L'histoire lourde liée aux coutumes de la capitale royale s'étant calmée, les plats de la première partie avaient été pour l'essentiel mangés.
Les assiettes vides furent débarrassées et les plats de la seconde partie apportés, moment que Polarse saisit pour reprendre la main d'une voix enjouée.
« Voilà qui sent bon la véritable épreuve ! Mon estomac le réclame fortement, d'ailleurs ! »
« Ah ah. La seconde moitié concentre les plats les plus consistants, alors attention à ne pas trop manger. »
Tout en annonçant cela, je me levai de mon siège.
« Excusez l'inconvenance, mais je vais moi aussi aider au service. Mes plats à base de shasca semblent tout de même délicats à manipuler. »
« C'est donc du shasca en grains entiers ! Cela me réjouit d'autant plus ! »
Rendant son sourire à Polarse, je m'avançai vers le chariot sur lequel reposaient les plats.
Y était préparée une immense marmite en terre. Même les cuisines de la ville-château disposaient d'ustensiles aussi pratiques. C'est ainsi que j'avais pu me lancer dans le shasca cuit à l'étouffée.
La vedette du shasca cuit à l'étouffée est le doema, semblable à des huîtres.
L'eau de réhydratation du doema ayant aussi servi à la cuisson du riz, la saveur des fruits de mer devait s'y diffuser uniformément. Pour le reste, seuls du nénon type carotte, de l'aral type matsutaké et du tofu frit aux haricots confits entrent dans la composition, l'assaisonnement se limitant à l'huile de tau et à l'alcool distillé de nyatta pour rester simple. De quoi faire ressortir la présence du doema.
Les deux plats restants sont un plat principal et un accompagnement : une cuisson façon chinoise à base de marôle cuirassé, et un mélange d'œufs de poisson jola.
Le senbei de marôle nécessitant une bonne quantité de carapaces, la chair est utilisée ici pour le plat principal. J'y emploie généreusement de la chair de marôle type crevette, avec du nuoc-mâm, de la sauce de coquillages, du chitt de maromaro mariné, et aussi du myamuu type ail pour une saveur stimulante. Les autres ingrédients sont de l'ural-pa type poireau, du banbe type pak-choï, du nerussa type racine de lotus, du ma-pura type poivron, etc.
Les œufs de jola type mentaiko, délayés dans du matière grasse type beurre et du lait de soja, enrobent des chatch moelleux. Un plat d'une simplicité extrême, mais qui, je m'en flatte, fera une parfaite pause pour les baguettes.
« Hé hé, tous sont d'une saveur merveilleuse ! De quoi satisfaire pleinement Fermes-dono, n'est-ce pas ? »
« Oui. Je me sens d'autant plus incapable de quitter Genos. »
Fermes affichant lui aussi un sourire de sincère satisfaction, je fus comblé d'émotion.
(Peu d'occasions s'étaient présentées pour que Fermes goûte à ma cuisine, après tout.)
En y repensant, c'est peut-être là l'une des formes de la solitude. Fermes séjournait à Genos depuis plus d'un an et demi, pourtant les occasions où il avait mangé ma cuisine restaient fort limitées.
Pourtant, chaque fois qu'il goûte à mes plats, il montre le même sourire que n'importe qui d'autre.
C'est là une différence majeure avec Gardel, qui ne porte aucun intérêt à ma cuisine.
(Ma seule qualité, c'est la cuisine. Être indifférent à mes talents culinaires tout en s'obstinant à s'attacher à mon existence…… c'est décidément anormal.)
Tandis que je ruminais ces pensées, Fermes m'adressa un sourire flottant.
« Qu'y a-t-il ? Quelque chose vous préoccupe ? »
« Ah, non. Je suis simplement heureux que Fermes mange ma cuisine avec tant d'appétit. »
« Mais avait l'air abattu. Est-ce que ma satisfaction face à votre cuisine a pu vous attrister ? »
Et Fermes d'insister, le visage aimable.
Est-ce là aussi une technique mondaine noble ? Quoi qu'il en soit, si j'ai inquiété Fermes, je n'ai d'autre choix que d'être honnête.
« Cela m'a fait penser à Gardel. Je ne l'ai pas caché par méchanceté, je vous prie de m'excuser. »
« Gardel, dites-vous. Est-ce que mon existence vous l'a rappelé ? »
Fermes ne lâche pas l'affaire.
Ou bien — a-t-il conscience de partager des traits avec Gardel ? Dans ce cas, il faut d'autant plus éviter le malentendu.
« Je repensais à la différence entre Fermes et Gardel. Gardel se soucie peu de la cuisine elle-même, alors il montre rarement un visage satisfait. »
« Ah, je vois. Il y a bien des gens qui s'intéressent peu à la cuisine, mais… que juste un tel homme s'attache à , c'est ironique. »
Comme on s'y attend de Fermes, il a saisi mes vrais sentiments en un instant.
À l'origine, Fermes lui-même ne me voyait qu'en tant que « gens sans étoile ». Mes talents culinaires n'étaient probablement perçus que comme le pouvoir spécial détenu par un « sans-étoile » capable de faire basculer le destin du monde.
En ce sens, Fermes et Gardel se ressemblaient. Tous deux n'étaient fascinés que par l'attribut qui m'était conféré, non par ma personne, et s'y attachaient.
Pourtant, Fermes, par pure volonté de ne pas être détesté de moi, s'était évadé de la ville-château le dernier jour de la fête de la Résurrection pour venir à ma rencontre. Et quand je lui eus livré mes vrais sentiments, il accepta d'approfondir un échange en tant qu'êtres humains.
C'est pourquoi je fais confiance à Fermes — et je souhaite tisser le même lien avec Gardel.
Pour dire les choses ainsi, c'est peut-être parce que j'ai rencontré Fermes en premier que j'ai pu comprendre plus profondément la singularité de Gardel.
« Gardel ne semble pas aller mieux. Les gens de Moribe doivent être bien inquiets. »
Pendant que je savourais en silence cette émotion, Polarse prit un air sérieux pour le dire.
Face à quoi, Geol=Zaza renifla « Humpf ».
« Moi, à la base, je ne m'inquiète pas. S'il montre à nouveau son nez, j'aurais envie de lui botter les fesses pour qu'il arrête de geindre. »
Geol=Zaza sourit avec insolence en avalant ses deux plats de giba, la soupe de giba au miso.
« Il n'a même pas touché à la cuisine d' apportée par Bâji, dit-on ? Alors qu'il oublie purement et simplement et cherche la voie droite. »
« … Si Gardel prend cette décision, je n'ai rien à redire. Mais s'il souffre de ne pas pouvoir renoncer à son attachement pour , je compte lui prêter main-forte. »
Quand intervint d'une voix sévère, Geol=Zaza haussa les épaules sans le moindre embarras.
« Faites comme bon vous semble, c'est votre liberté. Mais si vous vous perdez dans de telles conversations, vous allez encore ennuyer Odifia. »
« Odifia, c'est bien d'être avec tout le monde. … Mais je ne connais pas bien ce Gardel. »
Odifia faisant des yeux navrés, je fus quelque peu embarrassé.
« Toutes mes excuses. Ce n'était pas un sujet digne du banquet d'aujourd'hui. »
« C'est moi qui ai fouillé, n'a pas à s'excuser. »
Fermes sourit avec aisance et se tourna vers Odifia.
« Pour ce qui est de Gardel, le père d'Odifia-hime s'en occupe activement. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. »
« Oui. Moi non plus je ne connais pas les détails, mais il semble que des rapports arrivent chaque jour chez Melfried. »
Eurifia sourit doucement en caressant les cheveux de sa fille.
Elle devrait connaître les détails sur Gardel — mais elle doit s'aligner sur Odifia. Hors de Moribe, il existe aussi des mensonges bienveillants.
« Pour ma part, je n'ai pas d'avis nouveau sur Gardel. Profitons de ce banquet pour aborder des sujets plus constructifs. … D'ailleurs, ne devrions-nous pas informer et les siens de cette affaire ? »
Sur le regard de Fermes, Polarse frappa dans ses mains « Ô ».
« C'est vrai, c'est vrai. En fait, ce soir, un messager de la délégation de la capitale de l'Est est arrivé au château de Genos. »
« Hein ? La délégation elle-même va donc arriver sous peu ? »
« Oui. L'arrivée du corps principal est dans quatre jours, le onze de la Lune bleue, apparemment. »
Geol=Zaza renifla à nouveau « Hahan ».
« Tomber juste le lendemain de la réunion des chefs de famille. Ça va être à nouveau bien mouvementé. »
« C'est vrai. Cette fois-ci, on dit qu'ils ont préparé de nouveaux ingrédients, alors j'aimerais si possible qu'-dono se déplace aussi… mais le lendemain de la réunion des chefs, ça devient difficile, non ? »
« Non. Tant que ce n'est pas le jour même de la réunion, pas de problème. Simplement, ce jour-là aussi, j'ai le commerce du stand jusqu'au deuxième koku de l'après-midi. »
« Je vois. Alors au moins, pourrais-tu assister à la seule présentation des nouveaux ingrédients ? Et si par la suite c'est possible, je voudrais qu'on te demande de préparer des plats avec. »
Polarse sourit alors.
« Mais bon, qu'on t'en parle avant même d'avoir les ingrédients, ça te met dans l'embarras. J'espère que tu garderas dans un coin de tête qu'on attend ça de toi, et que tu t'appliqueras à examiner les nouveaux ingrédients. »
« Compris. J'ai hâte de voir quels ingrédients seront livrés. »
« Oui oui. Nous, ce qu'on attend, c'est la cuisine délicieuse qui viendra après, ceci dit. »
La conversation s'étant calmée, ce fut au tour d'Eurifia de prendre la parole.
« Au fait, je voudrais aussi savoir ce qu'il en est. Comment a évolué l'affaire de l'achat par les gens de l'« Aile Bleue » de produits liés au giba ? »
« Oui. La remise de tous les articles est prévue pour demain. »
Gazlan=Rutim, responsable de la négociation, répondit, et Eurifia s'écria « Ah » en écarquillant les yeux.
« C'est déjà prêt ? J'avais ouï-dire que préparer de telles quantités de viande séchée et de saucisses prenait beaucoup de temps, je pensais que ce serait pour plus tard. »
« Oui. Cela pose-t-il quelque inconvénient ? »
« Pas vraiment un inconvénient, mais… ces gens-là, une fois les marchandises en main, doivent partir illico pour Jagar, non ? Avant cela, on voudrait organiser un banquet d'adieu. »
« C'est ça. Ceux qui ont acheté les parures à l'« Aile Bleue » ont émis ce souhait. »
Polarse entra aussi dans la conversation.
« Mais il y a eu des voix disant qu'inviter les gens du Dieu-Dragon dans un palais, comment dire… du coup, on a envisagé d'utiliser le manoir du comte Saturos à la ville-relais. »
« Je vois. Inviter les gens du Dieu-Dragon à un banquet de la ville-château serait donc de mauvais aloi ? »
« Oui. Si les diplomates de la capitale sont remplacés, nous devons nous montrer un peu réservés. »
Polarse le dit en plaisantant, et Fermes sourit avec grâce.
« Même dans le duché de Dâm, il n'y a pas eu d'exemple d'invitation des gens du Dieu-Dragon dans les zones résidentielles nobles. Mieux vaut s'abstenir d'actes plus audacieux que ceux de Tiktrasu-dono, peut-être. »
« Ah ah. Si les nobles de Genos passaient pour plus débridés que Tiktrasu-dono, ce serait un incident majeur. »
Rarement, Fermes et Polarse échangèrent une badinade noble.
« D'ailleurs, les gens du Dieu-Dragon restent des gens du peuple, pas des nobles. Les inviter au palais, c'est aussi leur imposer l'étiquette noble. Les gens de Moribe répondent ici sans excès ni manque, mais faire porter ce fardeau aux gens du Dieu-Dragon n'est pas souhaitable. En fixant le lieu à la ville-relais, les nobles se placent du côté de ceux qui s'adaptent au peuple. »
« Je vois. Pourrons-nous, nous aussi, apporter notre aide ? »
« Plus qu'apporter notre aide, on voudrait la présence des gens de Moribe. Ce banquet doit réunir les proches de l'« Aile Bleue », et les gens de Moribe qui ont fait grand commerce avec eux sont en tête de liste. »
« Et puis, Riheim, porté responsable du banquet, a dit une chose amusante. »
Eurifia, d'un air gracieux de grande dame, prit un regard de garnement.
« Les gens de l'« Aile Bleue » ont des liens profonds avec les bâtisseurs du Sud et les marchands de l'Est, alors pourquoi ne pas inviter les deux, a-t-il dit. »
« Hein ? Inviter les gens de l'Est et du Sud au même banquet ? »
À la ville-château, ce n'est pas si rare, mais à cette échelle, c'est sans précédent. Ma surprise m'échappa, et Eurifia rit « C'est ça » en roulant des yeux.
« C'est une proposition bien audacieuse, non ? Riheim a pris une compagne et est devenu encore plus magnifique. »
« Ha… mais une telle chose est-elle permise ? »
« Riheim-dono a dit qu'il faut en faire un bon précédent, pas un mauvais. À la ville-château, nobles et royaux de l'Est et du Sud partagent la table, alors le peuple devrait s'en inspirer. »
Polarse gardait son large sourire, mais ses yeux contenaient sa passion habituelle.
« En terre occidentale, les querelles entre gens de l'Est et du Sud sont tabou, et les nobles et royaux s'y conforment admirablement. Si le peuple montre à son tour la norme, on peut espérer un avenir encore meilleur — c'est la logique. »
« Donc… les bâtisseurs et les gens de la "Jarretière d'Argent" doivent montrer la norme ? »
« Oui. Et ils se connaissent via le stand de Moribe, non ? À la fête de la Résurrection, ils buvaient ensemble avec leurs familles. De tels visages ne provoqueront pas de querelle, c'est le pari. »
« C'est vrai. On peut dire que c'est aussi un lien tissé par les gens de Moribe. »
Aux mots d'Eurifia, Polarse acquiesça « Exactement ».
« Pour Genos, carrefour commercial, Shim et Jagar sont deux pôles qu'on ne peut négliger. Il faut qu'ils continuent de se respecter sans querelles. Rassembler Est et Sud au même banquet pour élever cet esprit me semble une fort bonne idée. »
« Ha… pour moi, c'est un vœu exaucé… mais est-ce que cela ne attirera pas l'hostilité de la capitale de l'Ouest ? »
À ma question, Fermes sourit.
« Probablement les gens de la capitale occidentale considèrent-ils les étrangers comme bien plus lointains qu' ne l'imagine. Shim demande trois mois en charrette, Jagar n'est accessible que par la mer. Qui plus est, les marchands étrangers n'ont jamais l'occasion de fouler le château royal ou le palais. Pour les nobles et royaux de la capitale occidentale, les hôtes étrangers conviés aux fêtes sont tous les étrangers qui existent. Ils ne perçoivent probablement pas plus concrètement l'hostilité Est-Sud que les gens de Genos. »
« Donc, les rapprocher ne suscite pas de ressentiment non plus ? »
Gazlan=Rutim parla plus vite que moi, et Fermes acquiesça aimablement « Oui ».
« Pour être encore plus clair, Sa Majesté le Roi trouve aussi bien les gens de l'Est que ceux du Sud détestables. Les gens de l'Est sont les chefs des pratiques suspectes, ceux du Sud des impudents qui soutiennent le détestable grand-duché de Zélad. L'hostilité entre l'Est et le Sud, il s'en moque éperdument, c'est ce que je pressens comme son vrai sentiment. »
« Je vois. Les quatre grands royaumes sont donc… »
Gazlan=Rutim coupa là ses mots et sourit calmement.
« Non, rien. Discuter avec le savant Fermes donne envie de dire des choses savantes, à moi aussi. »
« Quelle pensée vous a traversé l'esprit ? Si vous le voulez bien, dites-le-moi. »
Fermes fit briller ses yeux comme un enfant.
Gazlan=Rutim sourit en baissant les sourcils, embarrassé.
« Ce ne sont que des élucubrations d'un homme qui ignore le monde. De tels mots, les prononcer seul me semble déjà irrespectueux. »
« En bavardage de banquet, pas besoin de retenir sa langue. Les élucubrations les plus folles ne sont qu'un divertissement pour animer la place. »
« Oui. Moi aussi, je suis curieuse de savoir ce qu'a pensé Gazlan=Rutim. »
Non seulement Eurifia, mais Polarse et Merimu aussi montraient leur curiosité. Gazlan=Rutim hésita encore un peu, puis se résigna à parler.
« Ce ne sont que les divagations d'un ignorant, prière de les laisser couler. … On dit que les trois capitales, Ouest, Est et Sud, donnent toutes sur la mer. C'est-à-dire que chacune se trouve au bord du continent, n'est-ce pas ? »
« Oui, exactement. Pour compléter, la capitale du Nord se trouve, elle, à l'extrémité septentrionale du continent. »
« C'est cela. Cela montre la difficulté d'échanges entre capitales. Et pas seulement les capitales : la capitale occidentale met trois mois pour atteindre Shim… le fait que la capitale soit le point le plus éloigné des pays étrangers n'entrave-t-il pas l'approfondissement des échanges ? »
« Oui. En réalité, la capitale occidentale n'a quasi pas d'échanges avec Shim. L'échange terrestre avec Jagar est bloqué par le grand-duché de Zélad, mais… même sans cela, la capitale du Sud est à deux mois. Une distance difficile pour approfondir les liens. »
Fermes répondit ainsi, puis porta un regard lointain.
« Mais c'est sans doute inévitable. Les quatre grands royaumes ont prospéré autour de leurs capitales… les anciens ont dû placer intentionnellement les quatre capitales loin les unes des autres. »
« Intentionnellement ? Pourquoi ? »
« C'est une conjecture, mais deux raisons viennent à l'esprit. D'abord, se prémunir contre les raids des gens du Dieu-Dragon. Comme je l'ai fait transmettre par Jémudo, nos ancêtres, juste avant de perdre la civilisation magique, avaient prédit les raids des gens du Dieu-Dragon grâce à la magie des astrologues. Pour protéger le continent, ils ont dû établir des bases aux quatre points cardinaux. »
Fermes tissa ces mots avec le plus grand soin.
« Et le second point — n'aurait-ce pas été pour se respecter mutuellement ? Pour éviter les querelles entre gens du continent, ils ont bâti leurs bases loin les uns des autres afin d'éviter toute ingérence, je le pense. »
« Donc… les humains des quatre grands royaumes se fuyaient déjà avant la fondation des royaumes ? »
« Non. Ce n'est qu'une conjecture, mais je pense qu'ils ont prédit l'avenir où ils en viendraient à se fuir. »
« Prédit… encore par le pouvoir des astrologues ? »
« Non. Par les informations issues à la fois de la raison et de l'émotion. »
Fermes fixa Gazlan=Rutim et dressa un doigt blanc comme un petit poisson.
« Premièrement, les peuples des quatre grands royaumes sont distinctement de races différentes. Jagar et Mahydra seuls partagent un ancêtre commun, mais leurs langues diffèrent, ils se sont séparés dans les temps anciens. Les mêmes races se liguent aisément, mais tendent à exclure les races différentes. On a dû juger qu'adopter une non-ingérence était préférable. »
« D'autres raisons encore ? »
« Oui. Pourtant, à l'ère de la civilisation magique, ils ont maintenu des relations pacifiques sans querelles. La magie de télépathie supprimait les obstacles à la communication, la magie de téléportation permettait d'échanger aisément avec des lointains. Mais si ces magies étaient perdues, s'entendre avec des races différentes deviendrait difficile — nos ancêtres l'ont pensé, n'est-ce pas ? »
Gazlan=Rutim ferma les paupières et poussa un profond soupir.
« Comment Fermes peut-il parler de six cents ans passés avec une telle clarté ? Moi… je ne saurais l'imiter. »
« C'est que je suis hautain et que je lis l'agir des gens comme des livres. Pour moi, ce qui est écrit dans les livres et ce que j'ai vu de mes yeux ne diffèrent guère. »
Disant cela, Fermes pouffa comme un enfant.
« D'ailleurs, quelque mots importants que j'aligne, tout n'est que conjecture. C'est pour ça qu'avec tout ce savoir, je ne gagne pas un seul cuivre. »
« Humpf. Pour gagner du cuivre avec ça, il faut en faire un théâtre de marionnettes. »
Geol=Zaza rompit son silence.
« Cette fois, pas seulement Odifia, mais moi aussi j'ai perdu mes mots. Même Spira et les trois sœurs de Ruu, si fières de leur intelligence, n'ont pas trouvé d'ouverture. »
« Oui. On avait l'impression d'écouter un conte. »
D'un air sorti d'un rêve, Lara=Ruu dit cela.
Ses yeux bleus comme la mer fixaient Fermes droit devant.
« Mais oui… Fermes a du mal. Porter de telles conversations comme si de rien n'était, moi j'en aurais la tête qui explose. »
« Accumuler des connaissances livresques ne constitue pas une charge. C'est ma vie réelle que je relègue au second plan, sans doute. »
« Je ne le pense pas. Fermes qui parle avec et Gazlan=Rutim a l'air vraiment content. »
Lara=Ruu montra son sourire puissant, typique d'elle.
« En plus, nous, on a été sauvés maintes fois par le savoir de Fermes. Les troubles autour du culte du dieu maléfique et de la maison royale de l'Est… et aussi l'affaire des gens du Sanctuaire. Sans Fermes, on en aurait bien plus bavé. Au point qu'on s'inquiète un peu qu'il disparaisse. »
« Pour un astrologue, je ne suis qu'une étoile parmi d'autres. Genos regorge de tant d'étoiles brillantes, ma disparition ne posera pas de problème. »
« Y a pas de problème, mais c'est à nous de le surmonter. Moi, je me suis trop reposée sur Ogu… mais j'aurais dû parler plus sérieusement avec Fermes. »
« Alors aujourd'hui encore, il faut beaucoup parler. »
Eurifia sourit en désignant la table.
« Les plats sont finis, c'est l'heure des gâteaux. Profitons du peu de temps qu'il reste pour bien discuter. »
Sur les mots d'Eurifia, les assiettes vides furent débarrassées. Et les gâteaux préparés sous la direction de Tour=Din furent apportés.
Le gâteau d'aujourd'hui est une nouvelle création. Une génoise rose sandwichant crème au chocolat, noma type agar-agar et chips de fruits, le tout saupoudré de flocons de meres finement concassés. Sa belle finition fit briller les yeux d'Odifia comme des étoiles.
Le rose vient de l'arou type framboise, reprenant la saveur du chocolat-fraise imaginé auparavant. L'harmoniser avec la crème au chocolat de gigi a demandé un long travail, dit-on.
Cette saveur exquise est rehaussée par la texture du noma et des flocons. Les chips de fruits sont des maotari type cerises, leur douce sucrosité soutenant en sous-main le goût fastueux.
« Aujourd'hui, je n'ai fait que des propos sans queue ni tête, toutes mes excuses. Sans doute parce que mon départ de Genos approche, j'en ai oublié la retenue. »
Fermes prononça ces mots avec un sourire gracieux, et Polarse répondit « Non non ».
« Si Fermes-dono a pu passer un moment sans souci, c'est le principal. De tels sujets conviennent bien à un banquet en petit comité. »
« Oui, vraiment. Les gens de Moribe n'ont pas de plainte non plus. »
« Pas de plainte, mais on n'a pas entendu la voix de Jémudo aujourd'hui. Toi non plus, tu vas bientôt quitter Genos, non ? »
lancant la balle, Jémudo s'inclina correctement.
« Je ne suis qu'un serviteur. M'asseoir à la même table que vous tous me comble déjà d'honneur. »
« Pour nous, pas de maître ni de serviteur. Puisque vous partagez la même table, vous devriez parler comme tout le monde. »
Même sur l'insistance d', Jémudo se contenta d'un salut des yeux.
C'est vrai, c'est lui avec qui j'ai manqué d'approfondir l'échange. Toujours aux côtés de Fermes, il ne cherche jamais à parler en privé. Une rigueur dépassant même Labis, le serviteur de Diaru.
(Même à la réunion des chefs de clan du Sanctuaire, on était ensemble, et Jémudo a maintenu jusqu'au bout son rôle de porte-parole de Fermes.)
Pousser l'effacement derrière son maître à ce point force l'admiration. Et comme c'est d'une naturel absolu, je rate toujours l'occasion de lui adresser la parole.
« … Enfin, vous le faites par volonté, alors ce n'est pas à moi d'intervenir. »
adoucit quelque peu son regard.
« Et… pour Fermes, vous êtes indispensable. J'espère qu'après votre retour à la capitale, vous continuerez à le soutenir. »
Jémudo garda le silence, et ce fut Fermes qui parla.
« Vos prévenances envers Jémudo et moi touchent au cœur. Je suis soulagé qu' ne l'ait pas mal pris. »
« Hm ? Pourquoi aurais-je été vexée ? »
« Tout à l'heure, j'ai maladroitement comparé quelqu'un à une étoile. Même si est un « sans-étoile », il n'en reste pas moins l'un des piliers qui soutiennent Genos. »
C'est rare que Fermes prononce le terme « sans-étoile » devant tant de monde.
Mais depuis le trouble apporté par le prince Pwadino, ce mot est devenu familier aux nobles de haut rang. Il n'y a plus besoin de se cacher aux oreilles de Polarse ou d'Eurifia.
« … Pas pour si peu. À la base, je ne donne pas d'importance à la lecture des étoiles. »
répondit calmement, sans forcer.
« D'ailleurs, qu' remplisse un grand rôle est évident pour tous. S'il en est ainsi, d'autant moins de raison de s'en soucier. »
« Tout à fait. Ne plus pouvoir voir de mes yeux les futures activités d' est un regret infini… mais je me consolerai avec les rapports envoyés de Genos. »
Ainsi parla Fermes en souriant.
Et je découvris encore une différence entre Fermes et Gardel. Gardel, à chaque fois que des nobles ou royaux extérieurs arrivent, est saisi par l'obsession qu'on puisse m'enlever — Fermes, lui, respecte ma volonté et mes vrais sentiments.
Bien sûr, il y a aussi le côté chercheur qui observe avec intérêt comment ce « sans-étoile » fera bouger le monde.
Pourtant, les yeux de Fermes qui me regardent maintenant — des yeux noisette où le vert et le brun s'entremêlent complexe — portent une lumière très douce. Ce regard ne cesse de faire sentir l'affection humaine.
Même si la moitié est l'œil du chercheur, l'autre moitié me veille en humain.
C'est parce que j'ai pu le croire que je pus rendre à Fermes un sourire du fond du cœur.