La nuit frénétique s'acheva.
Je rampai hors du sanctuaire, plissant les yeux face à l'éblouissement du soleil levant, et m'étirai vigoureusement les deux bras en grognant.
« C'était une nuit incroyable, » dit en sortant à son tour, le visage renfrogné, pour venir se placer à mes côtés.
« Vraiment. Tellement incroyable qu'on a l'impression de rêver. Qu'est-ce qui va devenir des Moribe, maintenant ? »
« Qui sait.… Enfin, ça ne peut pas empire plus qu'avant, et il est de notre devoir de veiller à ce que ça n'arrive pas. »
Apparemment délivrée des effets du meremere, rejeta en arrière ses cheveux brun-doré qui lui tombaient sur le front, le visage rayonnant de force.
Pendant ce temps, les autres chefs de famille sortirent à leur tour, si bien que nous nous mîmes à déambuler en leur laissant le passage.
La réunion d'urgence des chefs de famille, qui avait duré toute la nuit, venait de s'achever.
L'ordre du jour, bien sûr, était de décider du sort de la famille Sun.
***
Sous la pression des chefs de famille, les crimes de la famille Sun furent mis au jour avec encore plus de précision.
D'abord, il apparut que la famille Sun portait atteinte aux bénédictions de la forêt depuis une dizaine d'années.
Zuro=Sun ayant hérité du titre de chef de clan il y a dix ans, ces exactions dataient donc de l'époque de son prédécesseur, Zatt=Sun.
Ils chassaient le giba pour sa viande seulement, et se procuraient tous leurs légumes dans la forêt.
Les primes, ainsi que le produit de la vente des défenses et des cornes, étaient dilapidés en articles de première nécessité, vin de fruit, sel gemme — et dans les divertissements des membres de la famille principale.
Les membres des branches étaient contraints de garder le secret.
Quiconque le divulguait voyait sa peau du crâne arrachée, lui et sa famille comprise. En d'autres termes, on les avait forcés à devenir complices, et pendant plus de dix ans, leur fierté et leur dignité de gens de la forêt avaient été étouffées.
C'est sans doute pour cela que la famille Sun comptait beaucoup de gens morts jeunes.
Pourtant, ils menaient une vie bien plus aisée et paisible que les autres clans, mais les morts par dépérissement mystérieux ne cessaient de s'y succéder.
« C'est peut-être parce qu'ils ne trouvaient plus de sens à vivre dans une existence trop paisible… » avait confié Oura=Sun.
Les femmes venues de l'extérieur y étaient particulièrement sujettes, semble-t-il.
Hormis Oura=Sun, toutes les épouses successives du chef Zuro étaient issues des familles alliées Zaza ou Jin.
D'autres encore, incapables de s'adapter à cet environnement si particulier, avaient péri prématurément.
Et — prétextant que ces morts précoces entraînaient une pénurie chronique de main-d'œuvre — la famille Sun refusait obstinément d'envoyer des épouses ou des maris aux familles alliées.
C'était prévisible. Tant qu'ils restaient dans l'enceinte du village Sun, la pression du groupe pouvait faire taire le secret. Mais impossible de laisser sortir quelqu'un qui l'aurait découvert.
Pourtant, c'était hautement suspect.
Chez les Moribe, les liens du sang sont ce qu'il y a de plus sacré. Depuis plus de dix ans, la famille Sun ne donnait ni épouse ni mari aux autres clans, et les familles alliées en nourrissaient un ressentiment certain.
C'est là la véritable raison de ce qu'avait avancé Yamiru=Sun : « Nous ne pouvons plus leurrer les regards des familles alliées. »
Alors, pourquoi avoir essayé d'attirer un membre de la famille Fa chez les Sun ?
Dans le but d'acheter des aria et des poïtan avec l'argent que nous gagnions, pour créer un environnement où ils pourraient survivre sans piller les ressources de la forêt.
Ainsi, le secret infâme pourrait être enterré à jamais.
« Qu'est-ce que c'est que ça !? C'est absurde ! S'ils voulaient vivre, ils n'avaient qu'à chasser le giba correctement ! »
Mené par Dan=Rutim, de nombreux chefs de famille s'indignèrent.
Mais ceux de la famille principale qui avaient goûté à la décadence — pour ne pas dire le chef Zuro=Sun lui-même — n'eurent jamais une telle idée.
D'ailleurs, même s'ils avaient voulu chasser, presque plus aucun giba n'approchait des environs du village Sun.
Ce qui est normal. Puisqu'ils avaient récolté sans compter les ressources forestières dont se nourrit le giba, il n'y avait aucune raison pour que la bête s'installe sur une terre aussi stérile.
C'est donc là la cause de la prolifération du giba ces dernières années.
Parce que la famille Sun négligeait son devoir de chasseur, le nombre de giba augmenta ; parce qu'elle saccagea la forêt, beaucoup de giba affluèrent vers d'autres territoires — et, au final, ce sont les autres clans qui durent assumer un fardeau plus lourd.
Quoi qu'il en soit, la situation ne faisait qu'empirer.
Même si quelqu'un de la branche s'était révolté pour accomplir son devoir de chasseur, cela n'aurait servi à rien sans giba à chasser.
Dans le village Sun, on en était réduit à peine à capturer le strict minimum, au point que la viande manquait davantage que les légumes.
En compensation, les lézards et serpents pullulaient depuis la raréfaction du giba, et leur chair servait souvent à tromper la faim.
Certes, les gens de la famille principale achetaient de la viande de kimusu et de karon pour se sustenter, paraît-il.
« Pourquoi, au juste, avoir attaqué les gens de la famille Fa le jour même de la réunion des chefs ? … Enfin, si l'intention était de les enlever de force dès le début, pourquoi les avoir invités au village Sun au lieu d'attaquer directement la maison des Fa ? »
C'est Dali=Sauti qui émit ce doute.
En effet, avec l'arme secrète que sont les feuilles de meremere, une telle barbarie était possible. Il suffisait de nous endormir, puis de scier les barreaux de la fenêtre pour nous emporter illico presto.
C'est Yamiru=Sun qui répondit.
Selon elle — dans un bâtiment semi-enterré comme le sanctuaire, dont l'entrée est grande ouverte, il suffit de déposer discrètement un chandelier où brûle du meremere. Mais faire pénétrer la fumée par les fenêtres à barreaux d'une maison ordinaire est passablement difficile.
Certes, si l'on agitait un éventail devant la fenêtre comme pour griller des sauries, aurait pu sentir la présence.
« … Cela reste une stupidité. Commettre un tel forfait alors que tous les chefs sont réunis, et croire que ça réussirait ? C'est risible de la part de quelqu'un qui s'est fait endormir comme un bloc, mais ce n'est pas l'idée d'un esprit sain. »
« C'est vrai.… Simplement, c'était encore moins risqué que d'attaquer directement la maison des Fa. On disait que la chef de famille Fa était d'une bravoure exceptionnelle ; Diga et Dodd n'auraient jamais pu la vaincre. »
Yamiru=Sun répondit avec un calme glacial, sous le regard furieux de Dali=Sauti.
« Laissez-moi confirmer une fois pour toutes. C'est Zuro=Sun qui a eu l'idée d'attirer un membre de la famille Fa, et toi, l'aînée, tu as consenti et ourdi ce plan avec l'aîné et le cadet, c'est bien ça ? »
« Oui, c'est exact. »
« Les auteurs matériels sont l'aîné, le cadet et un certain Tei=Sun de la branche, mais ta responsabilité n'est pas moindre. »
« Inutile de me le rappeler maintenant. »
Le visage de Yamiru=Sun était d'un calme presque surnaturel.
« Attendez, » tentai-je d'intervenir.
Mais me saisit le bras.
« Laisse tomber. Ce n'est pas à nous de parler ici. »
« Non, mais… »
Les méthodes de la famille Sun étaient d'une maladresse confondante.
C'est pourquoi je pense que Yamiru=Sun souhaitait peut-être davantage l'échec — la ruine de sa famille — que la réussite.
C'est bien elle qui avait proposé de nous inviter à la réunion des chefs.
Elle en eut l'idée, puis obtint l'accord du chef Zuro=Sun.
Quelle que soit la justification, perpétrer un tel crime lors de la réunion des chefs présentait bien plus d'inconvénients que d'avantages.
D'ailleurs, faire approcher des gens d'un autre clan du garde-manger où dormait le tabou suprême, même avec une barre de verrouillage, relevait de la folie.
Yamiru=Sun ne l'avait-elle pas dit elle-même : « Tu avais la charge du feu de la famille Sun, et tu n'as rien remarqué ? »
Peut-être voulait-elle vraiment survivre avec sa famille.
Mais plus encore, ne cherchait-elle pas à mettre un terme à l'histoire pourrie de la famille Sun ?
« Je devine ce que tu penses. N'empêche, laisse tomber.… Quoi que tu dises, la faute de l'aînée ne s'en trouvera pas allégée. Au contraire, tu risques d'attiser encore plus la colère. »
D'une voix basse, me le murmura. Je lui susurrai à mon tour : « Pourquoi ? »
« Parce que trahir sa famille et lui nuire est le plus lourd des crimes. Même pour une famille pourrie comme les Sun, aucun Moribe ne saurait le pardonner. »
Je restai sans voix.
C'est donc pour cela que Yamiru=Sun avait délibérément fait appel à une force extérieure — nous, la famille Ruu —
Pour que la lame du châtiment s'abatte sur les Sun, elle comprise.
Pendant que je ruminais, la réunion avançait imperturbablement.
Il y avait un point qu'il fallait trancher au plus vite.
Le sort de la famille Sun, bien entendu.
« La famille Sun n'a plus la qualité pour diriger le clan ! »
Personne ne contesta les paroles de Dali=Sauti.
Alors, sous quelle forme doivent-ils expier ?
Heureusement — personne ne chercha à poursuivre les membres de la branche.
Même Zaza et Jin, qui vouent un respect scrupuleux aux règles, étaient du même avis.
Alors, qui juger ?
Ici, les débats s'enlisèrent.
Tous les membres de la famille principale doivent être écorchés vifs selon la loi —
Non, cela n'aurait pas de sens si l'on épargne la branche —
Alors, au moins le chef Zuro=Sun —
Mais ce crime remonte au prédécesseur Zatt=Sun —
Celui-ci est très âgé, malade, et il lui reste peu de temps —
Non, mais, cependant —
« Assez ! Ce vacarme ne mènera nulle part ! »
C'est Dan=Rutim qui explosa.
Ses yeux ronds se braquèrent sur moi.
« , qu'en penses-tu ? »
« Hein ? Moi ? »
« Oui. C'est toi qui as mis au jour les crimes des Sun, donc c'est à toi de trancher. »
Une logique insensée.
Pourtant, j'étais reconnaissant qu'on me donne la parole.
J'avais, moi aussi, quelque chose à dire.
« Je pense… que l'essentiel, c'est l'avenir. »
« L'avenir ? »
« Oui. Plutôt que de punir la famille principale dans un élan de colère, ne devrions-nous pas définir un sort qui permette aux Moribe d'avancer dans la bonne direction ? »
« Tu ressasses des mots compliqués comme Gazlan. Peux-tu pas parler plus simplement ? »
« Pardon. Concrètement, je pense qu'il est plus urgent de décider comment les Moribe, désormais privés de leur lignée de chefs, vont entretenir leurs relations avec , plutôt que de fixer la peine des Sun. »
Dan=Rutim en tête, tous les chefs me regardèrent, interloqués.
Le simple fait d'évoquer les prenait de court.
« C'est quand même incompréhensible. La Cité de Pierre, on s'en fiche, non ? Nous, on n'a que faire des primes. Profitons-en pour couper les ponts avec le château, ce sera bien plus net. »
« Est-ce vraiment possible ? La règle "ne pas piller les bénédictions de la forêt de Morgan" est une loi de . En la violant, les Sun n'ont-ils pas piétiné le lien et la confiance avec ? … Pour ne pas dire que les Moribe n'ont obtenu le droit d'habiter la forêt qu'en échange de la promesse de ne pas la piller ? »
Un murmure parcourut l'assemblée.
« Bien sûr, les Moribe sont indispensables à . En quatre-vingts ans, ils ont bâti une position à la hauteur. Si les Moribe quittaient ces lieux, la prospérité de en subirait un coup sévère. C'est pourquoi, désormais, nous devons tisser des liens plus justes avec . »
« Hum… enfin… si on y réfléchit, c'est peut-être vrai, mais… »
Dan=Rutim ne semblait toujours pas convaincu.
C'est dire à quel point l'existence du château de est lointaine pour quiconque n'appartient pas à la famille Sun.
Pour faire partager mon inquiétude, je décidai de lâcher ma bombe.
« C'est une hypothèse, mais… il se pourrait que les gens du château de savaient que les Sun enfreignaient la loi, et qu'ils fermaient les yeux. »
« Quoi !? Qu'est-ce que ça veut dire ! »
« et moi connaissons quelqu'un qui a des liens avec le seigneur de . Cette personne s'inquiète de la décadence des Sun et en a fait part maintes fois au seigneur. Mettons de côté l'affaire des ressources forestières : le fait que les Sun négligent leur devoir de chasseurs pour mener une vie oisive est déjà parvenu aux oreilles du seigneur de . »
Le murmure enfla.
C'est comme fouetter un mort, mais je devais le dire.
« De plus, en ville, on a pu constater que les Sun bénéficiaient d'une impunité quand ils commettaient des crimes. Pis encore, la rumeur court que les Moribe ne sont jamais punis, quoi qu'ils fassent. La décadence des Sun ne vient pas seulement des primes, mais aussi de ce traitement de faveur indû de la part de . »
Je portai mon regard sur les gens de la famille principale Sun, assis en bas lieu.
Hormis le prédécesseur Zatt=Sun, sept personnes étaient là.
Zuro=Sun, qui n'était plus qu'une coquille vide.
Diga=Sun, tremblant de terreur.
Dodd=Sun, qui venait de reprendre conscience et baissait la tête comme un chien mourant.
Mida=Sun, qui somnolait sans rien comprendre.
Yamiru=Sun, qui avait effacé toute expression et fixait le sol.
Oura=Sun, le dos droit, les yeux humides, contemplant le vide.
Zwei=Sun, l'air boudeur, accrochée au bras de sa mère.
Et Tei=Sun, de la branche mais comptable lui aussi, les paupières fermées au dernier rang.
« Je ne cherche pas à disculper les Sun. Mais la cause majeure de leur décadence, c'est le lien avec le seigneur de , primes comprises. S'on entretient de mauvaises relations avec , même les Moribe peuvent pourrir. C'est ce que cette affaire démontre. »
« . Ces paroles pourraient être perçues comme une insulte aux Moribe. »
Ce n'était pas de la colère, mais une voix tendue à l'extrême, celle de Dali=Sauti.
Je me tournai vers lui : « Vraiment ? »
« Pourtant, les Sun étaient à l'origine un clan assez fort pour diriger la tribu, non ? C'est sur quatre-vingts ans qu'ils ont peu à peu pourri, comme un poison qui s'accumule. Parce qu'ils ont monopolisé les relations avec le château… — moi qui suis en train de tisser des liens avec la ville et d'amasser une fortune considérable, je ne peux pas considérer ça comme l'affaire d'autrui. »
« Hmm… »
« Une fortune excessive peut devenir poison ou remède. On en a parlé au banquet. Qui dirigera les Moribe à la place des Sun ? Comment gérera-t-on les primes ? C'est aussi important que le sort des Sun. »
« C'est évident. Mais le seul clan qui puisse rivaliser avec les Sun, c'est les Ruu. Or, les Sun eux-mêmes ont pourri… on se demande bien comment faire. »
En disant cela, Dali=Sauti scruta Donda=Ruu.
Donda=Ruu ricana, impudent.
« Vous comptez causer jusqu'à quand sans dormir, au milieu de la nuit ? Le clan le plus fort dirige les Moribe. Les clans faibles n'en ont pas le pouvoir. C'est une évidence qu'on n'a même pas besoin de réfléchir, non ? »
« Donc les Ruu se portent candidats pour la nouvelle lignée de chefs ? »
« Hah ! Il était écrit que les Sun finiraient par s'effondrer. Tôt ou tard, nous devions emprunter ce chemin. »
Donda=Ruu se leva lentement, et passa au crible l'assemblée avec des yeux de chasseur.
« En tant que chef de la famille Ruu, je m'adresse à tous les chefs des Moribe. Les Ruu comptent six clans alliés, et leur peuple se chiffre à cent. Aucun clan de la forêt n'a une telle force. Quelqu'un conteste ? »
Personne ne broncha.
Le rictus de Donda=Ruu s'accentua.
« Le clan qui suit, ce sont les Sauti. Combien de liens du sang avez-vous réunis, vous ? »
« Les Sauti comptent cinq clans alliés, une soixantaine de personnes. Loin derrière les Ruu. »
« Hmph. Ça reste supérieur à ce qu'il reste des clans du Nord depuis la chute des Sun. »
Satisfaite, Donda=Ruu fit briller ses yeux d'une intensité redoublée.
« Alors je propose ceci. Les Moribe, désormais sans lignée de chefs, devraient être menés par les Ruu, les Sauti, et les clans du Nord menés par les Zaza. »
« Quoi !? » s'exclama le chef des Zaza.
« Les Ruu, les Sauti et nous, chefs ? Que veux-tu dire, chef des Ruu ! »
« Y a rien à comprendre. Aussi grand soit le clan Ruu, ses bras ne sont pas assez longs pour atteindre les deux extrémités de cette vaste forêt. Puisqu'il y a de grands clans plantés au Nord et au Sud, il serait bête de ne pas s'en servir. »
« Cependant… »
« Trois clans pour diriger les Moribe. Les relations avec , les primes, tout sera géré par ces trois chefs, pour en faire un remède et non un poison. Si vous avez un meilleur plan, parlez. Pas seulement les Zaza ou les Sauti. Je m'adresse à tous les chefs ici présents. »
Les yeux perçants de Donda=Ruu balayèrent à nouveau l'assemblée.
« Si un clan vient à rivaliser avec les Ruu ou les Sauti, on lui reconnaîtra aussi le titre de chef. Quoi qu'il en soit, un seul chef ne suffit pas pour diriger la forêt. La chute d'un seul a failli perdre les Moribe. Les Sun nous l'ont prouvé de leur personne. »
Zuro=Sun ne réagit pas.
L'ancien chef qui avait hérité du fardeau négatif de son prédécesseur et s'était vautré dans la paresse n'était plus qu'un mort-vivant, la tête basse.
« Ceux qui approuvent mes paroles, levez-vous ! Ceux qui s'y opposent, restez assis et parlez ! »
Les alliés des Ruu se levèrent sans hésiter.
Les chefs des petits clans se levèrent çà et là — et moi aussi.
Les plus réticents étaient bien sûr les clans du Nord et du Sud.
Leur stupeur et leur désarroi face à cette responsabilité soudaine de chef de lignée devaient être immenses.
Pourtant, peu à peu, Dali=Sauti et les siens se levèrent —
Et enfin, les chefs des Zaza et des Dom se levèrent à leur tour.
C'était l'unanimité.
Donda=Ruu acquiesça, le visage grave.
« En tant que Donda=Ruu, chef de la famille Ruu, je jure ici de ne pas perdre la fierté de Moribe, de marcher main dans la main avec les Sauti et les Zaza, et de montrer le droit chemin à mon clan. »
« … Moi, Dali=Sauti, chef de la famille Sauti, jure d'être un appui pour les Moribe. »
Les anciens alliés des Sun restèrent un moment interdits, puis le chef des Zaza dit d'une voix basse :
« Nous allons désigner un chef pour nos alliés. Quel qu'il soit, nous jurons de marcher sur une voie qui ne fasse pas honte aux Moribe. »
« Quelle conclusion molle. Votre premier devoir, c'est de désigner ce chef. »
Donda=Ruu ricana, et le chef des Zaza lui lança : « Ferme-la ! »
« Bon. Hormis les Sauti et le chef des Zaza, les autres peuvent se détendre.… Il y a un rite qu'il faut accomplir cette nuit. »
Sur cet ordre, nous nous rasseyâmes.
C'était entièrement la scène de Donda=Ruu.
« Quel sort pour la famille principale des Sun ? Commençons par tracer la voie, puis soumettons-la aux autres chefs. »
L'air se figea sur ces mots.
« Je pense… qu'il faut exécuter ce soir ceux qui ont commis des crimes, ainsi que le chef Zuro=Sun. »
Dali=Sauti répondit sans attendre.
« L'aîné Diga=Sun, le cadet Dodd=Sun, l'aînée Yamiru=Sun, et Tei=Sun de la branche. En y ajoutant le chef Zuro=Sun, la faute de ces cinq-là est évidente. »
« Hmph. Donc le pillage de la forêt ne serait imputé qu'à Zuro=Sun… Et quelle peine pour l'aînée, qui n'a pas tiré l'épée ? »
« C'est… délicat, mais c'est elle qui a inspiré l'aîné et le cadet. Elle mérite une peine équivalente. »
Cela signifiait-il leur trancher le bras droit, à elles et à Dodd=Sun et Tei=Sun ?
Une amertume infinie emplit ma bouche.
Mais la déclaration qui suivit, du chef des Zaza, était encore plus impitoyable.
« Je pense que tous les membres de la famille principale doivent expier. Le crime majeur de piller la forêt, et d'avoir forcé la branche à le partager, est trop lourd. Tous doivent être écorchés vifs. »
« Hô. Mais les femmes de la famille principale n'ont pas le pouvoir de forcer la branche à ce point ? Gracier la branche et faire payer de leur vie les femmes de la famille principale, ça ne tient pas debout. »
« Hum… ce n'est pas que je n'y aie pas songé… Mais à la base, la branche devrait être jugée tout pareil. Les gens de la famille principale doivent racheter de leur sang la part de la branche, c'est inévitable. »
Allait-on condamner à mort la petite Zwei=Sun ?
Même si c'est la coutume pure et implacable des Moribe, je ne pouvais l'accepter.
« … Une seule chose, » dit alors Yamiru=Sun.
Des regards meurtriers convergèrent vers elle.
Mais son visage restait glacé, et elle poursuivit d'une voix plate.
« Vous ne comprenez rien, alors je vais vous l'apprendre.… C'est le prédécesseur Zatt=Sun qui a pourri la famille Sun. »
La tension monta d'un cran parmi les chefs.
Pourtant, Yamiru=Sun ne sourcilla pas, et continua de filer ses mots.
« Zatt=Sun était un bloc de poison. Plus on passait de temps avec lui, plus l'âme pourrissait. Il a régné en chef jusqu'à ce que la maladie le terrasse il y a dix ans, rongeant l'âme des gens de la famille principale. »
« Hah ! Tu cherches à rejeter tous les torts sur Zatt=Sun, qui peut à peine se lever ! Quelle misérable créature tu fais ! »
Le chef des Zaza hurla, le visage déformé par la rage.
Yamiru=Sun le jeta un coup d'œil, impassible.
« Je ne dis pas que tout est de sa faute. Je veux juste dire que certains n'ont pas été rongés par son poison.… Oura=Sun, qui est venue il y a douze ans, Zwei=Sun née à cette époque, et Mida=Sun qui est né avec une partie de son cœur manquante… Ces trois-là n'ont pas eu l'âme rongée par Zatt=Sun, et leur faute est la même que celle de la branche. »
Et Yamiru=Sun — tout en restant assise — s'inclina profondément, jusqu'à ce que son front touche le sol.
« Donc, si vous graciez la branche, grâcez ces trois-là aussi.… Seuls nous avons l'âme pourrie. »
« Qu'est-ce que tu racontes ! C'est absurde ! »
Zwei=Sun, qui n'était pas ligotée vu son jeune âge, bondit comme un pantin à ressort.
Rudo=Ruu, qui la surveillait, la rattrapa par la nuque, affolé.
« Hey, bouge pas, gamine. »
« Lâche-moi ! C'est Yamiru qui s'inquiétait le plus pour l'avenir des Sun ! Pourquoi Yamiru devrait mourir ! »
« C'est parce que tu es le genre d'humaine qui ne trouve pas d'autre moyen de sauver les Sun que de mourir. »
Yamiru=Sun releva la tête, et le coin de ses lèvres se releva à peine.
« Je suis née avant Diga et Dodd. Donc j'ai été empoisonnée par Zatt=Sun d'autant plus longtemps. Mon âme est pourrie jusqu'à la moelle. »
« L'ordre de naissance n'a rien à voir ! Yamiru aussi… c'est de la famille ! »
De gros larmes jaillirent des grands yeux de Zwei=Sun.
Toujours tenue par la nuque par Rudo=Ruu, elle fusilla du regard et ses frères.
« Ce sont toujours vous qui faites n'importe quoi ! Parce que vous êtes des lâches, Yamiru en est arrivée là ! Qu'est-ce qui fait si peur chez ce grand-père grabataire ! Pourquoi n'avez-vous pas dépensé tout cet argent correctement ! »
Zuro=Sun et les siens ne répondirent pas.
Comme incapables de reconnaître cette réalité catastrophique, ils restèrent muets, la tête basse.
Les chefs des divers clans échangèrent des regards, visiblement troublés.
Finalement, ce fut le chef des Zaza qui parla.
« Au fond, adapter la peine à la gravité de la faute est peut-être impossible ? Alors autant appliquer la loi à la lettre : exécuter tout le monde, famille principale et branche confondues, ce serait plus juste. »
« C'est trop expéditif. Quarante vies, on ne peut pas les mépriser ainsi.… Donda=Ruu, quel est ton avis ? »
Interpellé par Dali=Sauti, Donda=Ruu garda un moment le silence.
Puis il parcourut les visages des Sun, et parla d'une voix lourde.
« Depuis dix ans, je réclame des comptes aux Sun. Avant ça, pendant vingt ans, mon père les a réclamés. Ceux qui ont refusé d'écouter et protégé les Sun, c'étaient les alliés des Sun, les Zaza et les Jin.… Sans l'opposition des Zaza et des Jin, mon père aurait tranché la tête de Zatt=Sun il y a vingt ans. »
Le chef des Zaza mordit sa lèvre, frustré.
« Maintenant, je n'ai plus rien à répondre.… Mais en quoi ça change quelque chose ? »
« Les Sun sont irrécupérables. Surtout l'aîné et le cadet, la lie de l'humanité. Mais qui a pourri la lignée de chefs ? Vous qui avez voulu protéger les Sun, nous qui n'avons pas pu les juger — et même les petits clans qui n'ont rien pu faire faute de force — ne portons-nous pas tous une part de responsabilité ? »
Les yeux de Donda=Ruu brûlaient d'un feu inédit, calme.
« Je propose d'accorder une unique chance à tous, hors le prédécesseur Zatt=Sun et le chef actuel Zuro=Sun. »
« Une unique chance ? »
« Oui. La dernière chance de vivre et mourir en Moribe.… Bien sûr, seulement s'ils ont la résolution de l'accepter. »
***
Nous nous installâmes à un endroit d'où l'on voyait le sanctuaire au loin, et luttant contre le sommeil, nous échangâmes quelques mots par ci par là.
« Peut-être que je me suis trompé sur Donda=Ruu. Je le croyais aussi rigide que les Zaza, un vrai bloc de pierre. »
La solution de Donda=Ruu.
Elle consistait à ce que les grands clans comme les Ruu ou les Zaza accueillent les membres de la famille principale des Sun comme gens de maison.
Bien sûr, pas question de les prendre comme époux ou épouses.
On leur ferait abandonner le nom de Sun, couper les liens avec leur famille, et travailler aux tâches les plus basses de la maison.
S'ils faisaient preuve de repentir, on leur donnerait le nom du clan.
Sinon, ils pourriraient sans même laisser de descendance.
C'était une voie d'une sévérité extrême — et pourtant, une voie de salut sans précédent chez les Moribe.
Pas seulement les Zaza et les Sauti, mais tous les chefs étaient décontenancés. Pourtant, au final, la proposition de Donda=Ruu fut acceptée.
« Donda=Ruu n'est pas quelqu'un qui vénère la loi et les coutumes. Il semble plutôt du genre à se tourmenter pour faire coïncider ses sentiments et la loi. »
Les yeux mi-clos, que ce soit par l'éblouissement ou la fatigue, me répondit ainsi.
« Mais bon, pour un tel scandale, pas une goutte de sang n'a coulé. C'est quand même surprenant. »
« Ah oui. Je suis soulagé, vraiment. »
Tous les destins n'étaient pas encore scellés, mais les deux éléments dangereux, Diga=Sun et Dodd=Sun, étaient d'ores et déjà assignés au clan Dom.
Apparemment, les Dom sont les plus farouches du Nord ; ils deviendraient leurs gens de maison et travailleraient comme chasseurs.
« Pour ces bonzes, c'est pareil qu'une peine de mort » avait marmonné Rudo=Ruu, ce qui me laissa un goût indéfinissable. Mais c'était toujours mieux que d'être écorché vif ou d'avoir le bras tranché.
Hier encore, j'aurais voulu les tuer de ma rage. Mais tant qu' est saine et sauve, je ne peux pas souhaiter leur mort.
Simplement — ne plus jamais les revoir, ça, c'est mon vrai sentiment.
« Mida=Sun et Yamiru=Sun, où iront-elles ? Il faudrait un clan costaud pour les gérer. »
« Qui sait. Peut-être qu'elles viendront chez les Ruu. »
Au ton mécontent de cette réplique, je me retournai « Hein ? » et tombai sur le regard glacé d', les yeux mi-clos.
« … , tu as besoin de voir le corps nu de combien de femmes pour être satisfait ? »
« Hein ? C'est là le problème ! Dans cet état sanglant et hideux, corps nu ou pas… »
« Donc tant qu'elles ne sont pas couvertes de sang, ça t'irait ? »
« Pas du tout ! C'est même pas le sujet ! De toute façon, la seule femme dont j'ai vu le corps nu au monde, c'est toi, ! »
Je pris un coup de coude à la tempe.
À cet instant, une grande silhouette s'approcha.
« Qu'est-ce que vous faites ? J'ai cru entendre "corps nu". »
« Aïe aïe aïe… Rien du tout. Qu'est-ce qu'il y a, Dali=Sauti ? »
« Non, moi aussi je voulais me reposer un peu. Avant de rentrer au village Sauti, les problèmes s'empilent. »
La destination des gens de la famille principale.
Le traitement de la branche.
La liquidation des ressources forestières stockées dans le garde-manger.
L'état des lieux de la forêt dévastée.
Et — l'exécution de Zatt=Sun et Zuro=Sun.
« Pour l'instant, l'exécution immédiate a été écartée. Il faut interroger Zuro=Sun sur ses tractations avec , et Zatt=Sun… de toute façon, il ne lui reste que quelques mois à vivre. »
« C'est vrai… »
Les Sun furent dépouillés de leur autorité de lignée de chefs, et trois clans prirent la relève.
Quelle réaction aura-t-il face à ce fait ?
Contrairement aux Sun, les nouveaux chefs ont la fierté de Moribe. Pourront-ils tisser des liens justes avec les puissants de ?
Là aussi, une nouvelle épreuve commence.
« Seulement, pour ce dossier, je compte sur vous. »
« Ah. Que des gens du château aient tordu la loi pour couvrir les Moribe, c'est une absurdité. Rien qu'à l'idée qu'on nous ait vus sous cet œil, j'en ai la nausée. »
Dali=Sauti claqua son poing dans sa paume.
« Les Sun ont-ils vraiment commis tous ces crimes : agresser des voyageurs, enlever des femmes, voler les récoltes ? »
« Je l'ignore. Mais la branche n'avait pas l'énergie pour de telles méfaits. Si ces histoires cessent à partir d'aujourd'hui, où les gens de la famille principale perdent leur liberté, ce sera la preuve que c'était l'œuvre des Sun. »
« Si c'est vrai, la peine pour l'aîné et le cadet me semble légère.… Enfin, aller chez les Dom n'est pas si léger que ça. »
Le clan Dom est-il si terrible ?
Les Zaza et les Jin sont déjà assez silencieux, mais le chef des Dom, coiffé d'un crâne de giba, dégage une aura terrifiant, c'est certain.
« Et Tei=Sun, de la branche. Je compte demander qu'il aille aussi chez les Dom. »
« Eh ? Vraiment ? »
« Ah. Il a perdu sa famille et vivait avec la famille principale. Il mérite le même traitement.… Et cet homme est le père d'Oura=Sun, l'épouse du chef. »
Je restai sans voix.
C'est donc le beau-père de Zuro=Sun, le grand-père de Zwei=Sun.
Un tel homme a été manipulé par la famille principale.
Au tout bout, j'eus l'impression d'avoir contemplé un abîme insondable.
« … Pourtant, s'il peut finir sa vie en accomplissant son devoir de chasseur, c'est encore un bonheur. Contrairement à l'aîné et au cadet qui n'ont jamais connu la fierté du chasseur, Tei=Sun a connu l'époque où il vivait en chasseur. »
C'est vrai. S'il a passé la cinquantaine, il a dû chasser le giba sérieusement dans sa jeunesse.
Si on lui a volé cette fierté — c'est tragique.
Quels sentiments l'ont poussé à obéir à Diga=Sun ? Quel homme était-il avant que ses yeux ne deviennent ceux d'un poisson pourri ?
À y penser, une douleur sourde me serra la poitrine.
« Peut-être que Donda=Ruu a voulu donner une dernière chance à tous en pensant à ça. C'est frustrant, mais ni moi ni le chef des Zaza n'avons encore la force d'un chef comme lui. »
Sur ces mots, Dali=Sauti nous tourna le dos.
« Il ne faut pas répéter les mêmes erreurs, ni les mêmes tragédies. Nous devons montrer le droit chemin à notre peuple.… Alors, à plus tard, et de la famille Fa. »
« Oui. À plus tard. »
Je répondis au salut, mais resta muette.
Tiens, elle est silencieuse depuis tout à l'heure. Je me retournai pour la regarder — et sa tête heurta doucement mon épaule droite.
Ah, elle s'est endormie.
Hier, elle a dû dormir deux ou trois heures tout au plus. Après un tel tumulte, tout le monde est exténué.
(Mais bon… on a réussi à faire notre boulot, non ?)
Et demain, c'est reparti pour le commerce à la ville-relais.
Aujourd'hui encore, le travail de préparation m'attend après ça.
Il faut bien me reposer un peu, sinon je ne tiendrai pas. En y songeant, je me laissai aller contre et fermai mes paupières lourdes.