Après avoir discuté aimablement un moment avec Moga=Sauti et les siens, et moi avons décidé d'aller saluer les protagonistes du jour.
Ceux que nous avons croisés là étaient =Ruu et Rudo=Ruu, dont on n'avait pas vu la figure depuis longtemps. Eux aussi attendaient visiblement que les salutations entre parents de sang s'achèvent. =Ruu, dans sa tenue de fête, attirait tous les regards par son éclat éblouissant, tandis que son cadet affichait son sourire nonchalant habituel.
« Yo. , toi non plus tu ne changes pas, toujours aussi fastueuse. Chibi Rimi ne cessait de se plaindre de vouloir voir ta tenue de fête, tu sais. »
« … Je vois. Promettons que, pour le mariage de Rimi=Ruu, nous assisterons dans le même accoutrement. »
« C'est quoi, cette histoire ? Quand ça date ? Bon, de toute façon, contentons-nous de finir les salutations. »
Rudo=Ruu et sa compagnie n'entretenaient pas de liens particuliers avec le marié ni la mariée, aussi leurs salutations furent-elles purement ritualisées.
De notre côté, et moi ne comptions de véritables attaches qu'auprès des femmes. À notre approche, les épouses nous accueillirent avec des visages mi-rire mi-larmes.
« Ah, , … Merci d'être venues spécialement aujourd'hui. »
« Oui. Vous semblez bien bouleversée, mais tout va bien ? »
À la question douce d', les épouses baissèrent la tête derrière l'éclat changeant de leurs parures.
« Je ne sais comment contenir mes émotions, ni quel visage afficher. Mais… il n'y a aucun doute : je suis heureuse. Heureuse à en avoir peur, même. »
« C'est vrai. Pour toi, ce jour a ce poids-là. Je ne pense pas qu'il y ait de quoi rougir. »
Cette femme de Vela savait observer les convenances envers les étrangers, mais se montrait sans détours avec les siens. Surtout avec son frère, le chef de famille : elle ne s'en privait pas pour lancer des piques qu'elle ne nous adresserait jamais, et ce spectacle avait quelque chose de touchant.
Pourtant, aujourd'hui, ses émotions semblaient instables comme celles d'un enfant. Tandis qu'elle se tortillait, le marié, à ses côtés, lui adressa un large sourire.
« Vraiment, tu as l'air d'une autre personne, aujourd'hui. Mais c'est une bonne chose, alors ne t'inquiète de rien. »
« Ce, ce genre de paroles en public, il ferait mieux de s'en abstenir, à mon avis. »
« Pourquoi pas ? Nous sommes enfin dans une relation où tout peut se dire, non ? »
Le marié, lui, n'affichait qu'un bonheur sans nuage.
J'avais l'impression que beaucoup d'hommes se raidissent lors des noces, mais lui n'est visiblement pas de cette trempe. D'ailleurs, les hommes de Sudra unis aux femmes de Ran riaient sans cesse pendant toute la cérémonie. Quels que soient les sentiments de chacun, tous devaient savourer la joie de ce jour avec la même intensité.
Une fois les salutations terminées, nous avons regagné la périphérie de la place où s'alignaient les fours简易. C'est à ce moment que Rudo=Ruu et =Ruu nous ont rejoints.
« Y a pas mal de têtes inconnues, aujourd'hui. Nous non plus, on ne fréquente que quelques membres du clan Sauti, alors… »
« C'est vrai. Mais Rudo=Ruu, tu avais séjourné chez les Fou pour l'apprentissage du maniement des chiens de chasse, non ? »
« Ah, ouais. Mais les gens de Fou, c'est une vingtaine tout au plus. Du coup, on a l'impression qu'il y a plus de visages qu'on ne connaît pas. »
Ce n'est pas un Rudo=Ruu à s'impressionner qui parle ainsi ; on dirait même qu'il prend plaisir à tant d'inconnus. =Ruu, de son côté, ne semblait pas non plus s'en formaliser.
« Lara, elle, sait élargir son cercle même en pareilles occasions. Moi aussi, je compte faire de mon mieux, mais… »
« Mais -sœur, t'as les yeux rivés sur le festin, toi. »
« Ce, ce n'est pas vrai ! … Ceci dit, le festin d'aujourd'hui est superbe. Les gardiens du feu de Fou, sous la houlette d', ont vraiment acquis une solide maîtrise. »
« Oui. J'ai rejoint l'équipe du stand tard, mais pour la préparation, je leur ai pas mal filé la main. Et les gens de Fou sont acharnés à l'entraînement. »
« Je trouve admirable qu'ils arrivent à un tel résultat sans l'aide d', Yun=Sudra, Tour=Din et les autres. Si Roy et les siens avaient été là, ils en seraient restés bouche bée. »
=Ruu, immanquablement, ramène tout à la cuisine.
Arrivés au four简易 le plus proche, nous le trouvâmes bondé. Peu de visages familiers, me dis-je, quand une jeune femme en habit de fête s'inclina avec un sourire serein.
« , =Ruu, cela fait longtemps. Nous attendions ce jour pour pouvoir à nouveau vous saluer. »
« Ah, oui. Euh… vous êtes… »
« Je suis de la maison de Fey. »
Ce n'est qu'alors que je me souvins. Elle faisait partie du clan Sauti venu demander l'initiation au traitement de la viande de giba non saignée, peu avant l'arrivée de la troupe de Tikatoras à Genos. C'était à l'époque où nous avions invité Rau=Rei et Yamil=Rei chez les Fa, vers la fin de la Lune Blanche, il y a déjà plus de trois mois.
« Pardon de ne pas avoir réagi sur l'instant. Vous avez l'air en forme, tant mieux. »
« Pas du tout. Nous ne nous sommes vus qu'une fois, il y a plus de trois mois ; c'est normal que vous ne vous souveniez pas de moi. »
« Déjà tant de temps… Quoi qu'il en soit, ravi de vous voir en bonne santé. »
« Oui. Grâce à et à tous, nous avons pu mener à bien le travail de vente de viande fraîche. »
On nous présenta alors les personnes présentes : deux hommes et deux femmes de Fey et Tamul, ainsi que de jeunes gens de Fou qui les guidaient.
« Tout à l'heure, vous êtes allés saluer Moga=Sauti et les siens. Vous aussi, vous agissiez séparément de vos chefs de famille ? »
« Oui. Les chefs sont réunis sur les nattes, en train d'échanger. »
Je réalise qudepuis le début du banquet, je n'ai croisé aucun chef de famille hormis et Radd=Ridd. La plupart doivent être rassemblés quelque part pour approfondir leurs liens et parler du mariage du jour.
« C'est dire à quel point ces noces sont exceptionnelles. Mais j'espère qu', et les invités de Ruu profiteront pleinement du festin sans souci. »
Le jeune guide de la branche de Fou nous lança cela d'un air bonhomme. Même sans connaître son nom, nous avons partagé maintes fêtes des moissons avec les gens de Fou. Seule, la jeune femme de Fou restait là, l'air absorbé, les yeux fixés sur .
« Lors de la fête des moissons, est en tenue de chasseresse. La voir en habit de fête… cela remonte peut-être aux noces de Sudra et Ran ? Elle est encore plus belle qu'alors. »
, le visage crispé comme pour retenir une grimace, répondit sèchement : « Je suis honorée. » Pour situer, les noces de Sudra et Ran datent de la Lune Blanche de l'an dernier.
« Ah, moi, je crois vous avoir déjà vue. Lors de l'ouverture de la piste à Moribe, quand des gens du Nord et des gardes ont été blessés, vous avez aidé aux soins, non ? »
À la réplique de la femme de Tamul, Rudo=Ruu pencha la tête : « Hum ? »
« C'est vrai qu'à l'époque, on a dû aller jusqu'au village Sauti. Tu y étais aussi, toi ? »
« Oui. Les seuls Sauti et Vela ne suffisaient pas, alors nous avons prêté main-forte. Cela fait déjà un an et demi, n'est-ce pas ? »
« Ah, déjà tout ce temps ? C'est pas étonnant que je vieillisse, moi. »
Rudo=Ruu, dix-sept ans à peine, montre ses dents blanches en gamin espiègle, et la femme de Tamul sourit, confuse.
Même les maisons lointaines, nous avons ainsi tissé des liens, peu à peu. Retrouver les gens de Fey et Tamul nous a fait mesurer à nouveau cette réalité.
« Vous, vous vivez au bout du Sud, non ? Comment ça va, par là-bas, ces temps-ci ? »
« Oui. Depuis que l'invasion de criquets s'est calmée, nous vivons paisiblement. À l'époque, nous recevions souvent des gardes au village, parfois on nous confiait la cuisine pour les gens de Doreimu… bien des choses se sont passées, mais je pense que ce fut une précieuse occasion de nouer des liens avec le monde extérieur. »
« La fête de la Résurrection approche ; vous feriez bien de descendre plus souvent à la ville-relais. Le trajet est long, mais ça en vaut la peine. »
« Oui. Nous achetons peu à peu des totos et des charrettes, alors nous espérons pouvoir envoyer plus de membres cette année. »
Ainsi, les échanges s'approfondissent un peu partout.
, remarquant =Ruu qui se tortillait près de Rudo=Ruu, leva la voix.
« Au fait, nous n'avons toujours rien dans le ventre. Ça vous dérange si on discute en mangeant le festin ? »
« Ah, pardon. La joie de vous revoir nous a fait perdre la mesure. »
Le groupe se scinda en deux, dégageant l'accès au four简易. De là montait l'arôme puissant du bouillon d'os de giba.
« Ah, , . On a enfin pu se saluer. »
C'était Saris=Ran=Fou, l'amie d'enfance d', chargée de ce four aujourd'hui.
« Servez-vous. Aujourd'hui, nous avons fait des ramen au bouillon d'os de giba. »
« Des ramen au bouillon d'os de giba ? Pour ce nombre, ça a dû être du travail. »
« Oui. Seules les nouilles ont été préparées la veille. »
Nous avons donc approfondi nos échanges en tirant nos ramen.
Toutefois, conversait paisiblement avec Saris=Ran=Fou, qu'elle retrouvait enfin, =Ruu était absorbée par l'examen des ramen, et le dialogue avec les gens de Fey et Tamul incomba principalement à Rudo=Ruu et à moi.
« Le cadet de Ruu, à son jeune âge, a déjà reçu plusieurs fois le titre de héros. Les chefs comme Dali=Sauti en ont entendu parler. Nous aussi, nous aimerions un jour croiser le fer avec lui. »
« Ah, mais Dali=Sauti, lui, c'est un sacré numéro. C'est lui le plus grand héros de votre côté, non ? »
« Oui. Ces deux ou trois ans, Dali=Sauti s'est souvent blessé, il n'a pas toujours pu participer aux épreuves de force. Mais s'il est en pleine forme, peu peuvent le battre. »
Rudo=Ruu gère la communication sans trop ni trop peu, quel que soit l'interlocuteur. Comme il déploie déjà ce talent à la ville-relais et à la ville-château, face à ses compatriotes de Moribe, c'est encore plus aisé.
Voir Rudo=Ruu approfondir ses liens avec d'autres clans m'offrait pourtant un spectacle assez neuf. Récemment, les échanges inter-clans s'étaient densifiés, et les occasions de croiser des gens si peu liés s'étaient raréfiées.
« Si on continue à papoter comme ça, on ne finira jamais de manger. Puisqu'on y est, pourquoi pas causer en allant vers un autre four ? »
Sur cette proposition, nous nous mîmes en route vers le four简易 suivant, en grand nombre.
, qui avait pu longuement bavarder avec Saris=Ran=Fou, s'approcha de moi avec l'air d'un chaton repus.
« Rudo=Ruu avait un côté fougueux, mais il a gagné en tenue. Même sans Jiza=Ruu, il assure la direction comme il faut. »
« Oui. Rudo=Ruu a toujours été actif… Mais , tout à l'heure, tu as vu que =Ruu voulait manger le festin, et tu as eu la délicatesse de le dire, non ? »
« Ce n'était que pour satisfaire mon propre ventre. »
C'est typique d' : modeste sur ses mérites.
Je me sentais étrangeusement comblé. Les visages bien connus et ceux qu'on connaît à peine formaient comme des strates qui remplissaient mon cœur.
Le four简易 suivant regroupait aussi pas mal de monde. Je reconnus Chim=Sudra, Iah=Fou=Sudra, Dik=Domu et Morun=Rutim=Domu.
« Yo, encore vous. Vous mangez bien ? »
Au sourire bonhomme de Rudo=Ruu, Morun=Rutim=Domu répondit « Oui » en laissant paraître son visage de parenté. Morun=Rutim=Domu est poli même avec ses proches, mais avec Rudo=Ruu et Lara=Ruu, il se comporte en ami d'enfance.
« Oh, tu es avec Chim=Sudra ? Même troupe qu'au banquet de la ville-château le mois dernier. »
« Oui. Je leur racontais justement ce qui s'est passé là-bas. … Mais les chefs de Domu et le mien ne sont pas très loquaces, alors nous serions reconnaissants de l'aide de Rudo=Ruu et . »
Des gens de Fou et Vela étaient aussi là. On semblait causer de la soirée d'adieu à la ville-château.
« Avant ça, faites-nous manger. Nous non plus, on a trop causé et le ventre est vide. »
On nous servit de gratins brûlants. Les plats à gratin qu'on laisse d'habitude chez les Ruu avaient été récupérés et servaient maintenant.
Nous prîmes nos parts dans des assiettes en bois, nous déplaçâmes sur le côté du four et formâmes un cercle. Avec notre groupe initial, c'était une belle troupe. Et naturellement, on se sépara à peu près par sexes pour discuter.
« et la cadette de Ruu ont préparé des tenues de fête extraordinairement somptueuses pour le banquet de la ville-château, dit-on. J'aimerais tant ne serait-ce qu'une fois les voir. »
« Ces tenues sont-elles gardées à la ville-château ? Nous, nous n'avons guère l'occasion d'être invitées au banquet de la ville-château… ça nous tracassait depuis longtemps. »
« est si belle qu'elle rayonnerait dans n'importe quelle tenue de fête, n'est-ce pas ? »
Pendant que les hommes parlent, de telles voix fusent sans cesse derrière moi. L'expression d' est facile à imaginer.
« Quel vacarme. Bientôt l'heure où les femmes commenceront la danse. »
Une voix d'homme teintée de rire fit taire les cris aigus des jeunes filles. Je me retournai : le marié et la mariée accompagnaient Bardu=Fou.
« Les femmes non mariées, préparez la danse. Quant aux femmes invitées, qu'elles discutent avec leur chef de famille pour décider si elles y participent. »
« Hein ? C'est le mariage de Fou et Vela, et nous aussi on pourrait danser ? »
La femme de Fey s'étonna, et Bardu=Fou acquiesça magnanime.
« C'est décidé après concertation avec les chefs de clan. Puisque le mariage avec n'importe quel clan est permis, il n'y a pas de raison d'interdire la danse. Mais seulement à celles qui ont l'accord de leur chef ; celles concernées feraient bien de l'obtenir au plus vite. »
La plupart des femmes non mariées quittèrent donc les lieux.
revint vers moi, le visage fatigué. =Ruu ne rejoignit pas Jiza=Ruu mais revint vers Rudo=Ruu.
« Hmm. bien sûr, mais la cadette de Ruu non plus ne compte pas danser. »
« Oui. Je n'ai pas l'intention de me hâter pour le mariage. »
À la réponse réservée de =Ruu, Rudo=Ruu remit le couvert sur son ton habituel.
« Mais -sœur, le mois Rouge prochain, tu auras vingt ans, non ? C'est l'âge où on commence à te presser pour le mariage, non ? »
« Ta, tais-toi ! Toi aussi, tu as refusé plein de propositions de mariage ! »
« Moi j'ai dix-sept ans, moi. Y a pas de raison qu'on me fasse la morale. »
Rudo=Ruu tira la langue, =Ruu rougit. Bardu=Fou les regardait avec un regard paternel et un sourire doux.
« Bien sûr, rien n'est forcé. Que chacun suive la coutume de sa maison et son cœur. … Mais, à part ça, Jiza=Ruu vous cherchait, semble-t-il. »
« Ah, on a pas mal traîné séparément, c'est vrai. Bon, , on se revoit plus tard. »
Rudo=Ruu et =Ruu partirent, suivis par les hommes de Fou et Vela. Ils allaient sans doute chercher de meilleures places pour la danse des femmes.
Restèrent donc : moi, , Dik=Domu, Morun=Rutim=Domu, Chim=Sudra et Iah=Fou=Sudra. Bardu=Fou balaya ce visage de son regard et sourit à nouveau.
« Même d'un âge proche, ceux qui ont un conjoint ont une tout autre tenue. Le chef de Domu, bien sûr, mais Chim=Sudra a pris de l'envergure. »
« Moi, je suis encore un jeune immature. … Toutefois, je souhaite acquérir la force digne d'un chef de branche. »
Chim=Sudra, qui a un an de plus que Rudo=Ruu environ, répondit ainsi. Iah=Fou=Sudra et Morun=Rutim=Domu sont du même âge approximatif — tandis que Dik=Domu, effrayant de jeunesse, est de mon âge et de celui d'.
« Euh, si ça ne dérange pas… est-ce que je pourrais parler avec Morun=Rutim=Domu ? »
C'était la femme de Vela en habit de mariée, qui s'avançait timidement. Morun=Rutim=Domu répondit bien sûr par un sourire chaleureux.
« De quoi souhaitez-vous parler ? N'hésitez pas, quoi que ce soit. »
« Ah, non… ici, c'est un peu… »
Comme la femme de Vela se tortillait de gêne, son mari, l'homme de Fou, ajouta doucement en souriant :
« Elle veut sûrement apprendre de toi comment être une épouse. Moi aussi, j'aimerais qu'on m'enseigne. Si ça ne vous ennuie pas, pourrions-nous séparer les sexes ? »
« Ah, si c'est ça… »
Au moment où Morun=Rutim=Domu allait répondre, une voix désespérée s'éleva d'une direction inattendue.
« Moi, moi aussi, si possible, puis-je me joindre à ce cercle ? »
C'était Fey=Beimu, qu'on n'avait pas vu depuis un moment.
À ses côtés, Mora=Nahumu acquiesçait silencieusement.
« Moi aussi, je le souhaite. … Une telle réunion, on n'aura pas souvent l'occasion de la revoir. »
« Une telle réunion » — bien sûr, cela désigne ceux qui ont souhaité ou souhaitent un mariage hors du clan. Il y a six mois, le couple de Domu s'est uni ; aujourd'hui, les deux couples de Fou et Vela ; et puis Mora=Nahumu et Fey=Beimu qui aspirent à se marier. C'est bien de cette « réunion » qu'il s'agit.
« Alors, causez librement chacun de votre côté. Moi, j'approfondirai mes échanges avec les deux de Fa. »
Poussés par Bardu=Fou, , moi et le jeune couple de Sudra nous éloignâmes.
Les six restants se divisèrent aussi par sexes. Bardu=Fou en profita pour laisser échapper un énième sourire.
« C'est sans doute pour eux une occasion unique. Pour l'instant, ces six-là sont les seuls à Moribe à partager ce même fardeau. »
« Oui. Shimiral=Ririn, Vina=Ruu=Ririn, Jo=Ran et Yumi — leurs cœurs sont naturellement différents. »
Au assentiment d', Bardu=Fou approuva.
« Accueillir un conjoint de l'extérieur est bien sûr une rude épreuve… mais la nature de l'épreuve diffère. Yumi devrait parler avec Shimiral=Ririn, Jo=Ran avec Vina=Ruu=Ririn, et raffermir leur résolution. »
« Oui. Et ce n'est pas seulement Fou ; toi qui dois guider aussi les gens de Ran, Bardu=Fou, tu as une lourde charge. »
« Hmm. Mais dans quelques années, tout le monde portera peut-être les mêmes épreuves. Si on y pense, il n'y a pas de quoi se lamenter. Il suffit de se serrer les coudes pour ne pas devenir de mauvais exemples. »
Alors, Chim=Sudra, qui marchait en silence, prit la parole, le visage résolu.
« Bardu=Fou n'a pas à porter tout seul. En tant que parent de Fou, je partagerai la même épreuve. »
« Oui. Nous compterons sur les gens de Sudra. Sudra a la force pour ça. »
Tandis que nous errions sans but sur la place, Yumi nous fit signe de la main depuis l'avant.
« , , enfin ! Depuis le début du banquet, on ne vous voyait pas du tout ! »
Yumi se tenait près d'un four简易, et sur la natte à ses pieds étaient assis Teria=Masu et les gens de Ran — Jo=Ran, le chef de Ran et la benjamine, au grand complet.
« La danse des femmes va commencer, alors on vient de s'installer. Vous voulez regarder ensemble ? »
« Oui, bien sûr. Vous profitez bien du festin, vous ? »
« Évidemment ! Juste… j'ai eu un besoin fou de voir les gens de Ririn, et ça me rend un peu fébrile. »
« Tu es admirable, Yumi. » Bardu=Fou l'enveloppa d'un sourire maternel.
« Et toi, Jo=Ran ? Toi non plus, tu n'as guère d'échanges avec Vina=Ruu=Ririn, non ? »
« Oui ! Je n'ai aucune raison de m'intéresser aux autres femmes qu'à Yumi ! »
« Voilà. » Bardu=Fou fit passer son sourire en rictus.
« Je m'inquiète plus pour Jo=Ran que pour Yumi. Chim=Sudra, toi qui vas te marier, ne pourrais-tu pas lui inculquer un minimum de conscience ? »
« Uum. Faire entendre raison à Jo=Ran est une gageure… mais c'est moi qui ai dit vouloir partager l'épreuve. En parent de sang, je m'y emploierai. »
Chim=Sudra sourit à son tour et s'assit lourdement à côté de Jo=Ran.
Ce dernier le regarda, interloqué.
« L'épreuve, de quoi parlez-vous ? Je suis parent de sang, moi aussi ; comptez sur moi sans réserve. »
« Dès le départ, tu me coupes l'herbe sous le pied… »
Le Jo=Ran candide et le Chim=Sudra sérieux forment un duo inattendu. Ils sont proches d'âge et agissent souvent ensemble ; leurs liens semblent se tisser sans accrocs.
« … On a l'impression qu'on ne fait que leur donner du fil à retordre. »
Yumi caressa ses joues légèrement roses et soupira d'un air d'adulte. Sur le mariage, c'est elle qui le prend bien plus au sérieux que Jo=Ran.
« Grâce à toi, je n'ai pas trop à m'en faire. Pour la visite chez les Ririn, ce sera pour plus tard ; aujourd'hui, profite du banquet. »
À ces mots de Bardu=Fou, Yumi hocha gravement la tête.
« Aujourd'hui encore, j'ai beaucoup appris. Du coup, j'ai demandé aux gens de Ran… la prochaine fois, est-ce que mes parents pourraient venir à Moribe ? »
« Hmm. Sans lien avec le banquet ? »
« Si je les traîne direct à un banquet, ils vont tourner de l'œil. Avant ça, il faut qu'ils voient à quoi ressemble le village de Moribe… mes parents non plus ne seront pas tranquilles sinon. »
« Je vois. Si tu le penses, nous suivrons. Au départ, il n'y a aucune raison de refuser. »
« Merci. » Yumi s'inclina poliment.
Au même instant, des acclamations jaillirent tout autour. La danse des femmes était prête.
Les femmes en habit de fête s'avancèrent posément vers le feu rituel. Quelques invitées s'étaient mêlées à elles.
Les cadettes de Sauti et Dohn y figuraient, mais pas l'aînée de Dada. Celle-ci a en effet un prétendant déjà désigné par son clan. Seules celles qui pouvaient danser légitimement s'étaient présentées.
« Une fois cette danse finie, place aux chants. Là, nous comptons sur toi, Yumi. »
« Je m'y attendais. J'ai pris ma résolution. Mais d'abord, regardons la danse de toutes. »
Yumi esquissa son sourire à elle et s'agenouilla près de Teria=Masu.
et moi prîmes place au bord de la natte. Entre-temps, la place résonnait des flûtes traversières, flûtes d'herbe et du son des os de giba frappés.
C'est là encore la chaleur et l'exaltation propres aux banquets de Moribe.
Cette danse de séduction pourrait bien nouer de nouveaux liens. Et le fait d'y autoriser les invitées témoignait de la résolution de chaque chef de clan.
Comme le dit Bardu=Fou, dans quelques années, les mariages hors clan et l'accueil de conjoints extérieurs ne seront plus rares.
Mais même alors, ce sera le fruit d'innombrables résolutions et décisions. Aucun homme de Moribe n'agit sans résolution, j'en suis convaincu.
Et — bien qu' et moi n'ayons pas célébré de mariage, la maison Fa est celle qui a le plus tôt accueilli des gens du dehors. Si n'avait pas montré la première résolution, Shimiral=Ririn, Jida, Balsha, Maimu, Mikel et les autres n'auraient peut-être pas pu suivre.
C'est pourquoi je suis fier, plus que tout, d' qui m'a accepté — et fier de moi, d'avoir été accepté par elle. Et nous avons tout fait, jusqu'ici, pour ne pas devenir de mauvais exemples.
Ainsi s'écoulèrent deux ans et demi — et nous voici, aujourd'hui, témoins du mariage de Fou et Vela.
C'est une縁 qui n'aurait jamais vu le jour si nous n'avions pas commencé notre commerce en ville.
C'est pourquoi je célèbre ce jour de tout mon cœur, tout en gardant secrètement gravées la responsabilité et la résolution d'avoir bouleversé les coutumes de Moribe.
(Joie et peine partagées, c'est ça, les frères de Moribe.)
Portant cette pensée dans ma poitrine, j'assistai à la magnifique danse des femmes.
La place de Fou bouillonnait d'une chaleur et d'une vitalité sans fin — comblant mon cœur, qui avait attendu cet instant pendant quarante jours, au-delà de toute mesure.