Ce matin-là, Malfira=Naam se réveilla avant tout le monde.
Elle se redressa vivement et posa son regard sur sa petite sœur qui dormait dans la literie voisine. Comme c'était la saison des pluies, celle-ci était emmitouflée dans une chaude couverture, dévoilant un visage de sommeil des plus paisibles.
Malfira=Naam observa un moment ce minois adorable, puis quitta la chambre en faisant le moins de bruit possible.
Elle traversa le couloir sombre pour gagner la grande salle, mais personne n'y était encore. Malfira=Naam souffla de déception, se coiffa, saisit le manteau de pluie accroché au mur et le serra contre sa poitrine tout en se tenant discrètement au fond de la pièce.
Derrière le rideau de la fenêtre, on entendait le bruit de la pluie, pareil à un frottement continu.
Les chiens de chasse blottis sur le sol de terre battue semblaient encore dormir.
Ainsi Malfira=Naam patienta-t-elle, réprimant son impatience, assise là sans bouger — jusqu'à ce que sa mère apparaisse du fond du couloir en poussant un « wa » de surprise.
« Oh, c'est toi Malfira. Qu'est-ce que tu fais à t'asseoir bêtement dans cette pénombre ? »
« B-b-bonjour. J-j'attendais que tout le monde se réveille. »
« Dans ce cas, tu aurais pu réveiller ta sœur. Il fait sombre à cause de la saison des pluies, mais l'aube est déjà passée. »
« O-o-oui. M-mais elle avait l'air de dormir si profondément que je n'ai pas eu le cœur de la réveiller sans raison… e-et puisque maman est levée, je vais aller la réveiller. »
« Enfin, Faye=Beimu dort encore, alors pas la peine de te presser comme ça… Dis-moi, qu'est-ce qui t'agite tant dès le matin ? »
Interrogée en face par sa mère, Malfira=Naam eut le regard fuyant.
« E-e-en fait, une fois le travail du matin fini, j'aimerais qu'on me laisse faire le travail du kamado… e-est-ce qu'on me le permettrait ? »
« Le travail du kamado ? À une heure pareille, quel genre de travail ? »
« H-h-hier, j'en ai parlé, non ? C-c'est pour inventer une recette avec cet ingrédient mystérieux qu'est l'œuf de dragon. »
Aujourd'hui, c'était deux jours avant le banquet d'adieu. Si un plat à base d'œuf de dragon était prêt d'ici ce soir, il serait servi au banquet.
Sa mère pencha la tête, perplexe, tout en observant le visage agité de Malfira=Naam.
« Hier, tu disais que c'était trop honorifique pour toi de voir ton plat servi à un banquet de la ville-château. Pour quelqu'un qui disait ça, tu y mets un zèle surprenant. »
« O-o-oui. C-c'est vrai que je le pense encore… m-mais et les autres comptent sur moi… e-et même si je n'arrive pas à temps, je me dis qu'il faut que je donne tout ce que j'ai… »
« C'est ça », répondit sa mère en souriant doucement.
« Alors donne tout ce que tu as. Pour le reste du travail, on s'en charge. »
« C-c'est pas bien, ça. S-si je ne m'occupe que du kamado, papa et les autres vont me gronder… »
« C'est moi la cheffe de famille et je dis que c'est bon, donc c'est bon. Tu as l'intention de désobéir à la décision de la cheffe ? »
Tout en gardant son sourire bienveillant, sa mère insista.
« Depuis que Faye=Beimu s'est mariée, on a de la main-d'œuvre en rab. Allez, au travail. Moi, je vais réveiller les petits. »
Sa mère ayant disparu dans le couloir, Malfira=Naam n'eut d'autre choix que de se lever.
Elle enfila son manteau de pluie, chaussa ses sabots à l'entrée ; le chien de chasse ouvrit les yeux d'un coup et la regarda. Elle lui lança un « b-bonjour » avant de sortir.
Un ciel gris versait une pluie fine et persistante.
Évitant les flaques, Malfira=Naam se dirigea seule vers la pièce du kamado.
La pièce du kamado était, bien sûr, vide.
Malfira=Naam apporta les ingrédients nécessaires depuis le garde-manger, accrocha son manteau de pluie au mur une fois son rôle fini, et poussa un souffle.
Pendant la saison des pluies, il est difficile de sécher le bois, donc le gaspillage est impardonnable. Pourtant, sa mère lui avait permis de faire des recherches dès le matin. Dans ce cas, elle ne pouvait pas se permettre de perdre ce temps.
(Probablement, si j'utilise le bouillon d'os de giba, le goût devrait bien se lier… mais je vais utiliser beaucoup de bois, pardon.)
Malfira=Naam désossa la viande de cuisse et de poitrine de giba, et la fit mijoter longuement dans beaucoup d'eau avec des feuilles de riilo pour enlever l'odeur.
Une fois l'eau bouillante, elle posa une planche percée de petits trous, et y déposa un appareil appelé « clochette d'appel ». C'était la méthode de la « marmite sous pression » qu'elle avait apprise récemment du cuisinier Yan de la ville-château. Le chef de famille, son père, avait autorisé l'achat de la clochette d'appel, si bien que la maison Naam put en bénéficier.
(Mais, « marmite sous pression », c'est un mot qu' avait appris, non ?)
Quoi qu'il en soit, en utilisant cette méthode, on peut chauffer plus vite que d'habitude, ce qui économise du bois. Un avantage plus que bienvenu en saison des pluies.
Lorsque le rythme de la clochette d'appel se stabilisa, elle passa à la préparation des autres ingrédients.
D'abord l'essentiel : l'œuf de dragon.
L'œuf de dragon entamé était enveloppé dans un linge humide. Ainsi, disaient-ils, il se conservait deux ou trois jours. Quand Malfira=Naam retira le linge, une fragrance d'une complexité extrême s'échappa de la section rouge comme de la viande.
(… Oui, ça va. Il n'a pas l'air pourri.)
L'odeur comme l'aspect étaient identiques à la veille. La fragrance était d'une complexité telle qu'il était plus difficile de juger qu'avec d'autres ingrédients, mais Malfira=Naam put affirmer qu'il n'était pas avarié.
Cet œuf de dragon est un ingrédient réellement étrange.
Censé être un simple fruit, il a une saveur complexe et délicieuse comme les plats que crée Valcas. Qu'un fruit sans aucune transformation ait un tel goût, cela semblait d'abord une blague.
Mais au fil des jours, Malfira=Naam en vint à avoir une autre pensée.
Cet œuf de dragon a un goût véritablement incompréhensible, pourtant il lui paraissait encore insuffisant comparé à la cuisine de Valcas.
La douceur, le piquant, l'amertume, l'acidité, la texture fibreuse comme de la viande, la fragrance comme un mélange de multiples herbes aromatiques — tout était juste un peu en deçà. Ce manque indiquait à Malfira=Naam la voie à suivre.
(Ramamu et Minmin sont bons tels quels, mais on ne peut pas dire que ce sont des pâtisseries. Cet œuf de dragon est bon, mais tel quel ce n'est pas un plat.)
Malfira=Naam tailla la chair de l'œuf de dragon avec son couteau à viande, la déposa sur une assiette en bois et l'écrasa soigneusement.
Elle y ajouta une infime quantité de sel, de gila=ira et de gigi. Au moment où elle eut fini de mélanger, le sable d'un sablier s'écoula pour la énième fois.
Malfira=Naam éteignit le feu du kamado et posa la marmite en fer au sol.
Une fois la clochette d'appel complètement calme, elle retira les os de giba dans un grand plat, et jeta l'eau dans la bouteille d'évacuation. C'était un blanchissage ; maintenant viendrait la vraie cuisson.
Tout en travaillant, le temps filait à une vitesse folle.
Aujourd'hui aussi, il y a le commerce du stand, donc elle devait se rendre à la maison Fa avant le cinquième koku de l'après-midi. Malfira=Naam se consacra corps et âme à la cuisine.
Elle fit mijoter les os de giba dans une nouvelle eau, et préleva les ingrédients nécessaires. Les ingrédients à utiliser étaient à peu près décidés ; l'essentiel était leur dosage et la manière de faire passer le feu. Avec le bouillon d'os de giba préparé ce matin, elle comptait tester un maximum de combinaisons possibles.
« Malfira-sœur, tu t'en donnes à fond ? Un bon plat est-il né ? »
Cette voix lancée sans crier gare fit bondir Malfira=Naam de frayeur. Elle tourna les yeux vers l'entrée de la pièce du kamado : la porte était ouverte on ne sait quand, et sa sœur ainsi que Faye=Beimu=Naam apparaissaient.
« P-p-pas encore, je suis en train de répartir les ingrédients… e-et vous deux, qu'est-ce qui vous amène ? »
« On rentre du bord de la forêt, on fait une pause ! Comme la pluie ne s'arrête pas, on ne peut pas sécher les feuilles de pico ! »
Alors, Faye=Beimu=Naam prit aussi la parole, le visage grave.
« Nous avons les mains libres pour un moment, on nous a dit d'aider Malfira si besoin. Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? »
« C-c-c'est sûr, si Faye=Beimu peut m'aider, c'est plus que rassurant… »
« Eh ? Et moi ? »
« B-b-bien sûr toi aussi. S-seulement… j-j'ai découpé les ingrédients finement, alors fais attention à ne pas les déplacer ? »
« Je l'sais bien ! Môô, t'as pas confiance ! »
Sa sœur rit innocemment.
Elle n'était pas du tout négligente. Simplement, sa belle-sœur Faye=Beimu=Naam était d'un calme tel que l'entrain de la cadette en ressortait d'autant plus.
À partir de là, elles avancèrent à trois.
Pendant que Faye=Beimu=Naam écrasait du matra sur les instructions de Malfira=Naam, elle parla d'une voix solennelle.
« Malfira. Boucler un nouveau plat d'ici ce soir me semble une gageure… Avez-vous une perspective d'achèvement ? »
« O-o-oui. Puisqu'on m'a laissé utiliser le kamado dès ce matin, je pense pouvoir m'en sortir… »
« C'est bien. Si la cuisine de Malfira peut être servie au banquet, ce sera une fierté. »
Alors sa sœur s'écria, pleine d'entrain :
« C'est vrai ! Depuis cette dégustation, l'occasions n'avait pas eu lieu que la cuisine de Malfira-sœur soit servie en ville-château ! Moi aussi je donne tout, alors fais ton maximum ! »
« O-o-oui. M-merci beaucoup. S-seulement… j-je ne sais pas si les gens de la ville-château seront contents… »
« Eh ? Mais Malfira-sœur, c'est pour ça que tu t'acharnes, non ? »
« O-o-oui. J-je veux moi aussi que tous ceux qui mangent soient heureux… m-mais je ne sais pas encore tout à fait ce que les gens de la ville-château trouvent bon… »
« Pourtant, la réputation veut que la cuisine de Malfira rappelle celle de Valcas, et je partage cet avis. Si Malfira crée un plat qui la satisfait, les gens de la ville-château l'apprécieront sûrement, non ? »
« C'est ça ! C'est pour ça qu' a confié ça à Malfira-sœur, c'est sûr ! »
À ces mots de sa sœur, Faye=Beimu=Naam esquissa un sourire.
« Exact. est d'une grande douceur, mais en cuisine il ne transige pas. Puisqu'il te l'a confié, il n'y a pas à s'inquiéter. »
« O-o-oui, c-c'est vrai. A-à la fin, c'est qui goûtera et jugera… m-moi, je ferai tout pour donner forme au goût que j'imagine. »
Alors sa sœur poussa un soupir seltsamement ému.
« Malfira-sœur aussi, Faye=Beimu aussi, vous êtes impressionnantes. Moi aussi je veux m'investir plus… mais on ne peut pas trop augmenter la main-d'œuvre, hein. »
« Je ne fais qu'aider le commerce d' depuis longtemps, il n'y a rien d'impressionnant. »
« Si, si ! À la dégustation, c'est Faye=Beimu qui a été choisie pour aider , non ? »
À ces mots, Faye=Beimu=Naam fit « aa » en plissant les yeux.
« C'est vrai… Enfin, comme Malfira et Yun=Sudra s'occupaient chacune d'un autre plat, il n'y a eu d'autre choix que de me désigner… mais pour moi, c'est une fierté sans égale. »
« Ouais. Les femmes de Gaz et Rats aidaient depuis bien plus longtemps, et c'est Faye=Beimu qui a été choisie. Donc Faye=Beimu, elle aussi, elle est impressionnante. »
Sa sœur sourit largement.
« Donc, Malfira-sœur et Faye=Beimu, pour moi vous êtes mes grandes sœurs dont je suis fière ! Moi je m'occupe de la maison, alors vous deux, continuez à aider ! »
« … Étant plus âgée qu' et déjà mariée, je me retirerai bientôt du commerce du stand. Toi qui es plus jeune que nous, tu auras encore maintes occasions. »
Faye=Beimu=Naam lui dit cela d'un regard doux, et sa sœur rit encore plus innocemment.
« Si Faye=Beimu a un bébé, elle pourra plus aider , c'est sûr ! À ce moment-là, c'est moi qui ferai le maximum ! »
« Oui. Je pense que le plus grand nombre possible de personnes devraient apprendre d'. »
Faye=Beimu=Naam, qui montrait parfois une attitude raide avant son mariage, s'était désormais fondue dans la maison Naam. Malfira=Naam en était la plus heureuse.
« … C'est bien bruyant pour un matin. »
Une voix grave résonna soudain, faisant tressaillir Malfira=Naam.
Celui qui apparut ensuite était le chef de famille, son père. Le chef promena sur elles des yeux luisants.
« P-p-papa. Qu'est-ce qui t'amène si tôt ? »
« Je me suis réveillé par hasard, c'est tout. … Et vous, quel est ce travail du kamado à une heure pareille ? »
Le chef de famille avait un tempérament d'une rigueur extrême. Malfira=Naam arrêta son travail et s'inclina à plusieurs reprises.
« D-d-désolée d'utiliser autant de bois précieux. C-celles-ci ne font que m'aider… »
« … Pourquoi t'affoles-tu ainsi ? Tu fais ce travail sur l'ordre de la cheffe de famille, ta mère, non ? »
« O-oui. M-mais maman a juste tenu compte de mes sentiments… »
« C'est à la cheffe de famille qu'il revient de trancher in fine. S'arroger cette responsabilité n'est pas louable. »
« O-o-oui… d-désolée. »
Malfira=Naam baissa les épaules, et le chef de famille laissa poindre un sourire amer sur son visage sévère.
« Tu accomplis un travail considérable, pourtant ton manque d'assurance ne change pas. … Puisque tu t'attaques aujourd'hui à un grand travail, tiens-toi droite et fière. »
« H-h-hai. M-mais… r-réussir ou pas, c'est encore incertain… »
« Nous aussi, on laisse parfois filer le giba. Crois-tu qu'on puisse saisir la réussite sans aucun échec ? »
Mêlant la bienveillance paternelle à la dignité du chef, son père prononça ces mots.
Puis son regard se posa sur l'œuf de dragon posé sur le plan de travail.
« Quand tu as rapporté ce fruit inquiétant en quantité, je me suis demandé ce qui t'arrivait… Mais tous les kamado-ban de Moribe t'ont confié leurs espoirs, n'est-ce pas ? C'est la preuve qu'on attend de toi une force à cette hauteur. Donne tout ce que tu as, sans craindre l'échec. … Quel que soit le résultat, la valeur du travail que tu as accompli jusqu'ici ne changera pas. »
Sur ces mots, le chef quitta les lieux sans entrer dans la pièce du kamado.
Sa sœur éclata d'un « ahaha » sans arrière-pensée.
« Puisque Malfira-sœur a repris un gros travail pour la première fois depuis longtemps, papa doit être content, c'est sûr ! »
« O-o-oui. J-j'espère que c'est ça… »
« Absolument ! Hier déjà, il avait l'air content ! »
Le chef de famille n'était pas du genre à extérioriser ses émotions, alors pour Malfira=Naam, peu perspicace, en saisir la vérité était difficile.
Simplement, ce regard bienveillant tout à l'heure lui avait donné une grande force.
(Ce plat… ce serait bien qu'il plaise à papa aussi.)
Ce à quoi Malfira=Naam pensait en premier, c'était la joie de sa famille. C'est pourquoi, quelque effort qu'elle fournisse, elle n'avait pas confiance pour satisfaire les gens de la ville-château.
Mais inversement, quelque joie qu'elle procure aux citadins, cela n'aurait pas de sens si ses compatriotes de Moribe n'en étaient pas heureux.
Bien sûr, le lien avec les gens de la ville-château ne devait pas être relégué au second plan — mais si l'on ne peut pas partager la même joie, cela n'a pas de sens.
(De toute façon, je vais m'efforcer que papa et les autres soient contents. Le reste… c'est la volonté de la Mère Forêt.)
Ainsi Malfira=Naam s'immergea-t-elle dans le travail devant elle, l'esprit apaisé.