Le lendemain ―― le 11 de la Lune d'argent.
Comme l'avait déclaré Daru=Sauti, à partir de ce jour-là, les membres du clan Sauti allaient séjourner au village des Fou.
Pour cette première vague, six hommes et six femmes furent désignés. Un homme et une femme furent choisis parmi chacun des six clans : Sauti, Vera, Dawn, Fei, Dada et Tamul.
Toutefois, seul le clan Vera, lié par le sang, échangerait des membres de famille avec les Fou. Les autres hommes et femmes auraient pour base le village des Fou, mais leur mission consistait à approfondir les échanges avec divers clans des environs.
« En journée, chacun accomplit son travail dans le village du clan qui lui est assigné, et la nuit, tous reviennent au village des Fou pour vivre ensemble en clan. Je pense qu'il est bon de commencer sous cette forme. »
De retour à la maison des Fa, Daru=Sauti m'expliqua ainsi les choses. Si les hommes n'étaient pas concernés, les femmes se réuniraient à la maison des Fa avec une certaine régularité, aussi jugea-t-il nécessaire de faire les présentations.
Incidemment, cette première vague comptait deux visages que je connaissais bien : l'aîné du clan Dawn et l'aînée du clan Dada. Tous deux avaient déjà été invités à la maison des Fa. On m'avait dit que ces deux-là, habitués à séjourner chez d'autres, prendraient en charge les huit membres hors clan Vera.
« Pouvoir passer encore de longs moments ici est une aubaine. Si l'occasion se présente, j'aimerais à nouveau recevoir l'entraînement d'. »
L'aîné de Dawn, au tempérament placide, parla ainsi en souriant.
De son côté, l'aînée de Dada, à l'allure de grande sœur, m'adressa un sourire.
« Nous viendrons aider au stand par roulement. Aujourd'hui, premier jour, ce sont moi, Fei et Tamul qui sommes de service. Nous comptons sur votre bienveillance. »
Sur ses mots, les deux femmes baissèrent la tête, gênées. Je n'avais pas beaucoup échangé avec elles, mais je les avais croisées lorsqu'on m'avait appris à traiter la viande de giba dont la saignée avait raté. Même les gens des clans Fei et Tamul, jusqu'ici les plus lointains, commençaient peu à peu à avoir des occasions d'échange, ce qui me réjouissait.
« Donc, après le travail au stand et la réunion d'étude, vous retournez au village des Fou pour passer la soirée dans la maison nouvellement construite ? »
« Oui. Mais aujourd'hui, pour la présentation, tout le monde est invité au dîner chez les Fou. Dès demain, ce sera les dix personnes, hors clan Vera, qui vivront ensemble. »
Les membres du clan Sauti allaient entamer une vie commune dans la nouvelle maison bâtie au village des Fou. C'était là encore une chose difficilement imaginable dans l'ancien Moribe.
« Nous aussi, pour ce premier jour, deux d'entre nous iront chasser sur les territoires de Fou, de Ran et de Sudra. Dès demain, nous ferons le tour de divers clans : Gaz, Ratts, Beim, Ravitts, etc. Bien sûr, la maison des Fa figure dans la liste. »
Sur ces mots de l'aîné de Dawn, hocha la tête avec un « Je vois. »
« Si six chasseurs travaillaient en permanence sur les territoires du clan Fou, la période de la fête des moissons finirait par se décaler. Je suis reconnaissant de la considération de Daru=Sauti. »
« Nos caprices ne doivent pas gâcher les échanges existants. Eh bien, comptons sur l'avenir. »
Daru=Sauti monta sur son chariot et partit d'un trait. Dès le matin, il allait ainsi loin, pour travailler sérieusement à la chasse au giba à partir du zénith. Songequ'il avait fait de même la veille, je ne pouvais que m'incliner.
Puis, les douze hommes et femmes tirèrent un autre chariot et se dirigèrent d'abord vers le village des Fou pour saluer. Au moment où commençait la préparation du stand, trois femmes seulement reviendraient pour participer au travail.
« Daru=Sauti est vraiment actif dans les échanges avec les autres clans. Bon, cette fois les Zaza font pareil. »
« Oui. Mais c'est sans doute parce qu'ils ont été influencés par Daru=Sauti. »
Tandis qu' et moi discutions ainsi, un nouveau groupe arriva. Parler du diable. C'étaient les membres du clan Zaza. Eux venaient des clans Zaza, Domu, Jin, Havira et Dana, un homme et une femme chacun, soit dix personnes au total.
« Je viens de croiser les gens de Sauti là-bas. Eux aussi sont arrivés en masse, comme prévu. »
C'était Georu=Zaza qui saluait ainsi. Naturellement, il s'était porté volontaire pour la première vague.
« Vous êtes venus exprès saluer. Vos femmes vont aider au travail des Din, j'imagine ? »
« Oui. Mais comme nos femmes croisent les vôtres au stand, les salutations s'imposent. Et les hommes aussi, tôt ou tard, seront sous votre garde. »
Face à l'attitude provocante de Georu=Zaza, laissa échapper un petit soupir.
« Vous aussi, vous voulez vous entraîner ? Les hommes des Din ou des Ridd ne manquent pas de partenaires d'entraînement. »
« Les hommes des Din et des Ridd veulent aussi s'entraîner avec toi. Tu es une héroïne du combat douée d'un pouvoir rare, alors résigne-toi et accepte. »
Georu=Zaza était de bonne humeur à l'idée de séjourner chez les Din. Qui plus est, il avait assisté aux deux banquets, d'adieu et de réconciliation. En matière de légèreté, il n'avait rien à envier à Daru=Sauti.
Les neuf autres vinrent aussi saluer. Je ne connaissais le nom que de Sufira=Zaza, mais les autres visages m'étaient familiers, vus à la fête des moissons ou à la fête de la résurrection. Tous étaient jeunes, et chacun semblait débordant d'enthousiasme pour cette nouvelle tentative.
« Le clan Sauti fait le tour de divers villages, mais vous, vous restez chez les Din et les Ridd ? »
« Oui. C'est pour approfondir les liens avec nos clans parents, les Din et les Ridd. Comme nous échangeons le même nombre de membres, une nouvelle maison n'est même pas nécessaire. »
Cela dit, le simple fait d'avoir un lieu de sommeil dédié devait les rassurer. C'était pour cela qu'ils s'étaient lancés dans l'échange de dix membres d'un coup. Toutefois, les Din et les Ridd devant fournir cinq membres chacun, ils comptaient faire tourner les effectifs en moins d'une demi-lune.
« De notre côté, nous sommes divisés en groupes de deux et trois pour aider au stand. Aujourd'hui, ce sont moi, Domu et Jin, trois personnes, qui serons sous votre responsabilité. Nous comptons sur votre bienveillance. »
C'est ainsi que Sufira=Zaza me salua d'un air froid.
C'était l'occasion idéale, je décidai de lever le doute que j'avais depuis la veille.
« Daru=Sauti m'a fait comprendre que les clans Zaza et Sauti souhaiteraient qu'on choisisse formellement un gardien du feu à embaucher au stand. Je n'ai pas mal compris ? »
« Oui. Nous prévoyons de rester une demi-lune environ, alors nous aimerions que vous nous évaluiez pendant cette période. »
« Et dans une demi-lune, d'autres personnes arriveront. À quel moment devrais-je boucler le choix ? »
« N'est-ce pas quand vous aurez besoin de nouvelles mains ? Demain, la réunion avec les nobles décidera si l'on peut tenir un stand à Turan ou à la ville-château… donc tout dépendra de ce résultat. »
Si ni à Turan ni à la ville-château le stand n'était autorisé, le grand projet de Daru=Sauti capoterait d'emblée.
(Mais bon, la ville-château mise à part, Turan ne devrait pas poser de problème. Au contraire, mettre les choses en place de ce côté sera le plus dur.)
Pourtant, c'était un travail qui valait la peine qu'on s'en donne. J'avais entendu que les Turan, ayant perdu les gens du Nord, avaient accueilli de nouveaux sujets et changé du tout au tout, mais nous n'avions pas encore vu ne serait-ce qu'une fois ce nouveau visage. Turan étant le fief de Rifureia, je ne pouvais m'empêcher d'y porter un vif intérêt.
« Eh bien, à plus. Nos jours de repos, nous irons faire un tour à la ville-relais. Pour cette demi-lune, comptons l'un sur l'autre. »
Sur ces mots, Georu=Zaza et les siens prirent congé.
Ce matin était bien agité, mais c'était aussi la preuve qu'un nouveau changement advenait au Moribe. Portant cette pensée, j'abordai cette journée.
***
Par la suite, le commerce au stand débuta sans accroc à la ville-relais.
En plus du personnel habituel, trois femmes de chaque clan, Sauti et Zaza, participaient. Mais Sufira=Zaza et l'aînée de Dada avaient déjà éprouvé l'aide au restaurant en plein air, alors il n'y avait pas grand souci. D'ailleurs, les femmes de Domu et de Jin avaient aussi aidé quelques jours pendant la fête de la résurrection.
Du coup, ces gens expérimentés apprirent vite le travail du stand. L'aînée de Dada et la femme de Jin allaient au stand des Fa, la femme de Domu à celui des Ruu, et Sufira=Zaza à celui des Din. L'aînée de Dada, avenante et facile à diriger, je la confiai à Yun=Sudra, et je pris en charge la femme de Jin, avec qui j'avais peu d'échanges.
« D'abord, je vous demande de gérer l'encaissement des pièces de cuivre. Êtes-vous à l'aise avec le calcul ? »
« Oui. J'ai déjà eu la charge de vendre la viande de giba au marché à la viande, donc je n'ai pas d'inquiétude particulière. »
« Ah, alors pas de problème. Comparé à la viande fraîche, la comptabilité d'ici devrait être plus simple. »
Le clan Jin étant une branche des Zaza, cette femme portait aussi des ornements en peau de giba sur l'épaule et à la taille. Elle était assez grande, solidement bâtie, et son visage, qui laissait peu voir d'émotions, faisait forte impression.
« Je veillerai depuis le côté, alors pas de tension. Traitez ça comme la vente de viande fraîche. »
« Oui. Je suis tendue même en vendant de la viande, donc si c'est le même niveau, ça ira. »
« Oui. Être tendu dans le bon sens, c'est nécessaire. »
Sur ma réponse, la femme de Jin plissa les yeux, dubitative.
« de la maison des Fa. Je sais que vous traitez poliment Sufira=Zaza, plus jeune que vous, et c'est l'attitude correcte envers la fille du chef de clan, mais… pour moi, qui ne suis qu'une membre immature du clan Jin, n'est-il pas inutile de vous abaisser ainsi ? »
« Cela veut dire que vous êtes plus jeune que moi ? »
« … Est-ce que j'ai l'air plus âgée que vous ou que Sufira=Zaza ? »
Sufira=Zaza est déjà grande et paraît mature, mais cette femme est encore plus imposante et dignifiée. Pourtant, l'exemple de Dik=Domu m'empêchait de répondre à la légère.
« J'ai du mal à deviner l'âge des gens. Si ça ne vous dérange pas, pourriez-vous me dire le vôtre ? »
« … Je viens d'avoir 13 ans ce mois-ci. »
13 ans cette année, c'était la même génération que Tour=Din.
Je faillis me reculer de surprise, mais je me retins.
« Je vois. Alors je dois changer d'attitude, sinon ça ne collera pas avec les gens autour. Est-ce que cette façon de parler te va pour la suite ? »
« De mon côté, il n'y a pas de plainte à formuler. »
Comme si elle lisait dans mes pensées, la femme de Jin plissa encore les yeux.
« Je n'ai que ma grande taille, sans aucun pouvoir. Entourée de femmes aussi fortes, , tu ne peux pas te tromper sur mon compte ? »
« Je n'ai peut-être pas l'œil pour juger. Alors laisse-moi évaluer ta force à ton travail. »
Ma réponse la convainquit-elle ? Elle fit un « C'est bon » et se détourna.
À ce moment, Kamyua=Yoshu apparut subitement. Son disciple Leito aussi, tous deux capés et tenant les rênes de leurs totos. C'était sans conteste une tenue de voyage.
« Yo, bon travail. Désolé, mais on peut attacher les totos derrière ? Retourner à l'auberge exprès est embêtant, on veut partir dès qu'on a mangé. »
« Oui, c'est bon. Il y a de la place, mettez-les où vous voulez. »
Kamyua=Yoshu et les siens quittaient enfin Genos. Après avoir attaché les totos dans le bois, ils contournèrent par l'arrière pour venir vers moi.
« Ne plus pouvoir manger la cuisine d', c'est regrettable. Bon, on ne pourra se reposer les ailes qu'une demi-lune environ. »
« Oui. Vous serez de retour en début de mois prochain ? Kamyua est proche de Tikatorasu, donc je suis rassuré. »
« Mais cette fois, le prince de Jagar et un noble de Gerd semblent se déplacer. Si je fourre mon nez là-dedans, je risque de me les mettre à dos. »
D'ailleurs, Kamyua=Yoshu n'avait pas encore rencontré le prince Dakaramasu. Mais tous deux étant d'humeur large, je ne m'imaginais pas qu'un conflit naisse entre eux.
« Pour le prince Dakaramasu, il n'y a pas d'inquiétude. Lui aussi, grâce à l'effet de la pièce de marionnettes, doit s'intéresser à Kamyua. »
« Hum. La pièce de marionnettes… le traitement de Gadel aussi me préoccupe, mais… même si je reste collé, rien ne changera. J'espère juste que la prochaine fois que je reviendrai à Genos, les échanges avec lui se passeront calmement. »
Les chefs de clan comptaient parler de l'affaire Gadel à Melfried et aux autres lors de la réunion de demain. En amont, Kamyua=Yoshu avait transmis l'information à Devias. C'était l'histoire d'hier, donc la nouvelle devait déjà être parvenue à Gadel alité.
« Hier encore, il avait de la fièvre et était au lit. Bon, même s'il n'en était pas là, il ne fuirait pas par peur de la punition… S'il avait des sentiments aussi humains, n'aurait pas eu tant de mal. »
« Oui. Malgré tout, je prierai pour que Gadel ne reçoive pas une lourde sanction. »
« Melfried, c'est bon. Il respecte la loi, donc il ne se trompera pas sur la peine. Gadel n'a pas tiré son sabre, il a juste manqué de respect à Tikatorasu, alors au pire ce sera un avertissement verbal sévère. J'aimerais que Melfried y mette toute son ardeur pour que ça lui rentre dans le crâne. »
Kamyua=Yoshu restait insaisissable, on ne savait où s'arrêtaient les plaisanteries. Mais il ne prenait pas à la légère l'avenir de Gadel et ses répercussions.
« Bon, alors, j'achète à manger. … Dis donc, il y a plein de filles qu'on ne voit pas d'habitude. On dirait que la fête de la résurrection est revenue, c'est tout animé. »
« Oui. À partir d'aujourd'hui, les membres des clans Zaza et Sauti aident aussi au stand. Celle-ci est une membre du clan Jin. »
La femme de Jin observait Kamyua=Yoshu d'un œil scrutateur dès le début. Celui-ci lui adressa un large sourire.
« Les filles des villages du Nord sont-elles toutes aussi fringantes ? La coutume qui interdit de complimenter à tort et à travers est étouffante. Bon, à plus tard. »
Kamyua=Yoshu entraîna Leito vers l'avant du stand. Entre-temps, de nouveaux clients arrivèrent, et je repris la surveillance de la femme de Jin.
Elle était peu aimable, mais sa comptabilité n'avait pas de faille. Polie malgré son manque d'amabilité, elle ne froissait pas les clients. À 13 ans, pour une première au stand, elle faisait preuve d'un calme et d'une dignité qu'on n'aurait pas crus possibles.
« Kamyua=Yoshu aussi quitte Genos. La ville-relais a retrouvé son calme, et la fête de la résurrection semble déjà un lointain souvenir. »
C'est la femme d'Auro, qui tenait la cuisine à notre stand, qui le dit dans un creux entre deux clients.
Elle aussi, pendant la fête de la résurrection, avait dû avoir l'occasion de tisser des liens avec les membres du clan Zaza venues aider. Loin de se formaliser de la prestance de la femme de Jin ou de l'aura digne du clan du Nord, elle souriait sans arrière-pensée.
« Mais comme ça, on travaille avec de nouvelles personnes, et selon la réunion de demain, on aura peut-être l'occasion d'aller jusqu'à Turan ou à la ville-château… Sans compter l'existence de Gadel, qu'on ne peut pas considérer comme sans rapport avec nous. Les jours animés vont encore continuer. »
« Ouais. Et à la fin du mois, y a le tournoi de combat, et une fois fini, des gens importants de tout le continent vont débarquer. Là, ça va être encore plus animé. »
Nos jours n'avaient plus un seul moment d'ennui. Actuellement, nous venions de finir un grand banquet, et avec la grande réunion des nobles dans une demi-lune, on pourrait dire qu'en rétrospective c'est encore une période relativement calme… Mais à cet instant précis, le plaisir et l'animation propres à aujourd'hui débordaient.
***
Après le commerce au stand, retour au Moribe pour la réunion d'étude.
Aujourd'hui, quatrième jour d'ouverture, c'était à la maison des Fa. Mais avec trois membres de chaque clan, Zaza et Sauti, l'animation ne manquait pas.
« … Je vois. Lors des réunions d'étude à la maison des Fa, le clan Ruu ne participe pas. »
C'est la femme de Domu qui le nota. Elle était encore plus grande et dignifiée que la femme de Jin, mais n'avait que 14 ans. Comme les femmes du Moribe ont tendance à ne plus pouvoir travailler au stand après le mariage, ce sont surtout de jeunes femmes qui sont choisies.
« Oui. Comme tu vois, la cuisine est pleine avec les femmes des environs. Mais pour mes entraînements personnels, je n'exclus aucun clan, tous les volontaires peuvent participer. »
« … Est-il permis à nous d'y participer ? »
« Bien sûr. Je ne refuse personne… mais mes entraînements personnels contiennent beaucoup de contenus expérimentaux sans visée pratique, ils prennent du temps pour peu de gain. Du coup, seuls les gardiens du feu très motivés y viennent. »
« … Par exemple, quel genre de contenu ? »
« Par exemple, comparer la cuisson par paliers, tester des mélanges d'assaisonnements et d'herbes, réfléchir à des applications de techniques apprises à la ville-relais ou à la ville-château… Parfois, je demande conseil à Mikel des Ruu ou à Jize de la ville-relais. »
« … Je comprends. C'est parce que vous accumulez ces efforts dans l'ombre que vous pouvez créer de tels plats. »
Sans expression, la femme de Domu s'inclina légèrement.
« Alors ma participation, en tant qu'immature, ne ferait que gêner. C'est pénible de ne chercher que les fruits de vos efforts, mais je m'abstiendrai de venir… Aujourd'hui, bien sûr, je compte sur vous. »
« Oui. La réunion d'étude normale traite de sujets pratiques, j'espère qu'elle vous sera utile. »
Les femmes du clan du Nord sont polies, mais on y sent une légère distance. Cela doit faire partie de leurs qualités. Moi qui ai pris le temps d'approfondir les échanges avec Graf=Zaza ou Dik=Domu, bien plus intimidants, je n'avais aucune raison de me presser.
Voilà pour le début de la réunion.
Aujourd'hui, beaucoup d'invitées, donc la majorité des femmes s'étaient abstenues. Étaient présentes les membres fixes : Yun=Sudra, Tour=Din, Rei=Matua, Marufira=Nahum. En plus, en tant que clan Zaza, la femme de Ridd, partenaire de Tour=Din, assistait aussi.
« Alors, le sujet du jour… En fait, hier à l'entraînement, j'ai essayé un plat au vinaigre. D'abord, goûtons ensemble le résultat. »
« Au vinaigre ? C'est cette méthode qu'un cuisinier de Banam a apportée à Genos, n'est-ce pas ? »
« Oui, c'est ça. Depuis le Nouvel An, je n'ai pas eu le temps d'aller à la ville-château, alors des connaissances m'ont envoyé la procédure par écrit. »
Ceux qui me l'avaient appris étaient les gens du « Gindo » qu'on avait invités au récent banquet. Le cuisinier Karusu du château de Banam étant resté longtemps à la ville-château, tous les cuisiniers de là-bas maîtrisaient la méthode du vinaigre.
« C'est ma première fois de cuisiner d'après un écrit, alors le résultat est incertain… Mais ça n'a pas pourri, alors… Tout le monde, prêts à goûter avec résolution ? »
« … Cela demande-t-il donc de la résolution ? »
« Oui. Vous aussi, vous avez dû mettre du temps à accepter le goût du vinaigre de mamaria, non ? Les plats au vinaigre vous le rappelleront. »
« Ah… »
Celle qui réagit ainsi fut la femme de Jin.
« Effectivement, le vinaigre de mamaria a un goût très vif. Ceux qui ne boivent pas de vin de fruit ont mis plus de temps à l'accepter, il me semble. »
« Oui oui. Le vin de fruit aussi est fait de mamaria. Il a une forte douceur, mais le vinaigre, c'est l'acidité qui domine. »
La diffusion du vinaigre de mamaria avait pris du temps, pas seulement au Moribe mais aussi à la ville-relais. Pour des gens qui ne connaissaient comme assaisonnements que le sel et les herbes, l'acidité du vinaigre n'était pas facile à accepter. Pourtant, j'avais inventé le « giba vinaigré », des plats à l'aigre-doux, des dressings, et m'efforçais de le diffuser patiemment.
« Mais maintenant, nous manipulons le vinaigre de mamaria sans problème. Même ainsi, de la résolution est-elle nécessaire ? »
« Comment savoir. Goûtez et vous verrez. »
Je sortis sur le plan de travail les résultats d'hier.
Une grande quantité de bouteilles où divers ingrédients macéraient dans du vinaigre de mamaria. Avec l'aide de Yun=Sudra et des autres, j'en ouvris les couvercles, et instantanément l'odeur du vinaigre de mamaria remplit la cuisine.
« C'est… non seulement le nez, mais les yeux piquent. »
« Normal. On a rarement l'occasion de manipuler autant de vinaigre d'un coup. »
Ensuite, nous versâmes le contenu des petites bouteilles dans des coupelles. Les ingrédients utilisés cette fois : le shiima type daikon, le neon type carotte, l'aria type oignon, le pere type concombre, le tinfa type chou chinois.
Pour le vinaigre, on dit que le vinaigre de mamaria blanc, proche du vinaigre de vin, a moins d'odeur que le rouge, style balsamique. D'ailleurs, c'est le mamaria blanc qui est cultivé à Banam, et les plats au vinaigre s'y sont développés autour de celui-là.
« À Banam, on utilise surtout le shiima, le neon et l'aria, trois espèces. J'ai ajouté le pere et le tinfa selon mon jugement. »
Le vinaigre de mamaria contient sel et sucre. Le reste, herbes aromatiques, est au goût du cuisinier, ce sera un défi pour plus tard.
« On dit qu'après cinq jours de macération, le vinaigre pénètre les ingrédients et la douceur augmente… Mais à Banam, le goût vif de la macération d'une nuit est aussi apprécié, alors goûtons ça aujourd'hui. »
« Quel goût ça a, c'est excitant ! … Mais cette odeur forte, j'hésite un peu. »
Même la proactive Rei=Matua parlait ainsi.
Pour commencer, le responsable que je suis goûta. Moi non plus, je n'avais pas l'habitude des plats au vinaigre, c'était un grand défi.
(Quelle que soit la réussite, je ne peux pas jeter. Prions pour que ce ne soit pas raté.)
Avec une résolution modérée, je coupai un pere en rondelles.
J'en mis un morceau en bouche ―― une acidité vive explosa dans ma bouche. Le vinaigre de mamaria s'affirmait un peu trop, mais ça rappelait les pickles que je connais.
« Ah, le goût est un peu piquant… Mais ce n'est pas mauvais. Dans un "giba-burger", ça donnerait quoi, ça m'intrigue. »
« Ehhh ! Vous mettez du pere au vinaigre dans le giba-burger ? Je n'arrive pas à l'imaginer ! »
« Dans mon pays, on faisait aussi comme ça. Les plats au vinaigre sont essentiellement des accompagnements pour rafraîchir la bouche, ou pour atténuer le gras des plats de viande. »
Pendant que j'expliquais, les membres fixes prenaient timidement des morceaux de pere. Les réactions opposées vinrent de Tour=Din et Marufira=Nahum.
« C-c'est un peu… on dirait qu'on a une bouchée de vinaigre de mamaria pur… Je crois que c'est un goût que je n'aime pas. »
« C-c'est vrai ? Moi, je trouve ça délicieux. Et sûrement, on pourra l'utiliser dans plein de plats ! »
Tour=Din et Marufira=Nahum sont toutes deux des gardiennes du feu représentatives du Moribe, mais leurs qualités et goûts diffèrent beaucoup. Et Tour=Din, particulièrement jeune, percevait l'acidité, le piquant, l'amertume plus fortement que nous.
Pour les autres ―― Yun=Sudra avait un visage grave, Rei=Matua et la femme de Ridd penchaient la tête en « Hum ? ». Les plats au vinaigre semblaient diviser les avis selon les mangeurs.
« C'est rare qu'un plat nouveau divise autant les opinions. Nous aussi, mangeons avec sérieux. »
Sufira=Zaza, cheffe de file du clan Zaza, avança d'un air résolu. J'appelai alors les femmes de Domu et de Jin qui s'apprêtaient à suivre.
« Les jeunes ont la langue sensible et sentent les goûts plus fort. Vous deux, attention. »
« … Certes, nous sommes jeunes, mais nous ne sommes pas des enfants. »
Les femmes de Domu et de Jin prirent le pere au vinaigre avec une détermination accrue.
Et ―― la première leva les yeux au ciel en supportant la douleur, la seconde se plia en deux pour retenir l'envie de recracher.
« Ça va ? Si tu n'arrives pas à avaler, ne force pas. »
« Gas… piller… de la nourriture… n'est pas permis… »
La femme de Jin cracha ces mots et avala le pere à peine mâché.
Quant à la femme de Domu, les yeux au ciel, des larmes coulaient sur ses joues. Face à cela, Sufira=Zaza resta interdite.
« Vous le trouvez si douloureux ? Moi, je l'ai trouvé plutôt agréable… »
« C'est bien la sensibilité de la langue qui leur joue des tours. En d'autres termes, ces deux-là ont peut-être un palais d'autant plus aigu. »
« Haa… Mais Tour=Din n'a pas l'air de souffrir, elle… »
« Tour=Din a mangé plein de plats de la ville-château. Même avec un palais aigu, elle a développé une tolérance. »
Pendant que j'en jugeais ainsi, Tour=Din, toute paniquée, frottait le dos de la femme de Jin. Pour Tour=Din aussi, elles étaient des parentes importantes.
« J'ai montré un spectacle laid… Laquelle essayons-nous ensuite ? »
« N-non. N'en forcez pas. Il n'y a pas à manger de force ce qu'on n'aime pas. »
« … Nous, nous vous prenons pour cible. Si c'est le cas, nous ne pouvons pas fuir dans ce genre de situation. »
La femme de Jin, les yeux humides, parla ainsi.
Yun=Sudra et les autres s'inquiétaient, Sufira=Zaza hésitait entre louer et gronder, c'était un joyeux chaos. Mais ces saynètes aussi devaient servir à approfondir les échanges.
Ainsi s'écoula cette réunion d'étude, dans une animation teintée de tendresse.