« Alors, ne devrions-nous pas bientôt passer à la suite ? Comme je viens de l'expliquer, ce gâteau sera plus efficace s'il est mangé entre d'autres pâtisseries plutôt que d'une seule traite. »
C'est en lançant cette invitation que nous nous sommes dirigés vers la dernière table.
La dernière table, digne de l'apothéose, était celle de Tour=Din.
Beaucoup de monde s'y pressait également, mais certains ne bougeaient pas à notre approche. Il s'agissait de Tour=Din, Zei=Din, Euriphia, Odiphia, ainsi que de Fermes et Jemdo.
« Ah, Asta. Nous avons goûté à ton talent tout à l'heure. Du coup, nous avons eu à nouveau envie des pâtisseries de Tour=Din. »
C'est ainsi que s'exprimait Euriphia, tandis qu'Odiphia dévorait heureuse les gâteaux de Tour=Din sous le regard bienveillant de cette dernière et de Zei=Din, un spectacle auquel j'étais désormais habitué.
« Disons plutôt que nous n'avons encore mangé que les pâtisseries de Karl, Asta et Tour=Din. Avant de revenir ici, nous aurions dû goûter à celles de Rimi=Ruu et Dia... mais Odiphia a insisté et n'a pas cédé. »
« C'est bien la preuve du charme irrésistible des pâtisseries de Tour=Din. »
Nous avons donc, nous aussi, décidé de goûter au talent de Tour=Din.
Ce qu'elle avait préparé, c'était un gâteau Mont-Blanc qu'elle était parvenue à finaliser au cours de ce dernier demi-mois. Depuis qu'elle avait mis la main sur des âru ressemblant à des châtaignes, Tour=Din ne cessait de travailler sur cette recette.
Conformément au format de l'événement du jour, ce Mont-Blanc était lui aussi réalisé dans une taille minuscule. Sur une base ronde et plate de moins de cinq centimètres de diamètre s'amoncelait une généreuse quantité de crème d'âru.
La base elle aussi bénéficiait d'une astuce imaginée par Tour=Din. Un biscuit frit servant de socle était posé au fond, surmonté d'un moelleux biscuit éponge. Le tout était nappé de crème fouettée nature et de crème d'âru, couronné par un morceau d'âru confit posé délicatement au sommet.
La crème d'âru recouvrant la surface était dressée en fines spirales, exactement comme le Mont-Blanc que je connaissais. Tour=Din avait jugé que cette forme offrait une meilleure texture en bouche, si bien que l'apparence même fut reproduite fidèlement selon mes indications. Cela a dû représenter un travail considérable pour en produire une telle quantité, mais Tour=Din y est parvenue dans les temps grâce à la passion qui brûlait dans son petit corps.
« C, c, c'est d'une délicatesse incroyable ! »
Karl, après y avoir goûté, avait complètement changé d'expression.
« A, lors du précédent banquet, Tour=Din-dono avait déjà transformé l'âru en crème, mais le degré d'achèvement est incomparable ! P, d'abord, la qualité de la crème d'âru est d'un tout autre niveau, et surtout, l'harmonie avec la crème blanche, les deux types de biscuit et l'âru confit est parfaite ! »
« Oui, vraiment. Nous sommes profondément honorés que vous ayez su sublimer l'âru que nous vous avons livré en une pâtisserie aussi délicieuse. »
Alors qu'Araut s'extasiait sans réserve, Rifreia arbora elle aussi un air ravi et enchaîna :
« Vraiment, c'est une saveur de rêve. Et c'est sans doute vrai aussi que les gâteaux d'Asta rehaussent encore ce goût. Pour être justes, nous devrions remanger les autres pâtisseries après avoir mangé ceux d'Asta. »
« En effet. Pourtant, je suis certain que les pâtisseries de Tour=Din-dono surpassent tout le reste. On réalise à nouveau l'étendue de son talent, elle qui a remporté la dégustation. »
Araut afficha un sourire sans arrière-pensée, et Rifreia y répondit par un doux sourire.
C'est alors que la petite princesse s'approcha de moi à petits pas.
« Asta. Merci beaucoup. »
« Oui. Pour quoi me remerciez-vous ? »
« Quand j'ai mangé tes gâteaux, ceux de Tour=Din sont devenus encore meilleurs. Alors, merci. »
Malgré son visage de poupée sans expression, seuls ses yeux gris brillaient comme des étoiles. Et moi aussi, j'ai reçu une joie sincère.
« Si Odiphia me le dit, moi aussi je suis heureux. C'est moi qui vous remercie. »
Odiphia fit « oui » de la tête, serra fortement ma main une dernière fois, puis repartit vers Tour=Din de son petit pas vif. Elle allait bientôt avoir huit ans, mais sa grâce n'avait aucune ombre.
Tandis que je savourais discrètement ma satisfaction, une silhouette d'un pourpre pâle s'approcha en flottant. C'était Fermes, arborant un sourire élégant.
« Vraiment, les gâteaux d'Asta comme ceux de Tour=Din sont d'une facture remarquable. On dirait bien que vos talents ressortent parmi les cuisiniers de Moribe. »
« Pas du tout. Tour=Din, soit. Mais moi, je ne fais que me démarquer par mon côté hétérodoxe. »
« Le fait d'avoir voulu mettre en valeur les autres pâtisseries a abouti à mettre en valeur les vôtres. En tout cas, la grandeur de votre imagination ne change pas. »
Comme toujours, Fermes percevait la situation sans qu'il soit besoin de l'expliquer.
« Vraiment, les gâteaux d'Asta étaient délicieux. En les mangeant, on avait l'impression... d'être enveloppé par l'affection d'Asta. »
« C, c'est vrai ? Vous me flattez outre mesure. »
C'était une joie qu'il ait apprécié, mais face à un regard si empreint d'amoureuse tendresse, je ne savais comment répondre. Fermes ne faisait pas de travestissement, pourtant il possédait une beauté gracieuse de grande dame. Et à mes côtés, bien sûr, observait la scène avec une mine boudeuse.
« Au fait... Le mont-bran-ke-ki de Tour=Din et le wa-fu-ke-ki de Rimi=Ruu, c'est Asta qui les a nommés, n'est-ce pas ? Vu la ressemblance avec le ro-ru-ke-ki, ce sont tous des mots de ton pays d'origine, n'est-ce pas ? »
« Exact. Plus précisément, ce sont des mots étrangers de mon pays d'origine. »
« Oui. Dès notre première rencontre, nous avions eu cet échange. Asta croit parler dans la langue de son pays, mais seuls les mots d'emprunt ne semblent pas se transmettre. »
Avec une lueur mystique dans ses yeux noisette, Fermes poursuivit :
« C'est par curiosité que je demande : que signifie "ke-ki", qui revient souvent dans les noms de pâtisseries ? »
« Euh, c'est un peu difficile à expliquer... Je pense que "gâteau" désigne l'ensemble des pâtisseries cuites utilisant ce type de pâte. Le gâteau au chocolat que Tour=Din sert souvent est aussi considéré comme un gâteau dans mon pays. »
« Alors, "ro-ru", "wa-fu", "mon-buran" ? »
« "Rôru" signifie "rouler". C'est pour cela que le ro-ru-ke-ki, qui a une forme enroulée en spirale, porte ce nom. "Wa-fu"... hum, comment l'expliquer... Ici aussi, on dit "style Jagar" ou "style Shim", non ? Le "fu" de "wa-fu", c'est ce "style". »
Pendant que je parlais, Fermes fixait mes lèvres.
« Le "fu" de "wa-fu" a le même sens que le "style" de "style Jagar", c'est cela ? Alors, "wa" ? »
« "Wa" désigne le Japon, le pays où je suis né. C'est un peu comme renommer Seruva en "Royaume de l'Ouest". »
« Je vois... Et "mon-buran" ? »
« Mont-Blanc... si je me souviens bien, c'est le nom d'une montagne. Comme le gâteau Mont-Blanc a cette forme arrondie, il a dû recevoir le nom de cette montagne. »
C'est ce que m'avait raconté mon amie d'enfance .
Toujours les yeux rivés sur mes lèvres, Fermes répéta : « Je vois. »
C'est alors qu', qui se tenait près de moi, coupa court à l'échange en s'intercalant.
« À quoi Fermes s'accroche-t-elle ? Tu avais dit سابقement n'avoir aucun intérêt pour le pays d'origine d'Asta. »
Les yeux bleus d' brillaient d'une lumière perçante.
Fermes, se tournant vers elle, sourit comme un esprit farceur.
« Oui. Ce qui m'intéresse passionnément, c'est ce monde qu'est Amusuhorn. Je n'ai pas les moyens d'aller jusqu'au pays d'origine d'Asta, où je ne peux pas me rendre. Comme je l'ai dit au début, ce n'est que par pure curiosité. »
« Pour de la simple curiosité, tu semblais fort assidue. »
« J'ai aussi étudié la linguistique, donc il est vrai que ma curiosité de savante a été titillée. Mais je n'ai pas l'intention d'approfondir à ce point le pays d'origine d'Asta. »
« Si c'est le cas, tant mieux.... Ta relation a failli se briser, c'était juste au milieu de la fête de la Résurrection de l'an dernier. »
Alors qu' le disait d'une voix sévère, Fermes plissa les yeux avec nostalgie en disant « Ah ».
« Lors de la fête de la course de totos, j'ai fait jouer en secret la pièce "La Passion de Saint Alesh"... et j'ai failli perdre la confiance d'Asta et d'. »
« Hmm. Si tu ne l'as pas oublié, tant mieux. »
« L'oublier, hors de question. C'est pour moi aussi un souvenir amer, le cœur brisé... Mais avec le souvenir heureux d'avoir ensuite assisté ensemble à la chute et à la renaissance du Dieu Soleil, il m'est impossible d'oublier cet épisode. »
Fermes, en disant cela, affichait une expression inextricable.
Un sourire indescriptible, mélange de séduction diabolique et de pureté angélique.
« Mes sentiments sont ceux que j'ai exprimés cette nuit-là. Je ne peux étouffer ma curiosité pour les "Gens sans étoiles", mais... en même temps, je souhaite approfondir correctement mes liens avec Asta. Je me surveille fortement pour ne jamais encourir ton mécontentement. »
« Hmm. Pour l'instant, nous ne doutons pas de tes paroles. »
« Merci. Moi aussi, je veux de toutes mes forces répondre à cette confiance. »
Au moment où Fermes achevait sa réponse, une voix surprise s'éleva non loin : « Hein ? »
En me retournant, je vis Araut qui pressait Rau=Rei. Ce dernier, lui, tenait de petits Mont-Blanc dans les deux mains et regardait avec des yeux ronds.
« Pourquoi te mets-tu en colère tout d'un coup ? D'ailleurs, je discutais avec le père de Tour=Din. »
« C, ce n'est pas que j'aie écouté exprès... Demain, le frère cadet de Yamiru=Rei va recevoir le nom de clan Domu ? »
« Ce n'est pas un cadet, c'est un ancien cadet. Les gens du clan principal Sun ont tous été privés de leur lignée. L'exception, ce sont seulement la mère et la fille de Rutim. »
Après cette réponse, Rau=Rei fourra le gâteau de sa main droite dans sa bouche.
« Quoi qu'il en soit, Diga, qui était l'aîné du clan principal Sun, a été reconnu comme un chasseur à part entière, et demain soir, il recevra le manteau de chasseur et le nom de Domu. J'ai entendu dire que le père de Tour=Din y assisterait aussi, alors je voulais voir un concours de force entre chasseurs. Ce gars a lui aussi la force digne d'un "héros". »
« L'aîné du clan principal Sun... C'est cette figure maléfique qui apparaissait dans la pièce de marionnettes "Le Gardien du foyer d'Asta à Moribe", n'est-ce pas ? »
« Ah. Toi aussi, tu as vu cette pièce ? »
« Oui. Comme Ticatras-dono avait attiré ces marionnettistes en ville-château, j'ai pu la voir. Et... ce Diga était vraiment maléfique comme dans la pièce, lui et son cadet ont dû recevoir une peine particulièrement lourde, n'est-ce pas ? C'est pour cela qu'on m'a dit qu'ils étaient encore traités comme des gens de maison sans nom. »
Araut, en répondant, retrouvait son regard perçant.
Rifreia aussi, sans un mot, faisait briller intensément ses yeux pâles.
« Diga et Dodd commettaient les pires méfaits en tête. Mais bien sûr, ils n'ont tué personne, et ils n'ont rien à voir avec les crimes de Zatz=Sun. Leurs méfaits se sont cantonnés au village de Moribe et à la ville-relais. »
« Oui. J'ai entendu ces histoires aussi... Mais ce Diga, qui a commis tant de fautes, voit enfin ses péchés pardonnés et va recevoir le nom de Domu, c'est cela ? »
Araut ajouta alors d'un air encore plus décidé :
« Rau=Rei-dono. Serait-il possible pour moi d'assister à cette cérémonie ? »
« Moi aussi, j'y pensais. »
Rifreia émit aussi d'une voix calme.
Rau=Rei inclina la tête, puis fourra le gâteau de sa main gauche dans sa bouche.
« C'est pour la même raison que pour Yamiru, alors ? »
« Oui. Je souhaite approfondir correctement mes liens avec ceux qui étaient du clan principal Sun. Mon père a été tué, et le grand-père de ce Diga a commis un si grand crime. Je pense que nous devons dépasser toute rancune pour nouer de nouveaux liens. »
« Et ceux qui ont manipulé Zatz=Sun, ce sont mon père et mon oncle. Moi aussi, je veux assister à l'instant où les péchés de Diga seront pardonnés. »
Araut comme Rifreia avaient une expression d'une gravité absolue.
Face à eux, Rau=Rei fit « hmm » en hochant la tête.
« Dans ce cas, vous vous trompez d'interlocuteur. Quelque paroles que vous adressiez à moi, qui ne suis ni chef de clan ni homme de clan de Domu, cela ne servira à rien. »
« En effet. Il faut d'abord en parler à Geol=Zaza, qui est chef de clan par intérim. Et si l'adjoint de l'arbitre, Polaasu, y assiste aussi, les choses avanceront plus vite. »
C'est Euriphia, souriante avec nonchalance, qui ajouta cela.
Araut s'inclina : « Compris. »
« Pardonnez-nous d'avoir causé du désordre. Nous allons aller les trouver tout de suite... Allons, princesse Rifreia. »
« Oui. »
Rifreia hocha la tête, et Araut s'éloigna d'un pas rapide. Chifon=Cher fit une révérence élégante avant de suivre sa maîtresse, et Sai et Karl les suivirent en courant.
Après avoir vu leur départ, Euriphia adressa un sourire à sa fille.
« Les gens de Moribe ne refuseront sûrement pas le vœu d'Araut-dono et de Rifreia. Tu n'as plus qu'à patienter un peu, Odiphia ? D'ici la fête de la Résurrection, on nous a dit que nous serions invités au banquet de Moribe. »
Odiphia fit « oui » de la tête en levant les yeux vers Tour=Din. Cette dernière lui rendait un regard de mère bienveillante.
« Ainsi, les gens de Moribe pourront à nouveau approfondir correctement leurs liens avec les gens de l'extérieur. »
De mon côté, Fermes murmurait cela.
lança un regard oblique au visage de Fermes, qui souriait avec éclat.
« Euriphia et Odiphia semblent vouloir patienter en réfrénant leurs désirs pour le banquet d'amitié, mais toi, tu ne donnes pas l'impression de vouloir te retenir. »
« Oui. Si les gens des maisons Banam et Turan viennent au village de Moribe pour surmonter leurs mauvaises relations passées, je dois, en tant que diplomate de la capitale, en être le témoin. C'est mon devoir public. »
Sans la moindre gêne, Fermes l'affirma.
« Les liens entre les gens sont chose précieuse. Rien qu'en goûtant aux pâtisseries des gens de Moribe, j'ai pu renouveler ce sentiment. »
« Hmm ? Qu'est-ce que les pâtisseries ont ? »
« Dans les gâteaux d'Asta, de Rimi=Ruu et de Tour=Din, on ne peut s'empêcher de sentir une pensée pour autrui. Asta a inventé ses gâteaux pour , Rimi=Ruu pour la doyenne Jiba=Ruu, Tour=Din pour la princesse Odiphia, n'est-ce pas ? Disons que nous avons reçu ce bonheur par ricochet de leurs affections. Les gens de Moribe excellent sans doute à étendre au monde leurs sentiments pour un individu. Ce qui différencie Asta et les autres des autres cuisiniers, c'est peut-être ce point unique. »
Fermes rit dans sa gorge, et fit la moue.
C'est là qu'arriva Rau=Rei, emmenant Yamiru=Rei.
« On est restés trop longtemps ! Comme Araut et les autres sont partis, allons à la table suivante ! Je veux d'abord remettre un peu de sel avec les gâteaux d'Asta, puis goûter à ceux de Rimi=Ruu et les autres ! »
« D'accord. Alors, bougeons. »
La "Réunion de la Brise Gracieuse" n'en était probablement qu'à mi-parcours. À cause de l'épisode d'Araut, mon cœur était irrésistiblement attiré vers la cérémonie de demain — mais c'est là mon affaire personnelle. Maintenant, je devais partager la même joie avec les gens présents ici.
(Et demain, si je peux partager la même joie avec Rifreia et les autres, ce sera le bonheur.)
Gardant cette pensée dans un coin de mon cœur, je fis un pas à l'intérieur du tourbillon de cris joyeux.
Le grand hall du palais Hongchou, baigné de lumière solaire, brillait encore d'un éclat fulgurant — et au milieu de cette agitation sans fin, nous fûmes entraînés.