« Kimusu no Shippo-tei » avec le seuil franchi, l'établissement s'avérait tout aussi animé.
De la salle des clients montaient des clameurs rauques, et les aides, plateaux en mains, allaient et venaient sans relâche. Nous en héla un pour nous faire conduire en cuisine.
« Bonsoir, excusez-nous de déranger en pleine ruée. »
« Hé, vous voilà encore cette année, ponctuels comme toujours. »
Mirano=Masu, qui versait du vin de fruit dans une coupe, nous accueillit d'une mine renfrognée.
De son côté, Teria=Masu, qui ladait un potage dans une marmite en fer, se retourna en souriant.
« Bon travail à tous. Prenez garde sur la route jusqu'à Dareimu. »
« Merci. À vous aussi, bonne année. »
En cuisine, Rebi et Râsu s'activaient eux aussi çà et là. Mais comme nous les avions quittés il à peine un moment plus tôt, les membres des Ruu qui nous accompagnaient jusqu'ici adressèrent aussi leurs salutations aux deux Masu.
« C'est tout aussi mouvementé que le stand, hein ! Tout le monde, accrochez-vous jusqu'au bout ! »
« Cette année encore, grâce à Mirano=Masu et les siens, on a pu tenir le coup jusqu'à la fin. L'an prochain aussi, on compte sur vous. »
« Sheila=Ruu a demandé de vous transmettre ses amitiés. Puissiez-vous accueillir la nouvelle année dans la sérénité. »
Une fois les trois sœurs exprimées, Rudo=Ruu, qui avait fait le tour de la cuisine, lança un « Hou » pensif.
« On dirait complètement une famille, là. Mais c'est un peu trop mâle à mon goût, alors je prierai pour que naissent des filles. »
Teria=Masu esquissa un « Ma » amusé, Rebi fronça les sourcils en grognant « Arrête ». Tous deux avaient pourtant les joues roses, ce qui fit pouffer Rudo=Ruu d'un « Nihihi ».
Pourtant, effectivement, comme le disait Rudo=Ruu, l'endroit semblait imprégné de cette chaleur propre à une famille. Une composition un peu déséquilibrée, un jeune couple et leurs pères — mais la préciosité de cette chaleur n'en était pas diminuée.
(Ça aussi, c'est un changement qui date de cette année.)
En rumine cette pensée, je décidai de me retirer.
« Alors, merci pour cette année encore. L'an prochain, encore,よろしくお願いします. »
Nous quittâmes la cuisine pour gagner la salle à manger.
Celle-ci n'était plus qu'un reflet de l'effervescence de la grand-route. Et l'un des clients, nous remarquant, lança une voix enjouée.
« Oh ! Les gens de Moribé qui refont surface ! Le commerce du stand, bon travail ! »
« Encore ? » m'interrogeai-je en promenant le regard — çà et là dans la salle, des visages connus de Moribé. Pas seulement sur la grand-place ni la place centrale, ici aussi des gens du village partageaient la liesse avec les citadins.
« Ohé ! Si ce n'est les gens des Fa et des Ruu ! Vous n'étiez pas censés filer vers Dareimu ? »
De non loin, un compatriote nous agitait les bras à tout rompre. C'était le jeune chef de famille des Ratts, et à ses côtés siégeaient les femmes des Ratts qui, tout à l'heure encore, travaillaient avec nous. Le nombre de personnes pouvant se rendre à Dareimu étant limité, elle avait décliné.
Autour de la même table se trouvaient Kamyua=Yoshu et Zashuma. Et Reito, en plein service, débarrassait les assiettes vides de cette table.
« Bon travail à tous. Cette fois, vous êtes ici plutôt qu'à la place ? »
« Ouais ! Le ventre pas encore plein, alors on s'est dit qu'on allait profiter de l'accueil ici ! Les gars de Gaz, eux, disent qu'ils vont à l'auberge où se rassemblent les gens du Sud ! »
Ce jeune chef des Ratts avait un tempérament bouillant, second seulement à Rau=Rei. Il semblait parfaitement s'accorder avec l'ambiance de cette salle.
« Les chefs des Fou et des Ran sont allés au « Vent d'Ouest », paraît-il. C'est sans doute à cause de l'histoire de Yumi et Jou=Ran… mais ça fait quand même bizarre de voir les gens de Moribé faire la fête dans une auberge. »
« Si tu dis ça, et les siens vont jusqu'à Dareimu, eux ! Il y a trois ans, des gens de Moribé faisant un truc pareil, ça n'existait pas ! »
Le chef des Ratts rit franchement en vidant sa coupe de vin de fruit.
Kamyua=Yoshu leva sa coupe comme pour trinquer.
« et les siens, bon boulot. L'an prochain aussi, ça va être la course, mais force à vous. »
« Oui. À tous aussi, bonne année. »
Tandis que nous nous apprêtions à partir, des regrets s'élevèrent de toutes parts. Mais la salle était de toute façon comble, pas un centimètre pour s'asseoir de plus.
« Alors, l'an prochain ! On compte sur vous pour de bons plats ! »
« Après-demain, vous rouvrez le stand, hein ? Avant de quitter Genos, on passera ! »
« Saluez les autres de ma part ! Bénédiction du Dieu Soleil ! »
Ceux présents devaient être pour la plupart des clients de l'auberge. Pourtant, ils nous offrirent des sourires et des mots aussi chaleureux que des habitants de la ville-relais.
« Merci. À vous aussi, bonne année. »
Nous quittâmes le « Kimusu no Shippo-tei » le cœur plein.
Mais la rue, elle, n'en demeurait pas moins bouillante. Tant que le Dieu Soleil ne renaîtrait pas, nul répit pour apaiser les esprits, sans doute.
Fendant cette chaleur, nous descendîmes la grand-route vers le sud.
À son extrémité, plusieurs chariots étaient alignés. Après le dernier bâtiment de la ville-relais, le groupe à destination de Dareimu nous attendait.
« Ah , les voilà ! Nous aussi, on vient juste de finir ! »
Yumi, qui discutait avec Yun=Sudra, nous agita les bras. Juste à côté, Bia échangeait avec la cadette des Ran. Eux deux, plus Ben et Cargo, formaient le contingent total des gens de la ville-relais pour Dareimu.
Côté Moribé, environ la moitié était déjà partie vers Dareimu, donc une vingtaine de personnes rassemblées ici. Les gens du stand des Fa : Yun=Sudra, Marufira=Nahamu, Rei=Matua, ainsi que les accompagnateurs Chimu=Sudra et I'a Fou=Sudra. Le reste, quasi exclusivement des parents des Ruu. Tour=Din, Zei=Din, Georu=Zaza, Supira=Zaza, Dikku=Domu, Morun Rutimu=Domu, Remu=Domu, Diga=Domu, Doddo, Raddo=Riddo, les femmes des Riddo, et les autres parents des Zaza avaient tous été intégrés à l'avant-garde.
(Ça fait quand même une sacrée proportion de Zaza. Bon, l'an dernier c'était pareil.)
Ceux qui partent pour Dareimu aujourd'hui, c'est à peu près la même troupe que l'an passé. La grosse différence, c'est que Bâdu=Fou et les siens sont allés au « Vent d'Ouest », et que les Rin n'y sont pas du tout. L'an dernier, Shimiral=Rin et Vina=Ruu=Rin, Giran=Rin et Uru=Rei=Rin, et même le grand frère encore enfant y avaient participé.
(Sûrement qu'en ce moment, Shimiral=Rin et sa famille profitent tranquillement du visage endormi du bébé.)
Cette pensée me réchauffa doucement la poitrine.
Mais pas le temps de traîner.
« Merci d'avoir attendu. Alors, on y va. »
Nous prîmes place dans nos chariots respectifs. Avec celui des Ran, déposé au « Vent d'Ouest », ça faisait cinq au total. Les plateaux étaient spacieux à la base, donc l'ajout de Gâderu ne posait aucun souci.
Naturellement, Gâderu fut invité sur le chariot de Giruru, mené par . Y prirent place Yun=Sudra, Chimu=Sudra et I'a Fou=Sudra.
Dès que le chariot s'ébranla, Chimu=Sudra prit la parole d'un ton grave.
« Tout à l'heure, j'ai entendu le chef de famille de Rei. Toi, tu es celui qui a abattu le grand criminel Shieru, n'est-ce pas ? »
« Si ce grand criminel avait été laissé en liberté, j'ai ouï-dire que les gens de Moribé n'auraient pas eu d'autre choix que de poster des guetteurs tant aux maisons qu'au stand. Si c'est le cas, on ne vous remerciera jamais assez. C'est bien tardif, mais permets-moi d'exprimer ma gratitude. »
Balloté par le chariot, Gâderu répondit d'une voix faible.
« Pas du tout. Je n'ai fait que remplir mon devoir de soldat… Que ce soit moi qui abatte le grand criminel, c'est pure coïncidence. »
« C'est sans doute le caprice des Quatre Dieux ou du Dieu du Destin… Pourquoi un homme sans importance comme moi a-t-il dû assumer un tel rôle… On dirait même de la malice divine. »
« Hou. C'est une façon bien forte de le formuler. Tu en veux donc à ce point au rôle que tu as endossé ? »
« C'est juste que… ma drôle de destinée m'a valu de vous causer des ennuis à tous… »
« Il n'y a pas d'ennuis. Les gens de Moribé ont élargi leurs échanges petit à petit, comme ça. »
Pour détendre l'atmosphère, j'intervins.
« Échanger avec les gens de la ville-château, ce n'est pas la première fois non plus. Ne vous tourmentez pas, Gâderu, profitez de l'instant. Nous allons ensemble assister à la chute et à la renaissance du Dieu Soleil. »
Gâderu laissa tomber les épaules, répondit d'un « Haa… » teinté de soupir. Un interlocuteur aussi imperméable, c'était rare.
(C'est ça que Pino appelait un « partenaire pas comme il faut » ?)
Dans ce cas, c'est à moi de mettre du cœur à l'ouvrage pour communiquer avec Gâderu. Et former une résolution aussi bizarre, c'était une première pour moi.
Tandis que nous échangions quelques mots par ci par là, le chariot atteignit Dareimu.
Depuis le bord du siège de conduite, on apercevait, dans l'obscurité totale, des feux de veille çà et là. Notre destination était l'un de ces feux.
« Ohé ! Enfin l'arrivée d' et sa bande ! Vous nous avez fait poireauter un bon moment ! »
À peine eut-elle immobilisé le chariot qu'une voix énergique nous héla. C'était Meiton, le charpentier, un homme de Jagar, pas de Dareimu. Eux aussi, l'an dernier, nous avaient accueillis ici, et ils étaient déjà allés chez les Dora avant nous.
Et, déclenchés par cette voix, les gens rassemblés sur le terrain vague devant la maison poussèrent des acclamations. Parents des Dora, charpentiers et leurs familles, et nos compatriotes de Moribé partis en avant. Avec nous qui venions de les rejoindre, le total devait frôler les cent-vingt personnes. C'était la limite absolue de ce terrain vague.
Les seuls gens des charpentiers faisaient une trentaine, et une vingtaine de Moribé étaient déjà là : leur chaleur emplissait l'espace. Mais les gens de Dareimu ne semblaient pas en reste, tout aussi exaltés. Avec un tel nombre, l'agitation ne devait pas être moindre que sur la place de la ville-relais.
« Yo, ! Enfin ! Allez, allez, rangez les totos et les chariots dans le hangar derrière ! »
Le père Dora, complètement saoûl, s'approcha en riant. À cette vue, Dan=Rutim éclata d'un « Gahaha ».
« T'as fini la beuverie avant même notre concours de boisson ! Fais gaffe à pas t'endormir et rater la renaissance du Dieu Soleil ! »
« Non non, la fête ne fait que commencer ! Tour=Din et les autres viennent juste d'entrer en cuisine ! »
« Oui. Nous aussi, nous allons utiliser la cuisine pour préparer le dernier repas de l'année. »
« Ça aide ! Depuis midi, ils font que boire, y a plus rien à se mettre sous la dent ! »
Sous la conduite du père lui-même, nous remîmes totos et chariots au hangar, puis reprîmes le chemin de la cuisine de la maison principale.
Toutefois, cuisine familiale oblige, le personnel utilisable était limité. Du groupe arrière-garde, seuls quatre furent autorisés : moi, Reyna=Ruu, Yun=Sudra et Marufira=Nahamu.
« Nous, on s'occupe de la cuisine, donc Gâderu, vous reposez-vous. »
« Haa… » Gâderu baissa la tête, toujours aussi peu réactif. Visiblement, ma présence ou non n'y changeait rien. Peut-être la preuve qu'en tant qu'individu, je ne l'intéressais guère.
« Ce Gâderu… depuis un an, il a un peu changé, non ? »
Gazlan=Rutim, qui poussait le fauteuil roulant de Jiba-bâ, me le souffla à l'oreille. Jiba-bâ accusant un peu de fatigue, elle allait se reposer un moment dans la maison principale.
« Ah, c'est vrai, la première fois qu'on a rencontré Gâderu, Gazlan=Rutim était aussi là. »
« Oui. Depuis ce temps, Gâderu me semblait d'une nature réservée… mais je ne crois pas qu'il portait un tel attachement à . »
« Oui. Apparemment, le spectacle de marionnettes lui a fait prendre conscience de quelque chose. »
« Spectacle de marionnettes… je vois. Il a trouvé un grand sens à avoir sauvé . Cette reconnaissance en elle-même n'est pas fausse, je pense… mais il y a quelque chose de fragile, de précaire qui se dégage de lui. »
Alors, s'adressa à Jiba-bâ dans son fauteuil.
« Jiba-bâ, toi aussi tu as causé avec lui, non ? Comment tu le juges, cet homme ? »
« Hm… ce garçon, il est comme un gamin… avec une carrure si impressionnante, mais le cœur encore tout mou… on dirait que sa forme d'humain n'est pas finie… »
Jiba-bâ, d'un air un peu mélancolique, lâcha cela.
« Ce garçon, il a l'air d'avoir perdu toute sa famille très jeune… du coup, il a perdu son guide pour vivre, non ? Moi, j'ai eu la chance d'avoir une famille, alors ça me fait un peu pitié… »
« Mais Jiba-bâ, toi aussi tu as perdu parents et frères jeune, non ? »
« Ah… mais moi, j'aimais mes parents et mes frères… ce Gâderu, c'est pas qu'il a perdu sa famille avant d'avoir pu cultiver cet amour… »
Les mots de Jiba-bâ, qui avait longtemps vécu, résonnèrent lourdement en moi.
Mais nous arrivâmes à la maison principale, mettant fin à la conversation. La garde de Jiba-bâ fut réduite de moitié, Dan=Rutim et Rau=Rei remplacés par Jiza=Ruu et Shin=Ruu. Ces deux-là, fous de festivités, devaient avoir pour mission d'approfondir les liens avec les gens sur place.
« Hé… Mishi et les autres sont ici, tiens… »
En entrant dans la maison principale, Jiba-bâ émit une joie. Mishi-bâ et les deux aînés des Dora y étaient réunis.
« Hmph. Si vous faites un tel vacarme, vous ne tiendrez pas jusqu'au matin. Toi, tu es dehors depuis ce matin, non ? Force pas trop, sinon tu raccourcis ta vie. »
Mishi-bâ, sur son ton habituel, nous lança une pique. La mère du père et l'oncle arboraient des mines encore plus renfrognées. Pourtant, on savait qu'ils tissaient de vrais liens avec Jiba-bâ, alors je me sentais en terrain ami.
« Bon, nous, on prend la cuisine. Quand c'est prêt, servez-vous. »
Les quatre gardiens du feu investirent la cuisine familière. Tour=Din, Supira=Zaza et Morun=Rutim y étaient déjà, affairés aux fourneaux avec l'épouse du père et celle du grand frère.
« Ah, et les siens, ça fait un bail. Tout le monde a l'air en forme, tant mieux. »
« Oui. On reprend la suite, alors profitez de la fête. »
« Nous, on a géré les parents depuis ce matin, on est morts. On va se reposer un peu avec les vieux. »
« Ah, le curry vient de chauffer, vous pouvez l'apporter ? Si vous voulez, servez-vous aussi. »
À l'invitation souriante de Morun=Rutim, l'épouse du père illumina son regard d'une joie sincère.
« C'est gentil. Les maris doivent en avoir marre, mais nous, on n'a l'occasion de goûter ça que quand les gens de Moribé viennent. On se régale. »
Le couple Dora emporta la marmite brûlante suspendue à une perche de Gîgi. Après les avoir vus partir, nous rejoignîmes la préparation. Cette nuit, outre les sobas de fin d'année, quelques plats simples étaient au programme.
« Tour=Din, bon travail. La suite, c'est quoi ? »
« Oui. On a juste réchauffé le curry et le pilaf que les Ruu avaient préparés hier soir, là on émince les ingrédients pour le plat de viande. »
« Compris. Nous aussi, faut qu'on se mette quelque chose sous la dent. »
Puisque nous finissions le dîner sur place, ni les gardiens du feu ni les chasseurs n'avaient mangé depuis midi. Dans le garde-manger attenant à la cuisine, les ingrédients apportés à l'avance s'empilaient en montagne.
Nous nous répartîmes le travail. Cuisiner dans cette cuisine, c'était la première fois depuis un moment. La fête de la Résurrection entre les deux y était peut-être pour quelque chose dans cette impression de retrouvailles.
« Les Ruu sont venus hier soir aussi, hein. Mais Reyna=Ruu n'y était pas, si ? »
« Oui. J'avais pas mal de travail en suspens, alors j'ai laissé faire Rimi et les autres. C'est Rimi et Jiba-bâ qui tenaient le plus à venir ici. »
« Ah, d'accord. Mais tenir la cuisine le « Jour de la Chute », c'est devenu une tradition annuelle, du coup, c'est toujours émouvant, hein. »
« Oui. Ce rôle-là, je n'ai pas envie de le céder à qui que ce soit. »
Reyna=Ruu sourit sans arrière-pensée. Contrairement à Rimi=Ruu et les autres qui recherchent l'échange direct avec les gens, Reyna=Ruu mise sur la communication par la bonne cuisine. Il n'y a pas de supériorité ni d'infériorité là-dedans.
(Voir les visages ravis de tout le monde, c'est le dénominateur commun des gardiens du feu. Les gens de la « Troupe de Gyamurei », eux aussi, c'est avec ce sentiment qu'ils jouent leur art ?)
La communication prend mille formes.
Et celle qui me vient à l'esprit, c'est encore la figure de Gâderu.
Lui, quel état d'esprit a-t-il face à moi ? Il s'accroche à moi à ce point, mais ne cherche pas l'échange en face-à-face — c'est donc bien que seul mon titre l'intéresse ? Impossible de ne pas avoir un ressenti négatif.
(Bon, peu importe. Je n'ai qu'à m'entendre avec lui à ma façon.)
Pendant le travail au stand, pas le loisir de causer, alors discuter avec Reyna=Ruu et les autres en cuisinant, c'est un grand bonheur. Surtout avec Reyna=Ruu et Tour=Din, une telle occasion ne s'était plus présentée depuis longtemps, alors je me sentais bien plus gai que prévu.
Au milieu de tout ça, le premier plat fut prêt. Concept : vite fait, grande quantité → sauté de viande et légumes en montagne. La différence avec d'habitude : une sauce style ponzu à l'huile de tau, au vinaigre de mamauria blanc et au jus de shiir. Le dîner étant plus tardif que d'habitude, et les gens dehors ayant déjà mangé un peu, j'avais opté pour quelque chose de plus léger.
Pendant que le bouillon de sobas réchauffait dans une marmite libre, nous apportâmes le plat fini dans la maison principale. Le couple d'épouses y avait rejoint Jiba-bâ et les siennes pour une causerie paisible.
« Nous aussi, on va manger un peu ici. Avant d'attaquer la vraie cuisine, faut bien se sustenter. »
« Ah, et les siens n'ont encore rien mangé ? Les gars dehors boivent depuis midi, alors faites pas attention à nous ! »
Cela dit, c'était un repas prévu pour cent-vingt personnes. Avec la vaisselle en masse que nous avions apportée, on fit tout porter jusqu'au terrain vague dehors.
« Jiba=Ruu, attendez encore un peu. Après, on sort les sobas. »
« Moi, je grignote déjà la bouffe du stand, alors fais pas attention… mais l'odeur de la viande de giba grillée, ça me rouvre l'appétit… »
Jiba-bâ, qui avait dormi chez les Dora hier soir et traîné à la ville-relais depuis, ne paraissait pas fatiguée le moins du monde. Sa forme olympique me remonta encore le moral.
Après avoir un peu calé notre faim, nous nous attaquâmes aux sobas de fin d'année.
L'an dernier, c'était « Ramen aux os de giba », cette année, version style sôki-soba. Un plat qu'on a vulgarisé à Moribé comme alternative plus accessible que le « Ramen aux os de giba ». Cette année, préparer le bouillon d'os de giba en même temps que le ramen commercial était une corvée, alors on a opté pour cette version simplifiée.
Mais si la main-d'œuvre baisse, le goût, lui, est garanti. Et comme c'est moins lourd que le « Ramen aux os de giba », ça convient mieux à une nuit pareille. En plus, on avait préparé une montagne de côtes style sôki, donc la tenue de route est assurée.
Les nouilles, prêtes depuis la journée, n'avaient plus qu'à être bouillies. En tant que gardes du corps en réserve, on demanda à Zei=Din de rassembler les gardiens du feu de l'extérieur pour qu'ils servent les sobas au fur et à mesure.
« Les côtes sont mijotées jusqu'à fondre, Jiba-bâ pourra les manger. Si tu veux, tu peux les servir ? »
À ma proposition, esquissa un sourire du coin de l'œil et prit en charge la distribution.
Même pour du simple réchauffage, cent-vingt portions, c'est du costaud. À sept, nous expédiâmes la besogne et ne pûmes enfin garder nos propres bols qu'à la fin.
« Ha … ça y est, vraiment, le travail de l'année est bouclé. On mange ici ? »
« Oui. Pouvoir achever ce dernier travail avec , c'est un bonheur sincère. »
Tour=Din, qui disait cela, avait les yeux légèrement embués.
Reyna=Ruu, Morun=Rutim, Yun=Sudra, Marufira=Nahamu arboraient des sourires comblés. Même Supira=Zaza, d'ordinaire si froide, affichait une expression adoucie.
À neuf, avec et Zei=Din, nous mangeâmes les sobas debout.
Dehors, le vacarme ne cessait de monter. Y plonger aurait été réjouissant, mais pour l'instant, cet air détendu était d'un confort incomparable.
« Tour=Din, Reyna=Ruu, encore merci pour cette année. En tant que chefs de stand, vous avez dû en baver, non ? »
« Oui. Mais cette fois, tant de parents nous ont prêté main-forte… du coup, non seulement on a tout fini, mais en plus le cœur est rempli comme jamais. »
À la réponse de Tour=Din, Morun=Rutim et Supira=Zaza s'adoucirent encore. Elles sont sans doute celles qui ont le plus épaulé Tour=Din.
« C'est vrai. Moi, je me fais aider par des gens qui ne sont pas de ma famille, alors d'autant plus je dois savourer cette chance. »
À mon sourire, Yun=Sudra et Marufira=Nahamu me le rendirent identique.
« Reyna=Ruu, l'an prochain t'as le grand chantier des mariages de Rîhaimu et les autres. Force à toi. »
« Oui. J'aimerais qu' aussi soit là pour le voir. »
Reyna=Ruu, un visage fort et limpide. Cette année aura été une année de bond pour elle aussi.
Tandis que nous savourions les sobas et nos émotions, le vacarme extérieur enfla encore. Peu après, Gazlan=Rutim apparut au seuil de la cuisine.
« Apparemment, Riko et les siens sont arrivés. et les autres, vous ne sortez pas ? »
« Merci. On arrive dès qu'on a fini. »
Le « Jour de la Chute » entrait dans son climax.
Une sensation douce et une excitation bouillonnaient ensemble, inextricables — mais aucun doute : j'étais heureux.