« Pour l'instant, je pense m'occuper du plat mijoté. »
Pendant que mes aides de cuisine désignés, Yun=Sudra et Malfila=Naham, préparaient les ingrédients, j'expliquai ainsi aux spectateurs.
« J'ai déjà reçu de Timaro un enseignement sur la préparation de la viande. Il y avait trois méthodes : marinade au vinaigre, marinade au sucre et marinade au miel... Mais je pense que celle qui s'adaptait le mieux aux Moribe était la marinade au sucre. »
« Hmm. Pas le miel, mais le sucre. Je supposais que les gens des Moribe, eux, préféreraient la marinade au miel qui transforme le plus la texture de la viande. »
Timaro intervenant avec un visage sérieux, je lui répondis par un sourire : « C'est vrai ? »
« Effectivement, la viande marinée dans le miel a une texture amusante. Simplement, elle est trop particulière et je n'ai pas encore réussi à la maîtriser. Quant à la marinade au vinaigre, elle ne change pas la texture de manière si extrême, donc je pensais qu'elle serait facile à appliquer... Mais on a jugé qu'elle ne valait pas la peine de consommer de grandes quantités de vinaigre. »
« Je vois. Les gens des Moribe et de la ville-relais abordent la cuisine avec pour principe de ne pas gaspiller les ingrédients... Au final, à la ville-relais non plus, la préparation de la viande n'est pas très utilisée, c'est ça ? »
À la question de Timaro, Levi répondit : « C'est ça. »
« La viande de giba est déjà assez bonne telle quelle, alors on n'avait pas envie de gâcher du vinaigre, du sucre ou du miel. Mais il paraît que dans d'autres auberges, on l'utilise pour la viande de kimusu. »
« Oh, pour la viande de kimusu ? »
« Oui. Le kimusu est bien moins cher que le giba. L'idée, c'est que si on arrive à faire un plat aussi réputé que les plats de giba avec ça, ce ne sera pas un gaspillage d'ingrédients. Apparemment, la viande de kimusu marinée au miel donne un résultat qu'on n'avait jamais mangé jusque-là, donc ça a pas mal de succès. »
Levi ne travaille pas sans réfléchir, il fait aussi des recherches sur les auberges d'ailleurs. Ben ou Cargo auraient sans doute raillé : « Ça mérite le gendre héritier ! »
« Mais quand même, on n'a pas envie de jeter le miel qui a servi à mariner la viande, alors on l'utilise de force dans des plats mijotés. Ça a aussi plutôt bonne réputation, d'ailleurs. »
« Ouais. Nous aussi, on utilise directement le sucre qui a mariné la viande dans nos plats. Le plat qu'on va faire maintenant, c'est exactement ça. »
Prévoyant ce cas de figure, nous avions apporté de la viande de giba marinée au sucre. En ouvrant la caisse en bois sur le plan de travail, je me tournai vers Reyna=Ruu.
« L'explication préalable de mon côté s'arrête là. Maintenant, c'est à Reyna=Ruu. »
« Oui. De notre côté, nous pensons utiliser comme base pour le grillé aromatique une sauce mijotée à base d'huile de tau et d'huile de reten. »
Quand on mijote ensemble l'huile de tau et l'huile de reten, une réaction chimique se produit et elles fusionnent. Même en mijotant de la sauce soja et de l'huile d'olive, ce phénomène ne se produirait pas, donc c'est une caractéristique propre aux ingrédients de ce monde.
« Concernant votre souhait de connaître une méthode propre aux Moribe... Nous avons aussi reçu l'enseignement de Mikel, donc les usages de la ville-château pourraient se mélanger un peu. »
« Ça ne pose pas de problème. Les usages de Mikel ne sont pas du tout transmis dans la ville-château. Ils suscitent autant d'intérêt que ceux des Moribe. »
Et Timaro se pencha en avant avec encore plus d'entrain.
Les autres restaient silencieux, mais c'était la preuve qu'ils écoutaient sérieusement nos explications. Même la princesse Delchea, d'ordinaire si bavarde, nous observait en faisant briller ses yeux.
« Probablement que notre plat sera le plus rapide à réaliser, donc continuons les explications pendant qu'Asta et les autres commencent la cuisson. »
« Alors le suivant, c'est le gâteau de Tour=Din. »
« Y-yes. Je vais faire un gâteau en ajoutant du tchatcu et du zozô au fuwano... Ah, et aussi utiliser des œufs marinés dans de l'eau sucrée. »
Tout cela aussi sont des usages de la ville-château transmis par Timaro et les siens. Ajouter du tchatcu et du zozô râpés au fuwano change la texture, et faire mariner des œufs de kimusu dans de l'eau sucrée fait pénétrer la douceur jusqu'à l'intérieur de la coquille — encore une technique de préparation qu'on ne pourrait pas reproduire dans mon pays d'origine.
« P-probablement que ce gâteau demandera le plus de temps, alors je commence la cuisson. D'abord, je râpe le tchatcu et le zozô. »
Les aides de Tour=Din formaient le duo adorable de Rimi=Ruu et Rei=Matua. Toutes deux râpèrent avec entrain les fruits de tchatcu et de zozô épluchés.
« Depuis quand peut-on acheter les légumes de Doreim à la ville-relais ? Vers la mi-mois dernier, non ? Alors Tour=Din et les autres ont acquis cet usage en un mois environ ? »
Ne pouvant plus se retenir, la princesse Delchea prit la parole, et Tour=Din hocha la tête : « Oui. »
« J'ai appris cet usage bien avant, mais juste après, il y a eu l'invasion de sauterelles, et on n'a plus pu acheter de zozô ni de tchatcu... Ce n'est que récemment qu'on a pu reprendre l'entraînement. »
« Hein ! Du coup, les gâteaux qu'on m'a servis récemment utilisaient aussi cet usage ? »
« Non. Lors du banquet du mois dernier, on ne pouvait pas encore manipuler les légumes de Doreim... Et pour le banquet précédent, on m'avait dit de faire exactement le même gâteau que pour la dégustation, donc je n'ai pas intégré ces usages. »
« C'est ça ! Alors c'est encore plus excitant ! »
La princesse Delchea se trémoussa de joie. Les cuisiniers autour ne semblaient pas si tendus, sans doute parce qu'en deux mois ils avaient développé une immunité face à la princesse. Elle devait sévir dans les cuisines un peu partout en ville-château, faute de pouvoir venir aux Moribe.
« E-ensuite, euh... La proportion de zozô et de tchatcu à mélanger au fuwano a été un peu modifiée. Par rapport aux proportions de base enseignées par Timaro, la quantité de zozô est divisée par deux, et celle de tchatcu est à environ 70 %. »
« Hmm. Dans ce cas, l'élasticité particulière née de cette préparation sera aussi réduite de moitié, j'imagine. »
« Oui. Le zozô, matière première du thé, a forcément un goût trop fort, donc je n'ai pas eu d'autre choix que de le réduire. Pour le tchatcu, en mettre plus de 70 % ne changeait pas grand-chose, donc j'ai fixé cette quantité. »
« Si on divise le zozô par deux, normalement on diviserait aussi le tchatcu par deux. Mais vous avez jugé qu'en mettre un peu plus que le zozô donnait la texture souhaitée, c'est ça ? »
« Y-yes. C'est exactement ça. »
Timaro porte vraiment un grand intérêt aux gâteaux, il devient encore plus proactif. Tour=Din aussi laisse transparaître une certaine tension, mais ses réponses étaient fluides.
« E-ensuite, pour les œufs marinés dans l'eau sucrée, on les utilise aussi dans cette pâte. Puisque cette pâte utilise à la base du sucre et des œufs, on les remplace par les œufs sucrés marinés. Pour la garniture... choco, ramanpa ou crème de fruit, laquelle serait préférable ? »
« Moi, je souhaite le ramanpa. Et les autres ? »
« Moi aussi le ramanpa ! Je viens d'en manger l'autre fois, donc la différence de pâte sera plus facile à saisir ! »
« C-compris. Alors d'abord, je termine la pâte. »
On ajouta au fuwano le zozô et le tchatcu râpés par Rimi=Ruu et les autres, les œufs de kimusu marinés dans l'eau sucrée, et le lait de karon, puis on mélangea. À ce moment, Tour=Din prit un fouet en métal, et les yeux de Timaro brillèrent aussitôt.
« C'est donc le fouet en métal commandé spécialement à la ferronnerie de Zeland. Le fouet a commencé à circuler à Genos depuis l'an dernier, c'est un ustensile tout à fait nouveau... Mais j'ai été bien surpris d'apprendre que les gens des Moribe l'avaient immédiatement fait refaire en métal. »
« E-est-ce que c'est comme ça ? Comme je mélangeais déjà soigneusement les pâtes et les crèmes, cet outil m'a paru très pratique. En métal, il est robuste, donc je le trouve encore plus facile à utiliser. »
Une fois que Tour=Din commença à fouetter la pâte, les cuisiniers du pavillon des hôtes poussèrent des exclamations.
« C'est comme ça qu'on utilise cet ustensile ? En fouettant aussi soigneusement, quel effet cela a-t-il ? »
« Y-yes. Beaucoup d'air s'incorpore dans la pâte, et la texture devient très moelleuse. C'est aussi un usage des Moribe que j'ai appris d'Asta. »
Alors, Shily=Rou, au regard tout aussi sérieux que celui de Timaro, prit la parole pour la première fois depuis longtemps.
« Ayant entendu que Tour=Din utilisait ce fouet, nous en avons aussi acheté. Mais... c'est honteux, seuls Tatumai et Bozru arrivent à le maîtriser avec autant de force que Tour=Din. »
Sans arrêter ses mains, Tour=Din fit un « Eh ? » surpris. C'était visiblement mon tour d'intervenir.
« En gros, si on fouette avec une telle vigueur, les gens de la ville se fatiguent tout de suite. Les femmes des Moribe ont une force de bras exceptionnelle, tu vois. »
« E-est-ce vrai ? Moi qui suis encore jeune, je ne devrais pas avoir une force si grande... »
Tout en disant ça, Tour=Din actionnait le fouet avec une vigueur incroyable. C'était la force d'un fouet électrique, et c'est là le secret de cette pâte si moelleuse.
« Même Yumi a dit qu'elle perdrait en force contre un gamin de 10 ans, non ? Tour=Din a déjà 12 ans, donc elle est sûrement plus costaude que Roy ou Valcas. »
« Ferme-la. Nous, on est les faibles gens de la ville-château. »
Roy le dit de mauvaise grâce, puis se tut en catastrophe. La princesse Delchea, se tournant vers lui, sourit.
« C'est pour ça que je dis de ne pas vous gêner pour moi ! Moi-même j'utilise un langage familier, donc vous n'avez pas à vous retenir ! »
« N-non, ce n'est pas possible... »
Pendant que Roy bredouillait, le fouettage se termina.
« Alors, je fais cuire la pâte. Pour la crème, je pensais m'en occuper après la cuisson, mais... »
« Alors c'est mon tour. Je commence la cuisson du plat mijoté. »
Pendant qu'on écoutait l'exposé de Tour=Din, la découpe des ingrédients était terminée. J'emmenai les spectateurs vers le kamado.
« Comme ingrédients, j'utilise du tinfa, du remiromu et du fâna. Mais ces légumes cuisent vite, donc je commence par mijoter la viande. Et avant ça, il faut d'abord préparer le bouillon. »
Je versai de l'eau et du vin de fruit rouge dans la marmite en fer, et mis sur le feu.
Une fois à ébullition, j'y ajoutai de la sauce de poisson, de l'huile de tau, du miso, du chitt mariné de maromaro, et le sucre qui avait mariné la viande de giba. Le sucre avait absorbé un peu de sang, mais j'avais déjà vérifié que ça ne devenait pas une odeur désagréable.
« Les assaisonnements, ce sont cinq sortes ? Hors le sucre, les quatre autres forment une combinaison qu'Asta affectionnait déjà auparavant, à ce qu'il semble. »
Valcas demanda d'une voix rêveuse, et je répondis : « Oui. »
« Après avoir testé plein de façons d'écouler le sucre qui a mariné la viande, j'ai adopté cette combinaison aussi. Un assaisonnement centré sur l'huile de tau et le miso ne poserait aucun problème, mais vous connaissez déjà ce genre de plats, Valcas et les autres. »
« C'est le plat appelé "giba no kakuni" que faisait le patron de l'auberge "Nani toka" du Sud, non ? L'huile de tau et la douceur du sucre y étaient harmonieusement accordées... Simplement, si je me souviens bien, ils utilisaient de l'alcool distillé de nyatta, pas du vin de fruit de mamaria. »
Flow Valcas : il oublie le nom de l'auberge mais sa mémoire sur les plats est sûre.
« C'est ça. Mais jusqu'à ce qu'ils tombent sur l'alcool distillé de nyatta, eux aussi utilisaient du vin de fruit. J'ai testé les deux pour ce plat, et le vin de fruit m'a semblé plus harmonieux, donc je l'ai adopté. ... Bon, la marmite bout bien, alors j'y mets la viande de giba. »
Le filet de giba mariné au sucre était découpé en bouchées. Je le jetai dans la marmite et mis le couvercle.
« Plus on mijote la viande de giba, plus elle devient tendre, donc je la laisse mijoter un quart de koku comme ça. Pendant ce temps, regardons la cuisine de Reyna=Ruu. »
« Compris. Alors, je prépare la sauce. »
Ce genre d'enchaînement étant familier depuis les séances d'étude aux Moribe, tout le monde était rodé.
La tâche de mijoter l'huile de tau et l'huile de reten fut confiée à Maimu, pendant que Reyna=Ruu alignait sur le plan de travail les herbes aromatiques de Shim. Six espèces.
« Parmi celles-ci, trois herbes sont passées au feu dans une marmite en fer pour en extraire l'arôme. Les trois autres sont finement pilées et ajoutées telles quelles à la sauce. »
« Hmm. Ces trois-là n'ont pas besoin qu'on en extraie l'arôme, c'est ça ? »
À la question de Timaro, ce fut Valcas qui répondit, pas Reyna=Ruu.
« Si on les passe au feu, ces trois-là perdent leur saveur. Si on veut affaiblir l'arôme des herbes, il suffit de réduire la quantité, pas la peine de les chauffer. »
« ... C'est à Reyna=Ruu que j'ai posé la question. »
« La réponse est unique, donc peu importe qui la donne, c'est la même chose. »
Je ne sais pas lequel de Valcas et Timaro est le plus responsable de leur mauvaise entente. C'était au-delà de mon imagination.
Quoi qu'il en soit, la cuisine avançait. Les herbes grillées à sec et celles utilisées crues furent jetées dans la marmite en fer où mijotaient l'huile de tau et l'huile de reten, puis le tout fut assaisonné avec du sel et de l'huile de hoboï.
« La sauce est terminée. On y trempe la viande de giba, on l'enrobe de farine de fuwano et de ramanpa pilé, puis on la fait griller dans l'huile de reten pour finir. »
À ce moment-là, la pâte de Tour=Din était cuite, mais il fallait la laisser refroidir à température ambiante, alors on termina d'abord le grillé aromatique de Reyna=Ruu.
La viande de poitrine de giba enrobée de sauce et de panure au fuwano grilla dans la marmite en fer, emplissant l'air d'un parfum encore plus savoureux. L'odeur de la viande et du gras qui grillent se mêlant à l'arôme épicé de la sauce stimulait d'autant plus le centre de l'appétit. Valcas et les autres, peu immunisés contre la cuisine des Moribe, arboraient des mines stupéfaites.
« C'est prêt. Ce plat étant prévu pour être mangé avec du fuwano ou du shasuka, excusez-moi si le goût est fort. »
D'un visage tendu, Reyna=Ruu répartit la viande grillée dans les assiettes.
La première à goûter, la princesse Delchea, s'écria : « C'est dé-li-cieux ! »
« Non, c'est piquant, super piquant, mais c'est bon ! C'est sûrement parce que la sauce avant d'y mettre les herbes fait une base solide ! »
« Merci. La méthode consistant à mijoter l'huile de tau et l'huile de reten pour en faire une sauce existe-t-elle aussi dans la capitale du Sud ? »
« Bien sûr ! L'huile de tau, comme l'huile de reten, circulent au Jagar ! Mais je n'avais jamais eu l'occasion de manger un plat qui les associe aux herbes de Shim, alors c'est d'une fraîcheur incroyable ! »
Après ça, la princesse Delchea promena ses yeux émeraude sur les cuisiniers présents.
« Et pour les gens de Genos, habitués aux plats d'herbes, ça donne quoi ? »
« C'est extrêmement bon. La puissante saveur de la viande de giba y est en parfaite harmonie. »
Timaro répondit d'un ton solennel, et Bozru enchaîna d'une voix tonitruante : « Tout à fait ! »
« J'ai déjà mangé plusieurs fois le grillé aromatique de Reyna=Ruu, mais celui-ci me semble avoir encore plus de profondeur ! C'est bien l'effet de la sauce, non ? »
« Oui. Reyna=Ruu maîtrise admirablement les usages transmis de la ville-château. »
Après ces mots, Shily=Rou se tourna vivement vers Valcas.
Valcas, qui avait déjà fini de goûter, le regarda de son air vague.
« Moi non plus, je n'ai pas d'objection particulière. J'avais déjà l'impression que Reyna=Ruu maniait habilement les herbes, et elle semble progresser 순조롭게. »
Reyna=Ruu, le visage de quelqu'un qui retient péniblement son émotion, s'inclina : « Merci. » C'est sans doute la parole de Valcas qui compte le plus pour elle.
« Je suis aussi de cet avis. Non seulement l'assaisonnement est magnifique, mais la texture née de la panure au fuwano et au ramanpa est aussi excellente. Une telle panure est incontestablement un usage des Moribe... Et la souplesse de Reyna=Ruu à combiner si naturellement les usages de la ville-château force l'admiration. »
C'était Yan qui disait ça.
Mais comme ils connaissent le calibre de Reyna=Ruu, ils ne sont pas si surpris que ça. Ceux qui le sont, ce sont les cuisiniers du pavillon des hôtes. Eux, de stupeur, n'arrivaient presque plus à parler.
« Et Louis, tu en penses quoi ? »
Interpellée par Reyna=Ruu, Louia, qui mangeait en extase, se redressa d'un bond : « Y-yes !? »
« Ah, non, enfin... Je ne suis qu'une servante ! »
« Mais Louis, tu as mangé mon grillé aromatique plein de fois au stand, non ? Je me demande si je dois le mettre au menu du stand, alors je veux ton avis. »
« Eh, mais, c'est si bon qu'il n'y a pas à hésiter, non ? »
« La cuisine du stand, j'essaie de ne pas en changer le contenu. Si c'est juste améliorer le même plat, pas de problème, mais là c'est presque un autre plat, non ? Donc, est-ce qu'on arrête l'ancien grillé pour vendre celui-ci... Toi, Louis, tu en penses quoi ? »
Alors que Louia s'affolait, Yan vint à la rescousse avec un visage doux.
« Reyna=Ruu demande ton avis franc. Il n'y a rien d'impoli, alors réponds à sa demande, je t'en prie. »
« Y-yes ! ... Moi, je trouve celui-ci encore plus bon ! Personne à la ville-relais ne se plaindrait de ça ! »
« Merci. » Reyna=Ruu esquissa un sourire.
Et son regard se porta sur Tétia.
« Alors Tétia, et vous ? Êtes-vous satisfaite de ce plat ? »
Tétia sourit discrètement et hocha la tête : « Oui. »
« C'est la première fois que je mange un plat de giba... Je suis frappée d'un émerveillement au-delà des mots. La viande de giba a une saveur aussi délicieuse. »
« C'est vrai. Dans votre demeure, on n'avait pas encore mangé de plat de giba... C'est un honneur d'avoir pu cuisiner votre tout premier plat de giba. »
Reyna=Ruu posa sur Tétia un regard d'une grande douceur et lui sourit. Nicoletta mordit sa lèvre pour ne pas laisser paraître son émotion, et Louia eut à nouveau les yeux humides.
« Moi aussi, je trouve, c'est bon. Reyna=Ruu, herbes, manipulation, habile. »
Pratika, en caressant le dos de Nicoletta, lança d'une voix fière, et Reyna=Ruu lui adressa aussi un sourire.
« Merci. Depuis que je manipule le myants, j'ai l'impression de découvrir plein de voies dans les combinaisons d'herbes. Donc, je suis profondément reconnaissante envers les gens de Gheld qui ont apporté le myants à Genos. »
« Oui. Ce plat, myants, important. ... Moi aussi, Reyna=Ruu, veux apprendre, je pense. »
Dans les yeux de Pratika brûlait une lueur de rivalité, mais c'est aussi la preuve de son désir de progresser. Reyna=Ruu, fière, répondit : « C'est un honneur. »
« Ah, le quart de koku est passé. Alors moi aussi, j'ajoute les légumes. »
Au signal de Malfila=Nahum qui faisait office de chronomètre, je retournai vers mon kamado.
D'abord, je mis le tinfa, sorte de chou chinois, puis après un moment les tiges du fâna, sorte de komatsuna, et encore un moment après les feuilles de fâna et le remiromu, sorte de brocoli. Une attaque en décalage pour préserver la texture de chacun.
« Hmm. Les légumes aussi, plus on les mijote, plus ils donnent du bouillon... Mais vous privilégiez la texture des légumes, c'est ça ? »
À la remarque perspicace de Timaro, je répondis : « Exactement. »
« Dans les plats mijotés ou les soupes de la ville-château, n'importe quel légume est mijoté jusqu'à devenir fondant, non ? Je sais qu'on obtient un bon bouillon comme ça, mais moi, je veux préserver au maximum la texture originale des légumes. »
« C'est aussi, indéniablement, un usage des Moribe. Cela dit, ça ressemble aussi à la méthode de Bozru. »
« C'est ça. L'idée que tout avoir la même texture, c'est ennuyeux, ça doit être l'esprit du Jagar. »
À la réponse enjouée de Bozru, Timaro répondit lourdement : « Je vois. »
Une fois que j'eus ajusté le goût au sel et à l'huile de hoboï, cette fois c'est Pratika qui lança une remarque perçante.
« Asta aussi Reyna=Ruu aussi, pas seulement sel, huile de hoboï, à la fin, ajoutent. Huile de hoboï, saveur d'origine, préserver, pour ça ? »
« Oui. Bien sûr, parfois on l'ajoute dès le début dans la sauce, mais quand on veut faire ressortir l'arôme de l'huile de hoboï, on procède comme ça. »
Tout en expliquant, je répartis le plat fini dans les assiettes.
Les réactions furent quasi identiques à celles pour Reyna=Ruu. Et encore une fois, la première à s'exclamer fut la princesse Delchea.
« C'est ce que je dis depuis le début ! Les ingrédients du Jagar et ceux de Shim s'harmonisent si parfaitement, c'est mystérieux ! Rien que ça, on se croirait sous un sortilège ! »
L'huile de tau, le miso, l'huile de hoboï du Jagar ; le chitt mariné de maromaro et la sauce de poisson de Shim. Ce sont les piliers pour recréer un goût chinois. Et cette fois, le sucre du Jagar s'y ajoute.
Faire un plat style chinois centré sur le chitt mariné de maromaro — l'équivalent du doubanjiang — tout en mettant la douceur du sucre en avant, c'était un défi pour moi... Mais heureusement, personne ne se plaignit. Les gens du pavillon des hôtes restèrent encore une fois sans voix.
« La viande de giba marinée au sucre s'harmonise aussi à la perfection avec ce plat. On réalise à quel point la qualité de la viande de giba est élevée. »
« Et puis la texture agréable des légumes va bien avec cet assaisonnement fort ! Si tous les légumes avaient fondu pareil, ça aurait laissé un petit sentiment d'insatisfaction ! »
Yan et Bozru donnèrent leurs impressions à leur façon. Et Tétia, comme submergée, ferma les paupières.
(Si elle était en résidence surveillée jusqu'à peu, peut-être que les ingrédients de Gheld et de la capitale du Sud sont aussi une première pour elle. Normal qu'elle soit surprise.)
Après avoir recueilli les impressions, vint enfin le gâteau de Tour=Din.
Tour=Din montra comment faire la crème de ramanpa, la dressa sur la pâte spéciale, et servit. C'était juste pour la dégustation, deux bouchées à peine, mais à la base, cette pâte et cette crème devaient devenir un roulé. Le goût surpassait même le roulé original.
« C'est vrai, la texture et le goût de la pâte ont complètement changé ! Que le roulé qu'on trouvait si bon ait encore une telle marge de progression, c'est étonnant ! »
La princesse Delchea, le visage enfoui dans le plan de travail, criait ça.
Ajouter du tchatcu et du zozô râpés au fuwano crée une élasticité différente de l'ordinaire. Ça ajoute un nouveau charme à l'éponge ultra-moelleuse fouettée à outrance. C'est très tendre, mais avec un petit rebond, une saveur inconnue pour moi aussi.
Et les œufs marinés dans l'eau sucrée apportent une douceur très délicate. Une douceur fine, devrais-je dire, totalement différente de quand on utilise sucre et œufs séparément. Et cette délicatesse s'harmonise à merveille avec l'éponge.
« Cette crème de ramanpa, vous utilisiez le sucre et les œufs séparément, non ? Cette distinction est parfaitement justifiée. De plus, la texture apportée par le zozô et le tchatcu n'a rien d'excessif ni d'insuffisant... Ce gâteau a, je pense, grandement surpassé en saveur celui de la dégustation. »
Timaro le dit d'une voix qui tremblait un peu.
Alors, la princesse Delchea, qui était aux anges, se redressa d'un bond avec un sourire de gamin espiègle.
« Du coup, le prince Tikatoras n'a pas encore goûté au chef-d'œuvre d'Asta et de Tour=Din ! Lui, il a insisté pour avoir exactement le même contenu qu'à la dégustation ! »
« C'est inévitable. » Ce fut Valcas qui répondit, chose rare.
« Depuis la dégustation du prince Dakarmas, il ne s'est écoulé que deux ou trois mois. Qu'en si peu de temps le goût progresse à ce point, c'était difficile à imaginer. »
« Alors Valcas, t'es complètement conquis, hein ? »
À la question souriante de la princesse, Valcas garda son air vague et répondit : « Bien sûr. »
« C'est comme si la frustration de ne pas pouvoir manipuler les ingrédients nécessaires avait été doucement apaisée. C'est parce que la bonne cuisine rend les gens si heureux qu'on peut se dire qu'on y consacrera sa vie. »
C'étaient des mots inhabituellement passionnés pour Valcas — mais Valcas restait Valcas, avec sa silhouette hébétée comme s'il somnolait.