Turan est le territoire au nord de gouverné par Cykléus.
On m'avait dit qu'on y trouvait des vergers plus importants que les fermes du sud, protégés par des palissades en bois contre les giba, et qu'on y faisait travailler des esclaves pour en tirer profit.
C'est pourquoi, complètement influencé par ce préjugé, j'en étais venu à imaginer qu'on y trouvait des gens plus raffinés qu'à la ville-relais ou dans les fermes, que les travaux pénibles étaient laissés aux esclaves, et qu'on y menait une vie oisive et confortable.
Pourtant, ce Michel était vêtu plus misérablement que les gens de la ville-relais, et qui plus est, il était ivre dès le midi.
Ce n'était pas qu'il fût d'une pauvreté extrême. Simplement, sa tunique et ses braies étaient bizarrement noircies, et en plus une odeur de brûlé tenace y était incrustée. Exerçait-il donc un métier utilisant le feu ?
Son âge devait être aux alentours de la cinquantaine.
Il avait une carrure solide pour un occidental, mais son visage et ses bras étaient étrangement osseux. Une ossature robuste mais peu de chair, une impression un peu déséquilibrée.
Ses cheveux bruns mêlés de blanc étaient négligemment rabattus en arrière, ses yeux d'un brun foncé, sa peau d'un jaune-brun bien hâlé.
Il avait un visage aux traits assez creusés, une allure de sculpture sur bois vieilli.
Mais ce visage était empourpré par l'alcool, et ses yeux injectés de sang.
À moitié affalé sur la table en bois, la main gauche accrochée à une amphore de vin de fruit, il nous toisait d'un regard qui semblait incarner le mot « dépravation ».
« Hmph... quelle perte de temps. »
D'une voix rauque, il lâcha cela et avala son vin de fruit.
« Quoi qu'il en soit, je n'ai qu'une chose à te dire. N'approche pas de Cykléus. Désobéir à un noble ne mène qu'à la ruine. ... Sur ce, salut. »
Sur ces mots, il se leva en chancelant.
« Ah, attendez ! » le retins-je en hâte.
« C'est sur la recommandation de Shimiral que vous êtes venu me voir, non ? Je vous en suis très reconnaissant, mais comme ça, je ne comprends rien. »
« Pas besoin de comprendre. Comme ça, ma dette envers cet homme de l'Est est payée. ... Écarte-toi, gamin. »
En se relevant, il s'avéra plus grand que moi.
Pourtant, l'ivresse lui faisait tituber. Un petit coup et il s'effondrerait.
Malgré cela, gardait prudemment la main sur le pommeau de son couteau, observant Michel sans bouger.
« ... De toute façon, un gamin comme toi n'attirera jamais l'attention de Cykléus. Que ce soit de la cuisine de giba ou de la cuisine de gîzu, continue à gagner des pièces de cuivre comme d'habitude. »
« Non, ce n'est pas en tant que cuisinier que je suis en conflit avec ce Cykléus. ... D'ailleurs, qu'est-ce que Shimiral vous a dit exactement ? »
Michel de Turan, s'appuyant de la main droite sur la table, tourna vers moi ses yeux troubles d'alcool.
« J'ai entendu qu'un jeune vendeur de cuisine de giba à la ville-relais avait des démêlés avec Cykléus, et qu'il voulait qu'on lui prête main-forte. ... Donc je t'ai dit ce que j'avais à dire. N'approche pas de Cykléus. »
« Nous non plus, on préférerait ne pas l'approcher, mais... vous n'avez rien entendu au sujet des gens de la lisière de forêt ? »
« Puisqu'il vend de la cuisine de giba, c'est forcément un Moribe. À en juger par son apparence, il semble né à l'Ouest ou à l'Est, mais ça ne me concerne pas. »
En disant cela, Michel comparait distraitement et Vina=Ruu.
« ... Cependant, amener des femmes sur son lieu de travail, c'est fort. C'est vraiment un sacre cuisinier. Continue comme ça à te donner du mal pour ton travail. »
« Elle est mon aide en cuisine, et elle est mon garde du corps. Le travail est plaisant, mais je n'ai pas l'intention de le bâcler. »
Je répliquai sur un ton piqué sans y penser, mais Michel se contenta de répondre « Peu m'importe » en avalant son vin.
Je réprimai ma contrariété grandissante et m'efforçai de parler le plus calmement possible.
« Euh... En fait, Shimiral m'a dit que comme vous connaissez les crimes de Cykléus, entendre votre récit renforcerait le peuple de la lisière de forêt. Si vous voulez bien, ne pourriez-vous pas m'en dire un peu plus ? »
« Quel gamin bizarre. Pourquoi vouloir entendre de son plein gré une histoire désagréable ? »
D'une voix piquante, il dit cela, mais il retomba lourdement sur sa chaise.
Voyant cela, Neil m'appela à voix basse.
« Alors, j'attendrai de l'autre côté. Quand vous aurez fini, je compte sur vous pour le travail d'aujourd'hui. »
« Ah, désolé. Je vais essayer de finir au plus vite. »
Je baissai la tête vers Neil, puis m'assis face à Michel.
Aussitôt, se posta juste à côté de moi.
« ... Cykléus est un glouton à en être idiot. »
Tenant son amphore d'une main, Michel se mit à parler.
« Il a engagé nombre de cuisiniers, fait ouvrir des restaurants hors de prix, les fait cuisiner dans son manoir... Sans parler du chef de cuisine du château de qui serait lui aussi un homme de Cykléus. Vouloir manger de bons plats, tout le monde en a envie, mais chez lui, c'est au niveau de la maladie. »
« Haa. Ce Cykléus est donc un tel gastronome ? »
« Tu ne savais même pas ça ? ... C'est pour ça que les cuisiniers de la ville-château, presque tous, perfectionnent leur art pour être reconnus par Cykléus. S'il pose les yeux sur eux, la promotion est assurée, c'est naturel. Ceux qui ne pensent pas ainsi finissent par se perdre, tôt ou tard. »
« Se perdre... »
« Les cuisiniers sans talent n'ont d'autre choix que de fermer boutique, et ceux qui en ont sont recrutés par Cykléus. Ceux qui ont du talent mais refusent de devenir ses pions... seront bannis de , ou bien on leur sectionnera les tendons des bras pour qu'ils ne puissent plus vivre en cuisiniers. »
« Qu'est-ce que c'est que ça. De tels abus sont-ils permis dans la ville-château ? »
Une boule brûlante bouillonna au fond de mon ventre.
Michel tordit la bouche d'un air amusé.
« Cykléus est le noble le plus puissant après le marquis Marstein, seigneur de . Depuis une vingtaine d'années, son pouvoir et sa position sont inébranlables. N'est-ce pas grâce aux efforts de vous autres, gens de la lisière de forêt ? »
« Hein ? »
« L'incident d'il y a dix ans, où la délégation de Banam fut anéantie... et celui où le chef de la milice fut assassiné... C'est vous, gens de la lisière de forêt, qui avez agi comme bras de Cykléus pour éliminer les gêneurs, non ? »
Bien sûr, je fus saisi d'une stupeur sincère.
« Comment savez-vous une chose pareille ? »
« Les soldats qui gardent Cykléus l'ont laissé échapper dans les tavernes. L'alcool détend les langues. »
Cela devait concerner les soldats qui accompagnaient les chefs de clan lors de leur entretien avec Cykléus.
Que tous les soldats ne lui soient pas aveuglément loyaux... c'est sans doute une chance pour nous.
« Donc, il n'existe personne à pour juger les crimes de Cykléus. Contre d'autres nobles, ils montreraient les dents, mais pour un ou deux cuisiniers liquidés, ce n'est pas une affaire qui vaille la peine pour des seigneurs. »
« C'est terrible. Rien qu'à l'entendre, j'en ai la nausée. »
« Hmph. Maintenant encore, il n'y a pas un seul cuisinier dans les murs de pierre qui ose résister à Cykléus. Obéir en silence assure la promotion. ... Il suffit d'utiliser les ustensiles et ingrédients fournis par Cykléus pour lui préparer des plats à son goût. Rien que ça garantit une vie facile. Ceux qui résistent ne sont que des idiots. »
« Alors je fais partie des idiots. Je n'ai aucune envie de cuisiner pour un tel personnage. »
« ... De toute façon, impossible de toucher le cœur de Cykléus avec de la cuisine de giba, alors rassure-toi. »
Et Michel, l'air plein de dédain, porta à nouveau l'amphore à ses lèvres.
Mais elle semblait déjà vide, car il laposa sur la table en reniflant.
« Quel que soit le nombre de pièces de cuivre gagné à la ville-relais, pour un noble c'est une somme négligeable. Surtout la cuisine d'un gamin comme toi, ça ne lui chatouillera même pas le nez. C'est pour ça que je te dis de continuer ton travail tranquillement. »
« ... Pourquoi dénigrez-vous la cuisine d' sans même la goûter, vous ? »
C'est alors qu' intervint.
« Je sais que les occidentaux évitent les giba et les Moribe. Mais je vous prie de cesser de dénigrer les compétences d' à tout bout de champ. ... Franchement, c'est désagréable. »
« Je ne dénigre pas. Je te rassure juste en disant qu'un gamin pareil n'attirera jamais l'œil de Cykléus. »
Sans montrer la moindre crainte face à , chasseuse Moribe, Michel répondit cela.
« Cykléus ne fera jamais bouger ses baguettes pour une cuisine faite de viande de giba et de légumes bon marché. Certes, avec un vrai talent, on peut faire un bon plat de n'importe quel ingrédient, mais pas avec un gamin comme ça. »
« C'est bien du dénigrement, ça. »
Sans expression, brûlait les yeux d'exaspération.
« Bon, laisse, . Ce qui nous inquiète, c'est autre chose. ... Alors, votre histoire est-elle finie, Michel de Turan ? »
« Ah. Qu'est-ce que tu veux que je raconte de plus ? »
« C'est ça. Non, merci. Merci d'avoir fait le déplacement. »
Effectivement, aucune révélation fracassante n'avait surgi.
La seule chose notable, c'est que dans les tavernes de Turan, on murmure non seulement sur les Moribe, mais aussi sur la mauvaise réputation de Cykléus.
Mais une mauvaise réputation sans preuve n'a aucune valeur. S'il y en avait une, Kamyua aurait déjà lancé une guerre de l'information.
D'ailleurs, ce Michel de Turan ne semblait avoir aucun intérêt pour les Moribe.
Dans ces conditions, il n'y avait aucune raison qu'il possède des informations utiles pour nous.
(Enfin, Shimiral agissait sans connaître la situation intérieure des Moribe. Alors ce résultat est normal.)
Mais alors, quelle était la prophétie de l'astrologue ?
La rencontre avec cet homme permettrait aux Moribe d'acquérir une force supplémentaire... qu'est-ce que ces mots voulaient dire ?
(Peut-être que ce n'est pas l'information qu'il possède, mais le fait même de cette rencontre qui déclenchera un destin favorable aux Moribe ?)
Mais ça non plus, impossible d'en avoir le cœur net.
Je remerciai une nouvelle fois et m'apprêtai à me lever.
Un regard trouble me cloua sur place.
« C'est donc tout, un cuisinier de ville-relais ? Tu te laisses rabaisser tes compétences sans dire un mot, toi ? »
« Hein ? ... Enfin, je ne cuisine pas pour des nobles. Si les clients de la ville-relais sont contents, ça me suffit. »
« Alors, tu peux me satisfaire, moi ? Je ne suis qu'un vieux charbonnier, moi ? »
En guise de provocation, Michel tendit l'index gauche vers moi.
Effectivement, comme ses vêtements, le bout de ses doigts était noircis. La saleté de charbon s'était même incrustée sous ses ongles.
Cette odeur de suie, c'était donc l'odeur du charbon.
« Charbonnier ? Il y a donc du charbon à aussi. À la ville-relais, je n'en ai jamais vu. »
« Les gens de la ville-relais ou des fermes n'ont pas à dépenser des pièces de cuivre pour du charbon. ... Mais alors, quoi ? Tu peux me faire une cuisine qui me satisfasse, gamin ? »
« ... La viande de giba a un goût prononcé. Certains le détestent, donc je ne peux pas garantir. »
Monter au créneau face aux provocations d'un ivrogne n'aurait aucun sens.
En plus, c'est Shimiral qui nous a menés vers lui, je ne veux pas créer d'histoires.
C'est pourquoi je répondis avec discernement, mais il se moqua de moi.
« Quelle piètre ambition. Cet homme de l'Est te portait aux nues, mais la cuisine d'un cuisinier sans ambition, ça ne vaut pas grand-chose. »
« Hé, tu n'en fais pas un peu trop ? »
, les yeux encore plus flamboyants, posa la main droite sur la table en bois.
« Laisse, . ... Écoutez, l'ambition, ça dépend des gens, non ? Si on me demande si je peux faire un plat qui satisfasse n'importe qui, et que je réponds "oui, je peux" sans responsabilité, est-ce que ça prouve une grande ambition ? Moi, je ne le pense pas. »
« Hmph, tu es plus fort en langue qu'en couteau. »
« Je ne me crois pas si éloquent. Si vous êtes intéressé par ma cuisine, on la sert ici au "Gen'ō-tei", et il y a aussi la cuisine du stand. N'hésitez pas à passer. »
C'est ainsi que je tentai d'en finir une bonne fois pour toutes.
Mais mon interlocuteur ne rangea pas ses griffes.
« Alors, sers-moi un plat ici et maintenant ! Si je suis satisfait, je te reconnaîtrai comme cuisinier à part entière. »
Je pense moi-même n'être encore qu'à moitié cuisinier... mais dire ça n'aurait fait qu'empirer les choses.
« Compris. Attendez un peu, je vous sers un plat. Pour le paiement, adressez-vous au patron de l'auberge. »
« Hmph. ... Hé ! Apporte une autre amphore de vin de fruit ! »
Sans se presser, Neil apporta une nouvelle amphore dans la salle à manger.
(Qu'est-ce que c'est que ce bordel...)
J'avais l'impression de revivre ma rencontre avec Diaru.
Quoi qu'il en soit, il faut que je me mette au travail sérieusement, sinon ça aura des répercussions plus tard.
Comme Milan=Mas et sa fille ont accepté d'apprendre la cuisine auprès de moi, je devais ensuite me rendre au "Kimusu no Shippo-tei".
Mais le menu du jour est le « Chitt-nabe ».
Le « Chitt-nabe » nécessite qu'après notre départ, Neil poursuive la cuisson pendant trente à quarante minutes avant d'être prêt. Ça prendrait trop de temps, alors on a décidé de préparer une seule portion de « Sauté de giba à l'arrabbiata » avec de la viande de réserve.
« Désolé. Je vous ai amené un client encombrant. »
Tout en faisant sauter la viande, je m'excusai auprès de Neil, qui me répondit calmement : « Ce n'est rien. »
« S'il paie, c'est un client. Puisque je peux servir un plat d' en plus des trente portions habituelles, c'est un bénéfice pour moi. »
Puis, avec un « mais » et un air légèrement inquiet :
« Cykléus... n'est-ce pas le nom du chef de la famille comtale de Turan ? Avoir maille à partir avec un tel noble me semble dangereux. »
« Ah, oui... Moi non plus, je préférerais éviter tout lien. Mais c'est quelqu'un qui a des liens profonds avec les Moribe. »
Pourtant, la probabilité que ma cuisine atteigne la bouche de Cykléus est quasi nulle. Les nobles ne descendent presque jamais à la ville-relais, et moi qui n'ai pas de laissez-passer, je ne peux pas mettre les pieds dans la ville-château.
Même s'il s'intéressait à ma cuisine, il userait de ses privilèges nobiliaires pour faire ce qu'il veut, mais pour l'instant, aucun signe. Si c'est vrai que les Moribe ne sont pas considérés comme des humains, comme l'a dit Kamyua, il est impossible que Cykléus s'intéresse à la cuisine de giba.
Pendant que je réfléchissais ainsi, le « Sauté de giba à l'arrabbiata » fut prêt.
« Je vous accompagne. Au cas où il ferait des histoires, ce serait embêtant. »
« Oui. Alors, je compte sur vous. »
Confiant la surveillance du « Chitt-nabe » à Vina=Ruu, nous nous dirigeâmes à trois — Neil portant l'assiette en bois, et moi — vers la salle à manger.
« Hmph, c'était vite fait. »
En avalant goulûment sa deuxième amphore, Michel nous lança un regard ravagé.
« Voici le plat préparé par dans notre établissement. Sans le fwa-no, c'est trois pièces de cuivre rouge et la moitié d'une pièce coupée ; avec le fwa-no, cinq pièces de cuivre rouge. »
« Je ne peux pas manger du fwa-no à cette heure-ci. Le vin de fruit me suffit. »
En exhalant une haleine d'alcool, il jeta des pièces de cuivre sur la table.
Neil posa l'assiette, puis ramassa soigneusement les trois pièces de cuivre et le demi-piécette.
« Hmph— » Michel saisit machinalement la cuillère en bois.
Sur l'assiette, la longe de giba enrobée de la sauce rouge au chitt et au talapa fumait.
J'ai entendu dire que même parmi les occidentaux, beaucoup apprécient le piquant du chitt, mais qu'en est-il de Michel ?
En tout cas, il ne semblait pas effrayé par l'arôme stimulant qui donnait l'eau à la bouche rien qu'à le sentir.
Peut-être à cause de l'ivresse, il porta un morceau de viande à sa bouche avec des gestes un peu gauches.
Ses yeux semblèrent un instant luire comme un éclair.
Il mâcha longuement la viande, l'avala avec du vin de fruit.
Et — Michel me regarda.
« ... Dans ce talapa, il y de l'aria haché, non ? »
« Oui. Pour adoucir l'acidité du talapa. »
« Ce parfum, c'est du vin de fruit et du myamuu... Et de l'huile de tau aussi. »
« Oui. Juste une touche cachée. »
Je fus intérieurement stupéfait qu'il parvienne à discerner tout ça dans un plat aux saveurs aussi fortes du chitt.
Apparemment, c'est quelqu'un au palais remarquablement fin.
Probablement — le plus fin parmi tous ceux que j'ai rencontrés dans ce monde.
« La viande de giba est une viande de haute qualité, hein. Si c'était de la patte de kimusu ou de karon, elle aurait sûrement perdu face à cet assaisonnement puissant. ... Hé, gamin. »
« Oui. »
« N'approche pas de Cykléus. »
« Hein ? »
L'instant d'après, quelque chose de saisissant se produisit.
Les doigts massifs de Michel s'étendirent vers ma poitrine à une vitesse inattendue — et avec une vitesse encore supérieure, saisit le poignet gauche de Michel.
« Évite les manières indécentes, Michel ou comment tu t'appelles. »
« Itai, oi. Mon bras fin va se casser, non ? »
relâcha la main de Michel sans cérémonie.
« Tch. » Michel fit claquer sa langue, puis frappa la table de sa main libérée.
« Toi, tu n'iras pas. Si tu veux vivre tranquille, ne montre jamais ton talent à un noble pourri comme ça. ... Enfin, si tu veux te faire user pour de l'argent, c'est une autre histoire. »
« ... Si c'est un compliment, je vous en remercie. »
« Quel compliment. Je te préviens juste par égard pour la foutue insolence de cet homme de l'Est. »
Les yeux de Michel brûlaient d'une lueur trouble.
Comme une soupe de giba bouillonnante, une passion violente menaçait de déborder.
« Ceux qui pensent que gagner plus est la fierté du cuisinier, y en a plein. Si tu es de ceux-là, je n'ai rien à dire. ... Mais si ce n'est pas le cas, n'approche surtout pas de Cykléus. Si tu ne peux pas vendre ta fierté pour de l'argent, ce qui t'attend après, c'est la ruine. »
« Qu'on me sectionne les tendons pour me fermer la voie du cuisinier, c'est ça. Effectivement, je préfère éviter. »
« C'est ça. Et même si tu survit, ce sera comme être mort. »
D'une voix grave, Michel leva aussi lentement son bras droit, qui pendait, jusqu'à la hauteur de ses yeux.
Sa paume noircie fut tendue devant mon nez.
Une main osseuse, aux doigts étonnamment longs.
Ces doigts — seul l'auriculaire et l'annulaire bougeaient par à-coups, bizarrement.
« Ma main droite, je ne peux plus bouger que ces deux doigts. Avec un bras pareil, impossible de tenir un couteau de cuisine, impossible de saisir une marmite. »
Je retins mon souffle, stupéfait.
Michel approcha son visage, les yeux brûlant de regret, et dit :
« Si tu ne veux pas finir comme ça, n'approche surtout pas de Cykléus. Mieux vaut encore quitter . ... Ce n'est pas une ville où un vrai cuisinier peut vivre. »