Puis, après qu'un bon demi-koku se fut écoulé, tous les clients finirent par disparaître de la cantine à ciel ouvert.
« Merci à tous ! On compte sur vous l'année prochaine aussi ! »
Avant que le dernier groupe ne parte, je me mis à lancer ces mots.
Ces gens, qui semblaient être des habitants de la ville-relais, répondirent « C'est nous qui te remercions ! » à l'unisson avant de se fondre dans la rue. En les regardant s'éloigner, beaucoup de kamado-ban poussèrent un soupir profond.
« Enfin, tout le travail est terminé. , tu as bien travaillé. »
C'est Reyna=Ruu qui m'adressa ces mots. Comme les autres femmes, Reyna=Ruu avait les joues rouges. Pour Reyna=Ruu, l'émotion ressentie à cet instant devait être d'autant plus forte.
« Ouais. Toi aussi, Reyna=Ruu, t'as bien bossé. Cette année, y'avait même le boulot de la ville-château, alors c'était encore plus mouvementé que l'an dernier, non ? »
« Oui. C'est pour ça que j'ai pu ressentir une fierté et une joie encore plus grandes. »
Pendant qu'on discutait comme ça, Rudo=Ruu s'approcha en trottinant, encadré par Rimi=Ruu et Tara à gauche et à droite.
« Yo,お疲れさん。あとは《ギャムレイの一座》の天幕に寄ってから、ダレイムに向かうんだろー? 腹が減ったから、さっさと行こーぜ »
« Ouais. Je vais donner les instructions à tout le monde, attends-moi juste un p'tit peu. »
Les années précédentes, on filait direct à Doreimu sitôt le commerce fini, mais le père Dora nous avait dit « De toute façon vous faites la fête jusqu'au matin, y'a pas à se presser », du coup on a décidé d'aller jeter un œil au chapiteau de la 《troupe de Gamurei》.
Dedans, y'avait à peu près la moitié des gens qui en avaient marre des spectacles, alors on a décidé qu'ils iraient d'abord à Doreimu. C'est Fei=Beimu, le doyen, qui prendrait le commandement là-bas.
« Alors, après avoir restitué les étals, foncez direct à Doreimu. Nous, on vous rattrape dès qu'on a fini de voir le chapiteau. »
« Compris. Prenez garde sur la route, vous aussi. »
Sur l'ordre de Fei=Beimu, les huit étals et les quatre charrettes furent emmenés sur la grand-route. Après avoir un moment regardé le convoi partir, je retournai vers Rudo=Ruu et les autres.
« Désolé d'avoir fait attendre. Pour la surveillance de la charrette, du coup — »
« C'est bon, Jiza-nii et les autres s'en chargent. Ils disent qu'ils ont pas besoin de voir deux fois la même pièce. »
Je me retournai. Jiza=Ruu, Shin=Ruu et d'autres causaient tranquillement près de la charrette avec les frères de Tara. Eux aussi faisaient partie du groupe qui allait à Doreimu.
« Alors, dépêchons-nous de faire la queue. De toute façon, on va poireauter un bon demi-koku, non ? »
« Compris. Alors, on y va, Gaderu. »
Sur place, outre Jiba-basan et ses quatre gardes, Gaderu était aussi là. Pourtant, même à ce stade, Gaderu baissait les yeux, tout intimidé.
« E-est-ce vraiment bien que quelqu'un comme moi vous accompagne ? Je me sens mal à l'aise à l'idée de devoir être pris en charge par les gens de Moribe… »
« C'est nous qui vous avons retenu, alors ne vous en faites pas. Mais dites-le tout de suite si votre blessure empire. »
Je répondis en souriant, mais Gaderu garda les yeux baissés. Gaderu disait vouloir veiller sur ma façon de vivre, mais concrètement, il arrivait pas à me regarder en face.
(Comme ça, on dirait que je traîne de force quelqu'un qui s'intéresse pas à moi.)
Pourtant, j'avais décidé de créer un vrai lien avec Gaderu. Pas question de baisser les bras pour si peu.
Du coup, on forma un bloc et on se dirigea vers le chapiteau de la 《troupe de Gamurei ». Comme y'avait la queue, la rue était encore pleinement animée. La 《troupe de Gamurei》 faisait salle comble jusqu'au dernier jour, c'était la meilleure nouvelle qui soit.
« Au fait, ce gars-là a pas l'air de se souvenir de moi du tout. Moi qui le dis, mais m'oublier prouve bien qu'il était en plein délire fiévreux, non ? »
C'est en faisant la queue que Jii=Maamu, un des gardes de Jiba-basan, lança ça. Il était encore plus costaud que Dik=Domu, frôlant les deux mètres. Sous son regard de haut, Gaderu baissa la tête, tout penaud.
« V-vraiment, l'autre fois, je suis vraiment désolé. J'ai causé du tort aux gens de Moribe, j'ai pas de mots pour m'excuser. »
« Une fois suffit. Toi aussi, si t'étais pas blessé à mort, t'aurais l'air d'être un sacrée brute, alors pourquoi t'as pas le moral solides ? »
« J-je suis de nature faible à la base… J'ai beau m'entraîner physiquement, mon intérieur, lui, change pas. »
Là, l'autre garde, Rau=Rei, se tourna vers nous.
« Même comme ça, t'as eu le cran d'endurer un entraînement dur, non ? Alors tiens-toi droit et comporte-toi avec plus d'assurance ! »
Apparemment, comme ils avaient soigné Gaderu avant, tous deux veillaient sur lui. Juste, que Gaderu ne s'en souvienne pas, c'était un peu triste.
« Du coup, les échanges avec moi ou Tikatorasu non plus, Gaderu s'en souvient pas ? »
« N-non. Ça, je m'en souviens parfaitement… Mais le reste, c'est comme si ça m'était pas rentré dans les yeux… Honnêtement, même les enfants de Tikatorasu-dono, je n'ai aucun souvenir de leurs visages. »
Là, prit la parole, mine sévère.
« Au fait, t'as été réprimandé pour cette histoire ? T'as manqué de respect à Tikatorasu, un noble de la capitale, donc t'as pas dû t'en tirer sans se faire engueuler, non ? »
« N-non… Il n'y a pas eu spécialement ce genre de discussion… »
« Alors c'est que Tikatorasu n'a rien dit à personne sur ton comportement. D'abord, tu devrais remercier profondément Tikatorasu. Il t'a fait cette grande faveur, à toi qui lui as témoigné de l'hostilité sans raison. »
« H-hai… » et Gaderu s'enfonça encore plus.
Vu à quel point il avait l'air misérable, j'allais me retourner vers — mais elle me souffla à l'oreille plus vite.
« Pour connaître le fond de ce gars, des mots durs sont nécessaires. Je m'en charge, toi, approfondis le lien comme tu l'entends. »
« … Ouais, compris. »
Quand je me retournai vers Gaderu, Dan=Rutim était en train de lui taper dans le dos à grands coups.
« Se laisser emporter par la fièvre et commettre des actes inconvenants, on dirait un gosse frappé par le "Souffle d'Amuserhorn" ! T'es déjà un homme fait, alors c'est normal qu' t'engueule ! »
« H-hai. C'est vraiment désolé… A-ah, ça tire un peu sur la blessure… »
« Oh, pardon ! T'as l'air en pleine forme, du coup j'oublie que t'es un blessé ! »
Dan=Rutim rit son habituel « Gahaha ».
Là, Gaderu baissa le regard vers ses pieds et esquissa un faible sourire.
« Ç-ça me rappelle le capitaine Deviasu. Y'a vraiment toutes sortes de gens à Moribe, hein. »
« Ah, Deviasu, il est tout aussi bourru que Dan=Rutim. Tu l'as revu récemment, Deviasu ? »
J'enchaînai direct, et Gaderu secoua la tête « Non ».
« Moi, je suis resté cloîtré dans la caserne, et le capitaine Deviasu, même ses jours de repos, il est tout le temps dehors… Ces derniers mois, on s'est vus à peine deux ou trois fois. »
« Ah bon. Mais une fois rétabli, tu retravailleras sous les ordres de Deviasu, non ? »
« Officiellement, c'est l'accord… Mais déjà, je sais pas si je pourrai reprendre comme soldat. Un faible comme moi, peut-être qu'il a pas les qualifications pour être soldat… »
« C'est cette façon de parler qui est trop faible ! On croirait pas que t'es le héros qui a abattu le grand criminel ! »
Rau=Rei, sans ménagement, le lança d'un ton enjoué. Mais Gaderu se contenta de sourire faiblement, sans rien répliquer.
« À Moribe, tous les garçons sont élevés pour devenir chasseurs. Mais en ville, il existe toutes sortes de métiers, donc vous n'avez pas à vous forcer à rester soldat, non ? »
C'est Gazlan=Rutim, le seul au caractère doux parmi les gardes, qui lança ça.
« Bien sûr, vous avez acquis la force nécessaire comme soldat, mais ce qui compte le plus, me semble-t-il, c'est l'intérieur. Pour une personne sensible, il doit exister un travail qui convient à sa nature, non ? »
« … Je suis pas sensible, juste faible. Y'a peut-être nulle part un travail qui convient à un type comme moi. »
« Alors pourquoi avoir choisi le métier de soldat ? De votre plein gré, vous avez voulu vous forger le corps et l'esprit ? »
« Non… C'est ma mère décédée qui l'a voulu. Pour que même un type comme moi puisse servir le monde… J'ai suivi le testament de ma mère et je suis devenu soldat. »
Les mots de Gaderu n'avaient pas de grands hauts ni bas. Difficile de savoir s'il acceptait vraiment les injonctions de sa mère.
(Bon sang, la personnalité de Gaderu, j'arrive pas à la cerner… En tout cas, ce type, l'affirmation de soi, il en a quasi pas.)
Et pourtant, sur les sujets où je suis impliqué, il montre un côté impulsif. Ce décalage me paraissait carrément bizarre.
« Oh, la file avance enfin ! À notre tour, on pourra enfin entrer. »
La voix de Rudo=Ruu porta depuis l'avant, et la queue se mit à bouger.
Mais on s'arrêta juste avant l'entrée. Visiblement, le prochain groupe seulement pouvait entrer.
« ! Les gens de la 《troupe de Gamurei》 veulent te parler ! »
Rimi=Ruu, qui était avec Rudo=Ruu, agitait les bras depuis l'avant. Le fait de pas citer les noms de Chiru=Rimu et les autres, c'était par égard pour les oreilles de Gaderu. J'hésitai un peu, mais je décidai d'y aller avec juste et Gaderu.
Mais devant Rimi=Ruu et les autres, y'avait encore quelques clients. L'un d'eux me sourit.
« Yo,お疲れさん。あんたはここの娘さんと顔馴染みなんだって? 待ってる間、お相手をしてやりなよ »
C'était un type qu'on avait croisé plusieurs fois à l'étal, on aurait dit un habitant de la ville-relais. Les gens autour de lui nous regardaient aussi en souriant.
« Merci. Mais vous étiez devant nous dans la queue, ça vous dérange pas ? »
« De toute façon, y'en a une centaine qui rentrent d'un coup, c'est pareil. Si ça vous gêne, vous reculez quand la porte s'ouvre. »
C'était une proposition bienvenue. Et visiblement, c'était Rimi=Ruu et les autres qui l'avaient suggérée.
« Ils ont fait ça par égard pour . Moi aussi, je te remercie. »
lui caressa doucement la tête, et Rimi=Ruu rigola « Ehehe » toute contente.
Enveloppés par la bienveillance de tous, on avança vers la tête de la file. Là nous attendaient Chiru=Rimu et Dia, le visage caché.
« お疲れ様です、アスタにアイ=ファ。それに、そちらは―― »
« C'est Gaderu. Celui qui servait sous les ordres de Deviasu, celui qui a brillé au "Vent furieux", c'était un soldat. »
Je le présentai d'abord comme ça, pour signifier qu'il fallait pas révéler son nom devant Gaderu. Déjà que Deviasu est l'un des rares à avoir croisé Chiru=Rimu et Dia, je leur avais dit de faire gaffe pendant leur séjour à Genos.
Chiru=Rimu parut un instant décontenancée, mais reprit vite contenance et sourit des yeux « C'est ça. »
Dia, elle, scruta Gaderu de ses yeux dorés.
« Un soldat. En effet, il a un tout autre profil que ceux qu' et les autres fréquentent d'ordinaire. Et il a l'air blessé. »
« Ouais. Blessure d'honneur reçue en abattant le grand criminel. Mais à cause de ça, l'an dernier j'ai dû mettre ma carrière dans la brigade en pause. »
Je le dis comme ça pour faire comprendre que Gaderu n'avait rien à voir avec le tumulte de la secte du dieu maléfique. Que ce soit transmis ou pas, Dia grogna « Hmph » et se tut, pendant que Chiru=Rimu lança gaiement :
« Alors, ce monsieur aussi vient avec nous à Doreimu ? La nuit est encore longue, alors profitez bien jusqu'au bout, vous aussi, et les autres. »
« Ouais. J'aurais bien voulu vous inviter tous les deux, mais aujourd'hui vous êtes trop occupés, hein. »
« Oui. De toute façon, après-demain y'a le banquet, donc rien de triste. »
Chiru=Rimu, grâce à son voile irisé, ne doit pas entrevoir le destin trouble de Gaderu. Moi aussi, je pus parler l'esprit tranquille.
« C'est vrai que cette dernière nuit est encore plus animée que d'habitude. Gaderu, tu l'as peut-être déjà entendu, mais la 《troupe de Gamurei》 ici, ils offrent un spectacle magnifique. »
« Haa… C'est un spectacle de saltimbanques, non ? Moi, j'en ai jamais vu, donc j'pourrais même pas juger si c'est bien ou pas… »
« Si le premier que tu vois, c'est celui-là, tu risques d'avoir l'œil difficile. Moi le premier, j'en fais partie. »
Ces bavardages anodins sont importants pour tisser des liens. , silencieuse, veillait sur nos échanges.
Mais Gaderu réagissait mollement. De base, il a l'air peu intéressé par tout. Pourtant, il semblait pas intimidé par le chapiteau louche ni par Chiru=Rimu et les autres qui cachaient leur visage — hyper passif, mais avec une inquiétante facilité à suivre n'importe qui s'on l'y poussait fort.
(Bon, une fois qu'il verra cette pièce, il pourra plus rester indifférent.)
Au bout d'un demi-koku environ, le rideau d'entrée s'ouvrit. De l'autre côté se tenait Pino, vêtu d'une cape à capuche rouge vif qui cachait son costume de scène.
« Oh oh, vous êtes encore venus aujourd'hui. Les places sont pas encore libres, alors attendez un petit peu. »
En disant ça, Pino plissa les yeux et regarda Gaderu de bas en haut.
« Fufun… Aujourd'hui, t'as l'air bien mal accompagné, hein. »
« Mal accompagné ? »
Je demandai, mais Pino se contenta de ricaner en haussant les épaules.
Là, avança sans cérémonie et chuchota quelque chose à Pino. Pino ricana et lui susurra quelque chose en retour. Après ce court échange, revint vers nous.
« Alors, on retourne à notre place. Pino et les autres, passez une bonne année. »
« Ara ara, merci pour la politesse. De toute façon, après-demain on se revoit. »
Pino était comme d'habitude, mais Chiru=Rimu plissa les yeux de joie et nous salua.
On remercia les gens qui nous avaient laissé la place, et on recula jusqu'à Rimi=Ruu et les autres. Là, on put entrer, donc on avança à cette position.
On traversa un couloir sombre et on pénétra dans le chapiteau. Même dans cet espace bizarre qui englobait une forêt clairsemée, Gaderu ne montra aucun signe d'intimidation.
Une fois arrivés devant la large scène, on céda nos places à Jiba-basan et son groupe, et on s'assit sur les nattes. À notre droite, la parenté des Ruu ; à gauche, les membres des étals comme Yun=Sudra et Rei=Matua. Et derrière, aux places debout, des chasseurs de divers clans s'alignaient.
Une fois qu'une centaine de spectateurs furent entrés, Pino disparut dans l'obscurité de la scène, et à l'extrémité droite apparut Niya avec son instrument. Niya en pinça les cordes du bout des doigts souples et fit résonner son chant fluide dans les ténèbres — « L'Histoire du roi du crépuscule » commença.
Pour moi et , c'était la première fois qu'on voyait cette pièce depuis le « Jour de l'aube ». Même en connaissant l'histoire, l'admiration restait intacte. Le spectacle de la 《troupe de Gamurei》 est vraiment d'une qualité achevée.
Zan, le petit bonhomme qui d'habitude ne laisse transparaître aucune émotion humaine, incarnait à la perfection les tourments et le désespoir du roi grâce à son jeu remarquable. Pareil pour les autres membres qui jouaient les monstres et les bêtes.
Au milieu, je jetai un œil à Gaderu — il brillait des yeux comme un gosse, totalement absorbé par la pièce de la 《troupe de Gamurei》.
J'eus l'impression d'avoir enfin touché à l'intérieur de Gaderu, et je soufflai soulagé. Après, je regardai la fin de l'histoire avec lui.
« C-c'était vraiment une pièce magnifique. Un spectacle de saltimbanques peut à ce point faire vibrer le cœur, je ne le savais pas. »
À peine sortis du chapiteau, Gaderu le lança d'une voix fiévreuse. Pas l'ambiance fiévreuse d'avant, mais une exaltation enfantine qu'il montrait à découvert. Il évitait encore mon regard, mais moi, j'étais satisfait.
« Bon, allons à Doreimu. Avant ça, je veux passer saluer l'auberge où j'ai mes habitudes. »
On retrouva le groupe qui gardait la charrette, et on descendit la grand-route vers le sud.
Même en route, Gaderu gardait son excitation. Du coup, même , qui menait Giruru, finit par parler.
« Gaderu a l'air d'avoir vraiment aimé la pièce tout à l'heure. C'était la première fois que tu voyais ce genre de chose ? »
« H-hai. En ville, les troupes autorisées sont celles invitées au palais… Ce que je peux voir, c'est tout au plus du théâtre de marionnettes. »
« Du théâtre de marionnettes, hein. À Doreimu aussi, la marionnettiste Riko et les autres sont invitées… Tu as déjà vu la pièce "Le kamado-ban de Moribe, " ? »
À ces mots, Gaderu bondit de surprise.
« H-hai. Cette pièce a été jouée en ville-château aussi… Donc cette troupe vient jusqu'à Doreimu ? »
« Ouais. Et ils la rejoueront. »
« C'est vrai… » et Gaderu prit une grande inspiration.
« M-moi, grâce à cette pièce, j'ai pu réaliser à quel point -dono est grand. Si je peux la revoir une fois de plus, je serai sincèrement heureux. »
« … Dire "grand", c'est pas un peu exagéré ? »
« Non. » La voix de Gaderu, cette fois, porta une force qu'elle n'avait jamais eue.
« -dono est grand. C'est pour ça que j'ai pu ne pas regretter mes actes. -dono est un grand homme qui a changé l'histoire… Mes mains, peu importe à quel point elles sont souillées de sang, ça n'a pas d'importance. Cette pièce de marionnettes a été pour moi un immense salut. »
fronça durement les sourcils, mais ne répondit rien sur le coup.
Moi non plus, je trouvais pas les mots. Comment recevoir les paroles de Gaderu, je n'arrivais pas encore à mettre mes sentiments en ordre.
Là, une voix lança « Oooi ». Je me retournai : Ben et Cargo nous rattrapaient.
« Yumi a enfin fini son commerce. Elle est partie ranger l'étal à l'auberge, mais si vous voulez, on y va ensemble ? »
« Compris. On se retrouve à la sortie de la ville-relais. … Ah, aujourd'hui Gaderu vient avec nous, alors merci de bien le traiter. »
Sous le regard de Ben et Cargo, Gaderu eut tout de suite les yeux fuyants. L'exaltation enfantine, l'étrange fièvre quand il parlait de moi, les deux s'évaporèrent d'un coup.
« Huh. C'est sûr que c'est pas un problème, mais c'est une tête que j'ai jamais vue. C'est qui, ce gars, d'où il sort ? »
« Gaderu habite la ville-château, il appartient à la brigade de protection des citoyens. Là, il est blessé, donc en congé. »
« Hé, un garde, quoi. Ça nous empêche de faire des bêtises, nous. »
Au banquet de Moribe, y'avait des nobles aussi, donc Ben et les autres s'en fichent des gardes. Ils rigolèrent comme d'habitude en s'adressant à Gaderu.
« Bon, on vous accompagne. De toute façon, du côté de Yumi, y'a Jou=Ran qui colle, alors. »
« Compris. Moi et quelques-uns, on passe saluer la "Auberge Queue de Kimusu" en route, donc vous, filez devant avec les autres. »
Ceux qui vont à la 《Auberge Queue de Kimusu》, c'est moi, , les frères et sœurs de la famille principale Ruu, et Tara en bonus. Les autres gardent les charrettes, on se retrouve à la sortie de la ville-relais.
« Gaderu, tu peux y aller devant ? On vous rattrape tout de suite. »
Gaderu, sans montrer d'inquiétude particulière, juste avec son air timide, se fit emmener par Dan=Rutim et les autres. Avant d'entrer à la 《Auberge Queue de Kimusu》, j'appelai .
« Dis, . Tout à l'heure à l'entrée du chapiteau, t'as causé quoi avec Pino ? »
« Mm. J'ai demandé ce que voulait dire "mal accompagné". Pino aussi, son œil pour juger les gens est sûr, alors. »
« Ah, d'accord. Et il a dit quoi ? »
« … Ce Gaderu, on ne sent pas de chaleur humaine en lui. C'est étrange qu'un humain aussi vide agisse de concert avec les gens de Moribe, a-t-il dit. »
le dit, mine sévère.
« Moi aussi, en ce court laps de temps, j'ai l'impression d'avoir un peu touché à sa vraie nature. … Il a un côté qui rappelle Fermes, non ? »
« Hein ? Fermes et Gaderu, ils me paraissent super différents… Pourquoi tu penses ça, ? »
« Il clame que tu es grand, mais il ne montre aucune joie à l'idée d'agir avec toi. C'est-à-dire qu'il vénère profondément l'existence d' de la famille Fa qui a fait basculer Genos, il s'y accroche, mais l'être humain vivant que tu es, il n'y porte aucun intérêt, non ? »
En parlant, le regard d' devenait de plus en plus sérieux.
« Pourtant, Fermes, lui, s'emballe devant toi. En ce sens, ce gars est peut-être plus encombrant que Fermes. Lui, il a probablement besoin de te croire grand pour jeter sa culpabilité d'avoir tué quelqu'un, il te projette son idéal. »
« Je vois… C'est vrai que c'est embêtant. »
Je dis ça en rendant son sourire à .
« Mais j'ai l'impression que tout s'emboîte. Le malaise que je ressentais chez Gaderu, c'était ça. »
« Mm. Mais le chemin qu'on doit suivre ne change pas. »
« Ouais. Pas en tant que grand homme, mais en tant qu'un seul humain, approfondir le lien. Ça, je le veux bien. »
Là, Rudo=Ruu, qui écoutait à côté, lança « Oooi ».
« Si la causette est finie, dépêchons-nous de saluer. Moi, j'ai l'estomac qui colle au dos. »
« Mm. Mais comme on va continuer avec Gaderu après, il fallait le dire maintenant. Jiza=Ruu aussi, grave bien ces mots dans ton cœur. »
« Mm. Gazlan=Rutim aussi, il semblait pas mal s'intéresser à ce Gaderu. Ce sera pas un impact aussi gros que Fermes, mais… on peut pas l'ignorer non plus. »
En disant ça, Jiza=Ruu esquissa un léger sourire.
« Je transmettrai à Donda, le chef de clan. Allez, saluez d'abord Mirano=Masu et les autres. Ça aussi, c'est pas quelque chose qu'on peut mettre en second. »
C'est vrai, Jiza=Ruu a raison.
Pendant qu'on causait, la rue était animée. C'est en plein « Jour de la ruine ». Nous, avec Gaderu et tous ces gens, on doit partager correctement la joie de cette nuit.