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Isekai Ryouridou

Chapitre 178

Isekai RyouridouIsekai Ryouridou
Chapitre 178

Chapitre 178

Chapitre 178/21085%~24 min de lecture4 748 mots

Le soleil se trouvait alors à peu près à mi-chemin entre l’aube et son zénith – en ressentis, neuf heures du matin.

Vêtu d’un t-shirt parfaitement sec sous ma veste, je pris mon temps pour me diriger vers le hameau des Ruu.

Plusieurs itinéraires existaient pour redescendre du village de la lisière de forêt vers la ville-relais.

Parmi eux, les seuls chemins que j’avais effectivement empruntés de mes propres pieds étaient celui passant par le pont suspendu terrifiant, le plus proche de la maison Fa, et celui menant directement au domicile des Ruu, lui aussi très proche.

Avec le premier itinéraire, on pouvait rejoindre la ville-relais à pied en moins d’une heure.

Cependant, la présence du pont suspendu en cours de route interdisait l’usage des totos.

Le chemin proche des Ruu demandait quant à lui près de deux heures à pied. Il fallait une heure pour atteindre leur demeure, puis encore quarante ou cinquante minutes pour parvenir à la ville-relais.

Mais avec les totos, il devenait possible de réduire considérablement ce trajet.

Jour après jour, je m’étais habitué à conduire la charrette, et désormais j’atteignais la ville-relais en seulement environ quarante minutes.

Toutefois, puisque le parcours à pied prenait une heure, cela ne représentait qu’un gain d’environ vingt minutes dans l’absolu.

Pourtant, comme par le passé je transportais moi-même des quantités massives de marchandises, cette économie d’énergie était incomparable.

De plus, jusqu’à présent, Vina=Ruu se déplaçait chaque jour jusqu’à la maison Fa pour m’aider à ces transports.

Lui épargner ainsi deux allers-retours quotidiens pour qu’elle puisse les consacrer à d’autres tâches avait une utilité immense.

Je décidai naturellement de lui faire utiliser ces deux heures pour préparer les Giba-Burgers.

Même les jours où Vina=Ruu descendait au bourg, elle laisserait le relais à Reyna=Ruu au foyer, laquelle travaillerait de concert avec Sheila=Ruu sur la cuisson des poïtan, tâche qui revenait initialement à cette dernière.

Pour être plus précis, nous pouvions également récupérer une partie du temps de travail consacré autrefois aux deux personnes effectuant directement la navette entre le hameau des Ruu et la ville-relais.

Il suffirait de quarante minutes depuis la maison Fa, mais seulement vingt depuis celle des Ruu pour arriver en charrette.

Le même trajet à pied exigeant quarante ou cinquante minutes, nous gagnions ainsi trente minutes au minimum.

Allers-retours compris, cela faisait presque une heure économisée par jour.

Ces heures récupérées pourraient être affectées à d’autres corvées.

Les conditions de travail conclues avec la famille Ruu stipulaient strictement uniquement les heures de présence ; Miaré=Mama insistait donc fermement pour que ces horaires soient entièrement employés au service de la maison Fa.

J’assignai ce surplus temporel à l’assistance en préparation culinaire, et prévins que s’il restait de la main-d’œuvre ou du temps libre, ils iraient ramasser du bois mort.

Après tout ce calcul, je rejoignis trois femmes du hameau des Ruu et nous entamâmes notre descente vers le bourg.

La composition du jour comprenait Reyna=Ruu, Sheila=Ruu et Lara=Ruu.

L’escorte, identique à la veille, était assurée par Rudo=Ruu, Shin=Ruu et deux adolescents issus d’une branche cadette dont je ne connaissais pas les noms.

Les adolescents de la branche cadette montèrent sur la charrette tandis que Rudo=Ruu et Shin=Ruu partaient en tête avec le toto des Ruu, Rululu.

« Une fois au zénith, quand toi et tes compagnons vous dirigerez vers l’auberge, apparemment deux hommes de Rei et deux de Rutim viendront garder l’étal. »

Reyna=Ruu m’annonça cette disposition durant le trajet vers la ville-relais.

Quatre de chaque côté faisaient huit gardes au total, soit le même effectif qu’à l’époque où nous craignions une attaque des Zatsu=Sun et leurs acolytes.

C’était ostentatoire, pour le dire franchement.

À part le mystérieux Cykléus, la révélation de la présence de Jida, un adolescent consumé par la soif de vengeance contre les gens de la lisière, rendait cette précaution nécessaire.

Néanmoins, dès notre arrivée au bourg et nos premiers pas sur les pavés pierreux, je constatai que les regards accueillis portaient davantage d’inquiétude et de méfiance qu’auparavant.

Quatre gardiens du feu accompagnés de quatre chasseurs donnaient inévitablement une impression trop martiale. Comparé à avant-hier, où seul et Rudo=Ruu assuraient l’escorte, nous sentions clairement que notre présence inquiétait les habitants.

Dans ce cas, nous n’avions d’autre choix que d’endurer jusqu’à ce que les relations avec Jida puissent être rétablies, ne serait-ce que minimalement.

« Ah, bonjour, Milanó=Masu. »

Arrivés devant l’auberge Queue-de-Kimusu, nous tombâmes justement sur Milanó=Masu qui sortait de son établissement.

Milanó=Masu acquiesça d’un simple « hm », prit les devants et contourna l’auberge par derrière.

Puisque nous devions y louer les deux étals, je suivis avec Reyna=Ruu, Rudo=Ruu et Shin=Ruu.

« …Hier, il y a eu une réunion chez les aubergistes. »

Murmura Milanó=Masu en faisant rouler péniblement les étals depuis l’intérieur de la palissade.

« Tu prévois aussi de vendre tes plats à l’Auberge Vent-Ouest ? »

« Euh ? Ce n’est pour l’instant qu’un projet très incertain. »

À ma voix marquant la surprise, Milanó=Masu détourna simplement la tête en grognant « ah ».

« de l’Auberge Vent-Ouest tenait exactement ce propos. Elle compte se rendre à l’Auberge Grand-Arbre-Sud pour vérifier personnellement tes compétences culinaires. »

« Je vois. Mais le propriétaire des lieux harborre une vive animosité envers les gens de la lisière et la viande de giba, donc impossible de prédire comment cela va finir. »

Tandis que je répondais, je fus obligé de confier ce qui pesait sur mon cœur.

« Et puis… si je dois approvisionner en plats, je préfère le faire ici, à l’Auberge Queue-de-Kimusu, en priorité. »

« Quoi ? » s’exclama Milanó=Masu, les yeux écarquillés.

« De quel genre de plaisanterie s’agit-il ? Tu veux dire que tu comptes vendre tes mets dans mon commerce ? »

« Oui. Si je peux vendre des plats de giba dans une auberge destinée aux Occidentaux, c’est bien ici, à l’Auberge Queue-de-Kimusu, que j’ai tenu à le réaliser en premier. Certes, l’Auberge Grand-Arbre-Sud et l’Auberge Gen’ōtei attirent probablement aussi certains clients occidentaux – mais leurs clientèles restent essentiellement tournées vers le Sud et l’Est. »

« Je comprends point. Mais ça ne constitue pourtant pas une raison valable pour te cramponner à mon établissement. »

« Non. Vous m’avez tant aidé, Milanó=Masu… accepter d’abord des commandes de votre concurrent commercial, l’Auberge Vent-Ouest, me semblerait tout simplement manquer de loyauté envers vous… »

Milanó=Masu garda le silence, le visage amer.

Tout en croisant son regard, j’ajoutai :

« En ce moment, je réfléchis même à limiter l’expansion de nos activités. Je ne voudrais pas qu’en s’associant trop avec nous, vous attiriez malheur sur vous. »

« Que dis-tu ? Même si nos affaires avec les types du château sont tendues, aucun motif n’existe pour entraver ton commerce. »

J’avais déjà expliqué à Milanó=Masu, au père de Dora, ainsi qu’à Neil et Naudis, avec lesquels j’entretenais des liens commerciaux, les raisons de ma décision de recruter à nouveau une escorte dès le début.

Bien que, par prudence face à Cykléus, je me sois contenté d’expliquer que nos avis divergeaient avec les responsables du château concernant le châtiment des coupables ayant ravagé les ressources forestières.

« Moi aussi, j’étais persuadé jusqu’hier, mais de nouveaux éléments sont venus compliquer la donne. »

« Quoi encore ? Un nouvel embrouillaminou ? »

« Oui. C’était justement ce que je voulais te confier, Milanó=Masu… »

Je lui racontai alors l’histoire du fils de Goram-la-Barbe-Rouge, Jida.

Selon lui, dix ans plus tôt, le fils du chef de brigands qui avait assumé les fautes commises par les gens de la lisière était apparu à , rongé par la vengeance.

Cette rumeur, si elle se répandait imprudemment, pourrait finir par atteindre les oreilles de Cykléus, d’où mon silence prudent à son sujet.

Mais je jugeai indispensable de l’informer à titre privé.

Parce que Milanó=Masu lui-même constituait un lien direct avec cette affaire.

« Les Barbes-Rouges… C’est vrai qu’on n’entend plus guère ce nom nostalgique. »

Grognant d’un air renfrogné, Milanó=Masu croisa ses bras courts et musclés sur sa poitrine.

« Pourtant, tu n’as pas à risquer ta propre perte à cause de tel individu. Si tu n’as rien à te reprocher, ne devrais-tu pas continuer ton travail sans te voiler la face ? »

« Je n’ai aucune ombre au tableau, mais force est de reconnaître que certains membres de la lisière ont effectivement commis des actes répréhensibles. »

« Ces criminels ont déjà été jugés. Qui donc exigerait désormais de nouvelles punitions contre vous ? »

En prononçant ces mots, il tourna la tête, non seulement vers moi mais aussi vers Reyna=Ruu et les autres.

« D’ailleurs, il y a dix ans, vous étiez tous des gamins à peine seches leurs nez, n’est-ce pas ? Reprocher des faits si anciens semble injuste. …De plus, ce type nommé Jida s’est jeté sur vous sans prévenir, c’est bien cela ? »

« O… oui. »

« Même si les gens de la lisière te détestent, une telle brutalité n’est pas tolérable. Ton père, magnifié comme un justicier, gémit sûrement là-haut à voir son fils causer tant de dommages. »

Milanó=Masu semblait visiblement furieux.

Pourtant, je savais que seul Milanó=Masu avait légitimement le droit de s’indigner face aux agissements de ce jeune garçon.

Ayant lui aussi perdu des proches chers, il endurait silencieusement un destin tragique.

« Bref, laisse ce genre d’individu aux gardes. Et qui aurait le cran d’attaquer une auberge en plein milieu du bourg ? S’il osait, il finira empalé par les sentinelles. »

« Oui… mais qu’en pensez-vous pour vous-même, Milanó=Masu ? »

« Hein ? »

« Est-ce possible de vous fournir des plats pour l’Auberge Queue-de-Kimusu ? Laissez tomber cet adolescent Jida : je souhaite simplement approvisionner votre enseigne avant ou simultanément à l’Auberge Vent-Ouest. »

Milanó=Masu serra les lèvres en une fine ligne.

Puis il lâcha catégoriquement : « C’est impossible. »

« Impossible… »

« Bien sûr. Si mon restaurant commence à servir tes plats, les autres disparaîtront instantanément des cartes. Je ne prends pas ce genre de risque mercantile. »

« Hein ? Mais vos clients occidentaux ne mangent pas tous obligatoirement du giba, n’est-ce pas ? »

« Néanmoins, une seule bouchée de ton cuisine ferait tourner toutes les têtes. Elles ne jetteraient plus un regard sur nos préparations, moi ni ma fille. De toute façon, notre auberge ne se targue pas de proposer une gastronomie exceptionnelle. »

Kamua=l=Yoshu avait effectivement confirmé que, veuf précoce, Milanó=Masu voyait la qualité culinaire de l’Auberge Queue-de-Kimusu fléchir par rapport aux concurrents.

Je serrai les poings et lançai résolument :

« Alors… permettez-moi de vous entraîner à cuisiner ? »

Les yeux écarquillés, Milanó=Masu resta figé, véritablement stupéfié.

« Veuillez m’excuser pour cette demande inconvenante. Je n’ai jamais touché aux cuisines de kimusu ou à celles de karon, je ne sais donc pas quelle aide concrète j’apporterai, mais peut-être pourrai-je soulager votre fardeau un tantinet. »

« I-impossible ! Je ne vais tout de même pas dépendre de tes services à ce point ! Ou bien comptes-tu me facturer tes heures de cours ? »

« Je ne prétends toucher aucune rémunération. Mais si cette méthode vous permet enfin de vendre des plats de giba ici, c’est une excellente transaction commerciale pour moi. …Cela me donnera aussi l’opportunité de vous rembourser vos nombreuses faveurs passées. »

« Je ne me souviens t’avoir rendu aucun service particulier ! »

« Ah. Dans ce cas, vous nous avez protégés inconsciemment, Milanó=Masu. »

Je ne pus empêcher un sourire spontané de fleurir sur mes lèvres.

Milanó=Masu eut un rire amer.

« Si tout va bien, je pourrai quitter l’Auberge Grand-Arbre-Sud plus tôt à partir de demain. Ainsi, pendant mes loisirs, je passerai régulièrement ici. Accepteriez-vous de me laisser pénétrer dans votre cuisine à titre d’essai ? »

Après d’interminables hésitations, Milanó=Masu accepta enfin : « Je dois en parler à ma fille pour confirmer. »

***

Deux heures avant le zénith – selon mon ressenti, il était dix heures du matin.

Après avoir loué les deux étals et quitté l’Auberge Queue-de-Kimusu, notre première étape fut l’étalage du père de Dora pour acheter des légumes.

« Salut, . Toujours le même nombre aujourd’hui ? »

« Ah. Depuis maintenant quelques jours, nous n’aurons plus besoin de pla. Les menus fournis à l’Auberge Gen’ōtei ont changé. »

« Ah, vraiment ? Très bien, déduisons la quantité de pla correspondant… »

Par le passé, je faisais souvent des apparitions durant les services ou sur le chemin du retour, mais depuis l’acquisition de la charrette, je réunissais systématiquement toutes les denrées nécessaires en cette première heure de la matinée.

Quarante-huit bulbes d’aria pour les plats de l’étal, huit feuilles de tino.

Cent aria supplémentaires destinés aux auberges.

Enfin, pour la préparation de demain : trente aria, cent-cinquante poïtan et cinq talapa.

La commande se limitant à son échoppe atteignait déjà un tel volume.

Une fois le montant de la pla soustrait, la somme finale s’éleva à quatre-vingt-deux pièces de cuivre.

« Ma parole, aucun autre client ne nous achète autant d’aria et de poïtan au quotidien. Soyons honnêtes, nos poches sont sérieusement alourdies. »

Le vieil homme me confia ces mots avec un sourire béat.

À ses côtés, Tara affichait elle aussi un large sourire.

Bien que le père soit dodu à souhait et Tara plus frêle que Rimu=Ruu, leurs yeux pétillaient de la même manière quand ils riaient.

« Normalement, il est rare que l’aria et le poïtan s’épuisent totalement. Quand la récolte vieillit et commence à moisir, nous les écoulons plutôt à la boucherie de Dabag pour nourrir les karon. Dans ce cas-là, le prix tombe souvent à moitié, alors croyez-moi, ce petit bout d’année a réellement engrangé des bénéfices. »

« Merci, l’absence de rupture de stock est un énorme soulagement. …Dites, seriez-vous capable de nous livrer cent aria de plus ? »

« Hein ! Vous comptez en acheter encore davantage ? »

« Pas absolument certain pour l’instant. Mais si nous réussissons à élargir notre contrat avec les auberges, le chiffre grimpera vraisemblablement jusque-là. »

Le père de Dora acquiesça lentement, admiratif, son cou massif jouant des épaules.

« Si ça se fait vraiment, nous n’aurons plus un seul aria à revendre à Dabag ! Évidemment, pour mon commerce, c’est une manne miraculeuse ! »

« Je suis ravi de l’entendre. …Ah, mais est-ce que cela ne provoquera pas une hausse du coût des aliments pour karon, faisant indirectement grimper le prix de leur chair ? »

« Non, non. Nous ne sommes pas les seuls à cultiver l’aria. La diminution des invendus destinés aux bouchers devrait compenser le reste, je suppose. »

« Dans ce cas, je respire. »

En confirmant mentalement le nombre d’aria, j’aperçus le vieux froncer les sourcils en recomptant ses pièces de cuivre.

« , tu t’inquiètes toujours pour tes concurrents de cette façon. Si le prix des karon monte, n’est-ce pas avantageux pour toi, vendant de la viande de giba ? »

« Point du tout. J’ai juste peur de gagner l’animosité des bouchers ou des autres marchands ambulants ; je désire simplement maintenir mes activités en douceur. »

« Hum. Mais le commerce implique forcément une concurrence ; tu n’as pas besoin de prendre la moindre responsabilité pour autrui. »

« Hmm, votre logique est juste… mais en tant qu’habitant de la lisière, je préfère éviter à tout prix de froisser quiconque. »

Face à ces mots, le vieux adopta une expression soudain grave et inhabituelle.

« Vous faites vos affaires loyalement, . Nul besoin de t’en faire. Tous ces criminelles ont disparu ; tout ira dorénavant dans le bon sens. »

J’épousais pleinement cet optimisme.

Cela nécessitait néanmoins de trancher définitivement les situations avec Cykléus et Jida.

Cherchant mes mots face à une pause prolongée, Tara tira discrètement la cape du vieil homme en murmurant « eh bien, hein ».

« Je ne comprends pas de quoi vous parlez, mais il faut pas embêter grand-frère , papa. »

« Ça va, Tara. …Père, merci beaucoup. »

« Je n’ai rien dit méritant une gratitude. »

Se frottant la nuque avec gêne, il agita sa main puis la posa sur la chevelure de Tara.

Incapable de saisir le fond du débat, Tara esquisse un sourire satisfait.

Réchauffé par cette scène paternelle, je lui exposai donc les événements de l’assaut d’hier, en omettant soigneusement les noms propres.

Prévenant que quelqu’un nourrissant une rancœur tenace envers les gares de la lisière fondait sur eux en pleine journée, il valait mieux qu’eux aussi demeurent extrêmement vigilants.

« Ouais. Certains individus pareils rôdent encore par ici. Nous allons bien, mais toi et les tiens, restez prudents. »

Après avoir formulé un second remerciement, nous quittâmes l’étal du vieux.

Ainsi, la séance de vente de l’étal ouvrit ses portes pour cette nouvelle journée.

Au rendez-vous habituel, à l’extrémité nord de la zone d’étals, une trentaine de clients nous attendait déjà.

Notre établissement venait de perdre dix habitués de l’Auberge Jarre-D’Argent et huit constructeurs, soit dix-huit fidèles au total, yet la dynamique matinale restait inchangée.

Lara=Ruu et moi-mêmes supervisions les Yaki-Myamuu tandis que Reyna=Ruu et Sheila=Ruu s’occupaient des Giba-Burgers.

Cette organisation, mise en place hier, servait de préparatifs progressifs afin de confier ultérieurement la gestion des Burgers aux Ruu.

« Tiens, Riisu=Dora bosse avec nous depuis déjà quinze jours, non ? Curieux, elle manque la moitié du temps mais progresse tellement vite. »

Lara=Ruu formula cette remarque après le passage de la première vague matinale, quand nous parvîmes enfin à reprendre haleine.

« Franchement, comparée à moi ou à Vina-nii, elle ne gagne rien en compétence. Ne pense-tu pas devoir revoir son traitement ? »

« Ah oui. Comme j’alterne toujours avec elle, je ne voyais guère son travail ; je l’avais effectivement oublié. »

Lara=Ruu percevait désormais 1,5 fois son salaire initial, soit neuf pièces de cuivre rouge, Riisu=Dora, payée trois pièces auparavant, devrait monter à 4,5 – arrondies à 5.

« Mais rappelons-nous : tu avais mentionné vouloir redistribuer équitablement les gains aux petits clans en changeant régulièrement les postes, non ? »

« Oui. Prévoyant des rotations toutes les vingt bonnes journées, je devrais peut-être commencer les démarches. Merci bien, Lara=Ruu. Désolé, mon esprit a été accaparé par les recettes récentes. »

« De rien » lâcha-t-elle en haussant les épaules avant d’enchaîner :

« Au fait, hier soir Rimu s’est de nouveau plainte. Elle disait que c’était injuste de voir Reyna-nii monopoliser les corvées de l’étal. »

Comprenez-moi bien. Suite à la blessure de Vina=Ruu et l’engagement volontaire de Reyna=Ruu, parmi les quatre filles de la lignée principale des Ruu, seule Rimu=Ruu ne participait plus au commerce de l’étal.

« Hmm… Mais comment réagir ? Initialement, nous avions convenu de geler l’aide de Reyna=Ruu et Rimu=Ruu jusqu’à ce que les tensions avec le château se dissipent. Tant que cette garde armée nous accompagne, pouvons-nous solliciter Rimu=Ruu sans risques ? »

« Aucune idée. Consulte plutôt Miaré=Mama. Disons que si seule Vina-nii blessée et Rimu restent au logis comme aujourd’hui, la charge de travail de Miaré=Mama et de Yobo=Tito augmentera inévitablement. »

Dans ce cas, une consultation auprès de Miaré=Mama s’imposait.

« Oh, mais dans cette optique, Rimu=Ruu devrait peut-être alterner jour après jour avec Lara=Ruu. Accepterais-tu ce système ? »

« Pourquoi pas. Une rotation journalière convient. …L’étal m’amuse, alors je préfère que ça dure le plus longtemps possible. »

Affichant un sourire rayonnant découvrant ses dents blanches, Lara=Ruu déclara ainsi.

Ce genre d’épanouissement faciel rappelait étrangement Rudo=Ruu.

À cet instant précis, un Occidental de haute stature s’approcha avec indolence devant notre stand.

Je tentai un « Bienvenue », mais m’arrêtai net.

Il ne s’agissait pas d’un client.

« Holà, la foule est encore au rendez-vous aujourd’hui. Heureusement, les choses tournent rond. »

Cheveux et barbe brun foncé, yeux châtain clair, teint mat doré. Coiffé d’un turban sable, vêtu d’une cuirasse sans manches et de jambières cylindriques, ce jeune homme arborait l’allure gaie et décomplexée d’un chef de brigands.

C’était Zasshuma, Gardien (=Shugonin) participant au complot conçu par Kamua=l=Yoshu et Melfried pour incarner le leader d’une caravane marchande.

« Je vous attendais, Zasshuma. En réalité, j’ai un rapport impératif à vous transmettre. »

Pendant l’absence de Kamua=l=Yoshu et de l’adolescent Leigh, cet individu avait officiellement pour mission quotidienne de vérifier notre sécurité matinalement sur l’étal.

Bien que trois Gardiens séjournassent à l’Auberge Queue-de-Kimusu pour parer aux urgences, ce Zasshuma ne remplissait pas ce rôle officiellement car il était connu de face par Milanó=Masu.

« Hum ? Discutons alors derrière ladite charrette. …Attends, bouge pas immédiatement sinon on va suspecter quelque chose. Toi, attends encore un peu avant de bouger. »

Après ces mots succincts, Zasshuma s’éloigna prestement.

Prenant largement ses distances avec l’étal, il contournerait bientôt les bois mixtes arrière.

Dès avant l’apparition de Jida, Kamua et les autres anticipaient déjà cette éventualité de surveillance constante autour de notre étal.

« Quel type louche… enfin, c’est normal qu’un complice du blond platine suspect se montre pareil. »

Lara=Ruu semblait franchement hostile face à ce Zasshuma.

L’hypocrisie théâtrale requise pour jouer le patron de caravane heurtait manifestement la culture frank et terrienne des gens de la lisière.

Personnellement, je ne voyais nullement qui ressemblait à Kamua.

Zasshuma manquait du mystère opaque propre à Kamua ; en échange, il ne possédait aucune aura magnétique inexplicable comparable.

Autant dire que les âmes véritablement décalées comme Kamua sont rares en ce monde.

« J’y vais un court instant. Gardez le poste s’il vous plaît. »

« Ok. Fais attention. »

Salué familièrement par Lara=Ruu, je glissai derrière la charrette.

Shin=Ruu, posté là-bas, leva vers moi des yeux interrogatifs.

« L’acolyte de Kamua vient de pointer le bout de son nez. Je vais te refaire un compte-rendu complet de ce qu’il s’est passé hier. »

Shin=Ruu hochea doucement.

Sur son visage, contusion violacée persistait intacte.

Après une minute de bavardages avec Gilru et Rululu, Zasshuma fit son émergence à l’arrière-bois, escorté par le jeune cadet.

« de la maison Fa. Cet individu avance être un collaborateur de Kamua=l=Yoshu et affirme avoir reçu de toi la promesse d’une entrevue. Confirmes-tu ? »

« Exactement. Merci beaucoup de nous avoir guidés. »

Rendu un salut discret, le jeune homme s’effaça aussitôt.

En suivant sa silhouette s’éclipser, Zasshuma murmura amèrement « bon sang ».

« Une escorte assez intimidante. Et les chasseurs de la lisière dégagent une aura fracassante même à l’approche d’un môme. Les jeunes filles sont toutes ravissantes, soyons franc. »

Son humour potache heurtait encore une fois les codes moraux de la lisière.

Quoique brutal et terre-à-terre, j’avais l’impression qu’il demeurait fondamentalement incorruptible.

« Maintenant, expose-moi. Qu’est-il advenu ? Visiblement, la situation paraît sous contrôle. »

Je lui exposai une seconde fois le déroulement précis de la nuit précédente.

Zasshuma effleura sa joue bronzée en émettant des murmures intéressés.

« Le fils de Goram-la-Barbe-Rouge ! Voilà le principal objectif convoité. …Néanmoins, les Cyclones-du-Nord traquent spécifiquement sa mère ; un unique fils ne comblera pas intégralement leur quête. »

« Oui. Et il semblait particulièrement rancunier envers les gens de la lisière. »

« Jolie piste. Éduqué avec l’idée que subissait de perfides machinations, propagées par sa mère. S’il y a dix ans il était âgé de trois ou quatre ans à peine… »

Il dépassait donc inévitablement mon âge propre et celui de Shin=Ruu.

Sa taille correspondait à sa tranche d’âge – mais savoir un enfant happé par une haine pareille me serrait inexorablement le cœur.

Derrière sa chevelure rousse ébouriffée jaillissaient des yeux jaunes, félins et carnassiers.

Ils dégageaient un regard aussi tranchant et implacable que celui des plus aguerris braconniers de la lisière.

« Zasshuma. Si cette femme séjourne secrètement à avec elle, les efforts de Kamua se retourneront en pur néant. N’existerait-il aucun moyen fiable de communiquer ce renseignement à son groupe ? »

« Tss. Peut-être le rattraper en écrasant les totos sur sa route, mais le gain serait illusoire. Sans connaître précisément sa cachette, on ne peut rappeler les Cyclones-du-Nord. Chacun doit poursuivre ses propres investigations en attendant. »

L’argumentation tenait debout.

« Chasseur de Masara… S’il s’agit bien de ça, le gosse présente un niveau redoutable. »

À ces termes, Shin=Ruu pivota vers Zasshuma.

Ses yeux fendus, ordinaires, s’illuminèrent subitement d’une lueur prédatrice.

« Permettez-moi une digression. Citadin occidental, connais-tu la signification précise des chasseurs de Masara ? »

« Hum ? Euh… Je n’y suis jamais allé personnellement, mais Masara représente un massif montagneux situé à trois jours de trajet en chariot depuis . On raconte que l’oiseau Balobalo y est d’une qualité gustative exceptionnelle. »

« L’oiseau Balobalo… »

« Seul hic : ce pic abrite le terrible Léopard de Geige. Les trappeurs médiocres y périssent avant d’abattre quoique ce soit. Un chasseur de Masara obtient son rang définitif uniquement en tuant seul ledit félin. »

Le manteau de fourrure ochrace porté par le garçon représentait donc bel et bien son uniforme de guerre.

Tout en examinant le visage meurtri de Shin=Ruu, Zasshuma approfondit sa pensée.

« Le Géant de Geige mesure grosso modo comme un adulte et possède un appétit sanguinaire. Si ce mômerie de treize ou quatorze ans parvient à l’assommer, il possède assurément la puissance brute capable de surpasser les meilleurs prédateurs de la lisière. »

« Compris. …Merci pour cette information capitale. »

Shin=Ruu inclina poliment la tête et se tut.

Zasshuma repivotà vers moi, les doigts caressant sa joue en émettant un « hum ».

« Donc le conjoint et le rejeton de Goram vivaient clandestinement dans cette région montagneuse depuis dix années. Si la femme maintient sa résidence actuelle… le trajet aller requiert trois jours. Le délais temporel se réduit drastiquement. »

L’audience solennelle était planifiée pour dans quinze jours.

Six jours aller-retour grignotent automatiquement cette marge. Il ne resterait qu’une dizaine de jours libres, sans certitude que Kamua suive une trajectoire rectiligne vers ladite montagne.

« Quelle conduite adopter ? …Non, s’il réapparait spontanément, j’aimerais sincèrement éluder la violence et lui détailler tous les tenants et aboutissants. Existe-t-il une autre parade stratégique ? »

« Aucun stratagème miracle. Si cette mère s’offusque, le complot des Cyclones-du-Nord volera en éclats ; une approche diplomatique s’impose. …Ton jeune cible porte des blessures récentes, n’est-ce pas ? Une capture par la garde municipale sur cet état constituerait un cauchemar logistique. »

« Les forces de police constituent donc un obstacle majeur. »

« Extrêmement critique. Si le Comte susnommé agit conformément à notre analyse, et que le background du môme transparaît, il sera muetti à perpétuité, ou pire, manipulé comme un levier pour neutraliser sa mère. »

Prononçant cette menace latente, Zasshuma haussa d’épaisses épaules.

« Bref, si ladite fillette stationne dans des hébergements touristiques, mon réseau d’écoute finira par capter l’information. Les braconniers spécialisés Masara attirent irrémédiablement les regards ici bas. »

« Je comprends… »

« Exact. Mon job consiste à traquer les tavernes nocturnes pour absorber des boissons et collecter des renseignements. Peut-être injectera-t-on du dynamisme dans mes routines lassantes. »

Zasshuma afficha ensuite un sourire malsain.

« Au fait, tu noues des liens particuliers avec ce marchand de légumes ? Depuis l’élimination du grand criminel du clan Sun, les coïncidences avec mes fréquentations aubergistes se multiplient singulièrement. »

« Hein ? Par marchand de légumes, entendez-vous le père de Dora ? »

« Peu importe le nom. Ce type que tu côtoies quotidiennement à l’aube pour provisions végétales. »

Impossible qu’il évoque une tierce personne.

Mes battements cardiaques s’accélérèrent imperceptiblement.

« En quoi le vieillard pose-t-il problème ? Je n’entretiens aucune velléité de le mêler à des combines trouble-fête. »

« Va demander toi-même ses intentions… Ce vendeur circule la nuit comme moi, vantant indéfiniment les vertus des lisiériens. Ils affirment que les grandes fautes ont expiées, qu’il est injuste de condamner les survivants, et devraient remercier leurs ancêtres fondateurs. Un flot incessant de paroles élogieuses. »

« ………… »

« Il a failli en venir aux mains récemment avec des rustres hostile aux locaux, mais pour l’instant, sans interventions policières ni drames apparents. …Il s’agit pourtant d’un fermier du Sud ? À quoi bon fréquenter les relèves nocturnes si on dispose de chez soi ? »

Je restai muet, incapable de trouver de réponse adéquate.

Combien de fois le vieux, Milanó=Masu et Youmi m’avaient-ils physiquement et moralement soutenu ?

Cachant ma détresse à Zasshuma, obsédé par son rictus moqueur, je dus combattre violemment l’ardeur ascendante gonflant ma poitrine.

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