Le matin arrive tôt au village de la lisière.
On se lève à l'aube et on s'attaque immédiatement aux tâches matinales.
Le contenu du travail varie, mais lorsqu'aucune urgence ne presse, on commence par ranger le dîner.
On jette dans la marmite en fer la vaisselle utilisée, les ustensiles de cuisine, les torchons sali par la graisse, et on se rend au point d'eau pour tout laver.
Pourquoi ne pas avoir fait la vaisselle la veille au soir ? Parce que, même sur un territoire défriché par les humains, il existe un risque non négligeable de croiser des animaux sauvages dangereux la nuit.
Les gibas, méfiants, se montrent rarement, mais s'ils ont faim, ils descendent vers les habitations. Ils percent le territoire du village de la lisière pour ravager les champs et les rizières du domaine de Genos à l'ouest.
Outre les gibas, les munts charognards, les géants rats gîzes, ainsi que divers serpents et lézards venimeux sont particulièrement dangereux. Il n'y a pas de grands carnivores qui chassent l'homme, mais si l'on se fait mordre par ces nuisibles, on contracte des maladies graves, difficiles à soigner.
C'est pour cela que le lavage des ustensiles se fait le matin.
L'endroit est le point d'eau le plus proche de chaque demeure.
Depuis la maison d'Ai=Fa, c'est un petit affluent de la rivière Ranto, à une dizaine de minutes de marche.
Un mince filet d'eau qui serpente entre des rochers escarpés. Plutôt qu'un affluent, c'est une source jaillissant de la roche.
C'est là qu'on lave marmites, vaisselle et outils.
L'outil, c'est une sorte de brosse faite de peau de giba séchée et durcie.
Marmite et vaisselle sont poisseuses de graisse, mais en frottant avec ces poils courts, elles deviennent étonnamment propres.
On en profite pour laver aussi le linge sali par la graisse.
Quand on a du temps, on fait aussi la lessive des vêtements.
Et quand l'eau des jarres vient à manquer, on les remplit au même moment.
Marmite en fer et jarres sont lourdes, alors pour les transporter on utilise un outil appelé « planche de traction ».
Une grande planche dont le dos est recouvert de peau, badigeonnée de graisse solidifiée. On fixe la charge sur la planche avec des cordes tressées en lianes séchées, on passe l'épaule dans une sangle du même matériau, et on traîne le tout en glissant.
La graisse réduit le coefficient de frottement, ce qui doit effacer environ la moitié du poids, mais une jarre pleine fait quand même dans les cent kilos, donc c'est rude.
Pourtant, les gens qu'on croise au point d'eau sont sans exception des femmes.
Majoritairement des femmes âgées à la carrure bien plus solide que la mienne, mais il y a aussi des vieilles et de jeunes femmes.
Même elles ne font pas une figure si pénible en tirant leur planche. On peut affirmer sans mentir que c'est moi qui a l'air le plus épuisé.
« Un homme vraiment sans force », telle est bien sûr la parole de ma vénérée maîtresse. Merdre.
D'ailleurs, le moment où l'on côtoie le plus les gens des autres foyers, c'est bien ce point d'eau matinal, et comme prévu, personne ne s'approchait d'Ai=Fa.
Quelques femmes saluent poliment de temps à autre, mais l'échange s'arrête là, ni elles ni moi ne cherchons à aller plus loin.
S'attirer la colère du clan Sun, chef de file du peuple de la lisière, ça veut dire exactement ça.
Et il y a sûrement aussi l'inconvénient qu'un homme à la peau blanche, vêtu d'une veste de cuisine blanche et d'un T-shirt — des choses qui n'existent pas dans ce monde — soit apparu, attirant encore plus les regards méfiants.
Car un type au look aussi bizarre rôde près d'Ai=Fa, et personne ne demande « Qui est-ce ? » ; tous l'observent de loin sans même croiser son regard.
Hors sujet, mais ce qu'elles portent, ce sont des tissus aussi beaux que ceux d'Ai=Fa.
Des tons sobres, verts profonds et bruns rouges, pour ne pas ressortir en forêt, mais ces couleurs s'entrelacent en motifs tourbillonnants complexes, d'une élégance ethnique et fashion.
Les femmes mariées s'enveloppent largement dans un grand morceau de tissu, se cachant de la poitrine jusqu'aux genoux.
Les célibataires, comme Ai=Fa, ne couvrent que la poitrine et les hanches.
Bien sûr, pas une femme ne porte de manteau de fourrure ni ne traîne un sabre barbare géant ; Ai=Fa elle-même, hors sortie en forêt, ne porte qu'un petit sabre.
Un sabre de cette taille, pas mal de femmes en portent. Même sans chasser le giba, ça sert pour cueillir des herbes ou couper des lianes, c'est polyvalent.
Bref, les gens du village de la lisière ont tous la peau mate. Cheveux et yeux varient, mais le standard semble être cheveux brun clair et yeux bleus.
Cheveux noirs, cheveux rouges, blond foncé comme ceux d'Ai=Fa se voient aussi pas mal, et comme elles ne s'approchent pas beaucoup je ne suis pas sûr, mais il devait y avoir des femmes aux yeux noirs ou acajou.
Par contre, pas un seul jaune comme moi n'existait.
Quoi qu'il en soit, une fois le travail au point d'eau fini, place au travail intérieur.
La routine : l'entretien des sabres.
On vérifie l'état de la lame et de la poignée, on répare si besoin. La pierre à aiguiser de ce monde est une pierre noire, luisante et rugueuse comme de l'obsidienne.
Une fois fini, direction le garde-manger pour vérifier les provisions.
On contrôle l'état de l'aria et du poitann, mais le plus important, c'est encore la viande de giba.
On s'assure qu'elle ne s'est pas gâtée, et on remue uniformément les feuilles de pico. La viande rend de l'eau qui passe peu à peu dans les feuilles, donc si on ne remue pas une fois par jour, les feuilles gorgées d'eau perdent leur pouvoir conservateur et antibactérien.
À ce moment-là, on découpe aussi la quantité nécessaire de viande séchée, enfouie comme la viande fraîche, et enfin on prend le petit-déjeuner.
En mâchouillant cette viande caoutouteuse, on se dirige vers la forêt.
Objectif : ramasser du bois et des herbes, et faire sa toilette.
À cette heure, le soleil est déjà monté à mi-chemin entre l'aube et le zénith.
Autrement dit, ce premier matin où je suis arrivé chez Ai=Fa, elle avait géré seule les corvées depuis avant l'aube, préparé le départ pour la forêt dès l'aurore, puis m'avait réveillé alors que je dormais comme une souche.
Et pourtant, encore engourdi, j'ai commis un acte incroyablement impudent, et j'en ai une honte terrible.
Quand j'ai présenté mes excuses pour cette bêtise, j'ai reçu un coup de pied. Trois fois. Ça faisait très mal.
Bon, direction la forêt.
D'abord, le cours aval de la Ranto pour la toilette.
La toilette, donc.
L'attaque en vagues de ce serpent géant, le madarama, et du giba m'a laissé un traumatisme tenace, mais ma chère maîtresse n'a daigné m'accorder qu'un regard glacial : « Une situation pareille n'arrive presque jamais ».
Mais c'est vrai que le madarama est le prédateur naturel du giba, et c'est parce qu'il règne en maître dans la montagne que les gibas ont choisi les contreforts de la lisière comme territoire. Si le madarama montrait souvent le bout de son nez en forêt, les gibas auraient fui ailleurs ou leur nombre aurait chuté.
Donc la descente du madarama jusqu'aux contreforts était forcément un événement irrégulier. Il a dû glisser sur un rocher ou une écaille en montagne, tomber dans la rivière et se laisser porter. Vraiment, un serpent importun.
C'est en me bourrant le crâne de cette théorie que j'ai enfin pu profiter de ma toilette.
Climat à trente degrés en moyenne, la toilette est un vrai bonheur.
Je n'avais pas l'habitude des bains matinaux, mais il n'a pas fallu longtemps pour que ce moment devienne mon heure de béatitude.
Autre détail : depuis l'incident du premier jour, je n'ai pas enfreint le moindre tabou du peuple de la lisière, je tiens à le souligner. Sur mon âme. Je ne le ferai jamais, vraiment.
Toilette faite, cueillette des herbes.
L'essentiel : les feuilles de pico.
Comme conservateur, elles se dégradent en absorbant l'humidité de la viande. Même remuées chaque jour, elles perdent totalement leur effet au bout d'un mois environ.
L'espace de stockage fait deux mètres sur deux sur trente centimètres. Il faut remplacer tout ce volume de feuilles une fois par mois, donc il faut en sécuriser une quantité considérable en permanence.
Pas de feuilles de pico = pas de viande. Ça touche directement à la survie, alors on calcule au jour le jour, et si le quota n'est pas atteint, on priorise la cueillette des feuilles de pico.
Une fois ça fait, on passe aux baies de girigi et aux feuilles de riro.
Les baies de girigi, ce sont des fruits d'arbre nécessaires pour repousser les insectes nuisibles.
Pour se protéger des insectes et serpents venimeux de la forêt, le peuple de la lisière les tresse en bracelets. Moi, ça gêne pour cuisiner, je le porte au cou. Et on en sème autour de la maison pour empêcher les intrusions nocturnes par les fenêtres, donc on en ramasse régulièrement pour ça aussi.
Les feuilles de riro, c'est l'herbe indispensable pour faire de la viande séchée.
On en utilise moins que le pico, mais l'importance est équivalente.
D'ailleurs, l'une des composantes de l'envoûtant parfum d'Ai=Fa, c'est cette herbe, le riro. Une fragrance fraîche, calme, digne d'une aromathérapie, qui pourtant s'accorde à la violence des odeurs de viande et de graisse. Une herbe vraiment merveilleuse.
Je ne le lui ai pas dit. Elle me donnerait juste un coup de pied.
Une fois ces cueillettes terminées, dernier chantier : le bois.
Le bois est encombrant, donc on le laisse pour la fin.
On ramasse les branches mortes qui font l'affaire, on les ficelle avec les lianes qui poussent là. Si la quantité ne suffit pas, on coupe de jeunes arbres, on les ramène et on les sèche à la maison.
En plus, ici, il pleut des averses soudaines plusieurs fois par jour.
C'est imprévisible, alors le bois soigneusement ramassé finit souvent trempé. Donc on ne se décourage pas, on en ramasse à tout-va. S'il est mouillé, on le sèche, basta, il faut cet esprit de résignation.
Et comme ma cuisine consomme plus de feu que la normale, la corvée de bois est d'autant plus cruciale.
Cela dit — parmi nos tâches, pas une n'est dispensable, c'est certain.
J'ai dit que le pico était prioritaire, mais c'est une question d'ordre ; au final, tout doit être fait, sinon on ne survit pas.
Laver la vaisselle, puiser l'eau, aiguiser les sabres, gérer la nourriture, cueillir les herbes, ramasser le bois, chasser le giba, tout est pour vivre.
Si on zappe ne serait-ce qu'une étape, la vie ne tient pas.
On travaille pour vivre.
On bosse à fond une journée entière, et seulement ainsi on survit au lendemain.
C'est parce que le peuple de la lisière vit ainsi qu'il n'a jamais pensé à « améliorer la qualité des repas ».
Viande, aria, poitann, si on les mijote, on peut les manger.
Pas besoin de plus.
On mange pour vivre.
Comme les autres tâches, c'est un « moyen » de vivre.
Pas de place pour l'agrément.
Le « goût », peu importe.
Si on ne mange pas, on meurt. Donc on mange. Ni plus, ni moins.
En tant qu'animal, c'est peut-être la posture correcte.
Le ragoût de giba d'Ai=Fa et mon potage de giba ont sûrement la même valeur nutritionnelle.
Alors, celui qui se fait en moins de temps et avec moins d'efforts est peut-être le bon choix dans ce monde.
Mais moi, je suis un homme d'un autre monde.
Un étranger venu d'un monde qui connaît les joies de la « nourriture ».
Alors je n'ai d'autre choix que d'imposer ma voie.
Mon combat dans cet autre monde ne fait que commencer.