Cela allait-il de soi, ou pas ― le banquet d'amitié imaginé par Ticatras finit par se tenir sans encombre.
Enfin, dès le départ, Ticatras n'avait pas l'intention de clore l'affaire avec un simple dîner à petite échelle. Cela était évident depuis le repas partagé chez les Ruu, donc je n'ai pas été surpris outre mesure.
C'est donc Dali=Sauti qui a retenu l'attention de Ticatras pour cette occasion.
Ces derniers temps, les familles Fa, Ruu et Din ont entamé leur commerce en ville-château, entrant dans une période passablement chargée. Ticatras a donc suggéré que Sauti et Fou organisent le banquet sous leur direction.
« Puisque la femme de la parenté Véla s'est mariée chez les Fou, les liens de Sauti se sont forcément resserrés, non ? Ne pourrait-on pas compter sur ces liens ? »
Lors du dîner de dégustation, Dali=Sauti se serait vu faire cette demande pressante. Il a répondu qu'il étudierait la chose favorablement, et l'annonce a été faite en grande pompe sur-le-champ.
Même soyondre, il est impensable que les gens de Moribe se voient imposer un travail contre leur gré. Dali=Sauti a rapporté la proposition, l'a mûrie avec Donda=Ruu et Graf=Zaza, puis a accepté l'offre de Ticatras.
« Au début, Ticatras semblait songer à s'appuyer sur . Mais dès qu'il a appris que le stand fermait un jour sur dix, il s'est mis à dire qu'il ne pouvait pas attendre autant. »
Sur le chemin du retour du dîner, Dali=Sauti m'a expliqué cela avec un sourire amer.
En effet, si Fa ou Ruu avaient été sollicités pour le banquet, ils auraient demandé d'attendre le prochain jour de repos. Ticatras, qui a l'esprit vif, l'a deviné immédiatement et s'est tourné vers Dali=Sauti.
Cela arrangeait aussi bien les « Ailes Bleues ».
Pour ces marchands ambulants, le temps est précieux. D'autant qu'ils sont soumis à une limite de dix mois restants, ils tiennent à ne pas gâcher une seule journée.
« Bien sûr, rester une demi-lune à Genos n'aurait rien de mauvais, ceci dit. Mais quel que soit l'engagement, plus c'est tôt, mieux ça vaut. »
Le lendemain du dîner, Gîzu, retrouvé au stand, le disait avec un air satisfait.
Après quelques détours, la tenue du banquet a donc été décidée.
La date retenue était le vingt-cinquième de la Lune Verte, cinq jours après le dîner.
Ce calendrier, lui aussi, a connu son lot de tractations.
Les « Ailes Bleues » souhaitant la présence des charpentiers, on a choisi une date qui ne nuirait pas à leur travail.
« Mais au fait, pourquoi nous a-t-on embarqués, nous ? »
Au départ, Aldas et les siens affichaient un visage réellement perplexe.
En résumé, deux raisons. Primo, les « Ailes Bleues » envisagent de faire du colportage au Jagar et voulaient se lier aux gens du Sud. Secundo, l'effet de la pièce de marionnettes. Apprenant que la troupe jagarienne apparaissant dans « , gardien du feu de Moribe » était justement ces charpentiers, et qu'ils avaient échangé des mots avec Gîzu dès leur premier jour à Genos, ce dernier a pensé que c'était une évidence.
« C'est sûrement la guidaance des Quatre Grands Dieux. Moi aussi je suis encore un enfant des Quatre Dieux, alors je me conforme volontiers à leur guidaance. »
Gîzu ricanait en disant cela.
Et les charpentiers, de leur côté, n'avaient aucune objection à être conviés à un banquet de Moribe.
« Le lendemain, le matin n'est pas trop tôt, alors on prévoyait de se faire inviter à un dîner ou quelque chose ! Si c'est un banquet, c'est parfait ! »
« Tout à fait ! Bon, la présence de nobles nous met un peu mal à l'aise… mais on ne nous reprochera pas nos manières lors d'un banquet de Moribe ! »
C'est ainsi que la participation des charpentiers a été actée rapidement.
De mon côté, j'étais invité, mais on m'a demandé de préparer un plat pour le banquet si j'en avais la capacité, j'ai donc accepté. Une fois le commerce de midi terminé, j'avais les mains libres, pas de raison de refuser.
Par ailleurs, le banquet se tient au village des Fou, et la supervision des feux incombe à Yun=Sudra. Outre les clans Fou et Sauti, divers clans sont conviés. Les lignées légitimes bien sûr, mais tous les clans s'intéressent aux « Ailes Bleues », ce qui permettra quelques échanges.
De plus, cette fois des dames de la noblesse de Genos assistent aussi, donc Tour=Din mettra la main à la pâte.
Après le dîner de dégustation, les nobles ont probablement baissé leur niveau de vigilance à la normale. Et chose surprenante, même la princesse Delshea a obtenu l'autorisation d'assister.
« Apprenant que les charpentiers étaient invités, la princesse Delshea a insisté pour venir. Le danger a dû être jugé inexistant… mais les gardes ne pourront pas trop se reposer. »
C'est Sheila, femme de chambre du comte Doreimu, qui m'a confié ces coulisses. Elle et Luia accompagnent Porâsu et les siennes, et elle en montrait sa joie.
À l'inverse, on a demandé aux gens de Shim ― Arishuna, Puratika, Serufoma, Kâtsa, les quatre ― de s'abstenir.
Serufoma étant cloîtrée en ville-château pour compiler des documents, Puratika, venue au stand avec Nikora pour la première fois depuis longtemps, brillait d'un mécontentement violet dans les yeux.
« Cette fois, gens du Sud, invités, donc retenue, demandée. Moi, querelle, provoquer, intention pas, donc regrettable. »
« Les protagonistes sont les gens du peuple du Dragon-Dieu, alors on veut jouer la prudence. Quand le "Vase d'Argent" arrivera, un banquet de bienvenue sera organisé, attendez ce jour avec impatience. »
« … Moi, participation, possible ? »
« Oui. L'organisateur est la famille Ruu, je vérifierai au cas où. Mais Reyna=Ruu semblait vouloir inviter Puratika et Serufoma dès le début. »
Quand je lui ai transmis cela, Puratika est restée immobile, expression close, tout en se tortillant adorablement.
Et voilà enfin le jour du banquet.
Après avoir clos sans encombre le commerce à la ville-relais, nous nous sommes élancés gaiement vers le village des Fou.
Yun=Sudra, la responsable, ayant pris un congé spécial, m'accompagnent Malfira=Naam, Rei=Matua, Kurua=Sun, Rattsu, Dagora, Dai et les femmes ― soit les représentantes des petits clans invitées, et l'élite des gardiens du feu qui m'épaulent.
Du côté des Ruu, les trois sœurs de la maison principale, Yamil=Rei et Zwei=Rutim sont conviées ; Reyna=Ruu m'assiste, les quatre autres seconderont Tour=Din. S'y ajoutent les femmes du clan Zaza : Sufira=Zaza, Morn Rutim=Domu et Ridd, sous les ordres de Tour=Din.
« Hé hé ! , vous aussi, bon travail ! »
Dès notre arrivée au village des Fou, Ticatras nous accueille en gambadant.
Les hôtes officiels sont Sauti et Fou, mais le commanditaire est Ticatras. Non content de couvrir tous les frais de nourriture, il a préparé une prime qu'on hésite à qualifier d'indemnité, qui sera répartie équitablement entre les clans participants.
À ses côtés se tiennent déjà Dali=Sauti et Bâdu=Fou. D'autres nobles devant arriver sous peu, les clans Fou et Sauti sont globalement en repos ou demi-journée pour les recevoir.
« Pour ne pas fatiguer , j'ai demandé à Dali=Sauti ! Mais n'est pas seulement le meilleur cuisinier de Moribe, c'est le meilleur de Genos ! Pour une telle occasion, impossible de ne pas lui demander de montrer son talent ! »
« Ma foi non. Sans cela, je me consacrerais aux séances d'étude. J'ai les mains libres, c'est tout. Ma présence ne change rien à la qualité du banquet, alors attendez-vous au meilleur. »
« Ouais ouais ! Un banquet de Moribe, ça fait longtemps, ça suffit à faire gonfler les attentes ! Au fait, les « Ailes Bleues » sont encore en ville-relais ? »
« Oui. Eux aussi ont pas mal de travail commercial. Ils visent l'heure cinq du bas, environ. »
« C'est ça ! Moi non plus je n'ai parlé qu'à quelques-uns, alors j'ai hâte ! »
Au dîner de dégustation, Ticatras n'avait pas approché Duruku jusqu'au bout. Vikettso, qui avait dû gérer Duruku seul, arborait encore aujourd'hui une mine boudeuse.
(mais Vikettso a quand même dû se lier d'amitié, non ?)
Telle était ma pensée tandis que je quittais les lieux. J'ai, moi aussi, mon travail.
Le banquet pour les charpentiers se tenant sur la place des Fa, c'est un peu la première fois depuis longtemps que je vais au village des Fou. Çà et là sur la place, des hommes disponibles et des enfants stationnent, une chaleur déjà palpable.
Bien sûr, derrière la maison principale, plusieurs fumées blanches s'élèvent. Les clans Fou et Sauti préparent le banquet depuis l'aube. Pour l'instant, nous cherchons l'épouse de Bâdu=Fou direction la cuisine de la maison principale.
« Bonjour, merci pour votre peine. Nous sommes revenus sains et saufs de la ville-relais. »
« Ah, . Bienvenue chez les Fou. Vous utiliserez la cuisine juste à droite. »
La cuisine déborde d'une chaleur intense, les femmes y travaillent le visage comblé. Aujourd'hui Fou et Sauti sont les responsables, elles doivent ressentir d'autant plus d'entrain. La sœur aînée de Dada et la cadette de Dawn, qui aident d'ordinaire au stand, s'activent vaillamment.
Nous faisons la file et gagnons la cuisine de droite.
Une cuisine agrandie récemment, neuve. Particulièrement spacieuse, elle permet à mon équipe et à celle de Tour=Din de travailler ensemble.
Elle servait jusqu'à notre arrivée, une chaleur résiduelle y flotte.
Sur les plans de travail, les ingrédients demandés s'empilent en montagne.
« Alors, au travail. Tour=Din, bon courage. »
Tour=Din répond « oui » en souriant. Elle a fini par s'habituer à la prestance du peuple du Dragon-Dieu, et aujourd'hui, Odifia étant invitée pour la première fois depuis longtemps, sa joie est d'autant plus grande. C'est une chance inespérée que les « Ailes Bleues » et nous ayons pu nouer des relations amicales si vite.
Pendant que nous nous affairons, l'extérieur s'anime de plus en plus.
D'abord, les invités de Moribe et les nobles sont arrivés. Une demi-heure après le début des travaux, Odifia aux yeux gris brillants se présente à la cuisine.
« Tour=Din, désolée de déranger pendant que tu es occupée. »
La porte restée ouverte laisse voir le visage d'Odifia, impassible comme une poupée, qui se tortille. Devant cette bouille craquante, Tour=Din illumine son visage d'un sourire chaleureux.
« Ça fait longtemps, Odifia. Je prépare de délicieux gâteaux, réjouis-toi. »
Odifia fait briller davantage ses yeux et acquiesce d'un « un ».
Par-dessus son épaule, sa mère Eurifia apparaît, souriante.
« Nous aussi nous avons pu assister aujourd'hui, c'est une vraie joie. Je veillerai à ne pas me laisser emporter, alors comptez sur nous. »
« Oui. C'est nous qui vous prions de bien vouloir. »
Nous continuons donc le travail sous le regard bienveillant de la mère et de la fille du marquis de Genos.
Seize gardiens du feu réunis, Odifia et les siennes observent depuis le seuil. Ceux qui sont à portée de voix font office d'interlocuteurs.
« C'est votre première rencontre avec les « Ailes Bleues », pour Eurifia et les siennes ? »
C'est Rei=Matua qui pose la question.
Moi, un peu à l'écart, j'attise le feu du fourneau, j'entends dans le dos le « oui » d'Eurifia.
« Jusqu'ici, Merufurîdo nous en empêchait. Seule Rifureia, en sa qualité de dame noble, avait sans doute le droit de venir. »
« Ah bon ! Moi, je les vois souvent au stand, mais les gens de Rakyua me semblent très francs et fiables ! »
« Merufurîdo et Porâsu disaient la même chose. Les gens de Rakyua ont l'air effrayants comme les gens du Nord, mais il n'y a rien à craindre… Et pour l'imposant, Donda=Ruu et Graf=Zaza ne leur cèdent pas, disait-on. »
« Ahaha ! Moi aussi je le pense ! … Ah, bien sûr, en bon sens ! »
Les mots de Rei=Matuya s'adressent visiblement aux filles des chefs de clan qui travaillent ici. En représentante, Rimi=Ruu répond par un « ahaha ! » innocent.
« Rimi aussi elle a pensé ça ! Tout le monde a l'air effrayant quand il est en colère, mais le plus effrayant, c'est peut-être papa Donda ! »
« C'est peut-être pour ça que Porâsu et les siens ont pu, dès le début, sans crainte, nouer de vrais échanges avec les gens de Rakyua. En creusant, c'est aussi grâce aux gens de Moribe. »
Les paroles d'Eurifia sont teintées de plaisanterie, mais je pensais la même chose. C'est parce que les nobles côtoient les gens de Moribe depuis des années qu'ils n'ont pas été subjugués par la prestance du peuple du Dragon-Dieu. Car tous, sans exception, arboraient une apparence majestueuse.
(Aussi, le caractère se lit sur le visage. Même avec une laideur égale, la rigueur de Donda=Ruu et Graf=Zaza impose plus de prestance.)
Bien sûr, en bon sens. Que Donda=Ruu et les siens ne cèdent pas sur la prestance est, pour moi, motif de fierté.
Tout en travaillant gaiement, vers la quatrième heure du bas, Eurifia laisse échapper un « ara ». Je me retourne : ma bien-aimée cheffe de famille se tient à côté d'Eurifia, superbe.
« Je ne te voyais pas, vient d'arriver ? »
« Oui. Je me suis dit qu'il valait mieux devancer les « Ailes Bleues ». »
avait prévu une demi-journée, elle est restée en forêt jusqu'au milieu d'après-midi. Elle a dû régler le giba capturé avant de venir tranquillement.
« Brave et Ram sont confiés à la maison principale. N'oublie pas de préparer leur repas. »
« Bien sûr. Merci pour ta peine, . »
Je lui envoie un sourire de loin, plisse seulement les yeux et répond « umu ». Eurifia, à côté, lui sourit.
« aussi, depuis le banquet de réconfort ? Aujourd'hui, pourrons-nous admirer ta tenue de banquet ? »
« Non. À Moribe, la tenue de banquet ne se porte que pour les noces. Il y a des exceptions, mais aujourd'hui je m'en abstiens. »
« Ah, c'est vrai. C'est encore la méfiance envers les gens de Rakyua qui parle ? »
« Ça n'a rien à voir. C'est plutôt Ticatras qui me préoccupe. »
« Ah, je vois. Si Ticatras s'extasie devant la beauté d', l'affaire rondement menée pourrait être remise sur le tapis. »
Eurifia pouffe, grogne et se tait. Duruku ayant publiquement déclaré détester la frivolité de Ticatras, mieux vaut ne pas le stimuler.
« Mais ne pas voir la tenue de banquet d' est bien dommage. J'aimerais vous inviter bientôt à un banquet en ville-château. »
« Umu. Cependant… si un nouvel envoyé diplomatique doit arriver, ne faudrait-il pas se tenir un peu en réserve ? »
« Non. Au contraire, c'est alors qu'il faut ouvrir un grand banquet et faire montrer son talent à . La situation à Genos est rapportée scrupuleusement, plus besoin de maquiller quoi que ce soit. »
Eurifia rit en roulant des yeux.
« Si montre son talent, même le plus obstiné des seigneurs pourrait s'ouvrir. Unissons nos mains pour tisser des liens solides avec le nouvel envoyé. »
« Umu. Et avant cela, j'aimerais approfondir les liens avec Fermes. »
C'est une compréhension partagée entre et moi. Se séparer de Fermes laisse un regret tenace.
(Fermes fait semblant de ne pas s'en soucier… mais au fond, qu'en est-il ?)
Bien sûr, Fermes est là aujourd'hui aussi, je veux approfondir nos échanges autant que possible.
Mais avec les « Ailes Bleues » et les charpentiers, nous serons fort occupés. Les gens avec qui je veux tisser des liens sont là en nombre, c'est un joyeux dilemme.
Par la suite, Rifureia, Merimu et la princesse Delshea viennent aussi observer, si bien qu'Eurifia et Odifia repartent à regret.
Puis, à la cinquième heure du bas, , plantée comme un gardien de porte, lance :
« Les « Ailes Bleues » semblent arrivées. De ton côté, il faut aller les saluer, non ? »
La princesse Delshea est présente à cet instant. Entourée uniquement de ses officiers dont Rode, elle laisse échapper un « ché ― » fort peu distingué.
« J'observais la cuisine d'-sama pour la première fois depuis longtemps, c'est dommage ! Bon, ça ne peut pas être aidé ! »
« Umu. Le but d'aujourd'hui est l'échange avec les « Ailes Bleues ». Delshea y assiste pour cela, non ? »
« Ehehe. En vrai, je m'en fiche du peuple du Dragon-Dieu. Ces gens n'essaient même pas d'approcher le Jagar ! »
« Hmm. J'ai entendu dire que à cause des courants marins ou quelque chose, aller vers le Jagar est difficile. »
« Apparemment. Mais si on longe le continent comme les navires marchands de Dâmu, ce ne serait pas si compliqué. Seulement, ça ferait concurrence au commerce de Dâmu, donc moins d'intérêt. »
Tout en disant cela, la princesse Delshea sourit largement.
« Bon, je vais remplir mon rôle ! -sama, si tu as du temps, encore merci ! »
« Oui. Prenez soin de vous. »
La princesse Delshea s'éloigne avec ses officiers tendus.
Il ne reste qu' et Jilbé. caresse distraitement la tête de Jilbé, je lui souris depuis mon poste de travail.
« , tu n'y vas pas saluer ? »
« Si les chefs de clan de Moribe et les nobles sont tous là, les salutations seules feraient la queue. Aujourd'hui ce n'est pas un banquet sous la responsabilité de la famille Fa, je n'ai pas à me déplacer. »
« C'est vrai. Nous, on a pas mal approfondi les échanges, alors laisser la place aux autres, c'est peut-être ça. »
Pendant cet échange, la place s'anime de plus en plus.
Pas d'ambiance inquiétante, mais l'effervescence d'un festival qui approche. La majorité des clans Fou et Sauti voient le peuple du Dragon-Dieu pour la première fois, leur curiosité doit être à son comble.
« Au fait, Ryûba, comment va-t-il faire ? Avec ce corps énorme, il risque de déborder du sol dallé, non ? »
« Bâdu=Fou a dit que la charrette des « Ailes Bleues » et Ryûba resteraient en retrait sur la place. Toute la fortune des « Ailes Bleues » est chargée sur la charrette, la laisser hors de vue les inquiète. »
semble se souvenir de quelque chose et ajoute :
« Les « Ailes Bleues » ont dit vouloir exhiber leurs pièces de fierté pendant le banquet. »
« Pièces de fierté ? »
« Umu. Des objets précieux ramenés du royaume du Dragon-Dieu, paraît-il. S'ils ne les vendent pas, ils ne pourront pas acheter en masse de la viande de giba séchée et de la chair en boyaux, alors ils veulent que nobles et gens de Moribe y réfléchissent. »
« Pas seulement les nobles, nous aussi. Y a-t-il des marchandises qui nous fassent envie ? »
« Je sais pas. Enfin, y a pas de quoi s'attendre. »
, peu matérialiste, n'y porte aucun intérêt.
Moi non plus, je n'ai pas l'intention de mettre les mains sur de si coûteux articles. C'est vers les nobles que je tourne mes attentes.
Une demi-heure plus tard, la cuisine est enfin en bonne voie.
Hors moi, les gardiens du feu se précipitent dehors. Les femmes non mariées, hormis , prévoient presque toutes de porter la tenue de banquet. Je sors le dernier de la cuisine et gagne la place tranquillement avec et Jilbé.
« Oh, , ! Bon travail ! »
Dès notre arrivée sur la place, Meiton nous hèle en riant. Dans une demi-heure environ le soleil coulera, les charpentiers viennent d'arriver. Je réponds « merci pour votre peine » en souriant.
« Heureux que vous soyez arrivés sains et saufs. Rien ne s'est passé aujourd'hui ? »
« Ah. Personne n'est tombé du toit dans l'excitation. L'odeur appétissante flotte de partout, l'estomac va m'éclater. »
Tout en parlant, Meiton et les charpentiers brillent d'attente. Parmi eux, le patron Baran, seul, garde une mine renfrognée et s'avance.
« Aujourd'hui, c'est une sacrée affluence. Ça a bien changé des banquets d'avant. »
« Oui. Il y a des nobles, voire des membres de la famille royale, après tout. »
Je balaie la place du regard, enveloppée peu à peu par le crépuscule.
Une effervescence comme si le banquet avait déjà commencé, la place baigne dans la chaleur. Les « Ailes Bleues » forment un groupe à l'écart, encore entourés par les nobles et les gens de Moribe.
« Le patron et les siens n'ont presque pas eu de contact depuis le premier jour, non ? Rien d'inquiétant ? »
« Rien de spécial. En une dizaine de jours, ils se sont complètement faits à Genos. »
« C'est sûr », acquiesce Aldas en souriant.
« Moi-même, à force de les voir vendre au stand, je m'y suis complètement habitué. C'est vraiment une histoire qui ne pourrait exister qu'à Genos, je trouve. »
« Une histoire "qui ne pourrait exister qu'à Genos", dites-vous ? »
« Ouais. Un territoire où le Sud et l'Est se mélangent autant, y en a pas tant que ça. En plus, des gens de partout affluent, alors même si le peuple du Dragon-Dieu s'y glisse, ça ne surprend plus. »
« C'est ça. Et le fait que des nobles et des royaux viennent jusqu'au fond de la forêt, c'est aussi typique de Genos, non ? »
Meiton enchaîne, les autres hochent la tête en souriant.
Après le banquet de réconfort, eux aussi ont acquis une immunité face aux nobles et aux royaux. Des dizaines de soldats attendent dans la forêt qui ceint la place, mais personne ne s'en soucie.
(Bien sûr, un endroit où se rassemblent autant d'humains divers, ça ne court pas les rues.)
C'est peut-être pour ça qu'un étranger comme moi a pu s'y fondre si vite.
Quoi qu'il en soit, goûter à cette chaleur bigarrée me comble amplement.