La nuit était tombée.
Ce jour-là, dix-huit personnes s'étaient rassemblées dans la grande salle de la maison principale des Ruu.
D'abord les résidents de cette demeure : Donda=Ruu, mère Mia=Rei=Ruu, grand-mère Jiba, grand-mère Tito=Min=Ruu, Jiza=Ruu, Sati=Rei=Ruu, Kota=Ruu, Rudi=Ruu, Rudo=Ruu, Reyna=Ruu, Lara=Ruu, Rimi=Ruu — les invités étaient moi et , Ticatras, Vikezzo, Degion — et en tant que représentant du clan Sauti qui séjournait pour transmettre les rites de la chasse au giba, le jeune chef de famille de Vela.
« Ha ha, quel magnifique banquet ! Autant par son contenu culinaire que par le nombre de convives qui l'entourent, il n'a rien à envier aux festins de la ville-château ! Recevoir une invitation à un banquet aussi splendidement dressé me remplit d'une profonde gratitude ! »
Ticatras s'égayait tout seul, mais Degion et Vikezzo semblaient plus sur leurs gardes que d'habitude. Conformément aux coutumes de Moribe, ils avaient déposé toutes leurs armes. Moi aussi, je louchais discrètement sur leurs tenues, et Vikezzo notamment cachait sous sa tenue noire un nombre indéterminé d'armes mystérieuses.
Mais à la base, on disait que même à deux contre un, ils ne pouvaient pas rivaliser avec , et ici se tenaient Donda=Ruu et Jiza=Ruu qui lui étaient égaux en puissance. Avec en plus Rudo=Ruu qui possédait la force du héros et le chef de Vela, la présence ou l'absence d'armes n'avait peut-être pas grande importance.
De leur côté, Donda=Ruu et les siens observaient le comportement des invités d'un regard aigu mais calme. Ticatras et sa suite étaient déjà venus inviter le village Ruu aux festivités de la ville-château, donc le seul nouveau visage était celui du chef de Vela. Celui-ci avait dû recevoir des informations préalables de Dali=Sauti, car il ne montra nulle surprise face à l'apparence ou aux manières de Ticatras.
« Bien, commençons le banquet. Les convives pourront débuter selon leurs propres rites. »
Dès que Donda=Ruu eut prononcé la formule d'avant-repas, Ticatras se mit à la psalmodier avec lui.
« Alors, je me sers ! D'abord, bien sûr, le fruit de notre séance d'étude ! »
Sans l'aide de ses serviteurs, Ticatras se servit lui-même du plat. C'était le giba mariné au miel puis frit, que nous avions mis au point lors de la séance d'étude d'aujourd'hui. En tant que représentante des gardiens du kamado, Reyna=Ruu en fit l'explication à la famille.
« Il s'agit de giba mariné au miel puis frit. Dites-nous si ce plat est digne des gens de Moribe. »
Devant les convives, Reyna=Ruu employait un langage poli envers Donda=Ruu et Jiza=Ruu. Et celui qui répondit « hé ? » fut Rudo=Ruu, assis au bout de la rangée des hommes.
« L'apparence ne change pas tant que ça des fritures qu'on a faites jusqu'ici. C'est juste un peu plus fin. »
« Oui. Mais le goût, lui, devrait être bien différent. »
Tandis qu'ils écoutaient Reyna=Ruu, tous portèrent la main au plat. Il semblait que lorsqu'on présente un nouveau mets, l'usage veut qu'on en échange d'abord les impressions.
Nous avions utilisé tout le temps de la séance d'étude pour finaliser ce plat. La coupe jugée la plus souhaitable fut finalement le filet. Nous avions tranché le filet, pièce maîtresse du katsu de giba, en fines lamelles de quelques millimètres, recouvrait une face de myam ressemblant à du shiso, trempé dans l'œuf, saupoudré de farine de fuwano, puis frit dans de l'huile de hoboï de qualité supérieure.
La sauce de finition était une préparation spéciale à base de kiki séché, semblable à des umeboshi, émietté et additionné de mentsuyu. Comme Moribe manquait toujours de talapa pour faire de la sauce Worcestershire, des essais étaient encore nécessaires de ce côté-là.
« Hé ! Quel goût amusant ! On dirait qu'on mange une partie inconnue du giba ! »
Celui qui leva la voix le premier fut, comme prévu, Rudo=Ruu.
Reyna=Ruu demanda d'un air sérieux : « Qu'en penses-tu ? »
« Je trouve qu'on n'a pas perdu le goût du giba, mais tu ne trouves pas ça dérangeant ? »
« Pas du tout. La texture est différente d'habitude, c'est déroutant, mais comparé à la première fois où j'ai mangé des abats, c'est rien. »
« Moi aussi, je trouve ça délicieux », dit doucement Sati=Rei=Ruu.
« C'est si fin et pourtant ça a du ressort sous la dent, c'est vraiment étrange... Mais pas du tout désagréable. Toi aussi, tu le penses, n'est-ce pas ? »
« Hmm. Comparé au hamburg, ce n'est pas un plat si bizarre que ça. »
Puisque Jiza=Ruu le disait aussi, Reyna=Ruu mais aussi Lara=Ruu poussèrent un soupir de soulagement. Ce soir, les trois sœurs et moi avions la charge de préparer le banquet.
« Et papa Donda, qu'est-ce que tu en penses ? C'est peut-être un peu plus tendre, mais c'est parce qu'on a coupé fin, tu vois ! »
Quand Rimi=Ruu l'interrogea avec un visage plein d'attente, Donda=Ruu répondit par un reniflement nasal.
« Pas de plainte particulière. Mais on dirait qu'on n'a pas utilisé de gras de giba là-dedans. »
« C'est exact. J'ai pensé que l'huile de hoboï s'accordait mieux avec le goût du myam et du kiki séché. Si on arrive un jour à se procurer du talapa, je compte essayer l'association lard et sauce Worcestershire. »
Reyna=Ruu répondit d'un air résolu, et Donda=Ruu renifla une seconde fois. Comme il garda le silence ensuite, c'était probablement son way de dire « faites comme vous voulez ».
« Coupé aussi fin, même moi j'arrive à le manger... Je trouve ça très bon, Reyna, Lara, Rimi... »
Grand-mère Jiba s'exprima ainsi, arrachant un sourire aux trois sœurs.
Une fois les échanges familiaux apaisés, Ticatras éleva la voix.
« C'est vraiment une saveur merveilleuse ! Et le gibier mariné au miel donne effectivement un résultat amusant ! Je n'ai pas encore assez mangé de plats de giba pour m'en lasser, mais même en tenant compte de ça, je trouve que c'est un goût inédit ! »
« Si cela vous convient, c'est une chance », répondit Reyna=Ruu avec politesse.
« Aujourd'hui, nous avons veillé à ne pas trop nous rapprocher des plats du stand, donc nous serions reconnaissants de recevoir votre avis franc. »
« Merci pour cette attention ! Entouré de personnes aussi belles, pouvoir goûter une cuisine aussi magnifique, c'est moi qui suis comblé ! »
À cet instant, Jiza=Ruu planta sur Ticatras ses yeux fins comme du fil.
« Ticatras. Est-il donc si difficile de respecter la règle qui interdit de complimenter à tout va l'apparence du sexe opposé ? »
« Oui ! C'est difficile ! Mais j'ai trouvé une excellente excuse ! »
« Une excellente excuse ? »
« Oui ! Je ne loue pas seulement la beauté des femmes ! Dans mes paroles d'à l'instant, il n'y avait aucune distinction entre hommes et femmes ! Dès lors, ne devrait-on pas y trouver une part de tolérance ? »
Jiza=Ruu inclina légèrement son cou robuste.
« Tu as souvent dit que les gens de Moribe, hommes et femmes confondus, sont beaux. Mais tant que les femmes y sont incluses, la différence n'est-elle pas minime ? »
« Non non ! Ce n'est pas qu'une question d'apparence ! Bien sûr, , Reyna=Ruu et les autres sont indéniablement belles de visage, mais cette beauté n'existe que parce que leur âme brille ! Si l'intérieur est laid, même un beau visage est gâché ! Ce genre de chose est au même niveau qu'une chanson ou une peinture sans passion ! Comprends que quand je m'émerveille devant la beauté, mon appréciation inclut aussi la beauté intérieure ! »
« ... Cependant, il y a ici beaucoup de gens avec qui tu n'as pas encore beaucoup échangé. Comment peux-tu connaître leur beauté intérieure ? »
Sans rien laisser transparaître de ses pensées, Jiza=Ruu continua de le presser.
Ticatras ne montra aucune hésitation et enchaîna avec un sourire.
« Ça ne peut s'expliquer que par la sensibilité ! Étonnamment, je trouve beaux tous les gens de Moribe que j'ai rencontrés jusqu'ici ! Et vous, les Ruu, votre beauté est encore plus saisissante ! Du vieillard au nourrisson, ressentir une telle beauté chez absolument tout le monde, c'est une première pour moi ! »
Après avoir dit cela, Ticatras se tourna brusquement vers le chef de Vela.
« Mais ! Toi et Asta n'êtes pas en reste, alors pas de malentendu ! Baigné dans tant d'éclat, j'ai l'impression d'en être aveuglé ! »
Le chef de Vela garda son air sévère et ne répondit que par un silencieux hochement de tête.
Moi, assis à côté en tant qu'invité, je fus saisi par une pensée soudaine.
(Peu importe le chef de Vela, est-ce qu'il m'inclut vraiment moi aussi ? Est-ce... vraiment ce que pense Ticatras ?)
Je ne suis pas un pur enfant de Moribe, et Ticatras avait lui-même dit que mon âme avait une apparence différente de celle des gens des quatre grands dieux. Que Ticatras puisse dire de telles paroles avec quel état d'esprit, ça m'intriguait.
À ce moment, me donna discrètement un coup de coude dans le bras.
Je me retournai et me pris un regard légèrement mécontent. Je refléchis et lui rendis un sourire.
(Bon. Peu importe ce que pense Ticatras, je reste moi.)
Pendant que j'étais distrait, l'échange entre Ticatras et Jiza=Ruu s'était conclu. On ne savait pas si Jiza=Ruu avait accepté les arguments de Ticatras, mais ils en étaient probablement arrivés à la conclusion qu'il n'y avait plus rien à gagner à continuer. Pour qui ne connaîtrait pas les circonstances, on aurait dit que Ticatras l'avait enfumé avec des mots convenus.
« Alors, vous comptez faire quoi maintenant ? Vous avez déjà assez fait la fête à la ville-relais et à la ville-château, non ? »
Quand Rudo=Ruu posa la question, Ticatras répondit à pleine voix : « Non non ! »
« Jetons est fascinant dans tous ses quartiers, je n'ai pas encore assez joué ! Et puis, j'ai encore plein d'affaires pas conclues ! »
« Des affaires ? Tu as l'air de mener des négociations avec pas mal de monde. »
« Oui ! Jetons est un territoire qui possède la deuxième richesse après la capitale royale ! Et c'est celui qui reçoit le plus de marchands itinérants du Sud et de l'Est ! Du point de vue d'un commerçant, impossible de ne pas s'y installer solidement ! »
« Donc tu comptes rester encore un bon moment à Jetons. »
« Bien sûr ! D'ailleurs, j'attends la réponse de Son Excellence Dakarmas concernant le commerce du miso ! Sa réponse ne viendra pas avant la mi-lune noire, au plus tôt ! »
À côté de moi, étouffa un soupir. En effet, Ticatras était en train de négocier auprès de Dakarmas pour qu'on lui permette de ramener le miso qu'il achèterait jusqu'à la capitale du Sud.
« De toute façon, tant que je suis à Jetons, l'ennui ne me guettera pas ! Dès maintenant, je compte non seulement profiter de la ville-château et de la ville-relais, mais aussi aller voir ce qui se passe à Moribe, Doreimu et Turan ! »
« Doreimu et Turan ne nous concernent pas. Mais concernant les villages de Moribe, comment comptes-tu procéder pour les inspecter ? »
Donda=Ruu demanda d'une voix grave, et Ticatras inclina sa longue cou en réfléchissant.
« Les villages de Moribe sont ce qu'on appelle une zone d'autonomie spéciale. On dit qu'on ne peut pas y mettre les pieds sans raison valable... mais cette définition ne semble pas bien fixée, donc moi aussi j'y réfléchis. »
« Définition ? »
« Oui, la phrase "raison valable". Je souhaite observer la vie des gens de Moribe, mais est-ce que cela rentre dans "raison valable" ? »
« Tu passes déjà une demi-journée ici au village Ruu. Qu'est-ce que tu veux inspecter de plus ? »
« Toute la vie, bien sûr ! Par exemple, quand nous visitons des terres en libre exploitation, nous y séjournons plusieurs jours pour bien observer leur mode de vie ! »
« Pourquoi ? » demanda brièvement Jiza=Ruu.
Ticatras se tourna vers elle avec son sourire.
« Pourquoi ? Parce que c'est amusant ! À la base, j'aime le souffle de la nature, alors rien qu'en passant du temps en pleine nature, mon cœur s'envole ! Et en partageant ne serait-ce qu'un peu de temps avec ceux qui y vivent, je me sens encore plus riche ! C'est peut-être un instinct gravé depuis la préhistoire ! »
« ... La préhistoire ? »
« Oui ! Vous aussi, vous avez eu affaire aux gens du Sanctuaire, non ? Autrefois, nous vivions nous aussi comme eux, en pleine nature ! ... Bon, à l'époque nous utilisions la magie, donc c'était complètement différent ! Mais quoi qu'il en soit, la Cité de Pierre n'a été construite qu'il y a 600 ans tout au plus ! Qu'il reste en nous une nostalgie pour le souffle de la nature, il n'y a rien d'étrange ! »
Jiza=Ruu ferma la bouche, et Donda=Ruu prit le relais.
« Cela sonne... comme si toi aussi, tu avais déjà croisé les gens du Sanctuaire. »
« Oui ! C'est exactement ça ! Comme c'est limite avec la loi du royaume, je m'abstiens de le proclamer publiquement, ceci dit ! »
Devant la réponse effrontée de Ticatras, j'ai failli laisser tomber mon assiette en bois.
À côté, l'œil d' s'aiguisa, et Vikezzo tressaillit en plissant le front.
« ... . Je vous saurais gré de ne pas laisser fuir votre pression comme ça. »
« Pardon. Nous aussi, nous avons eu des liens profonds avec les gens du Sanctuaire. »
« Ah, c'est la famille Fa qui hébergeait l'enfant égaré du Sanctuaire, n'est-ce pas ! Et par la suite, il parait que vous avez même eu le droit d'y pénétrer ! C'est à en être jaloux ! »
Ticatras rit gaiement et tapa sur l'épaule de Vikezzo pour le calmer.
parvint tant bien que mal à rentrer sa pression et fixa ce sourire.
« Donc toi, tu n'as pas mis les pieds dans le Sanctuaire ? »
« Bien sûr que non ! Je me suis approché jusqu'à la frontière de la montagne sacrée et j'ai fait la fête toute la nuit ! Grâce à ça, j'ai pu échanger quelques mots avec des gens du Sanctuaire venus vérifier la situation ! »
Cela devait vraiment être limite avec la loi du royaume. Ou plutôt, chercher intentionnellement le contact avec les gens du Sanctuaire — n'était-ce pas quasiment hors-la-loi ?
« Ce sont les gens du Rouge qui habitent la montagne Morga, n'est-ce pas ! Ceux que j'ai croisés étaient les gens du Jaune ! Tout le corps teint en jaune, les yeux brillants comme de l'or ! Le clan Glen de Shali n'étaient-ils pas les gens du Jaune jusqu'il y a 600 ans ! Ce garçon Jida aussi a une atmosphère qui y ressemble ! »
« ... Qu'as-tu échangé comme paroles avec les gens du Jaune ? »
« Plus qu'échangé, on m'a juste chassé ! On m'a menacé de me tirer des flèches si je ne partais pas illico, et j'ai fui en rampant ! »
En disant cela, Ticatras montra ses dents blanches comme un gamin malicieux.
« Au fait, les compagnons des gens du Jaune dans le Sanctuaire, c'étaient des loups, non ! Les gens du Rouge ont pour compagnons loups et grands serpents, c'est ça ? Le pays de l'Ouest est donc un climat confortable pour les loups ! »
« ... Tu voyages vraiment dans toutes sortes de contrées, hein... »
Ce fut — grand-mère Jiba qui parla pour la première fois.
Ticatras garda la même expression et se tourna vers elle.
« Bien sûr ! Mais que je puisse bouger aussi librement, ça ne fait qu'une dizaine d'années ! Il me reste encore plein d'endroits où je veux aller ! »
« C'est vrai... Et comment souhaites-tu passer ton temps à Moribe ? »
« Ah, c'est vrai ! La conversation s'est complètement égarée ! ... Hum, moi, je voudrais vraiment séjourner dans un village de Moribe ! Revenir à chaque fois en ville, c'est une corvée, et quand je rentre en ville, je fais inévitablement la bringue jusqu'à tard, ce qui rend difficile ma venue le matin ! »
« Le matin ? Quel business as-tu à Moribe dès le potron-minet ? »
Rudo=Ruu demanda d'un air soupçonneux, et Ticatras se tourna vers lui. Son cou tournait vraiment bien.
« Parce que les hommes, vous partez chasser le giba à partir du zénith, non ? Alors le seul moment pour approfondir les échanges, c'est le matin et le soir ! Poder dîner ensemble comme ça, c'est déjà une aubaine, mais pour observer comment vous vivez au village, je n'ai d'autre choix que de venir le matin ! »
« Le matin, soit on dort, soit on s'occupe des gosses, c'est l'un ou l'autre. »
« C'est pour ça ! Je veux voir de mes propres yeux ce genre de scènes ! »
Alors, coupant la parole à Rudo=Ruu, Donda=Ruu prit la parole.
« Cependant, nous n'avons jamais permis à des nobles de passer la nuit. Nous ne pouvons pas assumer une telle responsabilité. »
« Responsabilité ? Quoi qu'il m'arrive, la responsabilité n'incombera à personne ! C'est pour ça que j'ai préparé un serment écrit, vous le savez bien, non ? »
« Mais nous gardons l'acier des invités. Si vous veniez à subir du tort de la part de hors-la-loi dans cet état, ce serait la coutume de Moribe qui vous aurait nui. »
« Hum ? » fit Ticatras en penchant sa longue cou.
« Je ne saisis pas bien... Degion et Vikezzo ont bien déposé toutes leurs armes, non ? Si des hors-la-loi attaquaient à l'instant, que se passerait-il ? »
« Évidemment, en tant que dépositaires de l'acier, nous les protégerions de toutes nos forces. Nous pourrions aussi leur rendre leurs armes sur notre jugement. Mais endormis au milieu de la nuit, ce n'est pas possible. De plus, j'ai ouï dire que les hors-la-loi qui visent la richesse d'autrui frappent de nuit... Et comme nous avons aussi notre travail de chasse au giba, nous ne pouvons pas assurer la veille. C'est pourquoi nous ne pouvons pas autoriser le séjour de nobles. »
« Je vois ! Un raisonnement bien à la manière de Moribe ! Alors, si on fait comme les marionnettistes ou Platika, en passant la nuit dans des chars, est-ce qu'on pourrait séjourner dans un coin de la place ? »
« Non. Eux font étalage de leur grande richesse, donc le risque d'être ciblés par des hors-la-loi est encore plus grand. Pour protéger la sécurité de notre clan, je n'ai pas l'intention d'autoriser votre séjour... et tous les chefs de famille penseront de la même façon. »
Sans jamais s'emporter, seulement avec une force inflexible qui ne cédait à rien, Donda=Ruu répondit ainsi.
Mais Ticatras, pour une raison quelconque, brillait des yeux comme un enfant.
« Alors, comment serait-ce avec une maison vide ? »
« ... Une maison vide ? »
« Oui ! À Moribe, il y a plusieurs maisons vides, non ? J'ai entendu dire que la troupe de marionnettistes de Riko louait ce genre d'endroits en journée pour s'entraîner à leurs pièces et confectionner leurs costumes ! »
« Ce sont les villages des clans éteints. Mais les maisons vides de tels endroits sont pourries jusqu'à l'os, inhabitables. »
« Dormir, le char suffit ! Quand je vais en terres frontières, je passe toujours la nuit dans mon char ! Alors, dans un village sans habitants d'un clan éteint, est-ce qu'on pourrait passer la nuit dans nos chars ? »
Donda=Ruu resta un moment pensif avant de répondre.
« Pour décider si on l'autorise, il faut une concertation entre les trois chefs de clan. Mais... est-ce que vous avez vraiment l'intention de passer la nuit dans un tel endroit ? »
« Oui ! Comme ça, je n'aurai pas à faire la bringue ! Du coup, je pourrai faire le tour des autres villages dès l'aube ! Pour moi, c'est l'idéal ! »
Ticatras affichait un large sourire, Degion ne réagissait pas. Vikezzo, lui, avait un regard qui disait clairement qu'un village sans habitants serait bien plus confortable.
(On dirait bien que c'est l'obstination de Ticatras qui l'emporte.)
J'observai : elle étouffait encore un soupir.
Et Ticatras enchaîna sans attendre.
« Donc pour cette affaire, on attendra le résultat de la concertation ! Et du coup, pourriez-vous aussi soumettre à concertation un autre souhait que j'ai ? »
« Hum ? Quoi d'autre encore ? »
« Je voudrais goûter à un festival de Moribe ! D'après ce qu'on m'a dit, c'est une fête qui n'a rien à envier à celles de la ville-château en faste ! »
C'était peut-être prévu, car Donda=Ruu répondit sèchement : « Ah. »
« Autrefois, nous avons convié des nobles de Geld et des membres de la famille royale de Jagar aux festivals. Bien sûr, nous soumettrons la chose à concertation, mais cette fois-ci, nous ne pourrons pas refuser. »
« Merci ! Les nobles de Geld étaient invités aux festivals de noces et aux fêtes des moissons, c'est ça ? Moi aussi, j'aimerais assister à ce genre de festival, mais comment ça se passe ? »
Mon épaule reçut le contact de celle d'.
Je me retournai : posait la main sur son front, cachant son expression. Je comprenais bien ce qui la chagrinait.
« Les festivals de noces ne se tiennent pas si commodément... Quant à la fête des moissons, il faudra en discuter avec les membres du clan qui l'organise. »
Donda=Ruu masquait ses pensées derrière une voix grave, mais Reyna=Ruu et les autres regardaient et moi avec inquiétude. Inutile de le dire, le clan qui s'apprête à célébrer la fête des moissons le plus prochainement à Moribe, c'est la famille Fa et les clans voisins.
(Puisqu'on a invité Alvaha et les autres au festival des moissons des Zaza, celui-ci aussi sera difficile à refuser... Est-ce là aussi la guidance du dieu du destin ou quelque chose comme ça ? )
Je ne pouvais que prier pour que les soucis d' ne s'alourdissent pas trop.
Ainsi se passa la première nuit où nous accueillîmes Ticatras et les siens, dans un tumulte à sa mesure.