boules, à vue de nez, jetées délicatement dans la marmite pour éviter les éclaboussures.
C'en était fini, apparemment.
Il a mis le couvercle, attendu une dizaine de minutes, regoûté une dernière fois, et jeté un œil vers la porte close.
Là, j'ai pris la parole.
« C'est prêt ? Hé, si vous voulez bien, je voudrais goûter moi aussi. »
Puisqu'il a goûté la crème de la soupe, cette demande n'est pas déplacée.
Roi a montré un instant d'hésitation, puis s'est raidi et a reculé d'un pas devant la marmite.
J'ai pris une cuillère en bois neuve et me suis tenu devant le fourneau.
La marmite bouillait bien.
Mais à cause de l'énorme quantité de graisse lactée, une pellicule grasse s'était déjà formée en surface malgré le mélange.
L'odeur aussi, mélange de graisse lactée et d'herbes, était assez particulière.
Pourtant, une bouchée m'a révélé un goût pas mal du tout.
Le fumet naturel des légumes, l'umami du pseudo-bouillon, l'arôme de la graisse lactée et de l'herbe type cresson s'entrelacent, avec en plus la saveur de la viande grillée fondue dedans.
Je n'ai bu que le bouillon, mais des morceaux d'œuf de toto y flottaient, offrant le petit *pop* du jaune et le glissant du blanc.
En tout cas, une saveur extraordinairement complexe.
Mais pas désagréable du tout.
Juste, je ne connais pas de plat équivalent pour le décrire.
Moi, je l'aurais fait plus simple, comme association.
L'usage de la graisse lactée est si dynamique qu'on s'inquiète du déséquilibre nutritionnel.
Pourtant, ce n'est pas un assemblage n'importe quoi, ça se sent fortement.
Pour arriver à ce goût, il a dû sélectionner rigoureusement les légumes et herbes, soigner la cuisson, multiplier les dégustations — l'ampleur de son labeur m'a paru palpable.
« C'est bon. Une association d'ingrédients à laquelle je n'aurais pas pensé. »
En disant ça, Roi a affiché une expression bien complexe.
Mais finalement, il a claqué la langue et a hélé vers la porte :
« Hé ! Le repas du personnel est prêt ! Appelez l'équipe de service ! »
Le visage de Chiffon-Luel est apparu : « Compris… » a-t-il répondu respectueusement.
Apparemment, pas de dégustation de sécurité pour ce plat.
« Et -sama ? Il ne reste plus beaucoup de temps avant le zénith… »
« C'est vrai. Alors, je finis le mien aussi. »
J'ai façonné la pâte préparée à l'avance en disques plats et ronds, et les ai posés dans la poêle.
Un centimètre d'épaisseur, quinze de diamètre, deux gâteaux de fuwano.
Une fois joliment dorés, je les ai empilés sur une assiette en porcelaine blanche.
Miel de panam, confiture d'arou, et graisse de karon en guise de beurre, chacun dans un petit récipient en argent.
« Alors, je procède à la dégustation de sécurité… »
Sur mon acquiescement, Roi a tranché un bout du gâteau empilé avec son couteau de cuisine.
Il l'a déposé sur une assiette en bois et y a étalé les trois accompagnements à la cuillère en bois.
Pour une raison quelconque, ses gestes m'ont paru plus doux, plus respectueux de la cuisine qu'hier.
Chiffon-Cher a mangé chaque bouchée avec soin et a laissé échapper un « Ah… » satisfait.
« C'est délicieux… Le miel de panam s'imbibe tendrement dans la pâte de fuwano… Et la saveur de l'œuf est magnifique… »
Bien vu, Chiffon-Cher goûte ainsi chaque plat au même titre que les maîtres, ne serait-ce qu'une bouchée. Son palais s'est forcément affiné naturellement. Obtenir ses louanges est peut-être un grand honneur.
« D'ailleurs, -sama n'a rien mangé depuis hier soir… Que ferez-vous pour la collation du zénith ? »
« Oui. J'ai assez mangé en goûtant le fuwano, alors je grignoterai un truc vite fait. Si c'est permis, je préférerais rester ici pour continuer à étudier la cuisine. »
« Hé, cet endroit à cette heure m'est assigné, moi ! »
Roi a coupé d'une voix sans émotion.
Lui aussi doit préparer son déjeuner maintenant. Probablement en continuant son étude.
« Je ferai attention à ne pas vous gêner. Mais une cuisine si grande, deux personnes peuvent cuisiner en même temps, non ? »
Pour moi, mieux vaut passer la journée ici qu'à ne rien faire dans cette pièce en briques.
Il faut bien aiguiser mes compétences, ne serait-ce qu'un peu, pour pouvoir m'en servir une fois libéré, sinon je n'y survivrai pas.
Roi a fait une tête furibonde, mais a fini par dire : « Fais ce que tu veux. »