Le lendemain, c’était le dix-huitième jour de la Lune verte.
Ce jour-là, il allait de soi qu’ m’accompagnerait à la ville-relais.
« J’envisageais d’accorder un repos aux Braves, et voilà que l’occasion se présente. Ce doit être là encore une guidance de la Mère Forêt. »
l’avait dit avec son air impassible habituel.
Après tout, depuis le jour où elle s’était rendue à la ville-relais pour l’inspection, accomplissait chaque jour son travail de chasseuse, donc son emploi du temps n’avait rien d’inhabituel. De plus, comme elle se souciait de ma sécurité, je ne pouvais qu’être reconnaissant.
D’ailleurs, semblait craindre que je ne fasse un cauchemar cette nuit-là.
La veille de la visite du prince Pwadino, j’avais été frappé d’un cauchemar, donc son inquiétude n’était pas infondée. Moi-même, la nuit précédente, je m’étais glissé dans ma literie sur mes gardes — et j’avais passé une nuit sans histoire pour me réveiller en pleine forme.
(Bien sûr, je ne devrais pas considérer ce cauchemar comme un présage de troubles… mais en de telles circonstances, mieux vaut ne pas en faire.)
Auparavant, le lendemain d’un cauchemar, une émeute liée au culte du dieu maléfique avait éclaté. Le fait que je n’aie pas cauchemardé cette fois-ci était donc de bon augure.
Pendant les préparatifs du matin, la conversation tournait inévitablement autour du peuple du Dragon-Dieu.
Naturellement, le réseau de communication avait été activé pour tous les clans. On nous avait annoncé qu’un messager de Melfried se rendrait à la maison Fa, si bien que nous étions exclus du réseau. Ainsi, la situation actuelle avait été transmise sans omission à tous les clans.
« Il paraît que la famille Ruu enverra aussi des gardes. Le chef de famille s’inquiétait pour nous, mais pour aujourd’hui, il laisse faire les membres de la lignée légitime. »
C’est ce qu’avait dit Yun=Sudra.
Une fois les préparatifs terminés, la charrette de Din arriva. Elle était elle aussi escortée, tout naturellement, par Geol=Zaza et Dik=Domu.
« On ne peut pas laisser tous les tracas aux Ruu. Nous aussi, nous voulons juger de nos propres yeux ce peuple du Dragon-Dieu. »
Geol=Zaza l’avait dit, le visage gonflé à bloc.
Quand nous nous rendîmes ensemble au village Ruu, nous y trouvâmes une rangée de chasseurs aguerris. En voyant , Geol=Zaza et les leurs, Donda=Ruu renifla.
« Voilà qu’eux aussi ont des chasseurs collés aux basques. Dans ce cas, nous ferions bien d’ajuster nos effectifs. »
« Hein ? Pas la peine de réduire les nôtres, non ? »
Rudo=Ruu protesta, mécontent, mais Jiza=Ruu répondit « Non ».
« Répondre à une attitude amicale par une méfiance excessive serait manquer de courtoisie. D’ailleurs, les experts de l’autre camp ne sont que six. »
« Moi, ça m’est égal d’être laissé de côté aujourd’hui ! Si c’est pour accompagner quelqu’un, je préfère le faire le jour où Yamil est de service ! »
Et Rau=Rei déclina de lui-même la mission de garde. Yamil=Rei ayant travaillé la veille, elle était en repos ce jour-là.
Finalement, cinq membres furent choisis parmi les Ruu : Jiza=Ruu, Rudo=Ruu, Gazlan=Rutim, Dan=Rutim et Shin=Ruu=Shin. Avec , Geol=Zaza et Dik=Domu en plus, c’était une équipe de tout premier ordre.
« Dali=Sauti viendra un autre jour. Il devait s’attendre à ce que ça se passe ainsi. »
Gazlan=Rutim l’avait dit avec son calme coutumier.
Puis Donda=Ruu prit la parole d’une voix grave.
« Pour ce qui est du peuple du Dragon-Dieu, tout est comme on vous l’a dit. Ils ont l’air d’être une sacrée bande de forts, mais pour l’instant, ils ne commettent aucune exaction et disent vouloir faire du commerce avec les gens de Moribe. Les nobles de Genos n’ont pas cherché à les en empêcher, donc nous n’avons d’autre choix que de les recevoir avec prudence. Ceux qui descendront à la ville-relais devront scruter soigneusement s’ils nourrissent de mauvaises intentions. »
« Laissez faire », répondit Geol=Zaza avec un sourire plein d’entrain. Puisque Tour=Din faisait partie des personnes à protéger, sa motivation devait être à son comble.
« Et s’ils souhaitent faire avancer les pourparlers commerciaux… amenez-les au village Ruu. Dites-leur que le chef de clan Donda=Ruu sera là aujourd’hui. »
Non content d’envoyer des gardes, la famille Ruu avait décrété cette journée comme jour de repos. Donda=Ruu, tout en restant sur ses gardes, semblait préparer activement les échanges avec le peuple du Dragon-Dieu.
« Alors… les filles de la capitale de l’Est sont encore cloîtrées dans la ville-château ? »
Sous le regard de Donda=Ruu, je me redressai et répondis « Oui ».
« Selphoma et les siennes se concentrent depuis quelques jours sur la rédaction des connaissances qu’elles ont acquises. La date n’est pas fixée, mais cela prendra encore quelques jours, je pense. »
« Je vois. Leurs soucis relèvent des nobles… mais je préférerais qu’elles restent tranquilles à la ville-château tant que notre affaire n’est pas réglée. »
Tout en disant cela, Donda=Ruu devait lui aussi se soucier d’elles. Les Selphoma avaient maintes fois bénéficié de l’hospitalité des Ruu ces deux derniers mois, des liens solides s’étaient forcément tissés.
« Bon, je compte sur vous. Faites preuve de courtoisie, mais sans baisser la garde. »
Sous la solennelle injonction de Donda=Ruu, nous reprîmes nos préparatifs de départ.
Huit chasseurs nous accompagnant, une charrette supplémentaire fut ajoutée. Chaque charrette eut son escorte, mais comme et Jilbe étaient déjà sur la charrette de Giruru, la force de frappe y était amplement suffisante.
« Aujourd’hui, on reste à la ville-relais toute la journée, compte sur moi, Jilbe. »
Quand je lui caressai la tête une fois remonté sur la plate-forme, Jilbe aboya joyeusement « Waf ! »
C’était parti pour la ville-relais.
D’abord, nous nous rendîmes au « Kimusu no Shippo-tei » pour louer l’étal, et nous y trouvâmes Mirano=Mas qui nous attendait, le visage sévère.
« Vous voilà. Le peuple du Dragon-Dieu stationne dans la zone des étals. »
« Hein ? Comment Mirano=Mas peut-il le savoir ? »
« Quoi qu’il en soit, ils ont décidé d’en faire leur camp de base. Même procédé que les artistes itinérants qui viennent pour la fête de la Résurrection. »
La troupe de Gamurey avait dressé ses tentes dans la zone des étals et s’en servait de base. En payant la location de l’espace, on avait le droit d’y passer la nuit dans sa charrette.
« Ils se sont installés pile en face de votre emplacement. Veillez à ne pas créer de troubles. »
« Compris. D’ailleurs, comment la nouvelle de leur arrivée a-t-elle circulé en ville ? »
« Rien de bien détaillé. Qu’ils viennent d’un autre continent, qu’ils ne semblent pas dangereux pour l’instant… et que leur but est le colportage. La serveuse Reby, qui épiait vos échanges, en sait bien plus long qu’eux. »
Même avec l’aval des nobles, les gens de la ville-relais devaient être un peu rassurés. L’expression de Mirano=Mas restait sévère, mais moins que lors de l’accueil du prince Pwadino.
Une fois mentalement prêts, nous nous dirigeâmes vers la zone des étals, où trônait, juste en face, une charrette clinquante.
Deux chars à quatre roues, chacun composé de deux caisses attelées. Pas de trace du peuple du Dragon-Dieu, mais une bonne dizaine de gardes entouraient les véhicules à distance. Notre emplacement étant d’habitude vide, on avait pu y placer les gardes à loisir.
Sur la grand-rue, des dizaines de clients attendaient l’ouverture des étals, mais tous avaient les yeux rivés sur les charrettes et les gardes.
« Nous vous attendions. Nous avons été désignés pour surveiller le peuple du Dragon-Dieu, comptez sur nous à l’avenir. »
Alors que nous commençions à installer l’étal, deux hommes s’approchèrent du groupe de gardes.
L’un appartenait à la milice protectrice, l’autre à l’unité spéciale de la Garde rapprochée. Le premier était un vétéran, le second un homme plus jeune.
« Unité spéciale de la Garde rapprochée… c’est un collègue de Baji, alors ? »
, collée à moi, demanda. Le jeune guerrier acquiesça.
« Baji continue de surveiller Gardel. Et sur ordre de Melfried-sama, on a décidé de ne pas informer Gardel de l’existence du peuple du Dragon-Dieu. »
« C’est sage. Inutile de charger Gardel d’un souci superflu. Je vous remercie de cette considération. »
« Non, tout est l’œuvre de Melfried-sama. »
Le jeune guerrier garda son air martial, mais ses yeux brillaient d’une fierté contenue.
Le vétéran, lui, intervint avec un sourire bonhomme.
« Pour ma part, j’appartiens au cinquième bataillon. D’ordinaire, je me fais mener par le capitaine Devius. La rumeur sur la belle chasseuse de Moribe, -dono, m’est parvenue à maintes reprises de la part du capitaine. »
« Typique d’un subordonné de Devius, comme réplique. »
fronça légèrement les sourcils, et le vétéran s’excusa en riant. Il avait effectivement l’air de bien s’entendre avec Devius.
« Tous deux, en tout cas, n’ont aucune ouverture. Melfried comme Devius ont choisi des gens de confiance. »
Une fois les deux guerriers partis, murmura cette impression à voix basse.
À ce moment, du mouvement du côté de la charrette d’en face. La porte arrière s’ouvrit, et un petit homme et un grand apparurent.
Le petit, c’était bien Gîzu. Le grand avait les cheveux gris fer.
Gîzu trottinait, l’autre avançait d’un pas lourd, et ils se dirigèrent vers l’étal. Du groupe de gardes, seul le jeune guerrier de la Garde rapprochée s’avança pour les rejoindre au milieu de la rue.
Gîzu souriait en coin, semblait dire quelque chose, mais le jeune guerrier secoua la tête, impassible. Gîzu haussa les épaules et reprit sa marche comme de rien n’était.
« Bonjour, bonjour, merci pour votre peine. Aujourd’hui encore, vous avez une sacrée escorte, on dirait. »
« Oui. Ayant entendu que vous projetiez de faire du commerce avec les gens de Moribe, nous sommes venus. »
C’étaient Jiza=Ruu et Gazlan=Rutim, qui avaient fait le tour de l’étal pour arriver sur le côté.
« Je suis Jiza=Ruu, fils aîné de la lignée légitime de la famille principale Ruu, et voici Gazlan=Rutim, chef de la famille Ruu alliée. Nous agissons en représentants du chef de clan Donda=Ruu pour discuter avec vous. »
« Ho ? Les chefs de clan de Moribe en personne ? C’est bien aimable. D’ailleurs, pour traiter avec le mari , il faut l’aval du chef de clan, c’est ce qu’on m’avait dit. »
Sans se laisser impressionner par la prestance des deux hommes, Gîzu riait largement.
Gazlan=Rutim ajouta, de son ton posé habituel :
« Vous avez dit vouloir proposer de la viande séchée de giba comme marchandise. Ce genre de négociation relève du chef de clan, pas d’. »
« Oh ? Des grands seigneurs qui se déplacent pour de menus colporteurs comme nous ? »
« Bien sûr. À Moribe, tout se décide par le chef de clan. Dès lors, il est normal que le responsable soit présent dès le début. »
Gîzu renifla en tapotant son crâne dégarni.
« Vous êtes encore jeune, mais on dirait un doyen des pionniers libres… Pardon si je vous ai offensé. »
« Non. Je n’ai aucune raison de m’offenser. »
On avait l’impression que le calme de Gazlan=Rutim l’emportait doucement sur la légèreté de Gîzu.
Ce dernier se tut un instant, puis éclata d’un « Héhé ».
« Contre toi, je ne fais pas le poids. Bon, de toute façon, je n’ai aucune intention de me battre contre vous, alors crois-moi là-dessus, veux-tu ? »
« C’est ce que j’espère. Y a-t-il eu quelque point gênant dans nos échanges jusqu’ici ? »
« Non, non. C’est juste qu’on voulait discuter affaires avec le mari . »
À la réponse de Gîzu, Gazlan=Rutim esquissa un sourire.
« Cela touche-t-il aux origines d’ ? »
« Exact, exact. Le mari vient d’un autre continent, paraît-il. Bon, il ne s’est pas présenté lui-même comme du peuple du Dragon-Dieu, donc on est rassuré de ce côté… mais du coup, on se demande bien de quel océan il vient, et ça titille la curiosité. »
« Donc, en marge des affaires, vous souhaitez aussi parler avec ? »
Jiza=Ruu intervint calmement, et Gîzu se gratta le bout du nez.
« On se disait que si on pouvait causer affaires avec le mari , on pourrait au passage entendre son histoire. Moi, ça m’est égal, mais c’est maladroit de ma part, excusez-moi. »
« Ah. Vous n’êtes donc qu’un interprète, en somme ? »
« C’est ça. Mais comme je n’ai nulle part ailleurs où aller, je suis prêt à partager le sort de mes maîtres du peuple du Dragon-Dieu. »
Le ton de Gîzu restait léger, sans gravité apparente.
Après l’avoir observé un moment, Jiza=Ruu reprit :
« Alors, pourquoi ne pas prévoir un temps de discussion après le commerce ? Nous serons accompagnés de membres de la lignée légitime et de la famille Fa, nous voudrions que votre côté fasse de même avec des gens responsables. »
« Entendu. Je transmettrai au chef Duruk. »
« Duruk ? C’est votre chef ? »
« Oui, oui. Le chef roux qui a échangé quelques mots avec le mari hier. »
C’était donc cet homme marquant qui dirigeait le groupe.
Tandis que j’acceptais la chose en préparant l’étal, Gîzu désigna le géant silencieux à ses côtés.
« Au fait, voilà mon subordonné, Mado. Nous n’utilisons que des surnoms, ceci dit. »
« Surnoms ? Comme vous, vous cachez votre vrai nom ? »
« Oui, oui. Les gens du Dragon-Dieu ont des noms à rallonge, imprononçables pour nous. Alors on a pris des mots un peu plus simples comme surnoms. Duruk, c’est “flamme”, Mado, c’est “fer”. »
« Je vois. »
Jiza=Ruu porta son regard sur Mado aux cheveux gris fer.
Lui aussi avait une belle barbe, sa peau cuivrée avait une texture rocheuse, mais il paraissait bien plus jeune que les autres.
« Mado étant le plus jeune, on lui refile la conduite et les corvées. Tout à l’heure aussi, il est venu chercher la cuisine pour les chefs. »
« C’est possible. Mais malgré sa jeunesse, il a l’air d’un sacré gaillard. »
Aux mots de Jiza=Ruu, Mado fronça ses sourcils saillants.
« Moi, pas faible. Mais vous, plus forts. »
« Hm. Toi aussi, tu parles la langue de l’Ouest. »
« Étudié, dur. Vous, forts. »
Et Mado se pencha soudain pour regarder à l’intérieur de l’étal.
« Toi aussi, fort. Femme, si forte, surprise. »
Ses yeux bleus fixaient à mes côtés.
le regarda droit dans les yeux et répondit d’une voix digne :
« Je suis une femme, mais je suis chasseuse. Toi aussi, tu tires ta fierté de ta force, n’est-ce pas ? »
« Oui. Force, fierté. Peuple continent Amusuhorn, humains si forts, première fois. Moi, surprise. »
« C’est vrai. Mais toi non plus, tu ne manques pas d’allure. Puissions-nous unir nos mains sans nous battre. »
Alors — le visage anguleux et dur de Mado s’illumina d’un sourire soudainement innocent.
« Nous, pas nous battre. Loi continent Amusuhorn, respecter. Vous, devenir amis, content. »
« C’est entendu. »
adoucit à son tour le regard.
Gîzu fit alors « Tch » en claquant la langue.
« Mado, il tisse les liens bien mieux que moi. Ça me fait perdre la face. »
« Nous faisons de la franchise et de la droiture nos vertus. Si vous avez quelque chose en tête, dites-le sans détour. »
Sur l’invitation de Gazlan=Rutim, Gîzu rit à nouveau « Héhé ».
« J’ai décidé de me ranger, mais comme j’étais à la base un petit voyou, j’ai gardé l’habitude de lancer des piques. J’essaierai d’imiter Mado, là-dessus. »
« Alors, c’est entendu : on discute après le commerce. et les siens vont bientôt commencer à vendre, non ? »
« Oui, oui. Nous aussi, on va d’abord se remplir le ventre. Dites, on peut emporter la cuisine jusqu’à la charrette ? Si on s’assoit ici, les autres clients vont se gêner. »
« Bien sûr. Les artistes itinérants faisaient de même. Si vous préparez la vaisselle, nous pourrons y dresser les plats. »
« Oh ! Ça nous évite de rapporter les assiettes. Entendu. On va ressortir un moment. »
Gîzu fit un signe à Mado et regagna la charrette.
Le jeune guerrier, silencieux jusqu’au bout, salua Jiza=Ruu des yeux avant de les suivre. Ils semblaient s’en tenir à la surveillance, sans interférer.
« Bien. La suite après le commerce, donc. J’ai promis la présence des deux de la famille Fa, mais ça ne pose pas de problème ? »
« Hm. Quel que soit le problème, on ne peut pas désobéir à l’aîné héritier Jiza=Ruu. »
le dit d’un air sérieux, puis plissa les yeux avec douceur.
« C’était une blague. Pour éviter tout malentendu, je pense qu’il vaut mieux qu’on parle directement. »
« C’est ça. J’apprécie du fond du cœur l’assentiment de la chef de famille Fa, . »
Jiza=Ruu répondit lui aussi sur un ton théâtralement solennel, puis fit demi-tour pour aller derrière l’étal. C’était sans doute leur façon à tous deux, peu coutumiers de l’humour, de communiquer. Gazlan=Rutim souriait, alors je souriais moi aussi.
« On dirait qu’ et Jiza=Ruu ne sont pas si tendus que ça. C’est qu’ils font confiance à Gîzu et les siens ? »
« Plutôt à Mado. Lui ne cache pas ses véritables sentiments, donc nous non plus, nous pouvons parler sans nous crisper. »
« Donc Gîzu, lui, cache son fond ? »
« Hm. Mais je n’ai pas senti de mauvaise intention. Il a un caractère un peu tordu… disons qu’il est du genre de l’aîné Ravits. »
« Ah, moi aussi j’y ai pensé. Y a definitivamente un air de famille. »
« Hm. Tisser des liens avec ce genre de bonhomme demande du temps et des efforts… mais on ne peut pas les éviter sous prétexte que c’est embêtant. »
En parlant ainsi, ne semblait pas si tendue que ça.
Le premier contact avec le peuple du Dragon-Dieu s’était apparemment achevé sans heurts.
Et puis, enfin, l’étal ouvrit.
Les clients, qui observaient de loin, se ruèrent d’un coup, achetant des plats tout en posant question sur question.
« Avec ce grand costaud qui rode, on n’est pas tranquilles ! Vous avez causé longtemps, mais tout s’est bien passé ? »
« On a annoncé qu’ils n’étaient pas dangereux, mais avec autant de gardes, on n’est pas rassurés. Vous aussi, faites bien attention ! »
« Mais enfin, c’est comme les artistes de la fête de la Résurrection, non ? Eux aussi, y réfléchir bien, étaient passablement louches. »
Les gens s’inquiétaient pour nous, mais cherchaient aussi leur propre sécurité. Je voulais y répondre dans la mesure du possible.
Une fois la première vague matinale passée, au moment calculé, arrivèrent Gîzu, Mado et un autre grand homme. Mado et le grand blond portaient de grands plateaux à deux mains, Gîzu s’occupant comme d’habitude de la commande.
« Oh ! Le menu a changé aujourd’hui. Ça, c’est réjouissant. »
« Oui. Mon étal change de menu chaque jour, et les autres étals modifient le leur selon la date et l’heure. »
À l’étal Fa, on vend « Giba-man » et « Keru-yaki », à l’étal Ruu « Giba-burger » et « Giba kômi-yaki », en alternance matin et soir. Le plat du jour était « Giba age-yaki », et le potage des Ruu, « Motsu-nabe miso-jitate ».
Gîzu et les siens en achetèrent encore deux portions chacun. Pour sept gros mangeurs, c’était loin de suffire, mais comme ils économisaient les pièces de cuivre, ils complétaient avec leur propre nourriture.
« Ce matin, on est allés au marché acheter viande et légumes. Les gens de Moribe vendent aussi de la viande de giba par moments. »
« Oui. Tous les cinq jours, maintenant. C’est un peu cher, mais n’hésitez pas. »
« Non, non, nous, on en est au kimusu et aux œufs. Mais si on gagne bien ici, on pourra peut-être s’offrir un peu de luxe. »
Le sens de ces mots de Gîzu, je le compris bien plus tard. Car dès qu’ils eurent fini de manger, eux aussi commencèrent leur commerce.
Ils tendirent un toit sommaire sur leur emplacement, étalèrent une natte au sol et y disposèrent leurs marchandises. Le style le plus banal de marchand ambulant. Voyant cela, Dan=Rutim s’écria « Oh ! » en faisant briller ses yeux.
« Eux aussi ont quelque chose à vendre ! Jiza=Ruu, je peux aller jeter un œil ? »
« Hm. Une telle inspection ne sera pas vaine. Shin=Ruu=Shin, accompagne Dan=Rutim. »
Les deux hommes aux tempéraments opposés se virent confier la mission.
Ce fut le signal pour les passants, qui s’approchèrent timidement. La boutique était tenue par deux membres du peuple du Dragon-Dieu et Gîzu.
« C’était drôlement intéressant ! Mais ce qui l’était le plus, c’étaient les vendeurs eux-mêmes ! »
Dan=Rutim revint au bout de cinq minutes, satisfait. Shin=Ruu=Shin compléta :
« Ils vendaient des bibelots, des tissus, des boîtes, des fourrures d’animaux inconnus. Ils disent avoir sillonné le Nord, donc des raretés qu’on voit peu même à Genos. »
« I see. Des produits de leur pays natal n’étaient pas proposés ? »
À la question de Gazlan=Rutim, Shin=Ruu=Shin acquiesça.
« Ces articles sont chers, pas d’acheteurs à la ville-relais. Si un envoyé noble se présente, ils montreront la marchandise, disaient-ils. »
« C’est possible. Pour l’instant, on n’en voit pas. Ou alors ils sont déguisés et épient la situation. »
Quand Gazlan=Rutim le disait, cela sonnait comme la vérité.
Pendant que je m’activais au commerce, le sympathique duo père-fille maraîchers vint nous voir. Je les avais croisés le matin, Dora et sa fille Tara.
« Yo, . C’est quoi ce raffut là-bas ? »
« Ce sont les gens du Dragon-Dieu qui ont commencé leur commerce. Ce sont des colporteurs, apparemment. »
« Eeh ! Qu’est-ce qu’ils vendent ? Tara aussi veut voir ! »
Tara brillait, mais son père fit « Non non » de la main.
« Faut pas s’approcher de gens aussi louches. De toute façon, ce ne sont que des trucs qui ne nous concernent pas. »
« Mais c’est amusant rien que de regarder des choses rares ! »
Tara fit les yeux doux, son père se gratta la tête, « Maitta na ». À ce moment, Rudo=Ruu, qui faisait sa ronde derrière l’étal, appela par-dessus mon épaule.
« Y a pas de danger. Si t’inquiètes, j’irai avec eux ? »
« Non, Rudo=Ruu, ton rôle c’est de protéger tout le monde. L’accompagner pour son caprice, c’est abusé. »
« Protéger, c’est bon, ils sont groupés là-bas. M’en aller un peu, y a pas de problème. »
Sous le regard de Rudo=Ruu, Jiza=Ruu répondit « C’est ça » en retenant un sourire.
« Si vous voulez, dites-nous ensuite comment les gens du Dragon-Dieu apparaissent aux yeux de Dora. Cela donnera du sens à la sortie de Rudo. »
« C’est embarrassant… Bon, après qu’ils aient mangé, je te les confie un moment. »
Une fois le duo parti manger à la cantine en plein air, ce fut au tour des artisans du bâtiment.
« Yo, . Ils ont commencé leur commerce tranquillement, hein. »
« Oui. Pour eux, c’est leur métier, après tout. »
« Tant qu’ils cherchent pas noise à , nous non plus on s’en mêle pas. Mais aujourd’hui encore, ils t’ont embêté, hein ? »
« Oui. On a convenu d’un temps de discussion après le commerce. Mais comme et les autres sont là, pas d’inquiétude. »
Quand je répondis cela, le grand Aldas se pencha pour regarder dans l’étal.
« Oh, Jiza=Ruu et les siens sont là. Ça rassure… mais ça veut dire qu’on reste sur ses gardes, en fait ? »
« Je ne dis pas qu’on ne se méfie pas, mais pour l’instant, il n’y a pas de raison de douter de leurs intentions. Les nobles ont jugé de même, non ? »
« C’est vrai. Alors on fera confiance à l’œil de tout le monde. »
Tandis qu’Aldas riait franchement, le patron restait silencieux, l’air renfrogné. Ses yeux muets demandaient « Ça va vraiment ? », alors je répondis par mon regard « Ça va ».
Le commerce de l’étal se déroula sans accroc — et vint l’heure de la discussion avec le peuple du Dragon-Dieu.