Ainsi, par la suite aussi, les clients continuèrent d'affluer au même rythme sans fin ―― probablement un demi-koku avant l'heure prévue, mon ragoût attitré fut écoulé.
« Probablement », car la nuit, le cadran solaire est inutilisable, et je ne peux pas passer mon temps à compter les heures au sablier. Cela dit, pour le « Ramen aux os de giba », j'avais prévu une quantité qui s'écoulerait pile en deux koku, donc en me fiant à ce qu'il en restait, l'erreur ne devait pas être bien grande.
Peu avant cela, du côté des Ruu, le ragoût de Maimu était déjà épuisé. Et après que mon plat fut vendu, le « Curry de giba aux fruits de mer » de Malfila=Nahmu et le « Ragoût crémeux façon meres » de Rimi=Ruu suivirent le même sort.
Ainsi, exactement la moitié des échoppes gérées par les gens de Moribe avaient cessé leur activité. Pourtant, la foule tourbillonnait toujours avec la même intensité dans les allées, ce qui était tout bonnement effrayant.
« Rimi, si tu as les mains libres, tu peux faire un tour à la cantine à ma place ? Moi, j'aimerais causer un peu avec Asta. »
« Oui ! Laisse faire ! »
Sans le moindre signe de lassitude après un koku et demi de labeur harassant, Rimi=Ruu s'élança d'un pas léger vers la cantine en plein air. C'est Lara=Ruu, la sueur perlant aux joues, qui vint me remplacer.
« Asta. J'aimerais qu'on parle un peu tant qu'on en a le temps, ça te va ? »
« Oui. Avec tout ce monde, la cantine ne devrait pas poser de problème. »
Les gardiens du feu ayant clos leur échoppe passaient en renfort à la cantine. Puisque les sept autres étaient déjà sur place, on avait même plutôt trop de bras.
« La nuit, on ne sait pas exactement l'heure, mais d'après ce qu'il reste de yakitori aromatique, je dirais qu'il s'est écoulé environ un koku et demi. Tu confirmes ? »
« Ah, je suis d'accord. Ça s'est vendu bien plus vite que prévu. »
« Oui. Mais franchement, je n'imaginais pas qu'on écoulerait le stock une demi-heure plus tôt. De notre côté, on avait plutôt tablé sur une marge d'un demi-koku en plus pour la préparation. Qu'est-ce que ça veut dire, selon toi ? »
Dans les yeux bleu océan de Lara=Ruu brillait une lumière d'une gravité absolue. Face à elle, je réfléchis un instant avant de répondre :
« Mon côté non plus, je ne m'attendais pas à une rupture si rapide. Si je devais chercher une cause… ce serait peut-être l'amélioration des compétences de ceux qui tiennent les stands ? »
« Sukiru appu ? »
Lara=Ruu inclina la tête, perplexe, et c'est à ce moment qu' me tapa légèrement le crâne par derrière.
« Désolé, désolé. En clair, tout le monde gère le commerce avec bien plus d'aisance. J'insiste pour qu'on ne panique jamais, même en pleine ruée, mais les clients pressent, et ceux qui les servent s'emportent. Pourtant, personne n'a commis d'erreur, et ils ont tenu un rythme supérieur à l'habitude ; du coup, l'heure de rupture a avancé d'autant. »
« C'est-à-dire que le temps pour dresser les assiettes et rendre la monnaie a été réduit ? Juste ça peut faire avancer d'un demi-koku ? »
« C'est pas impossible. Au contraire, je vois pas d'autre explication. Les ramen et les grillades, on ne peut pas les presser, donc eux ont dû prendre le temps prévu. »
« Je vois… Effectivement, la rupture a bien eu lieu un demi-koku plus tôt. »
Lara=Ruu croisa les bras souples, le visage plus sérieux que jamais.
« Alors, on fait comment pour la suite ? Vu le bordel dehors, c'est pas top que la moitié des stands ferment aussi tôt, non ? »
Le nombre d'échoppes ayant diminué de moitié, les files d'attente devant les restantes s'étaient encore allongées. Mais vu la nature des plats restants, impossible d'accélérer la cadence ; il n'y avait d'autre choix que de faire patienter les clients. L'an dernier déjà, lors du « Jour de l'Aube », on s'était retrouvé dans une situation similaire ―― pourtant, je ne me souviens pas d'une file d'attente aussi monstre.
« L'idéal, ce serait que tous les stands finissent en même temps. Si c'est impossible, un demi-koku d'écart, c'est trop long. Plus l'attente s'allonge, plus les clients s'énervent, et ça peut tourner à l'émeute. »
« C'est exactement ce qui m'inquiète. Y a pas mal de gens qui ont bu, et les gens de l'Est et du Sud sont mélangés. Du coup, soit on augmente les quantités, soit on réduit les grillades… Du côté des Fa, vous pouvez encore augmenter ? »
« Oui. Aujourd'hui même, on a pu préparer avec de la marge. Si on gère bien la main-d'œuvre, y a pas de souci. Mais du coup… pour le service du midi, ça ferait environ seize pour cent de volume en plus par rapport à l'habitude. À la base, on visait treize pour cent. »
« Hum… Quand on met des chiffres dessus, c'est quand même dingue. Pour écouler ça dans les temps, nous aussi il faut qu'on bosse d'autant plus vite. »
Tout en gardant son regard perçant, Lara=Ruu esquissa un sourire amer.
« Aujourd'hui, les femmes de Dai et de Rein bossaient à la cantine. Elles ne sont pas maladroites, mais… j'ai un doute sur leur capacité à tenir le stand dès demain. »
« Les gens de Dai et Rein sont pudiques. Commence par les faire faire les grillades, comme ça elles pourront souffler à intervalles réguliers. »
« D'accord. J'en parlerai à ma sœur . Et du coup, si demain c'est trop court, après-demain vous pourrez augmenter ? »
« De mon côté, c'est bon. Par contre, pour la « Queue de Kimusu » et Tour=Din, je sais pas… Mais même si leurs deux stands finissent plus tôt, l'impact négatif devrait être limité. »
« Oui. En tout cas, il faut que les Fa et les Ruu marchent au même pas. Asta, t'as d'autres idées ? »
« Si augmenter les quantités s'avère trop dur, on pourrait remplacer les ragoûts et les potages par des grillades. On perdrait en chiffre d'affaires, mais au moins les heures de fermeture seraient alignées. »
« Ah, bonne idée. J'y avais pas pensé. Nous, on vise l'augmentation, mais au pire on fera comme ça. Merci. »
« C'est moi qui te remercie. Pouvoir assurer la coordination avec toi, c'est super rassurant. »
« Faut pas me faire des compliments comme ça. » Lara=Ruu sourit en montrant ses dents blanches, un peu gênée. Elle a sans doute du mal à réaliser à quel point elle a grandi. Tout en gardant sa richesse émotionnelle, elle avait accompli des progrès stupéfiants ces dernières années.
Bref, nous regagnâmes chacun notre poste. La cantine étant parfaitement gérée par Lara=Ruu, je restai sur les stands restants pour parer à toute urgence.
« Yun=Sudra, tout roule ? »
« Oui. Dans moins d'un demi-koku, tous les plats devraient être écoulés. »
Yun=Sudra, qui finissait de cuire les nouilles, tourna un regard inquiet vers la file de clients.
« Mais… la file ne fait que s'allonger. Pour l'instant, y a pas de souci, mais si dans un quart de koku la foule est encore pareille, les derniers clients risquent de ne pas être servis. »
C'était un scénario catastrophe. Je remerciai Yun=Sudra et rappelai sur-le-champ Lara=Ruu, qu'on venait à peine de quitter.
« S'ils attendent longtemps pour se faire dire « rupture », ça va chauffer. Dès qu'un plat atteint la moitié du stock, il faudrait vérifier si le nombre restant couvre le dernier client, non ? »
« Comment on mesure ? Les clients n'achètent pas tous un seul bol, si ? »
« Oui. Faut demander aux gens dans l'ordre, depuis le début de la file, combien ils comptent en prendre. Une fois le comptage fini, on se poste à la queue et on pose la question aux nouveaux arrivants. Quand la limite est atteinte, on annonce la rupture aux suivants. »
Lara=Ruu se posa la main sur le front, visiblement en train d'ingérer la procédure.
« Ah, je vois… Oui, j'ai compris. Mais c'est pas mal casse-tête. Faut quelqu'un qui a la tête bien faite, sinon ça va planter. Et comme ça se passe dans la rue, il vaudrait mieux que des hommes accompagnent. »
« Oui. Si la file raccourcit d'elle-même, y a pas de problème. Pour l'instant, choisissons les personnes capables et briefons-les. »
Furent désignées les femmes des clans Rutim, Rei, Ratz, Dagora et Ran. Leurs expériences aux stands variaient, mais la situation réclamait des qualités tout autres que d'habitude. Sphyla=Zaza aurait été idéale, mais comme elle était là en bénévole, on s'abstint de la solliciter.
Quand je réexpliquai la marche à suivre, chacune réagit selon son tempérament. Les jeunes femmes de Rutim et Ran brillèrent d'excitation, celles de Rei, vétéranes, affichèrent une mine aiguisée, celles de Ratz, plus âgées que moi, restèrent calmes, et celles de Dagora, droites et sincères, parurent anxieuses.
« On ne sait pas encore combien des cinq stands restants auront besoin de cette mesure, mais tenez-vous prêtes. Même si aujourd'hui vous n'êtes pas sollicitées, le même rôle pourra vous être confié une prochaine fois. »
« Oui. Je crois avoir compris intellectuellement. Mais comme c'est un travail totalement inhabituel, je n'ai pas encore une confiance absolue. »
C'était une femme de Rei qui parlait. Elle avait été l'assistante de Reyna=Ruu lors des dégustations, une gardienne du feu prometteuse. D'ordinaire douce, elle laissait transparaître ici le sang fougueux de son clan.
« Alors, tant qu'on a du temps, je vais vous faire une démo. Comme ça, vous serez plus sereines. »
Le stand de la « Queue de Kimusu », au bout de la rangée, se prêtait le mieux à l'exercice. J'exposai l'idée à Lâze, qui s'excusa sincèrement en baissant la tête :
« C'est à nous de gérer notre bordel, et voilà qu'on vous embête encore, les gens de Moribe… »
« Pas de gêne entre camarades qui font vivre ce lieu ensemble. »
La démonstration débuta donc. Lara=Ruu voulant elle aussi bien mémoriser la procédure, nous étions six observateurs. Par précaution, je demandai à trois chasseurs par clan de nous escorter : , Shin=Ruu, Gazlan=Rutim, une escorte des plus fiables.
« D'abord, on vérifie le stock restant. Rebi, les nouilles, c'est tout ce qu'il y a ? »
« Ouai. Si la file ne raccourcit pas, on n'en aura carrément pas assez. »
Je comptai les nouilles, notai le total sur le carnet, y ajoutai celles en cours de cuisson, puis passai à l'enquête client.
En tête de file, un groupe de gens du Sud, tous une cruche de vin de fruit à la main, festoyaient. Quand notre troupe fit le tour pour se poster devant le stand, ils redoublèrent de vacarme.
« Qu'est-ce qu'y a ? Pour nous faire patienter, vous venez causer ? »
« On adorerais, mais on s'inquiète de savoir si les portions suffiront. Pourriez-vous nous dire combien de bols vous prendrez ? »
« Vous allez demander ça jusqu'au bout de la file ? C'est une drôle de lubie, ça ! »
Les gens du Sud éclatèrent de rire, mais nous donnèrent leurs prévisions de commande.
Je les notai — avec la méthode du trait positif transmise dans mon pays d'origine — et passai au client suivant.
La grande majorité répondit aimablement. Quelques-uns furent intimidés par la carrure des chasseurs de Moribe, mais dès qu'on expliqua le but, ils se détendirent.
Au milieu de la file, je tombai sur des visages connus : des compatriotes de Moribe. Un homme mûr sans cheveux ni sourcils, et une femme menue qui souriait comme une petite statue de Jizô — le couple chef du clan Lavitz, Deï=Lavitz et Riri=Lavitz.
« Oh ! Vous deux aussi, vous faisiez la queue ici ? »
« Hmpf. Je suis venu vérifier de mes yeux la dextérité des citadins à cuisiner le giba. Y a un problème ? »
Qu'ils fassent exprès la queue chez la « Queue de Kimusu » plutôt qu'à nos stands, c'était tout Deï=Lavitz. Quand je lui exposai la situation, son front se plissa comme un masque de Hyottoko.
« Quoi ? Un truc aussi compliqué existe ? J'en ai jamais entendu parler. »
« Oui. L'an dernier, pour la Fête de la Renaissance et le Festival des Âmes, ce n'était pas nécessaire. C'est la preuve que cette fois, l'afflux dépasse toutes les prévisions. »
« … Et vous avez jugé que mon clan ne pouvait pas assumer une tâche aussi retorse. »
En promenant son regard sur les femmes présentes, Deï=Lavitz lâcha cela. Il râlait contre mon organisation, mais en même temps, il trouvait vexant que son clan ne soit pas sollicité ; un sentiment bien emmêlé.
« Les personnes qu'on a empruntées à votre clan sont de nature réservée, donc je ne les ai pas mobilisées cette fois. Si cela devient récurrent, bien sûr, tout le monde sera formé. »
« Fufu. Si c'était mon tour de garde, j'aurais bien voulu qu'on me forme aussi. »
« Quoi ? Pas la peine de s'infliger une corvée pareille. Toi, rappelle-toi ta place et tiens-toi tranquille. »
Deï=Lavitz creusa עוד ses rides, Riri=Lavitz ricana. Encore un mélange bizarre, mais c'était sans doute ça, un couple mandarin. Moi, je trouvais ça plutôt attendrissant.
Après cet intermède, j'atteignis enfin la queue de la file.
Il restait encore du temps, et même en servant jusqu'au dernier client actuel, il restait une vingtaine de portions. Mais vu l'ambiance, l'afflux ne tarissait pas.
« Probablement les deux stands de ramen auront besoin de cette mesure. Puisqu'on a compté, laissons quelqu'un sur place. Ils resteront à la queue, vérifieront le nombre d'achats des nouveaux arrivants, et les feront patienter jusqu'à la rupture. »
« Oui. Je crois avoir bien saisi la procédure. Merci pour l'explication. »
La femme de Rei s'inclina, les autres l'imitèrent.
Je réfléchis un instant et m'adressai à la femme de Dagora.
« Du coup, je te confie ce poste. Un souci ? »
« Non. Je pense que ça ira. Merci de votre sollicitude. »
Elle avait l'air bien moins crispée, retrouvant son air doux. C'était la plus effacée du groupe.
« Mais ça a pris pas mal de temps, de compter jusqu'au bout. Il ne reste plus qu'un demi-koku, environ. Et comme les files ne raccourcissent guère, tout le monde devrait démarrer illico. »
Comme dit Lara=Ruu, aucune file ne diminuait. Avec une telle affluence, c'était logique.
« Bon, on revient aux stands, et on demande aux autres hommes d'assurer l'escorte. Shin=Ruu, tu restes ici un coup ? Si tu peux envoyer quelqu'un, organise. »
« Compris. » Shin=Ruu conserva son visage habituellement impassible, mais ses yeux étroits brillaient d'une lueur bienveillante. Il devait être impressionné par le travail de Lara=Ruu. La femme de Dagora, se retrouvant en tête-à-tête avec lui comme garde du corps, était terrassée de confusion.
« Euh, euh… Il doit bien y avoir Beimu ou quelqu'un de Dagora derrière le stand, alors dites-le-leur. Faire déranger les gens de Ruu, c'est trop… »
« Fais pas attention, mais c'est plus rassurant avec les siens. Je vais chercher, attends un peu. »
Nous laissâmes la femme de Dagora et Shin=Ruu sur place et regagnâmes l'arrière des stands. Les femmes de Rei, Rutim, Ran et Ratz demandèrent chacune l'escorte de leur clan, et le comptage commença. Le stand de Tour=Din vendait deux sortes de pâtisseries, ce qui semblait compliqué, mais les manju d'Aru étaient déjà épuisés, ce qui nous arrangeait. Par ailleurs, comme l'aîné de Beimu était à la cantine, Shin=Ruu put y être relevé.
Enfin, une accalmie. Alors que je reprenais mon souffle, Lara=Ruu revint vers moi, le visage grave.
« C'était imprévu, hein. C'est vraiment parce que les quatre stands ont vidé trop vite ? »
« Oui, c'est quasi certain. Par contre, pour les ramen, les files sont longues de base, donc faudra rester vigilant. J'en reparlerai calmement avec Rebi et les autres après. »
« Oui, compte sur moi. … Ceci dit, Yun=Sudra est vraiment fiable. Moi non plus, ni ma sœur , on n'avait pas pensé aussi loin. »
« Moi non plus. C'est parce qu'on s'entraide tous que les stands tournent si bien, non ? »
« Oui. C'est sûrement ça. »
Lara=Ruu montra une dernière fois ses dents blanches, puis repartit vers la cantine avec Shin=Ruu qui revenait.
Ici, se mit à me ébouriffer le crâne énergiquement.
« Qu-Quoi, ? »
« Mm. C'est la même chose que quand toi tu caresses Jilbé. »
gardait son air impassible, mais son regard était tendre.
Regonflé à bloc, j'entamai une nouvelle tournée. Aucun stand ne présentait de problème ; Yun=Sudra, Rei=Matua, Reyna=Ruu, Tour=Din, tous travaillaient vaillamment avec leurs partenaires.
« Yo, yo, bonne travail. Même à cette heure, c'toujours la foule, hein. »
Accompagné de chasseurs de Zaza, Kamiua=Yoshu fit son apparition à l'arrière des stands. Avec lui, Zashuma, Arauto et Sai. Ils étaient passés plus tôt, puis avaient flâné dans la ville-relais.
« Merci pour votre peine. Les autres secteurs, comment c'était ? »
« Ça bouillait bien. Sur la place, des saoulards ont fait du grabuge, la garde a dû intervenir, mais dans l'ensemble, tout le monde profite pacifiquement de la Fête de la Renaissance. »
Kamiua=Yoshu et Zashuma riaient bon enfant, Sai gardait son expression tendue habituelle, et les joues ivoire d'Arauto étaient teintées de rouge.
« En fait, c'est ma première fois que je passe une nuit de fête dans la ville-relais. Comparé à la ville-château, c'est bien plus sauvage… mais moi, j'aime bien. »
« Tant mieux. Ça valait le coup de venir exprès. »
« Oui. Je pourrai raconter à ma famille au pays des histoires à n'en plus finir. »
Arauto, toujours si droit et aimable. Et dans son excitation actuelle, il n'en était que plus attachant.
« Mais quelle file monstre aux stands ! Je pensais que l'heure de fermer approchait, je suis revenu voir, mais j'ai peut-être été trop pressé ? »
« Non. Selon nos prévisions aussi, il reste moins d'un quart de koku. Cette file devrait se résorber pile à l'heure de fermeture. »
« Ah bon, bon. Alors on reste là un moment. Avant d'aller au chapiteau de la « Troupe de Gamurei », on veut souffler un peu. »
Ils venaient pour aller ensemble au chapiteau de la « Troupe de Gamurei ». Ils avaient même attendu de flâner pour caler leur venue sur notre planning.
Comme me restait ma tâche de coordination, je les invitai à patienter du côté arrière de la cantine. Là-bas, la grand-mère Jiba et les gens de Ruu qui l'entouraient échangeaient avec les clients de la cantine. Grand-mère Jiba avait fait plusieurs siestes entre deux, mais elle était restée sur le pied de guerre toute la journée.
Le temps s'écoula paisiblement, et les files commencèrent enfin à raccourcir. Les femmes postées à la queue refoulaient les nouveaux clients. Sans cette mesure, la plupart des stands auraient déçu du monde.
Le premier à fermer fut le stand de yakitori aromatique de Reyna=Ruu. Puis, peu après, les pâtisseries de Tour=Din, et le stand de tamagoyaki de Rei=Matua. Suivit le « Ramen aux os de giba » de Yun=Sudra. Ne restait plus que le ramen de la « Queue de Kimusu ».
« Comme on a commencé plus tard, c'est nous qui finissons en dernier. Désolé de vous avoir fait attendre. »
« Non, non. C'est nous qui sommes venus plus tôt que prévu. La prochaine fois, on calera pour démarrer tous en même temps, comme il faut. »
Une dizaine de minutes plus tard, le ramen de la « Queue de Kimusu » fut à son tour en rupture. Tous les plats des stands, préparés en quantités record, étaient écoulés. Preuve que nous venions de signer notre meilleur chiffre d'affaires historique.
Toutefois, le service du midi durant plus longtemps, le record tomberait dès demain. Et comme nous avons décidé d'augmenter les quantités après-demain, c'est presque acté que le record sera battu trois jours de suite.
Vue d'ensemble, le commerce des stands n'est plus qu'un à-côté pour les gens de Moribe. Notre cœur de métier reste la vente de viande fraîche de giba ; les stands en sont la vitrine.
Mais pour valoriser la viande de giba, il faut faire connaître la excellence de la cuisine au giba ―― et par-dessus tout, nous tenons à approfondir les échanges avec le monde extérieur à travers le commerce.
Donc oui, c'est un résultat dont on peut être fiers.
Et sans même avoir besoin de ces raisonnements, nos cœurs, après avoir accompli ce grand travail, étaient traversés d'un sentiment d'accomplissement sans pareil.