Après avoir fait le tour des marchandises de la boutique, nous avons fini par revenir dans la rue.
Finalement, le seul à avoir fait des achats dans ce magasin a été Rudo=Ruu. Cette boutique ne manquait pas non plus de choix, mais elle ne surpassait pas pour autant celle de la ville-château de Genos.
« La boutique voisine, c'est un magasin de vaisselle. La céramique est la fierté de Banam, alors j'espère qu'elle saura plaire aux gens de Moribe. »
Guidés par Arauto, nous sommes entrés dans la boutique d'à côté.
Là, ce sont les parents des Ruu et les gens des Sauti qui se pressaient. Pourtant nous nous étions divisés en cinq groupes pour visiter, mais dès la deuxième boutique, nous avions déjà croisé tous nos compatriotes.
D'ailleurs, dans ces deux groupes se trouvent Jiza=Ruu et Dali=Sauti, ainsi que Gazlan=Rutim et Jii=Maamu, des chasseurs à la carrure imposante, si bien qu'ils attirent beaucoup l'attention des employés et des autres clients. Néanmoins, comme ce sont des personnalités importantes de Banam qui servent de guides, ils ne semblent pas être surveillés avec méfiance.
« Quoi, où qu'on aille, on ne voit que des têtes connues. J'croyais que les autres invités, eux, étaient en train de flâner dans la ville-château ? »
Quand Rudo=Ruu lance ça, Arauto sourit et acquiesce.
« Les autres invités doivent sûrement se diriger vers les boutiques d'objets décoratifs ou de tissus. Leurs centres d'intérêt diffèrent de ceux des gens de Moribe, je pense. »
« Ah, ouais, c'est vrai. Les nôtres, ils s'intéressent qu'aux marmites et aux assiettes. »
Si on dit ça, ce sont plutôt les hommes de Moribe qui n'ont aucun goût pour les biens matériels, donc ils essaient presque jamais de dépenser leurs pièces de cuivre dans ce genre de situation. Même Rudo=Ruu, qui est du genre à y aller franchement, je crois pas l'avoir jamais vu dépenser pour autre chose que des sabres ou de la cuisine.
(En tout cas, au pire, c'est à peu près tout ce que Shimiral=Lilin a acheté des boucles d'oreilles à Vina=Ruu=Lilin. Mais ça aussi, c'est pas la coutume de Moribe, c'est celle de Shim.)
En ayant ce genre de pensées sans queue ni tête, j'examinais la vaisselle dans les armoires.
Comme l'affirmait Arauto tout à l'heure, la céramique a l'air pas mal fournie. Assiettes, petits bols, coupes à saké, jarres, toute sorte de vaisselle dans toutes sortes de coloris. Le choix a l'air de ne pas perdre face à la ville-château de Genos.
(Par contre, les gens de Moribe préfèrent la vaisselle en bois solide, c'est plus leur truc.)
En promenant mon regard, je tombe sur des visages connus devant une autre armoire. C'est le groupe de Jiza=Ruu et Reyna=Ruu, Dali=Sauti et la cadette des Sauti, plus Merimu. Quand j'approche, la cadette des Sauti m'adresse un sourire joyeux.
« Ah, ! Dans cette armoire, y a pas mal de trucs qui ont l'air de nous plaire, tu sais ! »
Cette armoire contient de la vaisselle en bois.
Mais comme prévu, la vaisselle en bois n'est pas le standard en ville-château, donc le rayon est modeste comparé à la céramique. En contrepartie, la qualité de chaque pièce semble plus élevée.
« Hein. Ça a l'air d'avoir un cachet différent de celle de Genos, dis donc. »
La vaisselle en bois vendue à Genos a généralement des sculptures élaborées. Mais celles alignées ici, on dirait qu'on a mis l'accent sur la peinture plutôt que sur la forme. De la vaisselle en bois aux formes simples, décorée de peintures délicates.
Trouvant ça assez intéressant, j'en prends une en main.
C'est une coupe à saké. Sa surface porte une fine gravure, peinte par-dessus. J'ai choisi un motif fleurs et lianes, avec un beau rouge pétales qui rappelle le mizora et un vert lianes qui contrastent bien, le tout luisant juste ce qu'il faut sans être tape-à-l'œil. Y a sûrement un vernis genre laque pour la conservation. Et la gravure modérée fait office d'antidérapant.
« C'est aussi une belle pièce. Pour les gens de Moribe, c'est un motif qui doit particulièrement plaire, non ? »
Reyna=Ruu me le confirme avec un sourire.
Je me décide et me retourne vers .
« Dis, . J'veux te demander un truc... »
« Hmm ? Si t'as trouvé un truc qui te plaît, fais comme tu veux. ... Mais vous manquez pas de coupes, non ? »
boit moins de vin de fruit ces temps-ci, mais à la maison Fa on a des coupes pour le thé. Et depuis qu'on reçoit plus souvent des invités, on a aussi préparé un paquet de coupes de réserve.
« Ouais. En fait, j'me disais qu'j'allais p't'être acheter un cadeau pour Yun=Sudra, qui a accepté de gérer le stand. Mais ça, c'est pas une chose qui va à l'encontre des coutumes de Moribe ? »
a l'air surprise, elle ouvre grand les yeux.
« Cadeau, j'sais pas trop c'que c'est... Mais en gros, tu veux envoyer un truc pour remercier ? Cependant, j'croyais qu'on avait dit qu'on offrirait du vin de fruit blanc de Banam aux gens qui gardent le stand ? »
« Ouais. Mais Yun=Sudra, elle s'est donnée un mal fou, alors j'veux lui offrir un remerciement à part. Bien sûr, si ça va pas avec les coutumes de Moribe, j'abandonne... »
fait une tête difficile et se met à réfléchir, « Uumu ».
« Comment juger ça... Dali=Sauti, Jiza=Ruu, si vous voulez bien, en tant que membres de la lignée légitime du clan, montrez-moi le droit chemin. »
« Moi, j'vois pas d'problème. Envoyer du vin ou une coupe, c'est pas une grande différence. »
Dali=Sauti répond avec une expression calme, puis passe le relais du regard à Jiza=Ruu.
Jiza=Ruu, qui l'a reçu, nous examine, et moi, de ses yeux fins comme du fil.
« ... Un cadeau, c'est acheter un objet commémoratif dans un lieu lointain pour le rapporter, c'est ça ? »
« Oui. Cette interprétation me semble correcte. »
« Dans ce cas, nous n'avions jusqu'ici jamais l'occasion d'aller hors de Genos, donc la coutume du cadeau n'existe pas. Ça ne me semble pas être un acte nuisible, et ça devrait d'abord relever du jugement personnel. »
Apparemment, aucune opposition ne se lève.
Alors détend son air soucieux : « C'est bon alors. »
« Dans ce cas, fais comme tu veux. Yun=Sudra a eu tant de mal pour nous, après tout. »
« Merci ! Alors j'offre cette coupe ! »
« Hmm. Mais Yun=Sudra n'a pas de coupe, elle ? »
« Ouais. J'ai entendu dire qu'à la famille Sudra, on boit encore l'alcool et le thé dans des assiettes en bois. »
Là, les sourcils d' se froncent à nouveau.
« Si les autres membres de la famille boivent l'alcool et le thé dans des assiettes en bois, et que Yun=Sudra seule utilise une belle coupe... Ça risque de la mettre mal à l'aise, non ? »
« Ah, c'est vrai... J'croyais que c'était une bonne idée. »
« Hmm. Si tu achètes des coupes, tu devrais en prendre pour tous les membres de la famille. »
Je ne peux m'empêcher de fixer , « Hein ? »
Mais me regarde aussi, perplexe.
« Quoi ? Si tout le monde a des coupes, Yun=Sudra n'aura pas à se sentir petite. »
« Ouais. Mais les Sudra, c'est maintenant 11 personnes dans la famille... »
« Les jumeaux bébés ont aussi plus d'un an, ils auront l'occasion de boire de l'eau dans des coupes. »
« Donc 13 personnes. Si j'en offre autant, ils vont pas être un peu trop surpris ? »
garde les sourcils froncés et se retourne vers Dali=Sauti et les autres.
Dali=Sauti, visage serein, fait un geste décontracté.
« Combien que tu envoies, c'est la liberté de la famille Fa. Pas besoin de notre accord à chaque fois. »
« C'est ce qu'il dit. »
« Non, même s'il dit ça... Hum, c'est moi qui suis décalé ? »
« J'sais pas pourquoi t'hésites, mais ton but c'est de transmettre ta gratitude à Yun=Sudra, non ? Si tu offres des coupes à toute la famille, je pense qu'elle sera super contente. ... Ou alors elle pleurera de joie, peut-être. »
En disant ça, les yeux d' brillent d'une douceur extrême.
doit elle aussi être profondément reconnaissante envers Yun=Sudra, et vouloir récompenser ses efforts. En sentant ça, je me décide à acheter 13 coupes.
J'ai demandé à l'employée, le stock est suffisant. Et Arauto, qui avait entendu notre échange pas loin, a arrangé pour qu'on livre le tout plus tard au château de Banam.
« Offrir des coupes, c'est une bonne idée. Moi, j'vais offrir une assiette en bois à Lala. »
« Alors moi aussi, j'vais offrir un truc à Tsuvai=Rutim ! Puisque Reyna-sœur est pas là, le commerce au stand doit être dur, non ? ! »
Reyna=Ruu et Rimi=Ruu décident donc d'acheter des assiettes en bois chacune. Même Dali=Sauti se met à fouiller les rayons : « Hmm ».
« Moi, j'ai pas d'obligation d'offrir un cadeau de remerciement... Mais pour que cette histoire se raconte longtemps, un objet commémoratif pourrait être utile. »
« Ah, comme les crocs, cornes ou os du Maître de la Forêt ? »
« Hmm. L'exploit qu'on a accompli à Banam, faut le raconter aux enfants et petits-enfants, longtemps. »
Cette idée se propage, et les autres se mettent à examiner les marchandises avec encore plus d'ardeur. Les gens de Moribe viennent peut-être d'acquérir le concept de « souvenir de voyage » pour la première fois.
(Bon, y aura sûrement pas tant d'occasions de sortir de Genos après... C'est pour ça que c'est une chance rare, en fait.)
En pensant ça, je me retourne vers ma chère cheffe de famille.
« Dis. Nous aussi, on achète pas des assiettes en souvenir ? »
fait un air un peu gêné, sourit amèrement, me tape la tête et dit : « Fais comme tu veux. »
Là, Rimi=Ruu, qui cherchait des assiettes, sourit innocemment à .
« Hé hé ! aussi, tu devrais acheter un truc à Jiba-baba, non ? ! »
« Hmm ? Ce genre de truc, c'est pas à la famille, genre Rimi=Ruu, de l'acheter ? »
« Mais Jiba-baba, elle serait plus contente si ça vient d', je suis sûre ! Et puis, à Sarisu=Ran=Fou et Aim=Fou aussi, tu devrais offrir un truc ! »
Et voilà embarquée dans cette fièvre à son tour.
Cette fois, on prend plus de temps qu'avant, chacun achète ce qu'il veut, et on sort de la boutique. Comme tout est livré groupé au château de Banam, tout le monde est léger.
« Bon, la prochaine c'est la boutique d'articles en cuir. C'est pas loin, mais faites gaffe à pas vous perdre. »
Moi et , Rudo=Ruu et Rimi=Ruu, Rifureia, Sanjura et Shifon=Cher, nous sept, on rejoint Arauto. Les autres groupes se regroupent aussi autour de leurs guides pour discuter de la suite.
Au milieu de ça, Jiza=Ruu, qui était près de notre groupe, tressaute de l'épaule.
« Hmm... J'sais pas, j'sens des regards. »
« Hein ? Ça peut pas s'éviter, non ? Y a peu de gens de l'Est qui nous ressemblent, alors on ressort encore plus. »
Quand Rudo=Ruu répond ça, Jiza=Ruu secoue légèrement la tête : « Non ».
« Pas que la curiosité. Y a des regards qui nous scrutent. Déjà avant d'entrer dans cette boutique, j'sentais le même regard. »
« Hein ? » Rudo=Ruu penche la tête, puis ferme les paupières.
, qui a remarqué, arrête net son mouvement, visage sévère. Et elle croise le regard de Rudo=Ruu qui rouvre les yeux.
« Y a définitivement un drôle de pressentiment. On est surveillés par quelqu'un ? »
« Non. Jusqu'à tout à l'heure, j'sentais pas ce genre de regard. C'est pas nous, c'est le groupe de Jiza=Ruu qui est surveillé, probablement. »
À ce moment, Arauto, qui s'apprêtait à s'engager dans la rue, nous interpelle, dubitatif : « Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Dans cette ville-château, y a pas de hors-la-loi. Et y a pas non plus d'humains qui penseraient à faire du mal aux gens de Moribe... »
« L'intention de nuire, j'la sens pas. Mais y a quelqu'un qui observe nos faits et gestes avec une sacrée intensité. »
Le ton de Jiza=Ruu ne bronche pas, et et Rudo=Ruu ne le contredisent pas.
« Alors, on fait quoi ? J'vais aller fouiller les parages ? »
« Non. Ton rôle, c'est de protéger Rimi. Tant qu'on connaît pas les intentions de l'autre, t'as pas intérêt à quitter ton poste imprudemment. »
Quand Jiza=Ruu répond ça, une voix faussement étonnée retentit : « Oyoyo. »
« Vous tombez sur nous direct. et les autres, vous cherchiez des ustensiles de cuisine ? »
C'est le groupe des « Gardiens », invisibles jusqu'ici. Jiza=Ruu se tourne vers eux, « Hmm », et scrute les trois silhouettes de Kamyua=Yoshu.
« Kamyua=Yoshu. Vous êtes libres, en ce moment ? »
« Ouais. On venait de passer au poste des gardes. Si c'était la nuit, on irait à la taverne, mais en plein jour y a pas d'ivrognes en ville-château. On revenait d'avoir demandé aux gardes la situation récente du coin. Y a plus de bandes de voleurs qui rodent, c'est super paisible. »
Après avoir débité ça à toute vitesse, Kamyua=Yoshu sourit en coin.
« Et vous, ça va pas ? Y a une drôlement sale ambiance, non ? »
« C'est pas jusqu'à être sale, mais... si vous voulez bien nous aider. On a l'impression d'être surveillés par quelqu'un, alors on voudrait que vous identifiez qui c'est. »
« Ah, d'accord. Mais c'est sûrement pas avec l'intention de faire du mal aux gens de Moribe, je pense. »
« Toi aussi, t'avais remarqué... Tu peux nous aider ? »
« C'est bon. Ça sera même dans l'intérêt de l'autre, alors. »
Apparemment, les deux se comprennent sur un plan qui m'échappe.
Jiza=Ruu hoche une fois la tête et se tourne vers Arauto, perplexe.
« Le responsable des guides, c'est toi. Et t'es de la famille Welhyde, alors j'veux que tu gères ça proprement de ton côté. »
« Qu-quoi exactement ? J'comprends pas du tout, moi... »
« Moi non plus, j'ai pas de certitude. Mais ton pouvoir de décision sera sûrement nécessaire. »
Là-dessus, Jiza=Ruu et les siens se mettent à avancer dans la rue. Dali=Sauti, du même groupe, les suit en souriant. Reyna=Ruu et la cadette des Sauti n'ont rien remarqué, elles discutent joyeusement avec Merimu.
« Bon. Leito, tu vas pouvoir répondre aux attentes de Jiza=Ruu ? »
Kamyua=Yoshu sourit comme le chat du Cheshire en se tournant vers son jeune disciple. Leito reçoit le regard de son maître avec son sourire doux habituel.
« J'sais pas du tout ce qui se passe, mais en gros, faut retrouver qui surveille les Ruu, c'est ça ? »
« Ouais, c'est ça. Dans cette foule, ça risque d'être un peu coton. »
Leito regarde partir Jiza=Ruu et les siens, et ne bouge que les yeux pour scanner la foule.
Et aussitôt, ses lèvres s'étirent.
« C'est pas coton du tout. On doit me prendre pour un sacré débutant, apparemment. »
« C'est pas ça. Si c'est pas coton pour toi, ça veut dire que t'as grandi bien au-delà de mes attentes. »
« Alors, j'fais comment ? J'évite la manière forte, j'imagine ? »
« Ouais. Toi, tu passes devant, on suit. Comme ça, coincé des deux côtés, il perdra même l'envie de fuir. »
« Compris. » Et Leito se fond dans la foule comme une plume.
Kamyua=Yoshu, satisfait, se tourne vers nous.
« Bon, Arauto-dono, venez avec nous. On va longer le mur là-bas, vous pouvez avancer ? »
« He, oui. Mais moi, j'ai mon rôle de guide... »
« Alors et les autres viennent aussi ? Ça prendra pas longtemps. »
Et Kamyua=Yoshu se met à marcher d'un pas léger.
Arauto, décontenancé, et les autres le suivent. En marchant, je décide de questionner Zashuma.
« Euh, c'est quoi que Kamyua et les autres essaient de faire ? Y aura pas d'embrouille, hein ? »
« J'sais pas. Le manque d'explications, c'est des deux côtés. »
Zashuma hausse les épaules en souriant amèrement.
Je me tourne vers , et là, c'est une tête de bouddhi qui m'attend.
« J'ai à peu près saisi, aux échanges entre Jiza=Ruu et Kamyua=Yoshu. Mais nous, on s'immisce pas, on regarde ce que fait Jiza=Ruu. »
« Moi, j'pige que dalle. Mais c'est Jiza-frère, alors y a pas d'inquiétude à avoir. »
Rudo=Ruu fait mine de s'en foutre, en tirant sa petite sœur par la main. Quant à Rifureia, elle a l'air d'avoir renoncé à réfléchir dès le début.
« Les gens de Moribe comme les "Gardiens", ils voient des trucs qu'on voit pas, nous. Sanjura, toi, t'as une idée ? »
« Non. Absolument aucune idée. Par contre, gens de Moribe, celui qui surveille, j'ai compris. Maintenant, boutique de bois, il vient de passer. »
À ces mots de Sanjura, je promène mon regard en catastrophe.
Nous longeons le bord gauche de la rue. La boutique de bois est à 7-8 mètres devant. Celui qui vient de la passer, c'est une silhouette fluette, capuche de manteau rabattue, genre gens de l'Est.
Le groupe de Jiza=Ruu est quelques mètres plus loin, tranquille. Et quand eux se font bloquer par la foule, l'inconnu s'arrête aussi, sans raison, calant son pas sur eux. C'est bien lui qui les suit.
« Je vois. C'est lui le coupable. "Vent du Nord", moi aussi j'ai un rôle ? »
Zashuma l'appelle, et Kamyua=Yoshu répond tranquillement : « Ouais. »
« Alors Zashuma, tu contournes par le flanc. Si on lui bouche l'avant, l'arrière et le flanc, il pourra plus fuir. Mais attention, pas de manière forte, hein. »
« Ouais. À voir sa tronche, c'est un amateur. Suivre des gens de Moribe, c'est suicidaire. »
Zashuma hausse l'épaule et se fond dans la foule latérale.
Kamyua=Yoshu continue au même rythme, se grandit pour jeter un œil devant.
« Bien, c'est l'heure. Arauto-dono, on vous attend là-bas. »
« He ? Ah, attendez... »
Devant l'Arauto paniqué, Kamyua=Yoshu s'éloigne en flottant. Il accélère pour rattraper l'inconnu.
Nous aussi, avec Arauto, on se met à courir — mais avant de rejoindre Kamyua=Yoshu, un cri de femme déchirant comme de la soie qu'on déchire retentit.
« Ka, Kamyua=Yoshu-dono ! Qu'est-ce qui... ! »
On se fraye un chemin dans la foule, et on arrive enfin sur place.
Dos au mur gris, une silhouette est affalée sur la rue. Et tout autour, Leito, Kamyua=Yoshu et Zashuma l'encerclent.
« Ça va pas. , nous aussi on fait mur, on cache sa silhouette. »
me tire le bras et s'insère entre Leito et Zashuma. Rudo=Ruu, tête penchée, s'intercale entre Zashuma et Kamyua=Yoshu. Ainsi, l'inconnu est complètement encerclé par les « Gardiens » et les gens de Moribe.
« Calmez-vous. Si y a du grabuge, votre position devient délicate, princesse Coiffia. »
Kamyua=Yoshu, voix basse, l'appelle ainsi.
La silhouette, visage caché sous sa capuche, c'est Coiffia, qui doit se marier avec Welhyde demain.
Et Coiffia, le front contre la rue de pierre, s'effondre en sanglots, corps et âme.
***
Par la suite, nous sommes revenus à la place du début.
Il y avait les chars à totos pour le retour, alors on a décidé d'entendre les circonstances de Coiffia là-bas.
« Je suis désolée... Ce n'était absolument pas par méchanceté que j'ai suivi les gens de Moribe... »
Coiffia, les yeux rouges et gonflés par les larmes, parle d'une voix tremblante.
Ceux qui l'écoutent sont moi, , Jiza=Ruu, Reyna=Ruu et Arauto, nous cinq. Les autres attendent dans un autre char. Moi et n'avions rien à voir là-dedans, mais comme nous sommes les plus proches de Welhyde, Jiza=Ruu a demandé notre présence.
« Po-pourquoi la princesse Coiffia a-t-elle fait une chose pareille ? Une noble dame comme vous, sortir seule en ville-château sans escorte, c'est bien trop dangereux. »
Arauto, visage perplexe, la presse de questions, et Coiffia s'enfonce encore plus.
« Moi... je cherchais une occasion de parler à Reyna=Ruu-sama, hors du château... Mais comme je ne pouvais en parler à personne... je n'ai pas eu d'autre choix que d'y aller seule... »
« Po-pourquoi n'auriez-vous pu en parler à personne ? Et quel sujet vouliez-vous aborder avec Reyna=Ruu-dono ? »
Coiffia, le visage noyé dans le chagrin, se tait.
Alors Jiza=Ruu intervient d'une voix calme.
« Vous doutiez de la relation entre Reyna et Welhyde, c'est ça ? Si c'est le cas, je vous le dis ici : c'est un souci infondé. »
« Hein ? Pourquoi la princesse Coiffia devrait-elle douter d'une chose pareille ? Demain, vous vous mariez avec mon frère, non ? »
« Parce que... Welhyde-sama, il a failli être séduit par Reyna=Ruu-sama, non ? »
En laissant couler de nouvelles larmes, Coiffia lâche ça.
Effectivement, Coiffia, grande et mince, d'allure plutôt adulte, a un physique opposé à Reyna=Ruu. En plus, elle est étonnamment pâle pour une fille de l'Ouest.
Mais quand même, c'est du souci infondé. Reyna=Ruu, elle aussi, fait une tête aussi perplexe qu'Arauto.
« M-mais, je suis de Moribe, et Welhyde est noble de Banam. Nous deux, ça peut pas marcher, c'est évident, non ? »
« Au début, moi aussi je pensais comme ça, je me suis forcée à calmer mon angoisse... Mais... j'ai entendu l'histoire de Tikatorasu-sama... »
« Ti, Tikatorasu ? Qu'est-ce que cette personne a dit ? »
« Tikatorasu-sama... c'est quelqu'un qui, le jour du mariage, a fait la cour à la mariée d'un autre, c'est ça ?... J'ai entendu cette histoire terrifiante selon laquelle le mariage a été annulé, et moi... j'ai fini par porter une angoisse insupportable... »
À côté de moi, soupire profondément.
Le comportement outrageant de Tikatorasu a engendré ce genre de répercussion. Moi non plus, je sais pas quoi dire, bouche bée.
« Tikatorasu, j'en ai entendu parler par les émissaires. Mais... cette personne n'a pas d'épouse officielle et n'a que des concubines, c'est ça ? Se servir de cette personne pour douter des vrais sentiments de mon frère, c'est... complètement déraisonnable, je trouve. »
Arauto, d'une voix sévère, enfonce le clou.
Sur son visage encore juvénile se mêlent colère, tristesse et perplexité.
« Vous allez vous marier demain, et vous ne faites pas confiance à votre frère ? Une vous sans résolution pareille, vous croyez pouvoir passer votre vie avec lui ? »
Arauto l'accable sans pitié, et Coiffia rapetisse encore plus en pleurant. Celle qui lui tend la main, c'est, inattendu, Jiza=Ruu.
« Si tu la coins comme ça, Coiffia va juste paniquer. Faut d'abord la calmer, puis les laisser parler entre elles jusqu'à ce qu'elles soient convaincues, non ? »
« Mais... si on entend ce genre de chose, mon frère sera tellement triste... »
Arauto baisse les yeux vers lui, des larmes aux yeux.
À ce moment, on frappe à la portière du char, et Coiffia se raidit de peur.
« Excusez-moi. C'est Sufira=Zaza de la famille Zaza. Puis-je entendre l'histoire, moi aussi ? »
obtient l'assentiment de Jiza=Ruu du regard, et ouvre la portière.
Devant la porte, les frère et sœur Zaza. Geor=Zaza reste dehors, seule Sulfira=Zaza monte dans le char.
« J'ai entendu les circonstances de la part de Kamyua=Yoshu. Si l'arrondi était déjà fait, j'aurais pas eu à intervenir... Mais visiblement, c'est pas fini. »
Sulfira=Zaza traverse le char d'un pas ferme et s'agenouille devant Coiffia.
« Coiffia de la famille du baron Luamat. Je suis la cadette de la branche principale des Zaza, Sulfira=Zaza. Ce que je vais dire maintenant est un secret connu de très peu de gens même à Genos. Vous pourrez le garder pour vous ? »
Coiffia, sanglotant comme un enfant, lève timidement les yeux vers Sulfira=Zaza.
Sulfira=Zaza a un visage d'une rigueur extrême, mais ses yeux contiennent une lumière d'une grande douceur.
« Moi, j'ai aimé autrefois une certaine Reirisu de la famille du comte Satorasu. Et Reirisu m'a dit qu'elle m'aimait aussi... Au final, ça a fini en duel à l'épée entre mon frère et Reirisu. »
Coiffia tremble, stupéfaite.
Devant cette Coiffia, Sulfira=Zaza continue calmement.
« Les gens de Moribe, c'est depuis ces deux ans qu'on a enfin pu se décider à tisser des liens justes avec le monde extérieur. Nous n'avons toujours pas la coutume de marier nos filles à l'extérieur... Et du côté des nobles non plus, prendre un Moribe pour époux, c'est pas si facile. Alors moi et Reirisu, on a décidé de renoncer à nos sentiments. Pour moi, c'était une douleur comme si on m'arrachait le cœur... Mais en accumulant les années, j'ai fini par m'en libérer. Et j'ai pu retisser un lien d'amitié avec Reirisu. »
« Po-pourquoi me racontez-vous ça... ? »
« Parce que je pensais pouvoir comprendre un peu les sentiments de Welhyde. Je n'ai encore presque jamais parlé à Welhyde... Mais j'ai vu d'un coup. Welhyde et Reirisu, ce sont des gens très semblables, je pense. »
En disant ça, Sulfira=Zaza prend doucement la main de Coiffia.
« Si Welhyde avait été séduit par Reyna=Ruu, il a dû tourmenter autant que Reirisu. Et tant qu'il n'a pas coupé ce sentiment, il ne pourrait pas songer à se marier avec une autre. On ne sait pas à quel point Welhyde a porté de sentiments pour Reyna=Ruu... Mais quoi qu'il en soit, le Welhyde d'aujourd'hui ne regarde que vous. »
« Mais... moi, je suis comme ça, une bonne à rien, une incapable... »
« C'est l'angoisse qui vous fait dire ça. Votre angoisse, je la comprends. Mais alors... au lieu de vous-même, vous ne devriez-vous pas fier à la droiture de Welhyde ? »
« La droiture de Welhyde-sama ? »
« Welhyde vous a choisie pour épouse. Vous croyez que Welhyde ferait un mariage sans sentiments assurés ? Qu'il inviterait au mariage une femme dont il n'a pas coupé les regrets ? Qu'il est assez vil pour trahir et désespérer sa promise à la veille des noces ? Si vous en doutez à ce point, c'est vous qui devriez refuser ce mariage. »
Même en disant des mots si durs, le regard de Sulfira=Zaza reste doux.
« Vous êtes prisonnière de votre angoisse, au point de perdre de vue la droiture de Welhyde. C'est pour ça que le frère Welhyde, Arauto, fait une tête si triste. ... S'il vous plaît, croyez en la droiture de Welhyde. Alors, le bon chemin s'ouvrira. »
Coiffia, le visage en bouillie, s'accroche à Sulfira=Zaza.
Sulfira=Zaza redresse l'échine, et de sa main droite, caresse doucement le dos de Coiffia. Sulfira=Zaza est sûrement plus jeune, et pourtant son profil porte une expression d'affection qui rappelle une grande sœur ou une mère.