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Isekai Ryouridou

Chapitre 1348

Isekai RyouridouIsekai Ryouridou
Chapitre 1348

Chapitre 1348

Chapitre 1348/144094%~22 min de lecture4 244 mots

Après cela aussi, nous parvînmes à poursuivre sans encombre nos affaires à Turan.

Quand le demi-sixième koku du matin était passé, nous quittions la ville-relais, et après un quart de koku de trajet, nous atteignions l'atelier ; un autre quart de koku suffisait à réchauffer les plats. Au zénith, l'ouverture ; le travail se terminait avant même un demi-koku, si bien qu'en ajoutant les allers-retours, le temps d'immobilisation restait inférieur à un koku et demi. Pouvoir écouler cinq cents portions en si peu de temps était, pour nous aussi, une affaire des plus rentables.

« En plus, à Turan, pas besoin de préparer vaisselle ni salle à manger, et quatre personnes suffisent pour la main-d'œuvre. Si avec ça on peut gagner six cent cinquante cuivres rouges, c'est une sacrée aubaine, non ? »

Zwei=Rutim, trésorière de la lignée Ruu, l'affirmait d'un air fort peu mécontent. Elle qui s'accrochait aux pièces de cuivre depuis toujours semblait trouver une grande joie à voir sa lignée s'enrichir.

Précisons que ces six cent cinquante cuivres rouges ne représentent que le chiffre d'affaires. Avec cinq cents clients, soixante pour cent d'hommes payant trois cuivres rouges et quarante pour cent de femmes et d'enfants en payant deux, on arrive à ce total. Le chiffre d'affaires global s'élève à mille trois cents cuivres rouges, que nous partageons à parts égales avec la famille Fa.

Mille trois cents cuivres rouges, à mon sens, équivalent à deux cent soixante mille yens ; pour à peine un koku et demi de travail, c'est une belle performance. Et comme le coût des ingrédients est calé pour ne pas différer de notre commerce en ville-relais, la main-d'œuvre étant plus courte, le bénéfice net devrait être d'autant plus élevé.

Qui plus est, ceux qui travaillent sur place retirent une satisfaction au moins égale à celle de la ville-relais. Les sourires et les mots chaleureux des gens qui mangent nos plats assis sur des nattes au bord de la route nous comblent le cœur. Aussi, sur le plan moral, je pus sincèrement me dire que j'avais bien fait d'accepter ce travail.

« Le travail en lui-même ne demande pas tant d'efforts qu'on le craignait, après tout. Bon, pour l'instant, c'est soit -sœur, soit moi qui nous y rendrons… mais si dans dix jours ou une quinzaine le rythme est le même, je songerai à confier la tâche aux autres femmes. »

C'est en ces termes que s'exprimait Lara=Ruu, responsable du côté Ruu.

De mon côté, je n'y voyais aucune objection. Au début, c'est moi qui me déplaçais, puis je comptais confier la responsabilité à l'un des membres à temps plein, et ensuite la confier à des femmes ayant acquis une certaine expérience.

« Simplement, puisqu'on emprunte la route, un garde reste nécessaire. Pour la suite, je pense qu'il faudra en discuter avec Donda=Ruu et les chefs de famille des lignées voisines. »

C'était bien sûr qui parlait ainsi. Turan en soi n'était pas dangereux, mais la possibilité de croiser des hors-la-loi ou des bêtes féroces sur la route n'était pas nulle ; la conclusion s'imposait donc : un garde est indispensable.

Toutefois, pour les gens de Ruu, de Fa ou des lignées voisines, on peut rentrer chez soi vers le premier koku descendant. Dès lors, sans prendre de congé ni de demi-journée, on peut entrer en forêt avec seulement un koku de retard. Tant que la chasse au giba n'en pâtit pas, personne ne devrait faire la grimace pour un travail de garde.

« Cela dit, pour les lignées Sun, Mime ou Ravittsu, le retour sera plus tardif d'environ un demi-koku que pour nous. Afin de ne pas faire froncer les sourcils à Dei=Ravittsu, nous songeons à prendre les devants. »

C'est avec une adorable espièglerie qu' glissait ce commentaire.

Bref, le commerce à Turan a démarré sur les chapeaux de roue.

***

Le prochain défi porte donc sur les menus. =Ruu et moi avions chacun imaginé trois formules, de sorte que l'on devrait tenir un moment sans lasser, mais sur plusieurs mois, étoffer le répertoire devient impératif.

« D'ailleurs, ces trois formules ne font qu'alterner les assaisonnements entre grillades et potages, n'est-ce pas ? Cela ne fait qu'accroître le risque de lassitude, à mon avis. »

=Ruu l'exposait d'un air sérieux.

Les trois assaisonnements en question sont : huile de tau, miso et talapa. L'huile de tau et le miso coûtent à peu près pareil, et le talapa revient même moins cher, si bien que ces trois bases furent adoptées d'emblée.

« Pour ma part, j'aimerais aussi concevoir des menus centrés sur les herbes aromatiques… mais utiliser de nombreuses herbes de Shim ferait grimper les coûts… Et comme il y a beaucoup d'enfants parmi les travailleurs de Turan, des plats trop piquants seraient évités. »

« C'est vrai. Le chit mariné de maromaro seul n'est pas si piquant… mais je doute que Zwei=Rutim l'accepte. »

« Oui. Zwei=Rutim est têtue. »

Et voilà =Ruu qui gonfle les joues comme une gamine chaque fois qu'on aborde ce genre de discussion. À chaque réunion de la lignée Ruu, elle se faisait rabrouer par Zwei=Rutim.

« À la base, les ingrédients d'origine extérieure ne devraient pas être si hors de prix. Récemment, même des gens qui mènent une vie loin d'être aisée en ville-relais s'en procurent, après tout. Mais dès qu'il s'agit de cinq cents portions, elle ne jure que par l'augmentation des coûts… »

« Ouais. Même une différence d'un demi-sen, si on n'en met qu'un demi-morceau par portion, ça fait cent vingt-cinq cuivres rouges d'écart pour cinq cents personnes. Le calcul de Zwei=Rutim est juste, je trouve. »

« Alors, l'utilisation d'ingrédients extérieurs est définitivement interdite ? Réussir le plat le plus savoureux possible avec un budget minimal est un défi stimulant, il me semble… mais se voir interdire les techniques d'apprêt qu'on vient d'acquérir, c'est franchement frustrant. »

Tandis qu'elle parlait ainsi, =Ruu me lança un regard d'une tristesse poignante.

« Heu, , j'ai une faveur à vous demander… Quand vous aurez un moment, pourrions-nous aussi avancer sur les plats à servir en ville-château ? »

« Hein ? Mais on avait dit qu'on en parlerait une fois le commerce de Turan bien lancé, non ? »

« Oui. Mais les affaires à Turan marchent au-delà des prévisions… Et réfléchir à des menus où l'on peut manipuler les ingrédients à loisir apaiserait un peu ma frustration. »

=Ruu est décidément d'une gourmandise insatiable en tant que cuisinière.

Pourtant, elle refoule cet égoïsme et se consacre corps et âme au commerce de Turan. Chez elle non plus, elle ne doit pas étaler de tels sentiments auprès des siens. Alors, au moins, je veux être le réceptacle de sa passion.

« Compris. Si on a les menus prêts, on pourra démarrer n'importe quand. Préparons le terrain dès maintenant, en vue de ce jour. »

« Merci ! est vraiment le kamado-ban que je respecte le plus ! … Ah, pas dans un sens bizarre, hein ! »

=Ruu rougit. Depuis qu'elle participe à ce travail, son côté impulsif se laisse voir plus souvent. Mais bien sûr, je n'ai aucune raison de m'en plaindre.

***

« -sœur, une fois qu'elle s'emballe, elle ne s'arrête plus ! Au fond, elle est tout aussi gamine que moi ou Rimi, je te le dis ! »

C'est sur le chemin du retour, après le troisième jour de commerce à Turan, que Lara=Ruu lâcha cette réflexion.

« Le Lara=Ruu d'aujourd'hui n'a plus rien de gamin, à mon avis. Et =Ruu, c'est juste qu'elle a une conscience professionnelle élevée en tant que kamado-ban. »

« Conscience, hein… Mais , Yun=Sudra ou Tour=Din, eux, ne s'enflammeraient pas pour ce genre de discussion, non ? C'est sûr que -sœur a été pas mal influencée par les gens de la ville-château, non ? »

« C'est vrai ! Leur tempérament est totalement différent, pourtant je trouve qu'elles ressemblent à Marfila=Namu toutes les deux ! Toutes les deux ont le béguin pour Valcas, après tout ! »

C'est Rei=Matua, qui partageait notre charrette ce jour-là, qui s'exclama ainsi. Ce troisième jour, c'était elle ma partenaire.

« Mais moi, j'aime bien Marfila=Namu comme =Ruu ! Si elles se mettaient à dire "Plutôt que de confier de précieux ingrédients à un mauvais kamado-ban, mieux vaut les enterrer", là je serais déçue, par contre ! »

« Ahaha. C'est une réplique de Valcas ? Si on disait ça en Moribe, on se ferait virer de la maison. Bon, même sans aller jusque-là… -sœur a surtout une furieuse envie de mobiliser tout son talent pour faire de la grande cuisine. »

Lara=Ruu faisait preuve, même envers sa sœur, d'une perspicacité acérée.

À ce moment, l'homme de Tamu chargé de la garde émit un « je vois » réservé.

« Fréquenter les gens de la ville-château entraîne donc ce genre d'influence. Chez les Sauti, peu ont de tels liens avec les citadins… C'est quelque peu inattendu. »

« Je trouve pas que ce soit une mauvaise influence, ceci dit. Comme ça sort des codes de Moribe, la plus malmenée, c'est peut-être bien la personne elle-même, non ? »

« Tu es jeune, mais tu as l'esprit bien fait. On dirait bien un intendant de la famille principale Ruu. »

L'homme de Tamu l'admira tout haut, et Lara=Ruu rit franchement : « C'est pas si grandiose que ça. »

Pouvoir ainsi côtoyer les gens de Tamu, avec qui on n'a guère d'échanges d'habitude, est un précieux sous-produit de ce commerce à Turan. Les gardes étaient déjà réduits à deux ; le cocher qui tenait les rênes était l'homme de Gaz, qui allait entrer en forêt avec l'homme de Tamu.

« En plus, les Roy ou Shili=Rou de la ville-château, eux aussi, subissent à fond l'influence des gens de Moribe, non ? En tant que gens de Jenos, on n'a qu'à s'influencer mutuellement pour essayer de vivre correctement, non ? »

« Hum. Cette façon de voir force aussi l'admiration. Toutes les femmes de Ruu sont-elles aussi avisées que toi ? »

« C'est pas ça, je te dis ! » Et voilà Lara=Ruu, rouge comme une tomate, qui se grattait la tête. Rei=Matua, proche en âge et bien amie, la regardait avec un sourire.

« Mais c'est vrai, je comprends l'impatience de faire le commerce en ville-château ! Le commerce à Turan avait déjà une saveur bien différente de la ville-relais, alors en ville-château, ce sera encore un autre genre de plaisir, j'en suis sûre ! »

« Ouais. Bon, l'ambiance des étals en ville-château, je la connais par -sœur et Rimi… Tu y étais, à ce moment-là ? »

« Oui ! C'était lors de l'inspection de la ville-château avant la fête de la Résurrection de l'année d'avant, non ? Moi aussi, j'avais obtenu la permission de les accompagner ! »

C'était bien sûr le jour où nous avions rencontré Gader pour la première fois. Ce jour-là, nous avions fait le tour du quartier commercial et de la « Ginseidō ».

« Les citadins ne manifestaient aucune aversion pour les gens de Moribe ! Et comme Riko et les autres y jouent souvent des spectacles de marionnettes, la compréhension a dû encore progresser, non ? »

« Peut-être. , tu risques de te faire dire "Ah, c'est le héros du spectacle de marionnettes !" et de te faire encenser. »

« Ahaha. J'ai fini par m'habituer à ce genre de remue-ménage, malgré moi. Tant qu'on ne me colle pas des idées farfelues comme Gader, ça me va. »

« Gader, hein… » L'homme de Tamu fit une mine soucieuse.

« Je n'ai toujours pas vu son visage. On m'avait dit qu'il était alité depuis le lendemain du banquet des Fou… Est-ce qu'il n'a toujours pas changé ? »

« Oui. Il va un peu mieux, si bien qu'il s'est fait sévèrement gronder par Melfried et les autres. »

Nous l'avions appris par un messager de Melfried. Un surveillant de la Garde rapprochée avait été désigné, et Gader se reposait désormais sous sa surveillance.

« À propos de Gader, j'ai aussi entendu le récit détaillé du chef de clan Dari=Sauti. Je ne sais pas si je pourrai être utile, mais s'il arrive quelque chose, je ferai de mon mieux. »

« Merci. Rien que de l'entendre, ça me rassure. »

Au moment où je répondis ainsi, la charrette s'immobilisa. Un quart de koku s'était écoulé ; nous avions atteint la ville-relais.

« Oh, même d'ici on entend l'animation des étals. Ça a l'air tout aussi florissant qu'à Turan. »

En descendant du siège, l'homme de Gaz nous le fit remarquer. Actuellement, la pointe du zénith est passée, c'est l'heure de la pause. Pourtant, en jetant un œil par le côté du siège, la cantine en plein air comme le devant des étals grouillaient de monde.

Voir l'agitation de son propre étal sous cet angle objectif procure une sensation singulièrement fraîche. Rei=Matua, penchée de l'autre côté, trépignait d'impatience.

« Reprendre le travail à l'étal en cours de route, c'est un drôle de sentiment ! Mais comme j'avais encore de l'énergie, je suis ravie ! »

« Ouais. Donnons tout jusqu'au bout, tous les deux. »

Pouvoir goûter au commerce de Turan et de la ville-relais le même jour est une expérience rare. À terme, je souhaite la partager avec toutes les femmes. Et ce jour ne devrait plus tarder.

D'abord, nous passâmes devant l'étal sans descendre, pour contourner par le côté de l'étal de la « Queue de Kimusu » où travaillent Rebi et les siennes, et gagner l'arrière où un espace de stationnement était ménagé pour notre charrette.

« Alors, à plus tard ! Les gars de Gaz et Tamu, merci pour la peine ! »

Lara=Ruu partit avec la femme de Maamu qui était sa partenaire du jour, emportant la marmite en fer où restaient dix portions.

Les hommes de Gaz et Tamu attachèrent les rênes de Giruru à une branche, puis détachèrent celles d'un autre totos. Pour que les chasseurs de garde puissent repartir au plus vite à la chasse au giba, ils avaient préparé des totos de déplacement.

« Alors, on rentre. Prenez garde sur le chemin du retour. »

« Oui. Merci pour la garde. Prenez garde, vous aussi, pour la chasse au giba. »

Après avoir salué leurs dos, Rei=Matua et moi gagnâmes notre poste. D'abord, l'étal de Yun=Sudra, qui assurait la coordination.

« Bien rentrés, , Rei=Matua. Ici, tout va bien. Et de votre côté ? »

Yun=Sudra, qui s'occupait des femmes de Sauti, nous accueillit d'un large sourire. Je lui rendis son sourire avec Rei=Matua.

« Ouais. Nickel de notre côté aussi. La cuisine a encore dix portions de rab comme d'habitude, donc on les écoulera à l'étal qui sera en rupture en premier. »

« Compris. Aujourd'hui encore, ce sera sûrement le giba-curry qui partira le premier. »

Même passé le pic du zénith, les étals restaient bien fournis. Pourtant, les femmes de Sauti menaient leur formation sans accroc.

Ce jour encore, les effectifs habituels étaient en place ; Sauti et Zaza fournissant au total cinq stagiaires, Rei=Matua et moi n'avions rien à faire. Arrivés après la bataille, nous n'avions pas le cœur à leur voler leur travail, si bien qu'il est devenu coutumier que je supervise l'ensemble en aidant à la cantine en plein air.

« Fei=Beimu, merci pour le travail. Aucun souci de votre côté ? »

« Oui. Si je devais en trouver un, j'ai l'impression que la fréquentation a un peu augmenté. »

Fei=Beimu, qui lavait la vaisselle à la cantine, me le signala d'un air grave.

« Mais ce n'est pas propre à aujourd'hui. Depuis le Nouvel An, la clientèle s'était calmée, pourtant j'ai l'impression qu'elle augmente graduellement jour après jour. L'heure d'écoulement des plats ne change pas radicalement, donc pas d'urgence à augmenter la production… mais pour la suite, qu'en sera-t-il ? »

« Effectivement. La saison des pluies n'arrive que dans un mois et demi, observons encore un peu. »

« Et juste avant, c'est déjà le tournoi après-demain ! Ça aussi, c'est totalement différent du commerce habituel, alors j'ai hâte ! »

Au moment où Rei=Matua l'affirma avec entrain, Kurua=Sun, qui ramassait la vaisselle sale en courant, nous rejoignit à petits pas.

« . Gader a l'air de venir par ici. »

« Hein ? Gader ? Pour de vrai ? »

« Oui. De loin, mais je ne peux pas me tromper sur cette personne. »

Kurua=Sun avait le visage tendu. Ayant aperçu l'étoile de Gader, elle nourrit une anxiété plus forte que les autres.

« Hier encore, on disait qu'il était cloué au lit par la fièvre… Mais son état semblait s'être bien stabilisé. Du coup, aujourd'hui, il serait enfin rétabli, c'est ça ? »

Pour la rassurer, je répondis avec un sourire.

« Bon, accueillons Gader comme il se doit. Kurua=Sun, ne te mets pas trop la rate au court-bouillon. »

« Oui. » Kurua=Sun acquiesça, et Fei=Beimu lui arracha la vaisselle des mains.

« Pardon de vous laisser la corvée, mais un être peu aimable comme moi aura du mal à apaiser le cœur de Gader. La main-d'œuvre suffit, alors et les autres, allez l'accueillir. »

« Merci. On compte sur vous pour la suite. »

Je partis vers l'extrémité de la cantine avec Kurua=Sun et Rei=Matua.

Là nous attendait Lara=Ruu. Elle aidait elle aussi à la cantine, aussi avait-elle repéré l'arrivée de Gader la première. En se retournant vers moi, elle affichait son sourire habituel, plein de vigueur.

« Gader a l'air enfin en forme. Et il a l'air d'avoir emmené ce fameux officier de surveillance, comme prévu. »

Sur ces mots de Lara=Ruu, je portai aussi mon regard sur la route.

Gader a toujours la capuche de son manteau rabattue, mais pour un homme de l'Ouest, il est sacrément grand, donc il se repère facilement. Et le voilà déjà sous nos yeux.

« Gader, soyez le bienve… »

Ma phrase fut couverte par un grand « Oh ! »

« Voici donc les fameuses femmes de Moribe ! C'est vrai, elles sont belles comme la rumeur le dit ! Et comme chacune a une beauté différente, on ne sait plus où regarder ! »

C'était le jeune homme qui se tenait aux côtés de Gader.

Gader, les yeux fuyants, bredouilla : « Heu, heu… »

« Il me semblait que les gens de Moribe interdisaient de faire des compliments sur l'apparence… Mieux vaudrait s'abstenir de tels propos, je pense. »

« Ah, c'est vrai, le chef de bataillon l'a dit aussi ! Mais se taire devant de si ravissantes femmes, c'est plutôt le comble de l'impolitesse, non ? »

Tout en disant cela, il rejeta sa capuche d'un geste vif. Apparut un visage étrangement osseux et maigre.

« Et toi, tu dois être de la famille Fa ? Je suis Baji, de l'unité spéciale de la Garde rapprochée. Depuis trois jours, j'ai ordre de surveiller ce Gader. Faisons connaissance. »

C'était un homme qui contredisait allègrement mon imagination. Pour le surveillant, Melfried avait dit qu'il choisirait avec soin, je m'attendais à quelqu'un de plus cérémonieux ou de plus strict.

Pourtant, ce qu'il dégageait était une ampleur et une franchise qui rappelaient Devias.

Certes, ce n'est pas qu'un homme large. Il est maigre, voûté, ses joues creusées donnent une impression de rusticité peu digne d'un garde rapproché — mais s'il adopte un air sérieux, il doit dégager une sacrée pression.

(Il a un air à mi-chemin entre Kamyua et l'aîné des Ravittsu… Mais dans les deux cas, c'est pas un perdreau de l'année.)

Pendant que je ruminais cela, Gader prit à nouveau la parole, tout hésitant.

« To-tout à fait, excusez-nous. Le chef de la Garde Melfried m'a ordonné d'agir désormais avec ce Baji-dono… »

« Qu'est-ce que c'est que cette façon de parler ? On t'a collé un surveillant parce que t'es incapable, non ? Mais bon, si ça me permet de côtoyer de si ravissantes dames, moi j'ai pas à me plaindre ! »

Et Baji éclata d'un grand rire. Rei=Matua resta coi, Kurua=Sun garda son impassibilité coutumière — et Lara=Ruu nous toisait d'un air scrutateur.

« C'est un sacré brouillon, ton bonhomme. C'est VRAIMENT l'officier que Melfried a choisi ? »

« Oh ! Une voix à la hauteur de ce visage ravissant ! Encore toute jeune, mais dans quelques ans, tu éclateras en superbe fleur ! Surtout, tes yeux bleus comme le ciel pur sont d'une beauté rare ! »

« C'est même pas la peine de lui parler… , toi, dis bonjour à Gader. »

« Heu, ouais, c'est ça. »

Je me tournai vers Gader.

« Gader, ravi de vous revoir. On m'avait dit que vous étiez cloué au lit par la fièvre, j'étais inquiet. »

« Ah, non, moi, je ne vaux pas la peine qu'-dono s'inquiète… Vraiment, pardon de vous avoir causé tant de souci. »

Cela faisait une demi-lune que nous ne nous étions pas vus, mais rien n'avait changé. Sa carrure massive, ses boucles brunes foncées, son visage plat et timide — et toujours ce refus de croiser le regard. Le Gader que je connais.

« À propos de l'affaire Tikatorasu, que vous avez rapportée à Melfried… »

« Ha, hai. Pour ça aussi, j'ai causé un dérangement inutile, vraiment toutes mes excuses. À quel point je manquais de discernement, à quel point j'ai causé du tort à -dono… J'ai réalisé tout ça à nouveau. »

Gader baissa les yeux au maximum, l'air encore plus effacé.

Et — de ses yeux pâles, il leva les yeux vers moi en dessous.

« Du coup, heu… Est-ce que je pourrai encore, à l'avenir, rester près d'-dono ? Selon les circonstances, on m'a dit qu'on pourrait m'affecter dans un autre territoire… Melfried-dono me l'a signifié… »

« C'est à Gader d'en décider. Mais moi, je souhaite approfondir nos liens ici, à Jenos. »

Quand je le fixai droit dans les yeux, Gader frémit, comme s'il luttait pour ne pas les baisser.

« Moi aussi, je veux voir de mes yeux ce qu'-dono deviendra… Je ferai attention à ne plus vous causer d'ennuis… Est-ce que je peux avoir la permission de rester à Jenos ? »

« Bien sûr. »

Quand je lui offris un sourire sincère, Gader entrouvrit légèrement les lèvres.

Gader m'a regardé dans les yeux et m'a souri. Rien que ça, j'ai eu l'impression de faire un pas en avant.

« Vraiment, tu es complètement fou de cet -dono ! Pourtant, t'es entouré de femmes aussi charmantes, c'est un goût bien étrange ! »

Baji éclata à nouveau d'un grand rire.

Gader se tortilla, puis se tourna vers lui.

« Heu, heu, Baji-dono… Je l'ai déjà dit, les gens de Moribe n'aiment pas qu'on commente leur apparence… Devias-taichou aussi s'est attiré des foudres pour ça, plusieurs fois… »

« Mouais mouais ! Devias-dono, c'est un homme qui prône la franchise ! Être pris en affection par un tel grand personnage, t'es un veinard ! »

Quoi que Gader objecte, Baji n'en a cure.

Moi, je trouvais la scène rafraîchissante. Voir Gader, d'ordinaire si passif, jouer les freins, c'est rare.

(Est-ce qu'on l'a choisi comme surveillant POUR ÇA ? … Non, je surinterprète, sûrement.)

Au moment où je pensais cela, Lara=Ruu lâcha un « Wah ».

« Hein ? C'est une blague ? C'est de la blague, j'espère ? C'est trop gros pour une farce. »

Qu'avait-elle repéré ? Je suivis son regard.

Et je partageai, avec Lara=Ruu, le même choc et la même émotion.

« Hé hé ! Voici et Lara=Ruu ! Et même Kurua=Sun et Rei=Matua sont là, quelle attention ! Vos beautés apaisent la fatigue du voyage ! »

Une voix encore plus tonitruante que celle de Baji retentit dans la ville-relais.

Un client qui s'en allait de la cantine s'écria gaiement :

« Yo. Le noble de la capitale, hein ? Tu es déjà de retour à Jenos ? »

« Ouais ! Je n'ai pas pu tenir ! J'ai laissé le carrosse aux soldats en route et j'ai galopé sur mon totos ! Pour la garde, Dejion et Vikezzo suffisent ! »

Bien sûr, les deux étaient derrière lui.

Et les trois sautèrent simultanément de leurs montures. Tikatrasu, paré de la tête aux pieds d'or et de bijoux, sur son totos géant ; Dejion, d'une taille驚異ique en tenue blanche ; Vikezzo, peau noire, traits beaux, en tenue noire — on eût dit que la rue s'était muée en scène de théâtre.

« Et puis, dans quelques jours, il y a le tournoi, non ? Puisque je suis là, autant en profiter pour regarder ! À ce propos, je voudrais confier le banquet de célébration aux gens de Moribe, qu'en dites-vous ? Bien sûr, la récompense sera généreuse ! »

Enlevant son nez pointu comme un bec, Tikatrasu lança cela. Vikezzo, alors, plissa ses yeux en forme d'abricot et s'avança à ses côtés.

« Tikatrasu-sama, prudence. Cet homme a déjà manqué de respect à Tikatrasu-sama par le passé. »

Le regard hostile de Vikezzo visait bien sûr Gader. Tikatrasu venait d'arriver à Jenos et tombait déjà sur Gader. Ce dernier, bien sûr, ne faisait que cligner des yeux, tout intimidé.

(Vraiment… C'est une blague de trop mauvais goût.)

Une fois rentré, combien de soupirs profonds va-t-elle pousser.

La simple idée de son visage me fit, à moi aussi, pousser un soupir qui ne voulait pas s'arrêter.

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